CHAPITRE VII IMPORTANCE DE L'ÉGOxNOMÏE POLITIQUE
Ce que nous avons dit dans les chapitres précédents sur le concept, les limites, les divisions, les relations, le caractère, les dénominations, les définitions et les méthodes de l'économie politique nous en a fait pressentir l'importance ; nous allons l'étudier d'une façon particulière en la déduisant de l'objet, des rôles et du but de notre discipline.
Elle a de l'importance au point de vue théorique et au point de vue pratique, selon qu'il s'agit des avantages qu'on peut retirer des vérités de l'économie rationnelle, ou des avantages non moins considérables qui dérivent des normes fournies par l'économie appliquée, c'est-à-dire par l'art économique.
A. E. Cherbuliez, Précis de la science économique, Paris, 1862, vol. I, ch. IV, pp. 3n-48.
A. S. BoUes, Polit ical economy, ils meaning, meihod, etc. (in Bankefs magazine, Ne^v-Yo^k, janvier 1878).
J. S. Nicholson, Political economy as a branch of éducation. Edimburgh, 1881.
A. N. Cumming, On the value of political economy to mankind. Glasgow, 1881.
S. N. Patten, The educational value of political economy . Baltimore, 1891.
Au point de vuede la sciencepure, l'économie politique a une grande utilité générale. Elle forme une partie im-
portante de toute culture étendue, car elle donne la connaissance des lois de l'ordre social des richesses. La série complexe et intéressante des phénomènes qui forment un des aspects les plus notables de la vie sociale, ne doit pas passer complètement inaperçue, ou n'être connue qu'imparfaitement, par tous ceux qui aspirent au titre de personne instruite. Cette connaissance, toujours très utile, devient de nos jours presque indispensable par suite de la forme actuelle de nos organisations politiques, des grandes transformations qu'ont subies les institutions sociales, et spécialement de la prépondérance de l'élément économique, devenu maintenant le fondement principal du pouvoir politique, si on le compare à dautres éléments, autrefois, en partie au moins, indépendants de la richesse.
Aussi l'économie politique devrait-elle faire partie des matières de l'enseignement supérieur et de l'enseignement secondaire et ne pas être enseignée seulement dans les établissements d'instruction industrielle, dans lesquels elle est étudiée dans un but purement professionnel. On ne peut pas comprendre pourquoi les jeunes gens auxquels on enseigne les langues classiques, les théorèmes des mathématiques, les lois de la physique, de la chimie et de l'histoire naturelle doivent ignorer complètement les lois de la vie sociale et en particulier celles de l'économie.
Ceux qui étudient les sciences historiques, juridiques «t politiques ont des raisons spéciales pour étudier à fond l'économie politique qui leur fournit les critères indispensables pour le choix, l'organisation et la critique des faits, comme nous l'avons indiqué déjà en parlant des relations de l'économie politique et des autres disciplines.
Au point de vue des applications, l'étude de l'économie politique a une grande importance pratique, gêné-
raie et particulière, pour la vie politique et pour la vie privée.
Il faut remarquer, en premier lieu, que les lois économiques exercent une influence aussi universelle qu'irrésistible sur tous les hommes, considérés comme membres de la société civile. Ils ont intérêt à en faire une étude au moins élémentaire soit pour se procurer les avantages qui résultent de leur connaissance, soit pour éviter les inconvénients qui résultent de leur ignorance.
L'économie politique sert, en outre, à éclairer le peuple sur les véritables causes de beaucoup de perturbations économiques, et dissipe ainsi des préjugés qui renaissent de temps à autre et qui peuvent devenir très dangereux pour la tranquillité publique. Il suffira de rappeler les crises annonaires, monétaires et bancaires, pour se souvenir en même temps des préjugés couramment acceptés sur l'influence que les négociants en grain, les boulangers, les banquiers exercent sur ces phénomènes.
Dans la vie privée, c'est surtout aux entrepreneurs, aux capitalistes et même aux ouvriers que l'étude de l'économie politique est le plus profitable.
Les entrepreneurs, tout comme les capitalistes, doivent en effet posséder non seulement les connaissances techniques nécessaires à l'exercice des industries qu'ils dirigent ou dans lesquelles ils emploient leurs capitaux,, mais aussi un large courant de connaissances écononomiques afin de bien diriger leurs entreprises et ne pas succomber dans la lutte devant des concurrents plus expérimentés et plus instruits. La pleine connaissance des besoins du marché, la coordination et l'application sage des instruments productifs, l'achat des matières premières, la vente de ses propres produits, effectuée dans les meilleures conditions, sont des fonc-
tiens très délicates des entrej3reneurs ; l'étude de l'économie industrielle, qui a son complément nécessaire dans l'économie politique, peut leur être d'un grand secours.
Cette étude, même élémentaire, sera de plus très utile même aux ouvriers qui apprendront ainsi la véritable Yiature de leurs intérêts et les moyens les plus propres à les faire valoir, tout en respectant les droits d'autrui. L'économie politique leur enseignera la nécessité du capital et sa véritable l'onction économique, les avantages de répargne, les dangers de l'oisiveté, les dommages qui résultent des grèves, l'utilité des institutions de prévoyance et de coopération, etc. L'enseignement de l'économie politique donné, sous forme populaire, à la classe ouvrière, en dehors des avantages déjà énumérés, procure aussi à la société l'avantage incalculable de la préserver de beaucoup de périls, parce qu'elle met une digue à l'extension des doctrines subversives, qui trouvent un terrain propice dans les esprits incultes et dans les imaginations facilement excitables des ouvriers.
A ce propos, il faut remarquer que la diffusion des doctrines funestes du socialisme est relativement moindre en Angleterre qu'en France, précisément parce que dans le premier de ces pays les notions de l'économie sont plus largement répandues que dans le second, grâce notamment à certaines écoles accessibles même aux ouvriers, qui y sont instituées depuis longtemps, mais qui n'ont pas cependant le gros chiffre d'élèves que souvent on leur a donné.
Au point de vue de la vie publique, il est évident que l'économie politique doit être étudiée par tous ceux qui y prennent une part plus ou moins active, et cela spécialement si l'on songe .aux formes politiques qui dominent aujourd'hui chez les nations les plus civilisées.
L'étude de l'économie politique est particulièrement nécessaire à toutes les personnes qui entrent dans les assemblées délibérantes et dans les corps consultatifs de l'État, de la province^ delà commune, sénateurs, députés, conseillers provinciaux et communaux, conseillers d'État, membres des conseils municipaux, des commissions léi^islatives et autres corps analogues qui aident les ministres dans la préparation des projets de loi à soumettre à la discussion de la représentation nationale. Comme les lois et les mesures auxquelles ces corps ont part concernent presque toujours, au moins indirectement, les intérêts économiques de l'État et ceux des particuliers, on comprend que leurs auteurs ne doivent pas ignorer les principes de l'économie publique. Ne doit-on pas penser que la prodigalité de certaines administrations publiques, qui défie de nos jours tout blâme possible, peut, au moins en partie^ être attribuée à une fausse conception des phénomènes économiques, qui dérive du manque de préparation scientifique nécessaire?
Même les fonctionnaires du pouvoir exécutif chargés de veiller à la bonne application des lois fiscales,, administratives, judiciaires, etc., ont intérêt à étudier l'économie politique, parce qu'ils sont appelés à administrer ou à protéger les entreprises publi ques ou privées, à trancher des controverses dans lesquelles est presque toujours impliqué quelque intérêt d'ordre économique.
Il faut enfin remarquer que dans les États libres l'opinion publique, qui trouve ses légitimes manifestations dans la presse et dans l'exercice des droits d'association, de réunion et de pétition, exerce une influence si considérable sur les affaires politiques et administratives qu'il n'y a presque pas de personne instruite et soucieuse des intérêts de son pays qui ne par-
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ticipe directement ou indirectement au gouvernement général ou local et qui puisse par conséquent négliger des études qui sont nécessaires pour que cette influence soit véritablement utile à la prospérité publique et privée.
L'importance de l'étude scientifique de l'économie politique paraît plus grande encore si on tient compte de quelques-uns des obstacles contre lesquels elle doit lutter et qui peuvent être ramenés aux trois suivants :
1° L'intrusion des dilettanti, qui tranchent en matière économique, sans aucune préparation, ou seulement après une étude unilatérale des problèmes controversés, sans tenir compte de la nature extrêmement complexe des phénomènes.
2° L'imperfection delà terminologie économique, qui attribue un sens plus précis et quelquefois complètement différent aux mots employés dans le langage courant.
3° La résistance des classes intéressées à certains abus, que l'économie politique combat, et celle des utopistes, qui rêvent des réformes dont elle montre l'impossibilité.
En ce qui concerne le premier point il faut regretter que l'économie soit dans des conditions tout à fait opposées à celles de l'astronomie et de la chimie, déjà débarrassées depuis des siècles du contact fâcheux des astrologues et des alchimistes. Les dilettanti, et particulièrement les journalistes, les littérateurs, etc. , qui se déclarent, avec une modestie réelle ou supposée, des profanes lorsqu'on discute des questions de philosophie, de calcul, d'obstétrique, ne peuvent pas se persuader que tout le monde est nécessairement incompétent dans toutes les matières qu'il n'a pas étudiées et qu'il n'y a pas de raison pour faire une exception en
faveur des sciences sociales et en particulier de l'économie politique. Oubliant la vérité de cette phrase tant répétée de Rousseau, qu'il faut beaucoup de philosophie pour se rendre compte des phénomènes que nous avons tous les jours sous les yeux, les dilettanti entrent en lice à chaque instant pour défendre ou pour combattre, dans le Parlement ou dans les réunions populaires, ou par la presse, les mesures économiques et financières les plus difiiciles et les plus complexes, et ils ne craignent pas d'attaquer les doctrines enseignées par les maîtres les plus éminents d'une science dont ils ignorent absolument l'objet, le but et les caractères. Par suite do l'habitude de discuter avec légèreté de ces problèmes, il devient de plus en plus difficile de déraciner les préjugés les plus vulgaires. Si celui qui étudie la physique, la chimie, la géologie a tout à apprendre, celui qui étudie l'économie, comme le remarque subtilement Macvane, se trouve dans une condition pire, car il a aussi beaucoup à oublier.
Sur le second point il faut remarquer que, tandis que dans d'autres sciences on forge des termes techniques appropriés, dont on donne d'exactes définitions de convention, en économie politique, au contraire, même lorsqu'on a eu grand soin de définir le sens attribué aux mots richesse, utilité, valeur, capital, rente, il faut toujours craindre que, par négligence, ces mots soient employés dans le sens différent qu'ils ont dans le langage courant, et qu'il en résulte des raisonnements viciés par l'emploi alternatif d'un même terme technique, ce qui permet des interprétations ambiguës ou contradictoires.
Sur le troisième point enfin, l'étroite connexion qu'il y a entre l'économie appliquée et la politique, dont la première est une partie, provoque contre elle la vive opposition de ceux qui trouvent leur intérêt dans cer-
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tains monopoles, ou dans certains privilèges, ou dans telles autres institutions qu'elle combat, et l'opposition plus acharnée encore de ceux qui croient possibles des mesures inconsidérées qu'elle combat dans l'intérêt du progrès social bien entendu. Whately a dit avec raison que les théorèmes d'Euclide n'auraient jamais reçu l'assentiment unanime des savants, s'ils avaient une relation immédiate avec la richesse et avec le bienêtre individuel.
N. W. Senior^ Four introductory lectures, etc. London, 1852, pp. 12-17.
F. A. Walker , PolUicaL economy. 2" édit. New- York, 1887, pp. 29-31.
S. M. Macvane, The icorking principles of poliiical economy. New-Yoïk, 1890, pp. 12-16.
Tout le monde ne reconnaît pas l'importance de l'étude de l'économie politique, parce qu'on n'apprécie pas toujours avec justesse les raisons que nous avons données dans le chapitre précédent. On mène, au contraire, contre elle une campaj^ne assez vive. Certains prétendent que c'est une doctrine absolument impossible ; d'autres la tiennent au moins pour inutile ; d'autres enfin la condamnent comme très dangereuse. Ces objections continuellement répétées doivent être écartées parce qu'elles dérivent, ou bien de fausses présuppositions de fait, ou de l'ignorance du caractère véritable de l'économie, ou d'erreurs manifestes de logique.
Rich. Whately, Iniroduciory lectures on polilical economy (1831), 5"^ édit. London, 18j5.
F. Ferrara, Imporianza delV economia poUtica. Torino,
Jul. Kautz, Die National-Oekonomik als Wissenscha/L Wien, 1858, pp. 423-42, et les auteurs cités.
J. L. Shadweli, A systejn of political e':onoiny. London, 1877, pp. 1-8.
C. F. Bastable, An examinaiion of soins corrent objections to ihe sludy of political economy. Dublin, 1884.
H. Sidgwick, Scope and rnethod of political economy. Aberdeen, 1885.
Les uns refusent à l'économie politique le caractère de science, et ils invoquent comme preuve:
RÉPONSK A QUELQUES OBJECTIONS 115
1" Les hypothèses sur lesquelles elle se fonde ;
2° Les ahstractions dont elle se sert ;
3° Les prohlèmes qu'elle ne résout pas ;
4" Les discussions auxquelles elle ne parvient pas à mettre fin.
Au sujet des hypothèses il faut remarquer, en premier lieu, que les prémisses de l'économie sociale ne sont pas hypothétiques en elles-mêmes, puisqu'elles sont fondées sur l'ohservation ; elles le sont seulement en ce qu'elles sont isolées par la pensée d'autres causes peri-urhatrices, dont on fait ahstraction. Remarquons, en outre, que les hypothèses non contredites par les faits ont été souvent l'instrument de précieuses découvertes scientifiques, et que les hypothèses purement arhitraires doivent être imputées non pas à la science, mais à quelques déhutants sans expérience. D'aillours, l'histoire des sciences physiques et mathématiques nous apprend que quelques-uns de leurs théorèmes ont, <iux aussi, une base purement hypothétique et que certaines de leurs propositions, que l'on tenait autrefois pour des axiomes, ont un caractère tout à fait empirique.
Sans abstraction (analytique ou synthétique) il n'y a pas de science, mais seulement une connaissance .stérile de phénomènes individuels. La grammaire, la logique, l'algèbre, le droit procèdent eux aussi par abstractions ; elles sont non seulement utiles, mais nécessaires. Si on peut, comme de tout d'ailleurs, abuser de l'abstraction en économie, cela ne suffît pas pour refuser à celle-ci le caractère de science.
Il y a, certes, en économie politique des problèmes non ré.solus, comme il y en a dans toutes les branches du savoir. Quelques-uns sont insolubles (comme la quadrature du cercle, la trisection de l'angle, le mouvement perpétuel, etc.), mais il en est d'autres qui pourront être
résolus avec les progrès ultérieurs de la recherche scientifique,
11 est absurde enfin de nier à l'économie politique le caractère de science parce qu'il existe des controverses sur sa nomenclature et sur ses principes. Un écrivain irlandais, sans parler des autres, a fait de cette objection une critique acerbe dans un livre peu connu en Italie.
W. Dillon,-r/(e disinal science. [DubUn, 1882.
A propos des discussions sans fin on peut remarquer :
!• Qu'elles sont souvent plus apparentes que réelles ; qu'elles tiennent à la forme plus qu'à la substance et qu'elles pourraient en partie cesser si les adversaires, qu'on doit supposer de bonne foi, cessaient d'équivoquer ;
2" Ces discussions portent souvent sur des points d'importance secondaire et qui concernent, d'ordinaire, non pas la science, mais ses applications, et cela est inévitable si on songe à la résistance de beaucoup d'intérêts en lutte, dans lesquels l'art économique voudrait apporter l'ordre et la conciliation ;
3" L'économie ne peut pas être responsable de ce que quelques-uns de ceux qui l'étudient, s'obstinent à remettre en question des problèmes depuis longtemps résolus ;
4" Enfin, les discussions sérieuses et objectives et le doute raisonné, qu'il ne faut pas contondre avec le scepticisme systématique, prouvent, d'une part, l'imperfection d'une discipline, mais elles sont, d'autre part, un moyen très utile qui pourra conduire à des découvertes fécondes.
Un autre groupe d'adversaires nie l'utilité de l'éco-
nomie politique, soit parce que, suivant les uns, elle ne donne aucun résultat important, soit parce que, suivant d'autres, les quelques résultats importants auxquels elle conduit sont tout indiqués par le sens commun et mis en pratique par chacun.
La stérilité des résultats de l'économie politique se déduit :
]° du peu d'importance de son objet ;
2° de la simplicité de ses notions fondamentales ;
3° du caractère négatif de ses conclusions.
Quant à la prétendue infériorité de l'objet, il faut remarquer que les lois qui président aux phénomènes économiques sont dignes de Tattention du savant comme celles qui gouvernent le monde physique. L'importance de la recherche devient évidente lorsqu'on songe à l'étroite relation qu'il y a entre le bien-être matériel et le bien-être moral. La misère, c'est-à-dire la plus grande plaie économique, n'est-elle pas une calamité qui souvent produit et souvent accompagne et rend plus aiguës les deux plus grandes plaies intellectuelles et morales, l'ignorance et le crime ?
Partir de notions simples (besoin, utilité, valeur, capital, etc.) pour arriver à des notions plus complexes, c'est là une condition logiquement nécessaire de toute recherche scientifique. Qui donc reprochera à la géométrie ses définitions (du point, de la ligne, de la surface) et ses axiomes, d'où on déduit des théorèmes intéressants et fort utiles? Ferrari a très finement remarqué que l'économie peut tirer gloire d'avoir déduit de prémisses si élémentaires des conséquences d'imporlance fondamentale pour le bien-être général. De même que les concepts de liberté, de souveraineté, de nationalité, différemment interprétés, ont été la cause de discussions, de guerres, de révolutions dans l'ordre politique, de même l'idée de valeur et celle de travail, mal unies
entre elles, ont été Torif^ine des théories célèbres du socialisme scientifique. Manzoni a merveilleusement démontré, dans le Dialogue de V invention, que les idées simples de Rousseau ont logiquement conduit aux terribles applications de Robespierre.
II est tout aussi faux de déduire la prétendue inutilité de l'économie du caractère négatif de ses conclusions, que beaucoup réduisent, même parmi ceux qui ne sont pas des adversaires, à la formule du laisser- faire. On oublie ainsi que l'économie sociale recherche des lois et ne donne pas de principes ; on oublie, de plus, {[ue les principes, ou mieux, que les normes de la politique économique ne sont pas tous négatifs ; que beaucoup de ces normes négatives ne sont pas pour cela moins importantes ; qu'enfin le laisser-faire n'est pas un dogme scientifique, mais une hypothèse de l'économie sociale, et une règle de l'art économique sujette, par cela même, à de notables exceptions.
Quant k opposer à la théorie, comme on le fait quelquefois, le sens commun et la pratique individuelle comme des sources plus limpides pour arriver aux mêmes vérités et aux mêmes normes, c'est là un sophisme séculaire et vulgaire que l'on rencontre, pour ainsi dire, sur le seuil de toute investigation scientifique.
Si l'on compare à la théorie le sens commun, c'està-dire l'aptitude ordinaire à faire ou à comprendre une chose, et la pratique individuelle, c'est-à-dire l'expérience qu'on acquiert en refaisant et en voyant refaire par d'autres certaines choses, et si l'on considère que la pratique suppose un certain nombre de connaissances empiriques, il faut conclure que la théorie et la pratique, fondées toutes deux sur l'observation et sur le raisonnement, diffèrent cependantessentiellement en ce <]ue la théorie est le résultat systématique de la pratique
séculaire, qu'elle est le fruit, selon une autre expression, de l'esprit des nations, tandis qu'au contraire la pratique part d'observations nécessairement moins nombreuses et moins exactes et opère avec des raisonnements moins parfaits et moins rigoureux. Opposer la pratique à la théorie, c'est presque dire que le moins équivaut au plus ou que la partie est plus grande que le tout. En fait, la contestation est entre le plus et le moins d'étude, entre la doctrine entière et la demi-doctrine, car celle-ci tyrannise — et beaucoup — l'esprit des soidisant hommes pratiques qui se croient émancipés de toute influence théorique.
Mais si, d'un côté, la pratique des affaires ne peut pas remplacer la doctrine, il n'en est pas moins vrai que celle-ci a besoin de celle-là pour résoudre les questions concrètes. Les doctrinaires qui repoussent le secours de la pratique ont tout aussi tort que les empiriques qui s'obstinent à refuser les lumières de la théorie.
Les études économiques rencontrent encore de plus nombreux adversaires parmi ceux qui, sans se soucier de la solidité scientifique de l'économie, déclarent qu'elle est moralement ou politiquement dangereuse.
Pour démontrer que l'économie politique est dangereuse au point de vue de la morale (religieuse ou philosophique), on invoque :
1° la nature matérielle de son objet, la richesse;
2° le caractère utilitaire de sa prémisse la plus importante, l'intérêt;
3° les opinions critiquables de certains économistes ;
4" l'immoralité prétendue des théories de l'intérêt du capital, de la population, de l'assistance, etc.
Ces accusations, souvent lancées avec une parfaite bonne foi et dans les meilleures intentions, peuvent être facilement réfutées, parce qu'elles proviennent d'une
connaissance insuffisante des caractères de l'économie.
Quant à la nature matérielle de l'objet, qui n'est pas d'ailleurs la richesse, mais les actions humaines qui s'y rapportent, nous remarquons que l'économie politique étudie les phénomènes sociaux sous un seul aspect, et elle le fait parce que le progrès scientifique exige une division et une subdivision toujours plus grandes de la recherche. Qui donc mettrait en doute la valeur théorique de l'histoire naturelle et de la physique, parce que ces deux diciplines ont un objet bien plus circonscrit que la physique d'Aristote, l'histoire naturelle de Pline, la science de Thaïes ?
La limitation du champ de la recherche d'une science n'impliqueni le mépris, ni la négation des autres sciences. Appellera-t- on athées le mathématicien, le physiologue, le technologue, par cela seul que dans leurs livres il n'y a pas un mot qui rappelle l'existence de Dieu et les devoirs de l'homme? Il faudrait certes condamner l'économiste qui enseignerait que l'acquisition des richesses est la fin unique, ou même seulement la fin principale, soit pour l'individu, soit pour la société, mais ces propositions absurdes n'ont rien à voir avec l'économie. Pour les mêmes raisons, celui qui affirmerait que l'homme est né pour manger, ou que l'idéal de la vie sociale, c'est la guerre, formulerait des principes contraires à la morale, mais on ne pourrait les imputer à la physiologie ou à la stratégie.
L'accusation d'immoralité qu'on lance contre l'économie politique, parce qu'elle part du principe de l'intérêt, est tout aussi fausse, et pour plus d'une raison. C'est là l'argument principal dont s'est servi, avec beaucoup d'habileté littéraire, mais fort peu de compétence scientifique, Técole de Carlyle et de Ruskin, qui a encore, par suite de la juste célébrité de ces écrivains, de nombreux disciples, notamment en Angleterre. C'est au
premier qu'est due la célèbre épithète de science lugubre (dismal science) appliquée à Téconomie.
Th. Carlyle, Past andpre sent. London, 1843. Arsène Dumont, Dépopulation et civilisation. Paris,
Remarquons, d'abord, que le principe de l'intérêt n'est pas une règle de la politique économique, mais une hypothèse dont se sert l'économie sociale pour expliquer les phénomènes de la richesse, en les déduisant de la cause principale d'où ils dérivent. Il faut remarquer, en second lieu, que l'économie ne crée pas l'intérêt, ne le juge pas, mais qu'elle en étudie l'action, de la même manière que le physiologue étudie les lois de la nutrition. On ne peut pas nier, d'ailleurs, la puissance de ce principe qui pousse l'homme à rechercher le maximum d'effet utile avec le minimum de dépense de force.
De plus, il ne faut pas oublier que le principe de l'intérêt, tel qu'il est étudié par l'économie, est un simple fait psychique et non un fait moral, car il n'y a pas de relation nécessaire entre la loi du moinde effort et la question morale de l'emploi des richesses. Dietzel, qui a plus que tout autre approfondi ce sujet, remarque très justement que le maximum de prix pour les marchandises qu'il vend et le minimum de prix pour celles qu'il achète sont recherchés aussi bien par celui qui pro" digue son revenu en débauches et en libertinage que par celui qui l'emploie à fonder des maisons d'instruction ou d'assistance.
Il faut ajouter que l'intérêt privé ne se confond pas avec l'intérêt purement individuel (qui exclut toute préoccupation de famille) et moins encore avec légoïsme qui demande qu'on fasse valoir ses avantages propres aux dépens des droits d'autrui. On ne doit pas s'imaginer
enfin que le principe utilitaire de l'intérêt est nécessairement blâmable ; il est, nous le répétons, moralement indifférent, pour ne pas dire irrépréhensible, lorsque, dans l'ordre économique, il diriii^e le choix entre plusieurs façons d'agir, toutes équitables et justes. Ce principe devient non seulement perturbateur mais encore absolument immoral et (comme l'a excellemment démontré ]Manzoni) impossible à suivre pratiquement, quand on veut en faire (avec Bentham et son école) le régulateur suprême de l'activité humaine. Mais cette erreur n'a rien de commun avec l'économie sociale qui ne s'occupe pas de ces questions ; comme on l'a dit déjà, l'économie apppliquée combat, au point de vue purement utilitaire, l'oisiveté, l'imprévoyance, la prodigalité qui sont, en même temps, des actions blâmables au point de vue moral,
H. Dietzel, Beitrage zur Methodik der Wirthschaftswissenschaft ijn Jahrbûcher fur Nationalokonomie, etc., vol. IX. Jena, 1884).
On ne peut pas non plus tirer un argument solide contre notre science de certaines opinions critiquables émises par quelques économistes connus, qui n'expriment alors que des vues individuelles, étrangères à l'économie comme science. Cela explique comment le spiritualiste Turgot , le déiste Smith, l'incrédule Say, le luthérien Roscher, le calviniste Cherbuliez, le catholique Droz ont pu enseigner les mêmes vérités économiques. On pourrait supprimer dans les œuvres de Say, de Stuart Mill, de Garnier et de beaucoup d'autres, toutes les affirmations fausses au point de vue religieux et moral, sans changer leurs doctrines économiques.
Quant à l'immoralité prétendue des théories sur l'in-
térêt, la population et l'assistance, il suffira de remar quer que l'économie politique :
[° Peut démontrer l'inopportunité et l'inefficacité des lois prohibitives et restrictives de l'intérêt conventionnel dans le prêt, sans pour cela approuver l'usure, ànon droit réprouvée par la morale et; punie par la loi positive;
"2" Elle peut montrer les dangers d'un excès partiel de population et conseiller la prévoyance, sans pour cela envahir le domaine de la morale et porter atteinte à ses raisons suprêmes ;
3" Elle peut montrer les inconvénients de certaines formes d'assistance, sans pour cela méconnaître le précepte divin de la charité, ou les avantages même économiques de l'assistance, et en particulier de l'assistance privée, quand elle tend à combattre les causes et non pas seulement à diminuer les effets de l'indigence et de la misère.
Un dernier groupe d'adversaires de l'économie politique, qui se partage en deux branches opposées, la déclare politiquement dangereuse parce qu'elle est :
1" anarchique, c'est-à-dire ennemie du principe d'autorité et créatrice du nihilisme administratif;
2" réactionnaire, c'est-à-dire ennemie de 1 égalité et du progrès.
Aux uns et aux autres on peut tout d'abord répondre que leurs objections ne peuvent atteindre la science économique, qui ne défend ni n'attaque aucun principe de gouvernement, quelque bon ou quelque mauvais qu'il soit, mais se borne à expliquer les phénomènes, et que par conséquent ses doctrines peuvent être vraies ou fausses, mais non utiles ou dangereuses.
Si ces attaques concernent la politique économique, il faut la défendre par deux réponses distinctes.
A ceux qui reprochent à l'économie politique d'être
l'ennemie du principe d'autorité, nous répondrons que la limitation des attributions économiques des pouvoirs publics ne tend pas à affaiblir mais à renforcer le principe d'autorité, parce qu'il le met à sa véritable place et lui assigne ses limites de raison. D'ailleurs^ aujourd'hui plus que jamais, cette limitation n'est pas demandée d'une façon absolue, car il faut évidemment tenir compte des conditions de temps et de lieu, de civilisation et de précédents de tout genre.
A ceux qui attaquent l'économie politique parce qu'elle est réactionnaire et hostile au progrès et à l'égalité, nous répondrons :
1" Que la politique économique, telle qu'elle est généralement professée, a toujours été favorable aux sages r( ''formes et qu'elle n'a jamais été hostile qu'à celles qui détruiraient la civiliîi.ation et qui sont la négation du progrès ;
2° Que l'économie politique ne peut pas être cause des inégalités naturelles qu'il y a entre les hommes, parce qu'elles sont les conséquences inévitables de leurs qualités intellectuelles et morales différentes et qu'elles doivent être considérées comme un facteur éminemment favorable au progrès social ;
3" Que la politique a toujours combattu les inégalités artificielles, filles du privilège et des institutions gouvernementales vicieuses, et l'on ne doit pas oublier qu'elle a, pour une grande partie, contribué aux réformes qui les ont fait disparaître.
Pour toutes ces raisons, il semble que nous pouvons conclure que l'antipathie qu'ont pour l'économie politique les représentants des opinions extrêmes, empiriques ou doctrinaires, individualistes ou socialistes, réactionnaires ou utopistes, peut être considérée comme une preuve indirecte de l'utilité théorique et pratique de ses enseignements.