L'ÉCLECTISME LIBÉRAL
En France les doctrines allemandes, plus ou moins imbues d'historisme et de socialisme d'Etat,* ne sont pas parvenues à dominer. Non seulement les théories des lois économiques naturelles et permanentes ont conservé leur prestige; mais avec elles se sont aussi conservées les doctrines libre-échangistes que les premiers disciples de Jean-Baptiste Say, puis Frédéric Bastiat, avaient soutenues. Les plus importantes revues d'économie politique sont restées fidèles à ces traditionnelles convictions. Si les idées de protection ont repris une notable avance au cours de ces dernières années, c'est dans le monde des affaires ■et de la politique, beaucoup plus que dans les sphères de la théorie et de l'enseignement', quoique l'opportunité pratique de certaines concessions ait été. ressentie à peu près partout.
On comprendra combien nous devons être sobre d'appréciations en touchant aux économistes de la seconde moitié du xix" siècle et surtout aux contemporains : nous ■croirions cependant être trop incomplet, si nous ne faisions pas sommairement connaître les principaux d'entre eux.
Le Genevois Cherbuliez, s'il appartient déjà à cette période, au moins pour la dernière partie de sa carrière, est encore un classique qui marche dans les traces de Ri-
' Le Cours d'économie politique de M. Cauwès, professeur à la Faculté de Droit de Paris ^oir 3« édition, t. II, pp. 480 et s.), est un des rares ouvrages généraux de doctrine conçus nettement dans un sens protectionniste.
cardo'.En outre de diverses publications de circonstance^ parues en 1848 et 1849 et dirigées contre le socialisme, on lui doit un Précis de la science économique et de ses principales applications (1862). C'est un libéral sans grande originalité, de l'école utilitaire de Bentham, assez profond et assez abstrait pour avoir été du petit nombre des économistes de langue française qui ont traité de la difficile question de la valeur internationale^.
Nous citerons rapidement M. Courcelle-Seneuil, qui avait professé longtemps l'économie politique au Chili et qui a laissé beaucoup de travaux estimés sur les questions de crédit et de banque, ainsi qu'un Traité théorique et pratique de l'économie politique (1859), un des ouvrages qui distinguent avec le plus de clarté et d'énergie la science et l'art en économie politique^.
Nous citerons M. de Molinari (né en 1819), très longtemps directeur de la revue mensuelle le Journal des écono?nistes, que MM. Horace Say (fils de Jean-Baptiste Say), Garnier et Guillaumin avaient fondée en 1841. M. de Molinari est un malthusien doctrinaire, ardent partisan des théories libre-échangistes et par moments aussi avocat d'un évolutionnisme moral à travers lequel les principes de la loi naturelle sont exposés à se voir enlever beaucoup de ce qui est donné à la théorie des finalités momentanées et contingentes'.
' Clierbuliez (1797-1869) occupa à Genève la chaire de droit public qui avait été confiée à Rossi,se fixa ensuite à Paris, fut naturalisé Français et retourna en Suisse pour professer l'économie politique au Polytechnicon de Zurich.
' Voyez supra, p. 375. — Nous avions cité dans nos Eléments d'économie polUi(jue{i^ édit., p. 507) l'explication de la rente absolue que donnait Clierbuliez (Précis (le la science économique, t. 1, p. 489).
' Courcelle-Seneuil (1813-1893), originaire de la Dordogne, fut journaliste, puis industrie) en Limousin avant 1848. La République l'improvisa alors Directeur général de l'Knregistremcnt, poste qu'il oci^upa peu de temps. Ses sentiments politiques l'amenèrent ensuite à quitter la France, et ce fut dans ces conditions qu'il accepta de professer l'économie politique à l'Ecole de Droit de Santiago du Chili. De retour en France en 1858, il fui nommé conseiller d'Ftat en 1879.
* Voyez surtout en ce sens la Morale économique (1888) et la Viricultnre (1897).
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Nous citerons encore M. Léon Say, petit-fils de Jean- Baptiste et fils d'Horace, qui a laissé peu de travaux d'ordre didactique, qui a cependant traduit et vulgarisé rexcelleiite Théorie des changes étrangers de l'Anglais Goschen, et qui s'est illustré surtout par son œuvre financière'. Ami et conseiller de M. Thiers au moment de l'émission des deux grands emprunts de 1871 et 1872, sept fois ministre des -finances entre 1872 et 1882, il a pris une part importante à la plus colossale opération de change que l'on ait jamais observée — le paiement de l'indemnité de guerre des cinq milliards.
Nous citerons enfin M. Yves Guyot, ancien député et ancien ministre des travaux publics, auteur de bonnes publications contre les collectivistes et notamment d'une défense de la propriété contre Lafargue-. Plus cyniquement que personne, M.Yves Guyot a formulé le système de la a morale de la concurrence », d'après lequel la loi de l'intérêt personnel, pratiqué sous un régime absolu de concurrence et de liberté, suffirait beaucoup mieux que toute morale métaphysique ou théologique à révéler et à faire observer les règles du juste et de l'injuste dans les rapports économiques des hommes entre eux^.
' L«Jon Say (1826-1896), député ou sénateur depuis 1871 jusqu'à sa mort, ambassadeur à Londres en 1880, président du Sénat de 1880 à 1882.
- Lapropriété, origine et évolution, thèse communiste, par Paul Lafargue; Réfutation, par Yves Guyot (1895).
' La Morale de la concurrence, publiée dans la Xouvelle revue, n° du l^"" janvier 18%. — « Où trouver un ressort moral?... demande M. Yves Guyot. La rolitrion! vous disent les uns. Et laquelle? Le brahmanisme, le christianisme ou l'islam? Laquelle a donc supprimé les crimes de l'humanité?... La métaphysique? Nos philosophes plus ou moins éclectiques n'auraient pas tant parlé du devoir, si sa conception avait été évidente... Au lieu de croire qu'on peut foiger le ressort moral avec des mots vides, des conceptions subjectives, je soutiens qu'il a pris place dans la civilisation moderne depuis un siècle et demi à peu près... La conception libre-échangiste produit un surcroit d'énergie, d'action pour l'individu, de bienveillance, de confiance et de solidarité à l'égard de l'humanité tout entière. Elle inspire la pratique des vertus morales les plus hautes, même de celles qui paraissent le plus inaccessibles... Dans les civilisations basées sur la science, sur la production €t l'échange, le grand ressort moral est la concurrence économique » (Op. cit.). — C'est le benthamisme parvenu à sa dernière et plus cynique
Tous ces auteurs appartiennent délibérément à l'école libre-échangiste, sans aucun tempérament.
M. Paul Leroj'-Beaulieu a plus d'originalité et d'indépendance. C'est un esprit modéré et libéral, éclectique plutôt que doctrinaire, observateur très attentif des faits plutôt que constructeur de systèmes brillants et nouveaux. 11 est l'adversaire clairvo3"ant et énergique du socialisme sous toutes ses formes. Ecrivain d'une fécondité inépuisable et d'une vaste érudition économique, il a publié de fort nombreux ouvrages que nous ne pourrons tous citer.
L'Essai sur la répartition des richesses et la tendance à une moindre inégalité des conditions a été justement un des plus remarqués'. L'intérêt particulier que ce volume présente ici pour nous, ne tient pas seulement à la nature des questions tout actuelles et vivement passionnantes qu'il agite ; ce livre est en même temps, parmi les premiers ouvrages de M. Leroy-Beaulieu, celui qui aborde de plus près des problèmes de pure théorie. D'après lui, la répartition était, de toutes les parties de l'économie politique, celle qui était restée le plus en retard; et il est convaincu, d'un autre côté, que les richesses, sous le régime actuel du libre travail, vont à une moindre inégalité. Pour la France, cette thèse est d'une incontestable exactitude. M. Leroy-Beaulieu l'appuyait sur des observations fort Judicieuses, que les années n'ont fait depuis lors que confirmer. En ce qui concerne les salaires, il maintient une certaine influence du
expression. M. Yves (luyot a également prouvé, par son aUitude dans l'affaire Dreyfus, qu'il ne poussait pas moins loin l'indilTérentisme patriotique. — « Dans une société individualiste, dit-il ailleurs, l'homme n'est plus un moyen, mais son propre but à lui... En dépit des apparences contraires, le grand effort du xi.\<^ siècle est de substituer la civilisation scientifique et productive à la civilisation sacerdotale et militaire... Le pro;;rés est en raison directe de l'action de l'honnne sur les choses et en raison inverse de laction coercitive de l'homme sur l'homme » (Critérium du progrès, dans le Journal des Economistes, n° du 15 décembre IS'J'.t, pp. 331-332). Mais si l'individu est son propre but à lui, comment obtiendra-t-on autre chose que le déchaînement de l'égoïsme ? Kt M. Yves (iuyot ne veut pas même d'une conception théologique et métaphysique du devoir ! ' i'o édition, 1881.
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rapport entre les capitaux et la population ; mais il s'attache surtout à montrer l'action qu'exerce la productivité du travail ouvrier, quand cette productivité est mo<lifiée, soit par des conditions naturelles locales, soit par des progrès techniques d'un ordre quelconque. 11 faut enfin tenir compte de l'avantage que les lois ou les mœurs donnent à l'une des parties contractantes dans la discussion du contrat de travail. En tout cas, le rapport nécessaire entre la productivité du travail et le salaire de l'ouvrier suflirail pour opposer un obstacle insurmontable à tous les projets d'unification des salaires et de législation internationale du travail'.
La Colonisation chez les peuples modernes ; le Traité de la science des finances, excellent mélange de principes et d'exemples, dans lequel nos procédés actuels de gaspillage financier sont Justement critiqués; le Précis d'économie politique, très court, mais non moins substantiel ; VEtat moderne et ses fonctions, auvré d'actualité où M. Leroy-Beaulieu, tout en combattant très énergiquement le socialisme d'Etat sous quelque forme et par quelque fissure qu'il pénètre dans nos lois, ne reste pas cependant dans les formules trop étroites d'Adam Smith ou de Bastiat sur le rôle du souverain ; le Collectivisme ou examen critique du nouveau socialisme, travail de ferme et solide polémique dirigé contre Emile de Laveleye, Schaifi3e, Karl Marx et Henri George : tous ces ouvrages, non moins que la direction du journal hebodmadaire F-Ceonoîn^ç^e /"rançais, préparaient M. Leroy-Beaulieu à son vaste Traité théorique et pratique d'économie politique, qui restera comme une œuvre durable et qui se recommande beaucoup moins par l'exposition de systèmes dans lesquels il n'e.st
1 Comparez, dans V Ouvrier américain de M. Levasseur, 1898, t. I, le& causes des salaires élevés en Amérique. Elles y sont, daprès lui:l° la productivité du travail; S" le standard of life élevé que cette productivité lui a permis de se faire. C'est le désir de conserver ce salaire et ce standard of life, qui rend l'ouvrier américain protectionniste.
pas si facile d'être neuf qu'il n'est dangereux d'être invraisemblable et bizarre, que par une analyse profondément fouillée des mille et mille phénomènes économiques les plus récents de la société contemporaine.
Ce n'est pas cependant que M. Leroy-Beaulieu n'y éclaircisse point d'une manière fort heureuse certains problèmes de pure théorie, tels que ceux de la satiabilité de nos besoins et de la substitution progressive de nos désirs. De moins en moins sans doute on veut d'une chose à mesure qu'on en a davantage ; mais la satisfaction d'un besoin déterminé a pour effet de susciter le besoin et la demande d'objets de nature très différente et d'aider d'autres industries qui les produisent. Une psj'chologie économique sagement conduite est donc une préparation nécessaire à l'étude de « la loi de compensation », par laquelle seule on peut résoudre la fameuse question des machines*. Ajoutons une heureuse réhabilitation de l'expression « valeur d'usage » et de la distinction qu'Adam Smith, après Aristote, avait voulu faire entre la valeur d'usage «t la valeur d'échange, sans qu'il faille confondre, comme Adam Smith l'avait fait, cette valeur d'usage avec la simple utilité, ou qu'il faille, comme la plupart de ses successeurs, cesser de la nommer. Il est parfaitement vrai, en effet, que dans l'évaluation de mes immeubles au point de vue de l'assurance contre l'incendie et au point de vue du paiement de l'indemnité pour sinistres, je fais justement constater une valeur d'usage qui n'a aucun rapport avec la valeur d'échange, ni avec le prix. Ce contraste est frappant, entre autres cas, pour les bâtiments d'un domaine rural, lesquels ont facilement une valeur d'usage quintuple de leur valeur d'échange- : il l'est également
* Op. cit., 2» éd., t. III, p. 4i.
* « La valeur d'KSoge est l'importance qu'une personne attache à la possession d'un objet déterminé, et elle représente la quantité d'autres objets qu'elle serait disposée à abandonner pour l'acquisition de l'objet précis qu'elle a en vue : elle est absolument subjective. La valeur en échange est la faculté qu'a
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pour des objets auxquels nous tenons par un intérêt d'alfection comme des portraits de famille ; nous donnerions beaucoup pour ne pas en être privés, mais souvent nous ne trouverions personne qui voulût en donner quelque chose si peu que ce fut.
Nous aimons surtout à reconnaître chez M. Paul Leroy- Beaulieu l'hommage intelligent qu'il rend au droit naturel et sa défense énergique de la propriété, sur le double fondement du droit naturel et de l'utilité sociale ^
Dans sa conception du rôle de l'Etat, M. Leroy-Beaulieu avait été précédé par M. Alfred Jourdan, doyen de la Faculté de Droit d'Aix et auteur du Rôle de VEtat dans r ordre économique (1882). Avec l'un et l'autre de ces
réellement un objet de s'échanger contre une certaine quantité d'autres objets : elle comporte le concours d'au moins deux volontés et renferme en généra) un élément objectif » {Op. cit., 2» éd., t. III, p. 24).
1 « II ne faut pas confondre, dit-il, ces deux idées distinctes : la garantie delà loi et la création par la loi... La loi ne créé aucun droit; elle sanctionne et définit les droits existants; ceux-ci naissent spontanément. La loi n'est jamais antérieure à un droit ; elle lui est toujours postérieure, de même que la grammaire, le dictionnaire et la syntaxe sont postérieurs au langage )). {Traité tliéorique et pratique, t. I., pp. 546-547). — Et ailleurs : « La propriété, dit-il, est un fait instinctif antérieur à la réflexion, comme tout ce qui est essentiel à l'homme, comme le langage, comme la constitution des sociétés, comme l'établissement de la famille et de la patrie... Ce sont les lois de la matière aussi bien que les lois de l'esprit humain qui imposent la propriété comme le mode le seul efficace et le seul praticable de l'exploitation du globe... La propriété ne confère pas au propiiétaire la plénitude du résultat utile de la chose sur laquelle elle porte; elle ne lui en attribue qu'une partie et en général une faible partie. Dans les fruits de tout bien approprié, il y a une part sociale qui dépasse de beaucoup celle qui échoit définitivement au propriétaire. Dans les pays les mieux cultivés, le propriétaire ne perçoit guère comme fermage absolument net que le quart, le cinquième ou le sixième du produit brut, le reste s'en allant en salaires, en engrais, en instruments de travail, en frais de toutes sortes, en impôts, en réparations, en assurances... Et qui oserait soutenir que toutes les installations faites par les proprit'-taires fonciers, tous les capitaux incorporés au sol depuis que la terre est propriété privée, tout le surcroît d'attention et d'etl'orts qui résultent de l'organisation propriétaire, n'aient pas augmenté la production agricole d'un sixième?... Donc, non seulement le régime de la propriété privée n'est pas onéreux aux consommateurs non propriétaires, mais il leur est considérablement profitable » (Op. cit., t. I, pp. 538, 540, 56G-569). — Nous recommandons tout particulièrement la discussion de Vunearned incrément contre Stuart Mill {Op. cit., t. I, pp. 731 et s.) et Thorold Rogers {Ibid., pp. 760 et s.).
deux auteurs, l'école libérale contemporaine prenait très sagement position contre les sophismes et les menaces des diverses sortes de socialisme. M. Jourdan, toutefois, faisait de la liberté des échanges internationaux une règle essentielle de droit naturel', ce qui n'aurait pas dû moins faire que de l'exposer à des dilïîcultés pour ainsi dire insurmontables, quand il se serait agi de justifier et d'imposer le rôle de l'Etat gardien et défenseur de la nationalité, en matière de service militaire par exemple.
Nous serions injuste si dans cette liste, forcément trop rapide, nous ne faisions pas une place à M. Maurice Block, (1816-1901), dont nous avons cité si souvent les Progrès de la science économique depuis Adam Smith. La profonde justesse des vues y rivalise ordinairement avec l'inépuisable abondance des matériaux'-.
Chez M. Henri Baudrillart (1821-1892), le souci des questions morales apparaît dans le Manuel d'économie politique (1857) et dans les Rapports de la morale et de réconomie politique (1860), non pas que l'économie })olitique soit une branche de la morale ou qu'elle en soit subalterne, mais en ce sens que les leçons d'art économique qui se dégagent de la science, appuient généralement, pour le bien des individus et des peuples, les devoirs déjà révélés et imposés par la morale naturelle et religieuse. Son Histoire du, luxe public et privé depuis l'antiquité jusqu à nos jours (1878-1880) est le fruit de patientes recherches. Il n'en est que plus regrettable que sa belle étude historique, morale et descriptive des Populations agricoles de la France soit restée inachevée.
Parmi les économistes libéraux partisans des théories des lois économiques naturelles, est-ce donc qu'un souffle largement chrétien n'a jamais pénétré? Si l'économie
' Jourdan, op. cit., cli. xiii, pp. 192 el s. — Le Cours analytique d'économie politique du même auteur se recommande par la clarté de l'e.xpoâition.
2 !■■« éd., 1800; - 2« éd., 1896..
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politique est une science, c'est-à-dire si elle découvre et possède des vérités, ne s'est-on pas dit, même après Bastiat, que ces vérités doivent avoir leur place dans l'ordre divin et que les lois qui les coordonnent entre elles doivent être quelqu'une des innombrables manifestations de l'éternelle Sagesse qui a disposé le monde et qui le gouverne? M. de Metz-Noblat a eu cette généreuse ambition, avec son modeste volume des Lois éconoraiques , « résumé d'un cours d'économie politique fait à la Faculté de Droit de Nancy'». Lui-même présentait ainsi son but: « 1^ montrer aux plus récalcitrants que l'économie politique est bien une science, en exposant dans toute sa rigueur la théorie des lois générales; 2° désarmer les hommes d'affaires et les politiques, en leur accordant de prime abord que, dans la pratique, des causes de plus d'une sorte viennent troubler les lois théoriques et en modifier les formules, tandis que des intérêts supérieurs aux intérêts économiques peuvent justifier, voire commander des dérogations artificielles au cours naturel et normal des choses; 3° avant tout, enlever à l'économie politique le cachet antichrétien dont l'ont affublée les économistes, non pour lui concilier la faveur des catholiques, mais parce que c'est un devoir de dire la vérité*. » M. de Metz-Noblat n'a pas cependant
' \^<' édition, 1867: — 2« édition, avec préface de Claudio Jannet, 1880.
2 Op. cit., 2« éd., p. XLlii-XLiv. — Il est incontestable que l'économie politique mal comprise ou radicalement ignorée a été souvent calomniée par d'excellents catholiques, comme étant inconciliable avec la morale chrétienne et comme ayant engendré le socialisme. C'est le mot de Donoso Certes disant au Parlement espagnol (30 janvier 1850) : « Le socialisme est fils de l'économie politique, comme le vipereau de la vipère, lequel, à peine né. dévore celle qui vient de lui donner la vie » [Œuvres, Paris, 1862, t. I, p.386i. Cette thèse revient constamment sous la plurne des catholiques sociaux. Nous estimons, quant à nous, que la question est mal posée. Démontrez, si vous pouvez, que l'économie politique est une prétendue science qui n'a découvert que des erreurs, et alors nous vous l'abandonnerons ; mais si elle est une science véritable, s'il faut tenir pour exactes des relations qu'elle découvre ou des propositions qu'elle formule, nous ne pouvons pas admettre l'antagonisme prétendu de la vérité scientifique et de la vérité religieuse, parce que la contradiction de deux vérités serait un monstre loi-ique dont la simple hypothèse révolte le bon sens.
roptimisme de Bastiat, quoiqu'il ait la même foi en la Providence; il n'a pas non plus la même aversion pour Malthus et Ricardo, dont il accepte bien les lois essentielles sur la population et la rente. Ce qui le garde sur tous ces points contre les entraînements généreux de Bastiat, c'est sa conviction que l'humanité tombée, souffrant d'autre chose que d'un manque de liberté, ne peut pas remonter au bonheur et trouver l'harmonie de tous les intérêts en l'emontant seulement à la liberté*.
M. Claudio Jannet (1844-1894), professeur à la Faculté catholique de Droit de Paris, que nous rencontrerons encore tout à l'heure avec l'école de la réforme sociale, a laissé une œuvre économique de la plus haute importance, le Capital, la spéculation et la finance au xix^ siècle, vaste étude descriptive, morale et économique des phénomènes et des procédés nouveaux que le développement du commerce, la facilité des communications et la vulgarisation des valeurs mobilières ont partout amenés après eux. Il abordait ce travail avec un esprit vraiment éclairé et tout à fait moderne, et avec un sens économique des plus judicieux et des plus droits. Son Socialisme d'Etat est un recueil intéressant de publications diverses sur les principaux problèmes que les aspirations socialistes ont fait naître, tels que ceux des caisses obligatoires de retraites et d'assurances. M. Claudio Jannet fut un des adversaires les plus déclarés du socialisme chrétien : convaincu que « le socialisme va être la grande hérésie
1 « En y regardant de plus près, dit-il, les publicistes catholiques eussent reconnu que, loin d'être en contradiction avec l'esprit de l'Evangile, l'économie politique en prouve à sa manière l'origine divine. Elle montre, en effet, que les institutions ot la discipline de l'Eglise sont parfaitement conformes aux principes (''tablis par une science toute moderne lallusion au principe de population de Mailluis) ; que, même sur les (juestions de l'ordre purement matériel, la religion a toujours donné aux lidcles les conseils et les préi-eiitos les plus propres à assurer le bien public; et qu'enfin, par la pratique des vertus chrétiennes, toutes les questions économiques intéressant l'humanité reçoivent, de fait, lasoluli-n la plus favorable aux faibles et aux malheureux » (Lois économiques, préface, p. xxxix).
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du XX' siècle i>, comme il se plaisait à le répéter, il ne craignait pas de démasquer et de combattre en face quiconque fournissait des armes à l'erreur ou en facilitait les approches, soit par des peintures dénaturées des faits sociaux, soit par des travestissements imprudents de la vieille morale catholique. Nous pouvons rapprocher de M. Claudio Jannet M. Hubert- Valleroux, président de la Société d'économie sociale de Paris et auteur d'un excellent traité sur le Contrai de travail, où se trouvent nécessairement abordées toutes les questions ouvrières qui passionnent en ce moment l'opinion*.
M. Charles Périn, professeur d'économie politique à l'Université catholique de Louvain, avait cherché à faire entrer les économistes chrétiens dans une voie toute spiritualiste, bien plus éloignée des sentiers battus". La thèse que la Richesse dans les sociétés chrétiennes (1861) avait dû prouver, c'est que « pour l'ordre matériel comme pour l'ordre moral, rien de grand et de vraiment utile ne peut
se faire et ne s'est jamais fait que par le renoncement
Le principe du renoncement est la condition générale de tous les progrès, parce qu'il est la condition première de l'union de l'homme à Dieu..., le principe générateur et conservateur de toute civilisation ^. » C'est dire que l'ouvrage est une œuvre de haute philosophie, et même de philosophie mystique par plus d'une de ses pages.
Toutefois la démonstration est-elle complète ? Ou bien
^ Contrat de travail, 1895. — Les aspirations de cetle école se trouvent heureusement présentées, sous une forme élégante, bien éloignée de toute recherche scientitique, dans les ouvrages de M. le tomte dHaussonvilie, Misère et remèdes, 1886; Socialisme et charité, 1895; Salaires et misère de femmes, 1900; Assistance publique et bienfaisance privée, 1901.
2 Né à Mons en 1815, professeur à l'Université catholique de Louvain depuis 18i4. — En outre de la Richesse dans les sociétés chrétiennes, il faut citer du même auteur les Lois de la société chrétienne, 1875 ; — les Doctrines économiques depuis un siècle, 1880. — Nous n'avons pu nous inspirer de ce dernier ouvrage, qui, ne donnant pas de références aux auteurs, nous semblait surtout rédigé d'après des opinions précojiçues.
' Richesse dans les sociétés chrétiennes, avant-propos ; — item, p. 175 et sommaire du ch. xii, 1. I.
l'énoncé de la question n'aurait-il point, je ne voudrais pas dire une erreur, mais au moins un sous-entendu sur lequel il faudrait d'abord s'expliquer ?
Il nous semble, quant à nous, qu'une économie politique fondée sur le principe du renoncement ne tient pas un compte suffisant du principe économique. La production des biens terrestres, en effet, ne se conçoit pas sans une activité intelligente et volontaire qui s'adonne à leur recherche. En soi, sans doute, cette activité n'est qu'une vertu naturelle, heureusement servie par les dons de l'esprit : mais, quelle qu'elle soit, elle ne saurait être aucunement remplacée par une vertu, même surnaturelle, de renoncement. En vain M. Charles Périn considère-t-il celle-ci comme la première et la plus essentielle des forces économiques: il n'en faut pas moins qu'une prudence toute humaine accompagne et précède ce renoncement ; car il ne pourrait se substituer à elle sans l'éteindre ; bien plus, dans certains cas, que M. Périn n'a point dégagés, il risque de la décourager en l'empêchant de voir le but auquel elle doit tendre. Peut-être est-ce pour ce dernier motif — peut-être est-ce à cause d'un affaiblissement de cette vertu tout humaine de prudence — que la prospérité économique et l'essor commercial de la Hollande et de l'Angleterre, après le xvi* siècle, ont contrasté avec le déclin dans lequel tombaient alors des nations catholiques du midi de l'Europe, où cependant l'esprit de renoncement n'avait aucunement disparu, mais où cette prudence appliquée à l'acquisition et à la conservation des richesses n'avait point gardé la clairvoyance et l'énergie des périodes antérieures.
Les vrais facteurs de la richesse sont le travail et l'épargne : le travail, qui est rendu plus fécond par les capitaux déjà formés, et l'épargne, qui en forme pour l'avenir. Or, ilest impossible de croire que l'épargne économique soit la même chose que le renoncement : car l'épai'gne ne peut venir qu'après le travail ; elle en suppose les pro-
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diiits ; elle les suppose aussi plus abondants que la consommation n'en exige, tandis que le renoncement se conçoit et se pratique fort bien sans travail de production économique et par conséquent sans produits de ce travail.
Ainsi le renoncement individuel, élevé au niveau d'une vertu, ne peut être un élément de richesse ou de progrès économique qu'à la double condition de ne pas décourager le travail et d'être accompagné ou corrigé par un espi-it au moins collectif de capitalisation. Et cette double condition est-elle le corollaire obligé ou naturel du renoncement? Pas le moins du monde : car le travail peut coexister ou ne pas coexister avec lui et le renoncement peut fort bien être un renoncement à l'épargne. Précisément les grands ordres monastiques — les Bénédictins, notamment, et les nombreuses communautés qui fleurirent dans les premiers siècles du mojen âge — ne furent ^les agents actifs de progrès matériels et de capitalisation économique, que parce que les moines qui en faisaient partie associaient au renoncement individuel le souci du développement, même matériel, de leur institution. C'est alors — mais alors seulement — que l'abstention de consommer laisse intacte la puissance de produire, tout en accroissant d'autant la puissance d'épargner. A un autre point de vue aussi, ces institutions pouvaient avoir, toutes choses égales d'ailleurs, d'autant plus de facilités pour épargner, qu'elles ne se recrutaient que d'adultes, c'est-à-dire que de membres susceptibles d'être immédiatement des producteurs, et qu'elles échappaient de cette manière aux consommations improductives qui sont, dans les ménages, une nécessité du renouvellement des familles et de l'éducation des nouvelles générations.
Mais, envisagé sous d'autres aspects, M. Charles Périn ne se sépare pas autant qu'on pourrait le croire, des économistes classiques. 11 admet i)ar exemple la rente et les lois ricardiennes de la rente, et il le fait même sans isoler cette rente d'avec le loyer des capitaux fixes incorporés —
confusion qui dès avant lui avait été répudiée à très juste raison. — Il admet aussi le principe de population de Malthus, qui lui fournit une preuve de la nécessité du célibat religieux. Enfin, il combat très franchement et très heureusement la démocratie chrétienne (ou socialisme chrétien), dans laquelle il voit fort bien un danger non moins qu'une erreur *.
L'Allemagne avait eu de son côté toute une pléiade d'économistes libéraux, tels que Prince-Smith (1809-1874), qui fonda en 1846 l'Union libre-échangiste de Berlin; Schulze-Delitsch (1808-1879), dont le nom s'est conservé par la fondation de ses banques ouvrières et qui par elles rivalise avec RaifFeisen, le fondateur des caisses rurales; puis Michaelis, Wirth, Braun, etc., les uns plus actifs à faire triompher les doctrines libérales dans le régime du travail et du commerce extérieur, les autres, comme Schulze-Delitsch en particulier, consacrés davantage au relèvement de la classe ouvrière par un usage intelligent et raisonné de l'association libre et des sociétés-de coopération. Citons encore Soetbeer, si connu par ses travaux historiques et statistiques sur l'or et l'argent comme métaux monétaires.
Dans l'ensemble, ce qui a caractérisé partout les tendances de l'économie politique au cours de la dernière génération, c'est, d'une part, une attention plus grande donnée à la succession des institutions et des phénomènes; d'autre part, une plus vive sollicitude pour les intérêts et les souflFrances des classes adonnées aux travaux manuels. Exagérées, ces deux tendances ont abouti ailleurs, la première à l'historisme, et la seconde au socialisme : maintenues au contraire dans de justes limites, elles ont ramené la science vers l'esprit dont Turgot, Adam Smith et Jean-
' Voir en ce sens, parmi les œuvres de M. PtTin. le Socialisme chrétien (1879), le Salaire d'après l'Encyclique (18U1) et de nombreux passages de ses Premiers principes d'économie politique (1895), entre autres pp. 49, i.30, etc. de ce dernier ouvrage.
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Baptiste Say avaient voulu l'imprégner; elles l'ont dépouillée des abus d'une rigidité toute mathématique; elles l'ont rajeunie, on la dégageant des spéculations uniformes et un peu tristes dans lesquelles Malthus, Ricardo et Stuart Mill s'étaient plu à l'enfermer; enfin et surtout elles ont fait germer les semences que la science et l'art économiques portent en eux-mêmes pour l'amélioration des conditions sociales et pour le bien-être du plus grand nombre.
Aussi bien le goût des études d'histoire est-il un des traits caractéristiques de notre xix' siècle. Il a ramené les esprits à une appréciation plus juste d'un passé mieux connu ; il a préparé cette tardive réhabilitation du moyen âge, à laquelle Victor Hugo et Montalembert avaient contribué; et transporté dans l'économie politique, il a fait éclore des œuvres durables, au premier rang desquelles nous plaçons les travaux déjà cités de M. le vicomte d'Avenel*.
L'Angleterre nous a suivis ou précédés dans la même voie, en nous donnant les ouvrages de Thorold Rogers et dAshley *, toutes réserves faites d'ailleurs sur des formules fâcheusement empruntées par eux à l'historisme. Les descriptions des mécanismes sociaux tels qu'il en fonctionne actuellement, n'ont pas été davantage jugées indignes d'étude et d'attention : et c'est ainsi que Bagehot (1826-1877) s'est illustré en initiant le public à la connaissance des procédés et des transformations du marché financier de Londres, par son livre fameux Lombai^d street ou la Rue des Lombards *.
' Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général depuis l'an i 300 jusqu'à 1800, 1894; — La fortune privée à travers sept siècles, 1895.
* Ashley, English économie history and titeory ; — Thorold Rogers, Histoire de l'agriculture et des prix ; Histoire du travail et des salaires en Angleterre depuis le xiw siècle; Interprétation économique de l'histoire.
' Sur Bagehot, voyez Price, History of political economy in England, ch. VI.
Les traditions de l'économie classique étaient alors continuées par Fawcett (1833-1884), professeur à l'Université de Cambridge ', par Alfred MarshalP, qui lui succéda dans la même chaire, et par Sidgwick ^.
C'était aussi le temps où l'Angleterre, paj^s d'origine du benthamisme et du ricardisme, voyait elle-même un esprit nouveau pénétrer graduellement dans ses chaires et ses écoles. L'idée de la société et des devoirs qui en unissent les membres entre eux, commençait à tenir une plus grande place. Un des initiateurs de ce mouvement avait été Thomas Garlyle (1795-1881), dont les œuvres imagées, souvent pleines d'âpres déclamations et de violentes apostrophes contre le « mammonisme », avaient contribué à faire éclore le « socialisme chrétien » de Maurice Kingsley et de Ludlow\ Mais d'autres ont été plus scientifiques. De ce nombre est Arnold Toynbee (1852-1883), professeur d'économie politique au collège de Cambridge^. C'est le culte voué à sa mémoire qui a inspiré le nom de Toynbee- Halls, donné aux salles de réunion où le public ouvrier de Londres vient entendre des conférences économiques et
' Free Irade and protection, 1878; — Mannal of poUtical economy, 1883, etc.
' Principles of économies, 18'.»0, etc.
•' Principles of political econotny, 1883.
* Voyez plus bas, 1. IV, ch. v. — Carlyle, On Chartism, 1840; Past and présent, 1843. — Sur Carlyle, voyez entre autres Werner Sombart, le Socialisme et le mouvement social au xix"^ siècle. 1898, pp. 54 et s. ; ^ — Verhaegen. Socialistes anglais, 189S, pp. 30 et s. ; — Métin, le Socialisme en Angleterre, 1897, pp. 71 et s.
^ Voyez Toynbee, Lectures on tite industrial révolution in England, 1884; — Price, History of political economy in England, ch. viii, pp. 183 et s. — Toynbee ne présente pas une véritable valeur scientifique. Voici comment le juge M. (^ossa, dans son Histoire des doctrines économiijues itr. fr., pp. 353-354* : « Toynbee se déclare radical et socialiste : mais il demande la réalisation de la justice ; il exalto le self lielp, la coopération, 1 initiative industrielle, le respect de la propriété privée; il répudie le matérialisme. Ces contradictions dans le domaine de l'art économique ne doivent pas nous surprendre chez un auteur qui appelle, dans une de ses leçons, l'œuvre de Ricardo une imposture intellectuelle, alors que dans une autre il déclare qu'elle a besoin seulement de quelques corrections et d'une forme plus rigoureusement scientifique. »
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morales et s'élever par la fréquentation de jeunes gens d'une culture supérieure. Les Universités populaires de Paris ont essayé de reproduire quelques traits des Toynbee-Halls ; elles ont d'ailleurs incliné sans délai vers la libre-pensée et le socialisme, pour devenir, la plupart du temps, des foyers de projiagande antireligieuse et antisociale.
Bref, le côté spéculatif de l'économie politique tendait généralement à être laissé dans l'ombre. C'était l'économie sociale qui prenait le pas sur l'économie politique. Nous ne nous en plaignons nullement, s'il doit en résulter une amélioration pacifique et progressive de la condition des classes inférieures. Nous craignons cependant que beaucoup des hommes actuellement adonnés aux études d'économie sociale ne tranchent trop tôt, avec des considérations de sentiment et comme par intuition, certains des problèmes les plus délicats de la science. Il est regrettable qu'ils les ignorent, et l'on ne sait pas même toujours bien si ce n'est pas par orgueil plus encore que par paresse qu'ils se sont décidés à les ignorer.
Pour beaucoup, les considérations politiques et les ambitions électorales exercent une fâcheuse influence et modifient profondément les opinions. Si libéral que l'on soit ou si économe que l'on veuille être des finances publiques, on est mal reçu à combattre l'augmentation des dépenses publiques et des emprunts de l'Etat, si c'est en faveur des classes ouvrières que les dépenses publiques augmentent et que le Trésor aspire à être le réservoir unique de l'épargne populaire libre ou contrainte : ainsi en est-il en ce qui touclie les projets de loi sur les retraites ouvi'ières. On n'est pas mieux reçu à défendre les vrais principes en matière d'impôts, lorsque c'est contre les passions populaires et les convoitises socialistes que l'on est appelé à combattre les formules progressives de taxation et à lutter contre des procédés fnquîsitoriaux et vexatoires qui menacent de déprécier toujours davantage la propriété fon-
cière et de faire émigrer beaucoup de capitaux à l'étranger. Sur toutes ces questions, que les luttes de partis obscurcissent si aisément, il y a peu d"hommes qui gardent, comme M. Leroj-Beaulieu dans l'Economiste français, la franchise de combattre les utopies et les illusions.
La liberté du travail — et j'entends la liberté individuelle— est particulièrement en danger. On préconise les ententes collectives discutées et conclues par les syndicats professionnels ; on ne craint pas de demander que les conditions en soient obligatoires pour les minorités dissidentes et même pour les non-syndiqués ; on fait appel au principe de la grève obligatoire. Parmi les partisans de ces formules nouvelles, peut-il y en avoir qui se réclament encore des principes profondément individualistes que la Révolution a proclamés et qu'elle avait empruntés pour une large part aux physiocrates ? Il ne devrait pas y en avoir et il y en a cependant : il n'y a même, ce semble, que de ces hommes là. Nous constatons le non-sens : nous ne nous chargeons point de l'expliquer autrement que par la politique et par l'ambition K
Nous n'insistons pas davantage: ce ne serait pas seulement entrer trop tôt dans la discussion des formules du socialisme, ce serait aussi nous égarer à en discuter les procédés.
* On peut voir sur ce point le Fédéralisme économique, de J. Paul-Boncour, Paris, 1900, avec préface de M. Waldeck-Rousseau (voyez particulièrement pp. 47 et s., pp. 83 et s.). — Suivant l'auteur, l'individualisme proclamé en 1791 était seulement un procédé de destruction, mais non un principe : depuis lors aussi, il y a eu une double « dégénérescence », soit « provenant de la diftérence de régime entre le groupement ouvrier et les autres » (pp. (52 et s.), soit « provenant de l'évolution économique » (pp. 75 et s.). Mais la vraie liberté du travail implique, d'après M. Paul-Boncour^ l'absorption de l'individu au sein de son groupe professionnel et l'anéantissement de son individualité économique.
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