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LES THÉORIES DE [,'ORGANISME SOCIAL

« organisme social » nous semble imprudente et dangereuse, non seulement parce que l'évolutionnisme matérialiste et spencérien l'a mise en grande faveur, mais aussi parce qu'elle implique logiquement, comme on l'a vu plus haut, une véritable similitude entre l'âme et l'Etat, similitude qui est ou bien radicalement fausse ou bien inconciliable aivecla liberté morale et civile des individus, c'està-dire inconciliable avec leur personnalité. L'âme est une substance pensante : l'Etat n'est ni pensant, ni substance.

Par malheur aussi, ceux des chrétiens sociaux qui se >ont prononcés si énergiquement pour la thèse de l'organisme social, ne l'ont fait que pour y trouver des arguments d'analogie en faveur d'un accroissement des pouvoirs et des devoirs de l'Etat. Ils l'ont bien montré, en effet, quand ils ont proclamé que « l'idée chrétienne de l'organisme moral de la société et son application pratique absolue sont le secret du salut social' ». Or, l'Etat est le seul rouage visible de la société, comme il en est le seul mandataire apparent, de telle sorte que dans la pratique le socialisme d'Etat soit fatalement au bout de la formule de l'organisme social.

Mais nous devons nous demander si ceux des évolutionnistes qui adoptent cette formule et qui, eux, ne sont pas retenus, comme les chrétiens sociaux, par leurs croyances religieuses, ne doivent pas être emportés d'un bond jusqu'au socialisme sans épithète. Plus généralement, est-ce que les darwinistes, quels que soient d'ailleurs leurs liens avec l'école organique ou bien avec l'école ethnographique, ne doivent pas passer au socialisme révolutionnaire ?

Il y a eu sur ce point un grand débat au congrès des naturalistes tenu à léna en 1877. Yirchow y soutenait que l'évolutionnisme darwinien mène au socialisme: Hieckel défendait l'opinion contraire.

' K. P. Meyer, op. cit., § 10, pp. 48 et s.

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Qui des deux avait raison ?

Comme Yirchow, M. Enrico Feri-i, i»rofesseur à l'Université de Rome et socialiste plus encore que sociologue, croit à la fatalité de la marche vers le socialisme par la puissance des idées darwiniennes*. Nous sommes de son avis. Nous croyons à une filiation morale, quoique non intellectuelle, qui rattache le socialisme démocratique, considéré comme une doctrine économique, au darwinisme et à l'évolutionnisme spencérieu, considérés comme des systèmes ■de philosophie. Aussi l'organe officieux des socialistes allemands, le Soz ial-Demokrat , faisait-il une œuvre de justice en proclamant en 1882. au moment de la mort du grand naturaliste, que « le prolétariat qui lutte pour l'émancipation, se fera toujours un honneur et un devoir d'honorer la mémoire de Charles Darwin- ». Est-ce que la moralité absolue du struggle for life, salué comme la loi suprême ■de la nature, ne légitime pas forcément toutes les violences -et toutes les conquêtes de la foule, si cette foule a seule- -ment l'intelligence de s'unir pour la lutte des classes? Les masses ne comprendront jamais les illogismes d'une théorie, jusqu'au i>oint de faire fléchir leurs passions.

Et cependant ces illogismes peuvent bien exister! Nous croyons même que M. Otto Ammon, darwiniste et néanmoins réactionnaire convaincu, en a fait une démonstration suffisante^.

En effet, si tout ce qui existe s'est formé progressivement et s'est naturellement adapté aux besoins (ce qui est la théorie darwinienne), comment se fait- il donc que l'ordre social soit la seule chose qui se soit formée sur de fausses bases et qui doive être reconstruite complètement à nouveau (ce qui est la théorie socialiste)^ L'argument, on le

• Ferri, Socialistno c scienza positive, Rouie, I89i. ■^ Citt' par Kerri, op. cit.

3 Ammon, VOrdre social et ses bases naturelles, Essai cVune anthroposociologie, trad. fr., Paris, 1900.

* Op. rit., p. 9.

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