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LES THÉORIES DE L'ORGANISME SOCIAL

Un nouveau problème se dressait à mesure que l'historisme, appliqué à l'économie politique, y apportait le principe nouveau de la succession et de la relativité des lois économiques, et à mesure que ce premier axiome s'unissait au prétendu principe de la succession et de la contingence des lois morales elles-mêmes.

Ce problème, c'était celui de l'essence de la société humaine.

Il n'avait été ni envisagé directement, ni surtout approfondi par les économistes, bien que ceux-ci eussent eu besoin d'avoir une certaine opinion sur lui, avant de pouvoir s'adonner à une étude particulière de l'économie politique ou de l'économie sociale.

Mais tout changeait de face avec l'apparition de l'historisme et du socialisme d'Etat et avec la mission que l'on assignait à l'Etat d'informer et de conduire la société tout entière.

D'après ces nouvelles théories, en effet, il n'y a plus rien d'absolu dans le monde économique ; partout il n'y a que des phénomènes contingents et successifs; partout il n'y a que des lois aussi changeantes que les faits et les milieux. L'évolution de l'économie en tant que science et en tant qu'art suivra donc l'évolution de la société. Mais qu'est-ce que cette société qui évolue^ Quelle unité possède-t-elle? Quelles facultés sont les siennes? Comment cette unité et ces facultés se concilient-elles avec l'unité psychologique et les facultés des individus? Questions

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d'une importance capitale : car il est clair que plus ou donnera à la société, plus on enlèvera aux individus sous le rapport de leur unité substantielle et de leurs facultés en conllit avec l'unité et les facultés sociales, plus aussi on encouragera l'intervention active des pouvoirs publics, sous la forme de socialisme d'Etat, et plus l'on restreindra du même coup le champ d'initiative et de liberté des particuliers.

A cet égard, les anciennes données chrétiennes ou simplement même spiritualistes étaient plus favorables à la liberté.

La morale chrétienne était essentiellement individualistes je ne dis pas par l'objet des devoirs qu'elle imposait, mais par les récompenses ou les châtiments individuels qui étaient la sanction de ces devoirs''; et la philosophie spiritualiste, de quelque école que ce fût, n'avait pas imaginé davantage une âme sociale distincte des âmes individuelles.

Alors, direz-vous, il n'y avait donc point de liens entre les membres de la société? Si, il en existait. Ces liens étaient faits des devoirs de justice et de charité que tout homme doit remplir envers les autres et à l'accomplissement desquels l'Etat doit veiller; ils étaient faits aussi de la commune destinée nationale et politique qui est la conséquence de l'idée de patrie. Particulièrement dans la

' « Le christianisme, dit M. dKichIal, a péché par rexagération qu'il a donnée à la personnalité individuelle » (Eugène d'Eichtal. Socialisiiie et problèmes sociaux, 18119, i». 188). — Cette opinion est actuellement très répandue parmi nos adversaires de toutes les écoles socialistes, ii^norants volontaires des œuvres merveilleuses que notre charité clirétienne, l'ondée sur la notion du devoir individuel, a été seule capable d'imaginer et d'accomplir là où l'altruisme et la solidaiité demeuraient impuissants et stériles.

* « JI. G. Palante {Précis de sociologie, Paris, 1901, p. 174) donne cette définition : « L'individualisme est une doctrine qui, au lieu de subordonner l'individu à la collectivité, pose en principe que l'individu a une lin en luimême; qu'en fait et en droit il possède une valeur propre et une existence autonome». — Si cette définition est aussi exacte qu'elle est étymologique, il est bien difficile de contester le caractère individualiste du dogme el de la morale évangéliques. Nous nous gardons bien d'ailleurs de le contester.

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doctrine chrétienne, ils étaient faits de la fraternité qui unit tous les hommes comme enfants d'un même Père qui est aux cieux; ils étaient faits de la communauté qui unit tous les citoj'ens d'une même nation comme justiciables des mêmes récompenses ou des mêmes châtiments terrestres que cette nation peut s'être attirés, et comme appelés en elle au même rôle providentiel qlii peut lui avoir été assigné dans les desseins éternels de l'histoire du monde; dans la doctrine chrétienne, enfin, ils étaient faits de la communion mystique qui unit tous les membres vivants de la même Eglise comme associés aux mêmes grâces, aux mêmes mérites et aux mêmes espérances. Mais en dehors de cela, c'est-à-dire dans le domaine du libre arbitre, de la conscience et de la responsabilité morale, la séparation des personnes était complète et absolue. 11 restait donc un domaine inviolable et sacré, où chacun devait se mouvoir soi-même pour être ensuite soi-même jugé d'après sa propre conduite.

Or, cette doctrine, éminemment favorable à la liberté et à la pratique individuelle de la vertu, a subi depuis un siècle et un demi-siècle les plus rudes assauts. Ils lui ont été portés, d'une part par le panthéisme hégélien, d'autre part, par les nouvelles théories de la sociologie évolutionniste, dont Comte et Spencer ont été les initiateurs.

Au point de vue économique, ce sont ces dernières théories qui nous intéressent.

Darwin avait introduit l'idée générale du transformisme dans le domaine de l'histoire naturelle. Le transformisme, c'était la loi de l'évolution de la vie dans l'ordre des espèces animales, avec la théorie de l'adaptation des facultés et des organes aux circonstances et aux besoins, théorie que Lamarck avait ébauchée déjà depuis un quart de siècle''. Eh bien, s'est-on dit, n'y a-t-il pas une adapta-

' Monet, chevalier de Lamarck (t74i-1829), auteur de nombreux ouvrages de botanique et notamment de la Philosophie zoologiqtie, parue en 1809. C'est là que se trouvent les éléments de celte théorie.

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tien semblable des sociétés aux milieux et aux temps ? Le phénomène de la vie sociale n'est-il pas le même que le phénomène apparent de la vie individuelle ? N'y a-t-il pas un être social, comme il existe des être individuels que nous sommes? Cet être social, enfin, n'a-t-il pas des lois d'évolution analogues ou semblables aux lois dont l'application spontanée et ininterrompue, sans cesse continuée depuis des milliers et peut-être des millions de siècles, est censée nous appai'aitre dans l'histoire du règne animal ?

Il restait ce dernier pas à franchir. Auguste Comte et Spencer l'ont franchi Fun et l'autre, et leurs disciples après eux.

Comte appelait la société « le plus vivant des êtres connus' », en reprenant, sous une forme différente et singulièrement matérialisée, la belle comparaison de Pascal, pour qui « toute la succession des hommes pendant la longue suite des siècles devrait être considérée comme un homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ».

Spencer, de son côté, adoptait comme formule de l'évolution le passage de la matière d'une homogénéité indéfinie et incohérente à une hétérogénéité définie et cohérente, et il n'excluait pas les sociétés humaines de cette loi primordiale de différentiation, qui se vérifiait dans tous les êtres. « La société, disait-il, présente une croissance continue; à mesure qu'elle croît, ses parties deviennent dissemblables et prennent des fonctions dissemblables. . . L'assistance mutuelle qu'elles se prêtent, amène une dépendance mutuelle des parties : enfin, les parties, unies par ce lien de dépendance mutuelle... composent un organisme formé sur le même principe général qu'un organisme individuel... Tout organisme d'un, volume appréciable est une société. Dans Tun comme dans l'autre, la vie des uni-

' Auguste Comte, Cours de philosophie positive, t. IV, passiiii. — Item, Système de politique positive, 1851, pp. 329,335, etc.

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tés continue quelque temps quand la vie de l'agrégat est subitement arrêtée ; au contraire, si l'agrégat n'est pas détruit par violence, sa vie dépasse de beaucoup en durée celle de ses unités*. »

Souvent, dans ces théories ou ces analogies biologiques,, ce qui paraît former ainsi un organisme, ce n'est que la société dans son ensemble et ce n'est pas tel ou tel Etat : car, ainsi que le dit un des disciples fervents de Comte^ si « la société est la résultante des individus comme l'individu est la résultante des cellules », cela n'est aucunement vrai de « l'Eglise et de l'Etat, simples systèmes de forces sans cellules et sans protoplasmes^ ».

Mais la division ne tarde pas à éclater entre les sociologues, dès qu'on les presse un peu sur la nature intime de cette unité sociale.

Deux écoles se sont formées, l'école organique et l'école ethnographique : la première, tenant pour un véritable organisme social ; la seconde, au contraire, ne faisant de la comparaison entre l'agrégat biologique et l'agrégat social qu'une simple métaphore privée de toute réalité objective.

C'est à cette dernière branche qu'appartient M. Tarde, admirateur cependant et disciple de Comte, « On ne saura jamais, dit-il, ce que ce nuage pris pour une nébuleuse — le milieu social — et ce que cette comparaison prise pour une raison — V organisme social — ont fait de mal à la sociologie en se combinant. Ontologie et biologie sociologiques mêlées: c'est vraiment trop des deux à lafois^... Le reproclie que je fais à la thèse de l'organisme sociaL c'est d'être le déguisement positiviste de l'esprit de chimère. Stérile en vérités — car elle ne nous découvre rien.

' Herbert Spencer, Principes de socioJogie. t. II, S 223.

■•' 'l'ammeo, professeur à l'Université de Xaples, la Statistira, 1896, p. 67.

•' Tî>''de, Etudes de psijrliofi)gie sm-iale (le Transformisme social), 1898, p. 99. — M. Tarde, chef de bureau au ministère de la justice, est l'auteur de la Logiqi(e sociale, des Transforma (ions du droit, des Lois de l'imitation, etc.

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que ce que nous savions déjà ; et ce qu'elle prétend découvrir, elle ne fait que nous le traduire en un langage obscur — elle est remarquablement féconde en illusions, en discours chimériques, apocalyptiques parfois et aussi en aveuglements systématiques '. »

D'autres, il est vrai, n'ont pas cette même netteté d'expressions, et quand ils combinent ensemble les deux mots de société et d'organisme, ils ne laissent pas voir s'ils par-' lent identité de nature ou métaphore de rhétorique. De ces derniers est M. Alfred Fouillée, puisque,, tout en reconnaissant dans la société un « individu physiologique », il nie que « toute société soit psychologiquement un grand individu qui existe pour lui-même - ». L'Américain Giddings s'en tire en Normand. « Si la société est un organisme, dit-il, on doit le considérer « comme physiopsychique, comme essentiellement psychique, mais avec une base physique ^ ».

La prétendue école organique n'abandonne aucunement la partie. D'ai)rès un de ses adeptes les plus fervents, M, Xovicow ', cette école aurait jeté un vif éclat il y a une quinzaine d'années, à tel point que sa victoire ne semblait plus faire l'objet d'aucun doute dans le monde des sociologues. Son astre aurait pâli depuis lors\ Cependant on ne désespère pas de lui rendre toute sa splendeur, en achevant de dérouter ou de convaincre l'école ethnographique.

11 est hors de doute que les plus grands efforts sont faits

' Op. cit., vidée de l'organisme social, p. 126.

* Alfred Fouillée, Science sociale conteniporaine, pp. 110 et 227. •* Giddings, Principes de sociologie, trad. franc, 1897, p. 358.

* Novioow, (professeur à l'Université dOdessa), Conscience et volonté sociales, 1897, p. 1.

•* Parlailt des efforts de M. René Worms pour rajeunir la thèse de l'organisme social, M. Tarde {Etv.des de ps)jcIiologie sociale, p. 120) le félicite ironiquement <■ d'avoir voulu rendre à la sociologie ce service entre bien d'autres, de pousser à bout cette vieille métaphore qui date des Grecs, à tel point que la science sociale en soit débarrassée délinitivement... Ce n'est, ajoute-t-il, que la dernière llaiumèche d'une lampe qui s'éteint. »

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actuellement pour ranimer la croyance à l'organisme ^^ocial. Comparer, identifier même la biologie et la sociologie, développer les théories qu'on appelle, en un néologisme pédant, les théories « analogico-organiques », voilà bien le souci qui domine parmi les écrivains nombreux et bruyants de toute la jeune école sociologique. « Non seulement, comme le dit M. Espinas, les sociétés sont réelles comme ensembles de phénomènes réguliers ; mais elles sont réelles encore comme consciences existant en elles-mêmes et pour elles-mêmes'. » Ce dernier, suivi en cela par Giddings'-, va jusqu'à considérer les sociétés humaines comme la suite des sociétés animales, de même que l'homme individuel est le successeur transformé du singe : car, ainsi que le remarque un autre sociologue (qui tient cependant cette théorie pour plus gênante que commode), « il est inadmissible qu'alors que tous les êtres, jusqu'à l'homme inclusivement, dérivent d'un type antérieur modifié, le subséquent de l'homme soit un être multiple comme la société^ ».

De ces nombreux auteurs qui ont creusé plus ou moins les analogies organiques, le plus illustre, sans conteste, est l'Allemand Schœffle, auteur de l'ouvrage Structure et vie du corps social, paru en 1875-1878^. Nous citons après lui le juif allemand Lazarus, professeur à l'Université de Berlin, qui prétendit fonder la science nouvelle de la « psychologie des peuples « "' ; j)uis de Lilienfeld, qui inti-

' Espinas, les Sociêlén animales, p. 540. — Voyez dans Henri Michel {Vidée de l'Etat) les justes critiques dirigées contre M, Espinas (Op. cit., pp. 467 et s.). — Nous nous garderions cependant d'admettre d'une manière générale les opinions de M. Mic-iiel, qui est un adepte du socialisme d'Elat et dont les idées historiques sur la lîévolution ne sauraient être acceptées.

- Principes de sociologie, p. l'JO.

■* Combes de Lestrade, p. 7 de la préface aux Principrs de sociologie de fliddings.

* Bau und Lehcn des socialen Ko-ypers (Tiihingen, 1875-1878). — Nous retrouverons plus lard Sch;»flle à propos du socialisme scientifique.

•' Soutenue par la Xeitscln-ift fiïr die Vcrlkcrpsi/rliologie (1860-1870). — Lazarus est aussi l'auteur de l)as Leben der Si'elf. "

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tiilait un livre la Pathologie sociale ' ; de Roberty -, Novicow^, GumpIowiczS de Greef", René "Worms'', et les nombreux auteurs de « l'Institut international de sociologie ».

M. Izoulet, dans sa trop fameuse Cité moderne (1805), a dépassé les invraisemblances de toutes ces élucubrations fantastiques, par l'invention de son grand animal « l'Hyperzoaire », être social qui rt-sulte de notre association comme hommes. C'est 1' « Hyperzoaire » qui nous donne l'âme et la vie; c'est lui qui nous fait une raison et une justice ; et il est à chacun de nous ce que chacun de nous, pauvre petit Métazoaire, est aux innombrables Protozoaires ou cellules primordiales dont notre être est composé et dont notre cerveau pensant est la résultante".

Le danger commun de toutes les théories de l'organisme social, c'est l'omnipotence du pouvoir et la ruine de la liberté. Au point de vue économique, nous n'avons pas à y chercher autre chose; mais effectivement, à coup sur, sous quelque face qu'on le tourne, le système de Spencer, je

■ Lilienfeld, auteur aussi de ('•edo.nkeii nher elle SociaUcissenscliaft der Zukunft, 1872. — k La condition sine qua 7ïon, dit Lilienfeld, pour que la socioloiiio puisse être élevée au rang d"une science positive, c'est que la société liumaine soit considérée comme un organisme vivant réel, composé de cellules à réi;al des organismes individuels de la nature » (Lilienfeld, la Méthode (l'induction ou méthode organique appliquée à l'étude des pliénomènes sociaux, dans les <' Annales de l'Institut international de sociologie », t. I, 1890, p. 45). — C'est le même Lilienfeld qui soutient — sans rire! — que « lliomme de l'avenir sera moins salace i'.') et moins prolifique ", parce que, grâce à la « capitalisation continue des énergies psycliophysiques ■>, le développement de la raison sera beaucoup plus précoce sans que celui des passions le soit davantage. Donc on n'aura plus à s'inquiéter de Vnverpopulution qui etfrayait Maltlius {Ihid., pp. 114-115).

* Auteur de la Sociologie.

' Conscience et volonté sociales, ouvrage déjà cité.

* (îumplowicz, professeur à l'Université de Gratz, auteur du Précis de sociologie, de Sociologie et politique, etc., etc.

■' De (Ireef, professeur à l'Université de Gand, auteur de l'Introduction et la sociologie et du Transformisme social, 1895.

^' René Worms, « secrétaire général de l'Institut international de sociologie ■>.

' Izoulet, professeur de philosophie au lycée Condorcet, puis professeur m Collège de France. — Voyez la critique que nous avons faite de la Cité ..loderne dans la Revue catholique des Jnstitutions et du Drnii. n"- do novembre et décembre 1897.

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veux dire l'assimilation de l'organisme social à l'organisme vivant, doit mener fatalement à l'exagération des droits de l'Etat sur l'individu. Gomme l'a dit très justement M. Tarde, « M. Novicow sait bien à quelle justification de l'absolutisme et de la réglementation pbalanstérienne nous conduirait tout droit l'assimilation du gouvernement au cerveau* ').

On sait cependant que Spencer, bien qu'il ait pour ainsi dire inventé la théorie de l'organisme social, est un individualiste. La Statique sociale, ï Homme en fa'ce de V Etat (The m,an versus the State) et la Justice marquent à des degrés divers, selon les périodes de sa vie, sa tendance à retrancher sur le domaine de l'Etat pour agrandir le domaine de l'individu. Nous ne nous chargeons i)oint de dissiper ou d'éclaircir cette contradiction : nous la tenons pour irréductible, et les explications que le philosophe en a tentées, ne sont pas de nature à satisfaire les logiciens un peu rigoureux-.

Bien plus, pour des spiritualistes ou des chrétiens, ce n'est i)as la comparaison entre l'âme et l'Etat, entre les membres du cori)s et les membres de la société, qui pourrait efficacement rassurer l'individu contre le despotisme de cette société, puisque l'assimilation voudrait précisément que l'Etat fût le principe de nos vies individuelles, comme l'âme est le principe qui infuse la vie dans nos membres et qui la leur retire quand lui-même s'en détache. Il est exact sans doute que l'idée d'un organisme social était apparue déjà dans Platon ^ et même dans Aristote \ Mais si ce sont là des arguments pour perpétuer l'usage d'une métaphore devenue dangereuse, il ne faut

' Tarde, Annales de l' Institut international de sociologie, t. IV, 1898, }>. 2i33. — Voyez la réfutation parNovicow, même publication, t. V, 1899, p. 103.

' Voyez sur cette diflii ulté Henri Micliel, Vidée de l'Etat, 189G, pp. 4G2 et s.

' Platon, Répuhli<iue, 1. II, 111 el IV. passim; — Lois. 1. VIU.

'' Aristote, Politique, 1. I, oh. ,\i. — Voyez sur ce point Souchon, Théories écnnomi(iues dans la Grèce antique, pp. S'.l-Ol.

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pas oublier non plus que ni l'un ni l'autre de ces deux grands penseurs n'avaient assez solidement fondé la liberté de l'individu contre la puissance de l'Etat.

Il reste vrai que la thèse organique, celle que M. Izoulet a poussée jusqu'à ses dernières conséquences, mais dont il n'est point l'unique apôtre, contient en germe les pires tyrannies dans tous les ordres. Que deviennent l'homme et la liberté dans cette conception de l'être social doué d'une ame analogue à nos âmes et certainement supérieure à elles? Nous ne sommes plus rien dans le grand être collectif. L'individu, fondu et absorbé dans la pâte sociale ou humanitaire, n'a pas plus de pouvoir que nous n'en attribuons à la moindre de nos propres cellules, alors que cellesci, dépourvues selon nous de conscience et de vie personnelle, reçoivent de notre âme même la vie et le principe du mouvement.

Les sociologues de ces écoles ont parfois la franchise de convenir de cet anéantissement du moi.

« Ce que la sociologie entreprend — dit un des plus renommés d'entre eux, M. Gumplowicz — ce n'est au fond rien moins que de changer fondamentalement les opinions de l'homme sur son propre moi intellectuel. Déjà l'insignifiance complète de l'individu dans la marche de l'évolution humaine est une thèse qui ne peut que médiocrement plaire à l'individu qui se croit seigneur et couronnement de la création. Cette insignifiance complète de l'individu — sa libre volonté comprise — est un i)ilier fondamental <le la sociologie... Celle-ci enseigne que l'homme pense et agit... uniquement dans le sens de son groupe, et que le groupe mène sa vie propre, sur laquelle l'individu n'exerce aucune influence*. >'

Nulle théorie philosophique n'avait rêvé un plus dégradant esclavage. Il n'est, hélas ! que le juste châtiment de ceux que leur orgueil avait jiortés à se révolter contre la

» Gumplowicz, Sociologie et politique, trad. franc., pp. 138-139.

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vieille philosophie et la vieille foi. C'est en elles pourtant qu'on aime à se réfugier pour garder la conscience de sa liberté, le sentiment de sa responsabilité et la certitude non moins encourageante de l'action qu'on peut exercer autour de soi pour le bien des autres.

L'économie politique libérale ne pourra donc jamais frayer avec la sociologie évolutionniste, puisque le triomphe de cette sociologie serait la ruine de toute liberté.

Nous nous étonnons même, quant à nous, que des auteurs, parmi les chrétiens sociaux, aient accepté aussi complaisamment qu'ils Font fait les théories et les formules de l'organisme social'. Même cette expression

' Citons entre autres les Principes fondamentaux de la sociologie chrétienne, par le R. P. Meyer, S. J., (tr. fr.. 1893). « Onna pas besoin, dit-il, d'être pliilosophe pour percevoir la frappante analogie qui établit une parfaite similitude entre l'organisation sociale et l'existence individuelle et personnelle de riiomme, sans supprimer pour cela les dilTérences essentielles... A proprement parler, il y a, dans la société organisée, deux organismes moraux, qui sont toutefois sul)stantiellement unis entre eux comme l'âme et le corps. L'un est constitutif, l'autre gouverne ou administre. Le premier est pour ainsi dire la matière organique de la société ; il commence, croît, se forme, se développe en même temps que la société et ne fait qu'un avec elle. Il forme les os et les nerfs du corps social. Aussi c'est d'abord sur lui que, dans toute société, doit se baser la formation du droit. Le droit est, en effet, le système des tendons et des muscles... L'organisme administrateur a son siège dans l'autorité. Ce second organisme présuppose le premier, qu'il doit reconnaître, protéger et favoriser, de même que l'àme reconnaît, protège et favorise l'organisme du corps qu'elle gouverne... « (Il a été expliqué plus haut (p. 40) que « chaque partie de l'organisme naturel, une fois animée par le principe vital, a son acti\ité propre et intrinsèque, parfaitement différente du moteur central»)... « Ce principe, que la structure organiijue propre à l'homme individu se produit pour ainsi dire similairement dans Ut structure naturelle de l'être social, est un fail péremptoirement démontré tant par la nature que par l'histoire... Saint Thomas pose directement l'idée de l'organisme vivant de la société comme fondement de la sociologie et du droit public ». — Ici le P. Meyer invoque les livres III et IV du traité De re- (jimine principum. Mais les allusions que ces livres III et IV font, l'un à l'élection d'Albert d'Autriche en 1298, et l'autre à l'expédition de Charles VIII roi de France, en Italie, en 1495, permettent-elles d'attribuer à .saint Thomas d'Aquin (mort en 1271) celte partie du De regimine principum ? — (Voyez Meyer, Principes fondanwntau.r de la sociologie chrétienne, trad. frant,-., S 10, pp. 30, 41, 42, 43, 49). — Le R. P. Castelein, plus compétent (|ue nous sur la question, dit lextuellement ceci : « 11 est faux (|ue saint Thomas pose directement l'idée de l'organisme vivant de la société comme fondeirent de la sociologie et du droit [lublic » {Inslitutiones pJiilosophiiV moralis et socialis, p. 645 en note).

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