LES PHILOSOPHES GRECS
On pourrait presque dire que des « doctrines » économiques n'ont vraiment apparu qu'avec les physiocrates. Jusque là, sans doute, des idées économiques s'étaient maintes fois révélées : bien plus, il ne pouvait y avoir une seule école de philosophie qui ne professât pas un système quelconque sur tel ou tel point détaché de ce que nous appelons aujourd'hui l'économie politique; il ne pouvait pas non plus y avoir un seul gouvernement régulier qui ne s'inspirât, dans son administration, de certains axiomes économiques au moins sous-entendus. Mais ces opinions ou ces procédés manquaient d'une théorie qui vint les coordonner entre eux, et surtout l'on n'avait jamais essayé de les justifier d'une manière scientifique.
En tout cas, ce n'est qu'à dater du xiii^ siècle, avec le plein épanouissement de la philosophie scolastique, puis un peu plus tard avec la Renaissance et le grand mouvement littéraire du xvii"' siècle, que les idées se multiplièrent et que des formules commencèrent à se dégager.
Le long retard que le laborieux enfantement de la
science économique a subi, a deux causes principales : 1° l'absence des études statistiques; 2° le dédain de la méthode inductive.
La statistique est, en effet, d'origine toute récente ; même le chiffre de la population est resté fort mal connu Jusqu'au commencement de ce siècle, et cela dans les pays, comme la France, oîi le système administratif était le plus développé et où la centralisation était poussée le plus loin*. Les phénomènes sociaux, constatés d'une manière trop fragmentaire, ne fournissaient donc pas une matière suffisante à l'esprit d'observation et à la méthode inductive.
De sou côté, cette dernière m^éthode était restée généralement beaucoup trop dédaignée, même dans les branches de connaissances oii elle aurait pu trouver assez de matériaux pour s'exercer. La déduction et la méthode métaphysique ont joui fort longtemps d'une faveur exclusive.
Ainsi s'explique que même les parties de la physique dont l'étude, comme celle du calorique et de la pesanteur.
^ Sous Louis XVI, les académies et les économistes discutaient encore quelle était, à deux millions prés, la population de la France (voir la Population française, par Levasseur, t. I, ch. xii et xiii, et t. III, appendice, et la discussion à la Société d'économie sociale les 11 novembre 1889 et 10 février 1890, publiée dans la Réforme sociale). — Les esprits les plus adonnés aux spéculations économiques donnaient en ce temps là des preuves singulières de leur ignorance forcée en statistique. Ainsi Hume, dans son J-Jssai sur le commerce (1752), critique Melon en ces termes : k M. violon, dans son Essai politique sur le commerce (173i), assure que, des 20 millions dont la France est peuplée, il y en a 16 de laboureurs et de paysans, 2 d'artisans, 1 d'ecclésiastiques, de militaires et de gens de loi, et 1 de marciumds, de financiers et de bouigeois. Ce calcul est évidemment faux : en France, en Angleterre et dans la plus grande partie des Etats de l'Europe, la moitié du peuple vil dans les villes, et il s'en faut beaucoup que tous les iiabitants de la campagne soient cultivateurs; les artisans en forment peut-être plus du tiers » {Essai sur le commerce, p. 11 [en note] de l'édition (iuillaumin). — Or, plus d'un siècle plus tard, en 1846, la population urbaine do la France, c'est-à-dire la population agglomérée de plus de 2.000 Ames, ne faisait pas encore le quart do la population totale (24,42 »/u contre 75,58 "/o dépopulation rurale). Et dans l'intervalle, avec l'industrie manufacturière qui s'était développée sensiblement en France sous la Restauration et sous Louis-Phiiippo, il est hors de doute que la proportion de population urbaine était déjà beaucoup plus forte qu'au commencement du règne de Louis .\V. .\^insi Melon avait certainement raison contre Hume.
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pouvait être commencée sans les découvertes modernes et avec des procédés d'investigation beaucoup plus rudimentaires, fussent restées aussi prodigieusement en retard. Les considérations métaphysiques sur les quatre éléments sullisaient aux anciens ; longtemps aussi les spéculations sur la matière et la forme ont suffi à des générations un peu plus rapprochées de nous. Au milieu de cette direction générale des esprits, si l'on avait admis en principe qu'il existât des lois économiques naturelles, et si 'l'on avait entrepris de les définir, elles n'auraient pu être étudiées que par la méthode déductive : or, celle-ci, appliquée à la science des richesses, ouvre trop facilement la voie aux formules aprioristiques, et n'a rien produit toutes les fois qu'on ne l'a pas aidée et soutenue par la méthode inductive.
Une cause différente a été assignée à cette apparition si tardive de l'économie politique. « Il faut, a-t-il été dit, que le spectateur ait été préparé pour son travail et qu'il soit armé des instruments de recherche appropriés ; il faut qu'il ait cultivé préalablement les sciences plus simples capables de lui fournir les points de doctrine nécessaires et les méthodes convenables d'investigation. » Et M. Ingram, que nous citons ici, argumente à ce propos du développement tardif de la physique, de la biologie et des mathématiques'.
Nous n'oserions souscrire à ce jugement. La physique et la biologie, récentes il est vrai, se sont bornées à inspirer la sociologie évolutionniste et positiviste sans alimenter l'économie politique proprement dite; quant aux mathématiques, non seulement elles étaient arrivées, avec Descartes et Newton, à un développement plus que suffisant pour faire naître l'économie politique si celle-ci avait eu besoin d'elles pour éclore, mais encore jusqu'à ce jour elles ne lui ont rien apporté, sinon les travaux passablement
' Ingram, Histoire de l'économie politique, p. 11 de rédition française.
stériles de Cournot, de Jevons, de Walras et de quelques autres '.
Dans l'antiquité classique, l'esprit public présentait, comme caractères généraux d'ordre économique, le mépris du travail matériel, le sentiment profond de la nécessité indestructible de l'esclavage, la conviction que la guerre et la conquête figurent à titre normal parmi les modes d'acquisition -, enfin le dédain du commerce, dédain plus accentué encore chez les Romains que chez les Grecs et coïncidant chez les Romains avec un éloge ardent et sincère de l'agriculture.
Avant de nous demander si la philosophie, elle au moins, ne se préoccupait pas de constituer un faisceau de doctrines économiques, nous avons tout d'abord à signaler certaines idées qui, éparses chez les philosophes, doivent frapper isolément notre attention.
A côté de Thucydide, qui, avec son sens profond d'historien, a fait de nombreuses constatations économiques,
' M. Baudrillart invoque un autre motif pour expliquer la tardive naissance de l'économie politique. « Comment, dit-il, les lois qui régissent le travail eussent-elles pu se dévoiler à l'observation, quand elles étaient faussées par l'esclavage? Comment la répartition de la richesse eùt-elle été la matière d'une science, qu'hnd elle était affaire d'organisation politique et de pur arrangement légal? » (/. Bodin et son temps, tableau des théories j)0- Uti(jues et des idées économiques au xvi^ siècle, Paris, 1853, p. 7). — L'explication nous semble insuffisante : l'empire romain avait assez de liberté civile pour que l'économie politique y put naître, juiisqu'il en avait assez. pour que l'éditice tout entier du droit civil pût y «"tre construit, comme il l'a été, sous un régime de liberté des contrats.
2 Faut-il cependant admettre, avec JI. de Molinari dans son volume Comment se résoudra la question sociale, que l'économie ancienne était fondée sur la guerre et la conquête, tandis que l'économie nouvelle, par un contraste absolument signi(lcatif,est fondée sur l'industrie et la production? La vérité, c'est que la guerre et la conquête se sont toujours bornées à déplacer, sans jamais produire; même le vainqueur ne gagnait qu'une partie de ce que perdait le vaincu, et par derrière la conquête et le pillage, il y a eu toujours une cause de production proprement dite. Or, cette cause, en tous les temps, a été le travail, soit agricole et plus anciennement pastoral, soit même manufacturier pour partie. — Il est vrai que l'idée de M. de Molinar paraîtrait pouvoir s'accorder avec un texte d'Aristote sur l'acquisition par la guerre; mais il se peut que ce passage d'Arislote ait un sens autre et jdus profond, auquel M. de Molinari n'a certainement pas songé. Nous y reviendrons dans un instant {inf'ra, pp. '22-'23).
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c'est Xénophon, Platon et Aristote qui nous attirent; car nous ne parlons pas ici de Socrate, puisque nous ne le voyons qu'à travers ses disciples.
Xénophon, qui passe pour refléter plus fidèlement que Platon les idées de leur maître à tous deux, est en économie politique ce qu'il est en philosophie. C'est un homme de bon sens, mais ce n'est ni un théoricien, ni un spéculatif. Ses Eco7iomiques et ses Revenus de l'Attique sont pleins de sages conseils, d'une morale douce et honnête, qui inspire les règles d'une bonne et prudente administration : il assimile celle d'un Etat à celle d'une famille, en n'hésitant pas à faire dépendre la prospérité sociale de la richesse du sol et des soins donnés à la culture'. Du reste, pas plus que ses contemporains, il ne s'élève au dessus du préjugé qui condamnait le travail matériel : car, pour lui comme pour eux, ce travail abaisse l'esprit et empêche celui qui s'y livre de se rendre utile à ses amis et à l'Etat. C'est donc une morale encore tout aristocratique, au moins avec une certaine aristocratie de sentiments et de profession, et c'est une morale qui, pour sauvegarder les qualités de l'esprit et du cœur, consent à sacrifier les qualités économiques de l'homme tout entier. La formule toute chrétienne de l'accord entre le travail matériel et la vertu, entre la vulgarité du métier et la noblesse de l'âme, restait donc à trouver, même après Socrate.
Les économistes ont cependant retenu de Xénophon au moins deux choses : d'abord une remarque judicieuse sur la division du travail, qui permet à l'homme de développer des aptitudes en les spécialisant*; ensuite et surtout ils ont noté chez lui la première mention des variations du pouvoir relatif de l'or et de l'argent d'après le rendement proportionnel des mines de l'un et de l'autre métal •*.
' Economiques, ch. iv, -^ 4 et ch. v. 2 Cyropédie, 1. YIII, ch. ii, 5.
' Revenus de l'Attique, ch. iv, §§ 9-10. — Voir nos Eléments d'éamomie politique, 2e édition, p. 284.
Mais il ne semble pas que Xénophon se soit élevé jusqu'à la notion des variations du pouvoir général de la monnaie, tt L'argent, dit-il en effet, ne ressemble point aux autres productions de la terre. Que le fer ou le cuivre deviennent communs, au point que les ouvrages faits de ces matières se vendent à trop bon marché, voilà les ouvriers ruinés complètement. Je dis la même chose des cultivateurs dans les années où le blé, le vin et les fruits sont très abondants. Pour l'argent, c'est tout le contraire. Plus on en trouve de mines et plus on les exploite, plus on voit de citoyens s'efforcer de devenir possesseurs de l'argent '. » C'était donc encore l'axiome que l'argent constitue la richesse par excellence, au lieu de valoir seulement, soit sous sa forme industrielle, comme une simple marchandise, soit sous sa forme monétaire, par la possibilité qu'il nous donne de nous procurer grâce à lui des richesses ou des actes.
Platon intéresse bien davantage l'économiste par ses deux dialogues de la République et des Lois. Nous aurons à les étudier plus tard, à propos des lointaines origines du socialisme. A part cela, ses idées économiques se bornent au goût de l'immutabilité, à l'aversion pour le luxe et le progrès, à la théorie de l'utilité réciproque considérée comme base de la société *, enfin à une sorte de premier essai de la classification des métiers et à quelques passages très sensés sur la distinction des professions*. En cela
^ Revenus de l'Altique, ib. — Voyez sur ce point Souchon, Théories économiques dans la Grèce anti(fue, Paris, 1898, pp. 113-114.
* « Ce qui donne naissance à la société, fait dire Platon à Socrate dans son dialogue de \a République, n'est-ce p^s l'impuissance où chaque homme se trouve de se suffire à soi-même et le besoin qu'il éprouve de beaucoup (le choses? Est-il une autre cause de ses origines? — Point d'autre. — Ainsi, le besoin dune chose ayant engagé l'homme à se joindre à un autre homme et .1 un autre homme encore, la multiplicité de ces besoinsa réuni dans une habitation plusieurs hommes avec l'intention de s'entraidcr, et nous avons donné à cette société le nom d'Etat » (Hépublique, 1. II).
' (' Mais quoi, poursuit Socrate, faut-il que chacun fasse pour tous les autres le métier qui lui est propre? Que le laboureur, par exemple, prépare à manger pour quatre et qu'il y mette par conséquent quatre fois plus de
toutefois, rien ne fait encore pressentir la théorie bien autrement fameuse et féconde do la division du travail considérée commeun moj'end'en accroître la productivité. Platon a méconnu, d'autre part, quelques-unes des règles les plus élémentaires de la morale naturelle ; il a porté aussi l'omnipotence de l'Etat jusqu'à ses dernières limites, de manière à ce que ce despotisme dût forcément tarir la production et conduire la société à une misère inévitable.
Aristote, malgré les erreurs dont il n'a pu se dégager, a des théories bien plus saines et des conceptions bien plus neuves et plus fécondes *. Il croit encore,^il est vrai, à la nécessité de l'esclavage, mais il défend judicieusement la propriété contre Platon^ ; avec cela, non content de réfuter les utopies platoniciennes sur la communauté des biens et des femmes, il proclame le premier l'existence d'une c/irematistique ou science de l'acquisition des richesses.
En tout cas, nous devons d'autant plus nous arrêter aux principales idées économiques d'Aristote, qu'il a lui-même exercé l'influence la plus incontestable sur toute la science de la seconde moitié du moyen âge. Les scolastiques — qui
temps et de peine? Ou ne serait-il pas mieux que, sans s'embarrasser des autres, il employât la quatrième partie du temps à préparer sa nourriture et les trois autres parties à se bâtir une maison, à se faire des habits et des souliers? — Il me semble, Socrate, que la première manière serait meilleure pour lui... — D'oi'i il suit qu'il se fait plus de choses, qu'elles se font mieux et plus aisément lorsque chacun fait celle pour laquelle il est dégagé de tout autre souci. » (Ibid.)
' Les théories économiques d'Aristote se trouvent dans sa Polilirjue, en huit livres. — De VEconomiqu<', il nous reste deux livres, qui devaient faire partie d'un traité sur la richesse; mais, outre qu'ils offrent moins d'intérêt, ils sont tenus maintenant pour apocryphes. On y trouve la tlièse de l'omnipotence de l'Etat en matière de monnaie, et l'auteur inconnu de cet ouvrage y raconte complaisamment diverses histoires de falsifications monétaires (Economique, 1. II, ch. v. xvii, xxi, xxiv). — Il faut voir également le livre V, eh. V, de V Ethique d'Aristote.
' La défense de la propriété contre Platon remplit le ch. ii, I. Il, delà Politique. Xoir aussi les ch. i et iv du même livre. — Notons cependant que M. Souchon, dans ses Théories économiques de la Grèce antique, représente Aristote comme un socialiste contre Platon qui ne l'aurait pas été {Op. cit., ch. III, «^ 2). Mais nous reviendrons .sur celte appréciation {inf'ra, 1. IV., ch. I).
ne pouvaient pas, il est vrai, le lire dans son texte original — le connaissaient grâce aux traductions qui leur en étaient venues par les Arabes d'Espagne, et son autorité, entourée pour eux d'un prestige irrésistible, leur fournissait à chaque instant des arguments sous lesquels ils s'inclinaient sans discussion. Nous en ferons particulièrement la remarque à propos du prêt à intérêt et de la justification de l'esclavage.
Il semble que toutes les idées économiques du philosophe de Stagyre pivotent autour de sa distinction des deux espèces de valeur : valeur d'usage et valeur d'échange, comme dira plus tard Adam Smith '.
La valeur d'un objet, d'après V Ethique, repose sur une appréciation que le sentiment du besoin nous inspire.
« Pour que l'échange puisse se faire, dit Aristote, les objets à échanger doivent être ramenés à une certaine égalité; mais pour qu'ils puissent être ramenés à l'égalité, il faut qu'on puisse les comparer entre eux, et pour les comparer entre eux il faut une commune mesure : donc, en résumé, il est uécessaire pour l'échange qu'il y ait une commune mesure d'appréciation Cette mesure commune, c'est le besoin. Cela est évident, car l'estimabilité des choses en vue de l'échange vient, non de leur perfection intrinsèque, mais de leur aptitude à servir aux besoins de l'homme. C'est ainsi que le blé a une valeur d'échange, tandis que les mouches n'en ont pas, bien qu'elles soient en elles-mêmes plus parfaites que le blé. Donc, de même que les choses n'ont de valeur que par
' » Toute propriété a deux usages, qui tous deux lui appartiennent essentiellement, sans toutefois lui appartenir de la même façon. L'un est spécial à la chose, l'autre ne l'est pas. Une chaussure peut ;i la fois servir à chausser le pied ou à faire un échange» {Politique, \.\,c\\. m, i^V\, traduction de Barthélémy Saint-Iiilaire). — M. '>o\ic\ion {Théories écononii<iues dans la Grèce antique, pj!. 12(î-127) croit cependant qu'il y a une singulière exagération à vouloir tirer tant de conséquences de quelques mots sans portée. « Us pourraient être décisifs, dit-il, si Aristote en avait vu l'importance : mais il n'en a pas été ainsi, et ce que veut établir l'auteur à la' suite de sa distinction, c'est simplement ce qu'il y a d'artiticiel dans l'éciiange. »
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rapport aux besoins de l'homme, de même le besoin est la mesure delà valeur, et c'est pourquoi, quand le besoin de blé est plus grand à cause d'une disette, le blé acquiert plus de valeur. D'où il résulte que, si les hommes n'avaient besoin de rien pour leur usage, personne ne ferait d'échange'. »
Cette distinction des deux valeurs engendre la distinction des deux modes d'acquisition.
Il 3' a : 1" la méthode primitive et naturelle, dans laquelle l'objet est acquis ou produit directement ; puis, 2° la méthode chrématistique ou commerciale, qui consiste dans l'acquisition par voie d'échange. La méthode naturelle ou primitive comprend la pêche, la chasse, l'élevage du bétail et l'agriculture; elle comprend aussi le pillage et la conquête*, et les admirateurs d'Aristote sont quelque peu embarrassés pour justifier ici leur maître, alors qu'ils le voient condamner le commerce avec un si cruel dédain. L'acquisition directe est « nécessaire et estimée à bon droit >, dit-il, à la différence de la méthode chrématistique, qui est « dédaignée «^. Cette dernière renferme : i° le trafic ou négoce, }' compris les transports ; 2" le salaire ; 3° le prêt à intérêt.
Il y aurait ici de curieux rapprochements à faire, d'une part avec la théorie de la plus-value de Karl Marx\ d'autre part avec le système physiocra tique sur la productivité de l'agriculture et l'improductivité du commerce et des industries de transformation.
Toutefois, sans redescendre ainsi jusqu'à certains systèmes du xviii^et du xix** siècles, nous pouvons bien observer que la distinction aristotélicienne des deux modes d'acqui-
1 Ethique, 1. V, cli. v, art. a, S 7.
- « L'acquisition par la guerre est un moyen naturel d'acquérir, puisqu'elle comprend cette chasse que l'on doit donner aux hommes qui, nés pour obéir, refusent de se soumettre. Voilà donc un mode d'aci|uisition naturel, faisant partie de l'économie domestique » {Politique, 1. 1, ch.iii, ïj 23).
3 Ibid.
* Voir nos Eléments d'économie politique, "i" édition, p. 2'tO.
sition a inspiré celle des artes posssssivœ sive acquisitivœ et des aries pecuniatwœ, qui avait cours parmi les scolastiques des xiii" et xiv^ siècles. Les artes possessivœ sive acquisitivœ com^renaiient les arts qui, tels que l'agriculture, multiplient matériellement les richesses ; les artes pecuniativœ, au contraire, ne faisaient que procurer des richesses artificielles et particulièrement Targent, pecunia, et n'avaient d'autre pouvoir que celui de déplacer des richesses naturelles. On voit que Tidée de production était liée à celle de chose matérielle, non à celle d'utilité.
Mais revenons à Aristote.
La méthode chrêmaiistiqiie, ou acquisition par voie d'échange, implique d'une nécessité à peu près absolue l'usage de la monnaie. Aristote a suilisamment entrevu dans celle-ci son caractère d'équivalent et d'évaluateur de toutes choses. Mais ce caractère, la monnaie le tient-elle de la nature oa bien le tient-elle de la loi? Ici les idées du philosophe sont un peu confuses pour ne pas dire contradictoires : d'une part, en effet, pour le remplacement du troc par la vente, il admet que « l'on convint de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par elle-même, fût aisément maniable dans les usages de la vie* » ; d'autre part, au contraire, il n'attribue à la monnaie d'autre valeur que celle qu'elle tient de la loi, comme si la frappe l'avait définitivement transformée de marchandise en simple signe". Enfin et surtout, quand il affirme que « l'argent ne devrait servir qu'à l'échange-* », on peut se demander s'il a vu sufhsamment en lui le pou-
' PolU'ufue, 1. 1, (11. m, 55 14.
■■ c< Cet argent n'est en lui-même qu'une chose absolument vaine, n'ayant de valeur que par la loi et non par la nature, puisqu'un changement de convention parmi ceux qui en font usage peut le déprécier complètement et le rendre tout à lait incapable de satisfaire aucun de nos besoins ■> (Ibid., ^ 16). Katidrait-il supposer qu' Aristote n'aurait envisagé ici que le pouvoir légal de paiement'.' Ce serait encore plus invraisemblable.
3 Ibid., S 23.
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voir d'emmagasiner la valeur'. Il serait également rlifficile de démontrer que les pures théories mercantilisles ne pussent pas se réclamer d'Aristote, bien mieux encore que de Xénophon*.
La méthode commerciale, dédaignée toujours sous quelque forme qu'elle se montre, est absolument exécrée quand elle affecte la forme du prêt à intérêt. Aristote a frappé ce contrat d'une condamnation implacable, dont il a cru trouver le principe dans la raison elle-même'. C'est lui qui en a donné, non pas l'idée, mais la formule, à saint Thomas d'Aquin et à tous les théologiens scolastiques, sauf à eux à développer et à compléter l'argumentation *.
Voilà l'œuvre propre d'Aristote, et il faut bien reconnaître qu'elle est considérable.
Partout ailleurs, cependant, il a obéi aux préjugés de son siècle. Quelques contradictions qu'il ait opposées aux rêveries immorales de Platon, il est aussi étranger que lui à toute idée de progrès économique ou social ; il croit, <-omme lui, à la nécessité d'une population stationnaire, vivant sur un revenu national également stationnaire ; bien plus, pour assurer au sein d'une cité l'équilibre entre les besoins et les biens, il accepte comme lui le retard forcé des mariages, puis les avortements et les infanticides^. Enfin, même mépris du travail que chez tous ses contemporains *', et même foi dans la constante nécessité
' La lacune ou la contradiction d'Aristote est bien l'elevée par Claudio Jannet {Le Capital, la spéculation et la finance au xix» siècle, p. 76).
- « Voilà comment il semble que la science de l'acquisition a surtout l'argent pour objet (théorie mercantiliste) et que son but principal est de pouvoir découvrir les moyens de multiplier le? biens; car elle doit créer les biens et l'opulence. C'est quon place souvent l'opulence dans l'abondance de l'argent, parce que c'est sur l'argent que roulent l'acquisition et la vente » {Politique, 1. 1, ch. m, § 23).
» Ibid.
* Infra, p. 54.
=" Politique, 1. IV, ch. XIV, §§ 6 et 10.
• « La vertu n'a rien à faire avec les occupations habituelles des marchands, des artisans, des mercenaires» {Politique, 1. VII, ch. ii. § 7.— Item, 1 III, ch. II, § 8).
(le l'esclavage. L'esclavage, en effet, pour Aristote, est tout à la fois d'utilité sociale et de justice naturelle ' ; il va jusqu'à dire qu'on est « esclav^e par nature, quand on est inférieur à ses semblables autant que le corps l'est à l'âme, et la brute à l'homme — or, telle est bien, ajoutet-il, la condition de tous ceux chez qui l'emploi des forces corporelles est le seul et meilleur parti à tirer de leur étre^ ». Le mépris du travail matériel ou servile, puisque ces deux mots sont exactement synonymes, n'a jamais été plus froidement raisonné que chez Aristote.
Est-il possible de ramener tous ces traits épars à une théorie générale qui puisse constituer vraiment une doctrine?
C'est ce que nous allons discuter.
D'abord, avec les anciens, la science économique, si elle existait, ne serait point une science analytique et descriptive : elle serait tout entière un art, et ce serait de considérations rationnelles que cet art serait déduit. Je sais bien qu' Aristote, pour ne parler que de lui, a été un observateur attentif de tout ce qui constituait la politique proprement dite ; je sais même que M. Barthélemy-Saint-Hilaire lui a fait gloire d'avoir inauguré la méthode historique^ : toutefois je ne vois point qu'il ait porté cet esprit dans l'étude des phénomènes économiques. Aussi bien l'absence de toute statistique et le
^ « Inutilité des animaux privés et celle des esclaves sont à peu près les mêmes. Les uns comme les autres nous aident, par le secours de leurs forces corporelles, à satisfaire les besoins de lexistence... Et de même que pour les animaux privés c'est un grand avantage, dans l'intérêt même de leur sûreté, d'être soumis à l'homme, de même, pour ceux qui sont naturellement esclaves, l'esclavage est aussi utile que juste » {Politique, I, li, i^^ li-15).
* Polilique, 1. I, ch. il, s^ 13.
^ Barthélemy-Saint-Hilaire, Préface à la traduction de la Politique d'.\ristote : « C'est la méthode historique qui donne au pliilosoplie la base de son ouvrage, on ne peut pas din» de son système... On peut afiirmer sans exagération que l'économie politique, avec ses vraies limites, si ce n'est avec tous ses développements, est déjà dans Aristote ; et c'est sa méthode historique (|iii la lui a révélée. » {Op. cit., 3" édit., Paris, 1874, pp. Lxm et Lxv.)
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peu d'importance que les historiens anciens ont toujours attaché à la description des laits sociaux, lui interdisaientils tout emploi de la méthode d'observation*.
D'un autre côté cet art, d'après les anciens, devrait compter sur une intervention énergique de l'Etat. Ce dernier serait chargé, non seulement d'assurer la grandeur extérieure de la cité, mais encore de régler les relations individuelles de ses memhres^dans le sens de l'ordre, du bien et de la vertu. « En dehors même de toute querelle autour de la propriété, a dit M. Souchon, les socratiques ont été vraiment des ancêtres de socialisme ou tout au moins d'énergique étatisme, par ce fait qu'ils ont professé la rénovation de l'homme par celle de l'Etat*. » Nous tenons ce jugement pour bien fondé.
Partant de là, ce n'est pas même la production qui leur importe le plus, mais bien la répartition. Bien plus, on peut se demander si Aristote juge la production possible. En effet, quand il se demande « si l'acquisition des biens est ou non l'affaire du chef de famille et du chef de TEtat », il répond qu'il « faut toujours supposer la préexistence de ces biens. Ainsi, dit-il, la politique même ne fait pas les hommes : elle les prend tels que la nature les lui donne et elle en use. De même c'est à la nature à nous fournir les premiers aliments, qu'ils viennent de la terre, de la mer ou de toute autre source : c'est ensuite au chef de famille de disposer de ces dons comme il convient de le faire ^ ». La
* « Aristote, dit Iiigrarn, saisissait à peine lidée des lois rlu développement évolutif des piiénomènes sociaux, si ce n'est, à un faible degré, en ce qui concerne la succession des formes politiques d (Ingrarn, Histoire de Véconomie politique, p. 26). — Au fond Ingram veut expliquer que la notion de progrès était inconnue des anciens : et cest parfaitement exact. .Je souscrirais donc volontiers à l'opinion de M. Souchon, >.< que non seulement Aristote n'a pas créé l'économie politique, mais que, tout au contraire, ses tendances générales à la réaction sociale l'ont attardé peut-être outre mesure à la contemplation des formes qui se présentent naturellement les premières dans le développement historique des peuples » (Théories économiques dans la Grèce antique, p. 50).
2 Op. cit., p. 46.
' Politique,].!, ch.in, s^ 21.
production pour Aristote — ou du moins ce que nous appelons aujourd'hui' de ce nom — est donc, à vrai dire, seulement une appropriation : et cette remarque ne nous est point inutile pour expliquer son dédain à l'égard de la méthode chrématistique ou commerciale. Personne, en effet, ne produit ; donc le négociant ne produit pas plus que personne autre : et puisque ce ne sont ni les biens de la nature, ni ceux des Barbares, que le négociant s'approprie, ce ne peuvent être que ceux des autres Grecs. De là à croire à la malhonnêteté essentielle du commerce il n'v a qu'un pas. Nous verrons plus loin que le même problème s"est dressé plus tard devant l'esprit des scolastiques*.
Il est bon cependant d'examiner si Aristote n^a pas soupçonné ce que nous appelons aujourd'hui le capital ou du moins le capital fixe.
Non seulement, en effet, il reconnaît que « les instruments proprement dits sont des instruments de production et que la propriété est simplement d'usage » ; non seulement il ajoute que « la navette produit quelque chose de plus que l'usage que l'on en fait, tandis qu'un vêtement, un lit ne donnent que l'usage même-» : mais encore il distingue, parmi les instruments, « ceux qui sont inanimés et ceux qui sont vivants^ ». Tout cela, d'une manière évidente, pour arriver à résoudre — allirmativement du reste — la question de la justice et de la nécessité de l'esclavage, et pour constater que les esclaves pourraient bien devenir inutiles, « si les navettes tissaient toutes seules et si l'archet jouait tout seul de la cithare ».
Ce serait en ce sens — dirons-nous — que la guerre et la conquête pourraient être considérées, dans l'économie grecque, comme de véritables moyens de production, en taisant tomber des instruments vivants entre les mains des vainqueurs. Ainsi envisagées, guerre et conquête feraient
' Jnfrn, j.. 49.
* PoUlifjue, 1. I. cil. II. 5; 5.
' Ihid., ^ \.
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plus que déplacer des richesses : elles seraient destinées à en créer en faisant travailler, comme vaincus et comme esclaves, des Barbares qui n'auraient pas travaillé dans leur pays sous leur régime de liberté '.
Mais cet espoir de trouver dans Aristote une notion, vague au moins, du capital ne tarde pas à s'évanouir. En effet, s'il suivait bien l'idée que nous lui prétons, il ne trouverait que l'esclave qui fût du capital, parce qu'il n'y a que l'esclave qui soit la chose du maître : or, il cite comme instruments vivants « le matelot qui veille à la proue » et « l'ouvrier dans les arts »,sans indiquer aucunement qu'il les suppose en servitude.
Quant aux problèmes de la répartition, les anciens ne les ont envisagés qu'au point de vue de l'intervention de l'Etat. L'étatisme devient donc ici du socialisme d'Etat, pour ne rien dire de plus, et c'est à propos seulement du socialisme que nous discuterons leurs idées sur ces pointslà .