CHAPITRE II L'ÉPOQUE FRAGMENTAIRE
Les opinions sont très diverses parmi les historiens au sujet des origines de Téconomie politique ; pour les uns, c'est une science très ancienne, pour d'autres, elle est tout à fait moderne. De Villeneuve-Bargemont en trouve les origines dans le paradis terrestre, Kautz en Orient, Blanqui en Grèce, Biancliini commence son histoire à la chute de l'empire romain d'Occident, Twiss au XV i" siècle, Eisenhart au système mercantile, que Duhring tient pour de la préhistoire. Dilhring, avec beaucoup d'autres, commence par Quesnay, tandis que d'autres commencent par Smith. Il faut dire aussi que certains écrivains attribuent la paternité de l'économie politique à tels ou tels écrivains italiens, français, anglais du xvi^ ou du xvii^ siècle, par exemple à Davanzanti, àScarulTi, à Botero, à Serra, à Bodin, à Montchrétien, à Boisguilbert, à Stafford, àMun, à Petty, etc. Toute équivoque, en tant du moins qu'elle ne serait pas alimentée par des préjugés nationaux, serait bien vite dissipée, pour peu qu'on veille à ne pas confondre, d'une part, les opinions vulgaires sur les phénomènes économiques et, d'autre part, les concepts doctrinaux qui s'efforcent de les expliquer, soit incidemment dans des œuvres consacrées principalement à d'autres sciences, soit en s'en occupant ex professa dans des monographies, soit, entîn, en mêlant les règles de l'art et les vérités de la science dans un corps de doctrine
142 l'époque fragmentaire
indépendant, formant un tout empirique (une collection de monographies), ou un système vraiment scientifique (c'est-à-dire logiquement coordonné).
Ceci posé, nous admettrons, que les systèmes autonomes d'économie politique, ayant un champ de recherche suffisamment déterminé susceptihle d'être exploré avec des méthodes appropriées, ne remontent pas au delà du siècle passé (Quesnay et Smith) ; mais nous reconnaissons aussi, contrairement à Diihring. àEisenhart, à Cohn, et à beaucoup d'autres, que d'importantes notions scientifiques nous ont été transmises, sous forme de fragments, dans les œuvres de philosophie appliquée, de droit et de théologie, qui constituent la partie la plus notable du patrimoine intellectuel de l'antiquité et du moyen âge.
Du Mesnil-Marigny, Histoire de l'économie 'politique des anciens peuples. Paris, 1872.2 vol. (3« édit.» 1878. 3 volumes). (Apologie rétrospective du protectionnisme).
Franc. Trinchera, Storia criiica delV economia pubblica. T. I. Epoca aniica. Napoli, 1873. (Mauvaise compilation).
Bûchsenschïitz, Die HauptstUtteji des Gewerbfleisses im Idasslschen Alterthum. Leipzig, 1869.
H. Wiskemann, Die antike Landiriiihschaft, etc. Leipzig, 1859.
A. Boeckh, Die Staatshaushaltung der Athener. Berlin, 1817, 2« édit., 1851. 3 volumes. Traduction française : Economie politique des Athéniens, par A. Laligant. Paris, 1828. 2 volumes.
Bureau de la Malle, Economie politique des Romains. Paris, 1840. 2 volumes.
§ 1. — l'économie politique dans l'antiquité
Les conditions sociales, le régime politique, les opinions religieuses et philosophiques, la persuasion que
l'époque fragmentaire 143
toute l'activité des citoyens, y compris l'activité économique, doit être exercée dans l'État et par l'État, toujours omnipotent, quelques diverses qu'aient été les formes de sa constitution, n'ont pas permis aux penseurs de l'antiquité de s'élever à l'idée de lois rationnelles de l'ordre social des richesses, idées qui sont la base nécessaire de toute doctrine économique achevée, indépendante.
Notre science trouva comme obstacle à sa constitution, dans le monde ancien, le caractère même de l'organisation sociale, viciée par le régime de l'esclavage, qui corrompait et avilissait la richesse dans ses sources; l'esprit de conquête et de guerre, qui ne permettait pas aux peuples les plus forts et les plus puissants de se livrer aux luttes pacifiques et fécondes de l'industrie; enfin la constitution politique elle-même. En fait, en Grèce comme à Rome, tous les soins des citoyens étaient tournés vers les affaires publiques. De la liberté si admirée on n'avait pas une idée exacte ; on la croyait réalisée pai* une large participation aux fonctions de l'État que l'on voulait tout puissant et qui, par là même, était appelé à étouffer toute autonomie de l'individu comme des sociétés politiques inférieures. Comme obstacle à la naissance de l'économie politique, nous trouvons enfin les doctrines religieuses du paganisme, qui, d'accord avec les théories des philosophes, condamnaient les arts industriels, à l'exception de l'agriculture, parce qu'ils les considéraient comme dangereux pour la santé du corps, la culture de l'esprit et l'exercice des vertus domestiques et civiles.
A) Orient. — Les idées économiques des peuples de l'ancien Orient, telles qu'on les trouve dans leurs livres sacrés, n'offrent qu'un faible intérêt si on les étudie à la lumière de la science moderne. Elles peuvent se résu-
144 l'époque fragmentaire
mer dans quelques préceptes moraux sur la vertu du travail, de la tempérance et de l'épargne, et sur le devoir de ne pas désirer les richesses, si ce n'est pour les employer à des objets de culte ou au secours des malades et des indigents. L'exercice des arts et du commerce est, en général, tenu pour vil, tandis que l'af^riculture est très estimée ; celle-ci atteignit, notamment aux Indes et en Egypte, un haut degré de prospérité. La division du travail, au lieu de produire les miracles qu'elle doit à la liberté, se cristallisa dans le .système des castes héréditaires qui ont imprimé à la civilisation orientale .son caractère d'immobilité, et coupé les ailes à tout progrès raisonnable. Seuls quelques érudits et quelques hommes d'État delà Chine apprécièrent à peu près exactement la fonction du commerce et eurent une idée suffisamment exacte de la nature de la monnaie et de celle de ses substituts fiduciaires, devançant ainsi (comme le démontrent un fragment de Kvv'antsze, du septième siècle de l'ère vulgaire, et les œuvres de deux autres savants qui ont vécu au xi" siècle) par leurs préceptes beaucoup de pratiques , les unes recommandables, les autres mauvaises, de l'économie monétaire moderne.
. Eb. Kiibel, Die soziah^ xind volks/i'irthschafiliche
Geseizgebiwg des Alten Testamentes, elc, Wiesba-
den^ 1870. Giac. Lumbroso, Rpçherches sur Véconomie politique de
VEgypte sous les Lagides. Turin, 1870.
W. Wissering, On chinese currency. Coin and paper
money. Leiden, 1877.
B) Grèce. — Pusieurs des États de la Grèce ancienne, favorisés par la nature et par leur excellente situation maritime, ont atteint un haut degré de puissance commerciale et politique ; et quelque.s-uns de leurs éminents
l'époque fragmentaire 145
penseurs auraient dû être amenés à en rechercher les causes. Cependant, et par les raisons déjà développées et par la prédominance déjà signalée des intérêts strictement politiques, les recherches théoriques des Grecs sur les phénomènes économiques furent toujours subordonnées aux études de la philosophie pratique (ou morale, au sens large), qui, pour les Grecs, se subdivisait en trois branches : l'économie (domestique), l'éthique au sens étroit, c'est-à-dire la doctrine des devoirs, la politique, c'est-à-dire l'art du gouvernement.
K. H. Rau, Ansichten der Volksivirihschaft. Leipzig,
W. Roscher, Ueber das Verhàltniss der Naiional-Œkomie zum klassischen Alterihum (1849). Réimprimé dans les Ansichten der Volksivirihschaft Leipzig, 1861. pp. 3-46.
J. G. Glaser, Die Entwiclielwuj der Wirlhschaftsvcrh'dltnisse bei den Griechrn. Berlin, 1865.
L. Cessa, Di alcuni studii storici suite teorie economiche dei Grcci, in Saggi di economia polilica. Milano, 1878, pp. 3-1'j. (Notes critico-bibliographiques.
Parmi les historiens, on peut consulter Hérodote, bien qu'il soit inférieur à Thucydide, lequel a su mettre en évidence, avec une grande perspicacité, l'élément économique et en particulier l'importance de l'échange et son influence sur les faits politiques et sociaux, au point de provoquer l'enthousiasme, peut-être excessif, de Roscher, qui, dès l(S^i2, lui avait consacré une savante biographie.
G. Roscher, Disputaiio prima de doctrina œcûnomiropolUicx npud Grœcos primor(tiis. Lipsis^, 1866.
Avant Platon, plusieurs éciivains se sont occupés, dans des œuvres .spéciales, de l'économie domestique et de quelques branches de la technologie, en particulier de la chasse, des mines et de l'agronomie. Nous
146 l'époole fragmentaire
avons perdu, par exemple, les œuvres de léron et de Callicratides sur l'économie domestique, celles d'Apollodore de Lemnos sur les mines, et de Carete de Paros sur l'agriculture. Et si, peut-être, on disputa, comme l'a conjecturé Stein, sur certains points spéciaux de la chrématistique (science de la richesse, auxiliaire de l'éthique) et en particulier sur la distinction de la richesse et de la monnaie, il est hors de doute que la question économique et politique de l'esclavage fut l'ohjet de discussions dont nous retrouvons l'écho dans les œuvres d'Aristote.
Salv. Talamo, Il concetto délia schiavitù seconda Aris-
lotile. Roma, 1881. (In Aiti delV Accad. di S. Tom-
maso d'Aquino. Tome I.) L. Slein, Die staatsirisscinrhaftUche llieorie der Grie-
clien voi' Arisloteles und Platon. (In Zeitschr.
fur die ges. Staaiswisenschaft, 1853. Tubingen,
pp. 115-182. ■
On peut faire une moisson plus abondante de renseignements au sujet des vues économiques des Grecs sur les richesses sociales dans les œuvres des philosophes et particulièrement chez ceux de l'école de Socrate (m. 399. av. J. C), qui donna une direction pratique aux recherches spéculatives. Cependant, ils n'ont con.sidéré les biens économiques que comme un moyen pour atteindre les buts les plus élevés de la vie. de sorte qu'ils se sont occupés d'éthique économique et non d'économie politique, et ils se sont proposé surtout de démontrer que le bonheur véritable ne consiste pas dans la richesse. C'est, parmi beaucoup d'autres, la pensée de l'auteur, stoïque ou socratique, d'un dialogue intitulé Eryxias. que l'on trouve parmi les dialogues de Platon et qui fut pendant longtemps attribué à Eschine.
C. H. Hagen, Observationum œcononiico-polUiraniin iu Œsrhinis Dialogunu etc. Regiomonli. 1822.
l'époque fragmentaire 147
La pensée économique des philosophes Grecs est plus largement et plus fidèlement reproduite dans les écrits de Platon, de Xénophon et en particulier dans ceux d'Aristote.
Platon (429-348. av. J. C), dans sa République, esquisse le plan d'un État gouverné par des philosophes. Pour eux et pour la classe des guerriers existe le système de la communauté des biens et leur mariage est sévèrement réglementé. Le travail des esclaves et des étrangers pourvoit aux besoins de toute la population. Dans son ouvrage sur les Lois, Platon modère un peu son culte de l'idéal et il cherche à adapter son système politique et économique aux conditions réelles des temps. Il appelle riches ceux qui possèdent plus que les autres ; il distingue les biens humains (santé, force, beauté, richesse) des biens divins (sagesse, vertu, tempérance), et ceux qui servent à la jouissance et au luxe, des biens qui procurent un gain. 11 avait su apprécier dans la République l'importance du travail et celle de sa division, sans en prévoir les développements postérieurs ; il analyse dans les Lois les usages de la monnaie, instrument et signe de l'échange, et aussi les avantages du commerce. Cependant, il pense que, dans l'intérêt de l'Etat, il convient de défendre l'usage de la monnaie et le prêt, d'exercer une surveillance étroite sur les manufactures, de restreindre le commerce, nuisible aux mœurs et à l'agriculture. Celle-ci a toutes ses préférences et il donne un grand nombre de préceptes pour arriver à une bonne exploitation. Bien qu'il ne méconnaisse pas les tendances des hommes à la propriété individuelle, il incline cependant vers le système de la plus grande égalité possible des biens, qui ne doivent pas dépasser un certain maximum; il propose un communisme tempéré. Le communisme absolu, qu'il considère comme l'idéal de la justice, avait trouvé
148 l/ÉPOOUE FRAGMENTAIRE
un critique spirituel dans Y Assemblée des femmes d'Aristophane, et devait être plus tard complètement réfuté dans le second livre de la Politique d'Aristote.
Rob. von Molli, Die Siaafsromane. In Geschic/de iind Lileraiur lier SlaalsiiHssenscha/ïen, vol. I. Erlangen, 1855. pp. 171-176.
G. B. Salvioni, // Comimi&mo nella Grecin antica. Pa-
dova, 1883.
Rob. Pôlhmaiin, Gesrliicldc des aiitil.en Kommunis- * mus uitilSozialismus. Munchen, 1893-94. 2 vol.
Xénophon (4ii-354. av. J. C.) est moins profond, mais plus positif que Platon. 11 est l'auteur de quelques œuvres liistoriques et de petits traités sur l'économie domestique, la chasse, les revenus de l'Attique, etc. Pour lui, la richesse consiste dans l'excédant des biens sur les besoins ; il appelle biens les choses utiles à la vie, et il reconnaît comme éléments productifs la nature, qui fournit les matériaux que le travail transforme. 11 apprécie, comme Platon, l'avantai^e qui dérive de la division des profussions, et il a des idées jl)lus exactes sur les arts manufacturiers et le commerce, tout en accordant la première })lace à l'ag-ricultLire, qui lui semble fournir l'occupation la plus propre à fortifier le corps et l'âme, et à augmenter les richesses. 11 décrit, dans ce but, les conditions du sol et du climat, et les méthodes d'organisation du travail qui lui paraissent les plus propres au progrès de Part agraire; il est, dans une certaine mesure, un précurseur éloigné de la théorie moderne des limites de la production territoriale. 11 croit à la nécessité de l'esclavage ; il recommande, toutefois, de traiter les esclaves avec humanité. 11 exprime, enlin, des idées originales sur la monnaie et sur le prix, mais^ en parlant de la valeur des métaux précieux, il commet une grave erreur sur la valeur de
l'époque fragmentaire 149
l'argent, qu'il croit constante et complètement indépendante des changements dans les quantités produites.
B. Hildebrancl, Xenopkontis el Aristotelis de œconomia publica doairinœ illuslrantur. Particula I (seule parue). Marburg, 184.").
Ad. Frout de Fontpertuis, Filiation des idées économiques dans Vantiquilé, etc. (in Journal des Economistes, septembre 1871 et ss.)
Victor Brants, Xénophon économiste (in Revue catholique de Louvain, 1881).
Aristote (384-322. av. J. C.),lcplus éminent des savants grecs, occupe également la première place en économie. Observateur patient, profond, pratique, il a non seulement poussé plus avant les recherches spéculatives sur la richesse, mais il a résumé tout le savoir économique de l'antiquité en traçant, en partie du moins, les limites des recherches faites sur ce sujet par les plus illustres penseurs du moyen âge. Ses théories économiques sont contenues dans l'Ethique h Nicomaque et dans la Politique ; son Economie est une compilation d'écrivains postérieurs, basée cependant pour le second livre sur la Politique (d'après Zeller) et pour le premier (d'après Gottling) sur d'autres ouvrages d'Aristote.
Il comprend dans le patrimoine les biens destinés à la con.sommation et ceux qui sont destinés au gain ; en distinguant les biens qui servent directement au propriétaire de ceux qui servent à l'échange, il pose les premières bases de la distinction- célèbre de la valeur d'usage et de la valeur d'échange, de l'économie naturelle et de l'économie monétaire, qui forment l'objet de différentes branches d'activité auxquelles correspondent des disciplines théoriques. Malgré ses préférences morales pour l'économie naturelle,, il recon-
150 l'époque fragmenta [RE
naît que l'économie monétaire caractérise les peuples qui, par suite d'une large division des travaux, sont parvenus à un degré déjà élevé de civilisation. Il assigne à la monnaie les deux fonctions principales, d^être mesure commune des valeurs et instrument nécessaire pour faciliter l'échange. Il ne confond pas la monnaie avec la richesse, et démontre, au contraire, en rappelant la fable de Midas, qu'on peut mourir de faim au milieu de la plus grande abondance de métaux ; il ignore cependant que la monnaie peut aussi être un capital et il déduit de sa stérilité .supposée la condam nation de l'intérêt. Il divise la population en quatre classes : les agriculteurs, les artisans, les commerçants et les professions libérales (prêtres, guerriers, magistrats, etc.) ; il exclut de la participation au gouvernement de la chose publique ceux qui se vouent aux arts tendant à augmenter le patrimoine et, partant, indignes d'hommes vraiment libres. Il admet l'esclavage, et même il le défend ; il affirme sa nécessité économique, qui correspond à l'infériorité des esclaves en intelligence, et il reconnaît seulement que cette nécessité disparaîtrait s'il arrivait jamais un temps où la cithare jouerait d'elle-même et où la navette courrait seule. Il veut que la population soit proportionnée au territoire, parce que, si elle était faible, elle compromettrait Tindépendance de l'État; si elle était, au contraire, surabondante, la tranquilité, l'ordre, la sécurité feraient défaut.
J. C. Glaser, De Arisiolelis docirina de dwitiis. Regio-
monti, 1850 (Insuffisant).
W. Oncken, Die Staatslehre des Aristoteles. Leipzig,
1870-75. 2 volumes.
D. G. Ritchie, v°. Aristotile, in Diciionary of polit ical
economy de R. H. Inglis Palgrave, P'' partie^
l'époque fragmentaire 151
C) Rome. — Les écrivains classiques romains, et en particulier les philosophes, ne se sont pas occupés des questions économiques avec le même soin que les Grecs, qui furent, en cette matière encore, les sources auxquelles ils puisèrent de préférence.
F. B. G. Hermann, Disserlatio exhibens sententiasRomanorum ad rpconomiam universam sive nalionnlem periinentes. Erlangse, 1823 (superficiel).
Nous ne donnerons que quelques brèves indications sur Cicéron, Sénèque, Pline l'ancien, les écrivains d'agronomie et ceux de jurisprudence. Cicéron traduisit, dans sa jeunesse, \' Fxonoinlque de Xénophon, et fit connaître, à plusieurs reprises (notamment dans le De Officiis I, 42), ses opinions favorables à l'agriculture et hostiles aux manufactures et au petit commerce. On trouve également, dans ses œuvres de rhétorique, de philosophie et de politique, d'autres observations économiques dignes d'être notées, qui ont été recueillie."? avec beaucoup de soin par l'érudit hollandais Calkoen.
Calkoen, Over eenige staathnishoudkundige gevoelens en sieilinfien in de geschriften van Cicero, etc. (In Bi/dragen tôt. Regsgel en Wetgeving de van Hall, 1831-32. Tome VI, pages 413 et suiv.)
Ennemi de l'avarice , comme de la dissipation et du luxe, des conquêtes et des guerres, adversaire de l'esclavage et favorable à la frugalité , à la tempérance et au travail, Sénèque a parlé de l'éthique économique en «'inspirant des idées de la philosophie stoïque.
Dans son histoire naturelle, Pline reconnaît la productivité plus forte de la grande culture; il déplore les maux qui résultent des « latifundia » cultivés par des mains serviles ; il se montre même adversaire du luxe,
[h'2 l'époque fragmentaire
comme aussi de l'exportation des monnaies et de l'importation des marchandises étrangères , et il donne aussi quelques indications sur la valeur, sur ses causes et sur ses mouvements.
Plus importantes encore sont les œuvres des agronomes (scriptoves vei rusticcej, qu'il ne faut pas confondre avec les agrimensoros (scrlptores reiagrainae), et notamment celles de Caton , Varron , Columelle. Vivant à une époque de décadence économique et morale, ils voudraient restaurer des conditions agraires plus saines et plus heureuses. Leurs préceptes techniques se proposent de rendre l'agriculture plus rationnelle, d'introduire les pratiques rurales d'autres peuples, et en particulier des Carthaginois ; ils veulent, déplus, réveiller l'amour de la vie des champs, en excitant les propriétaires à cultiver eux-mêmes leurs terres, et en déconseillant la constitution de tenures trop vastes abandonnées au travail servile.
Les théories économiques des jurisconsultes, qui sont conservées notamment dans le Digeste, ont une empreinte romaine plus nette et plus originale. Il ne faut pas cependant rapprocher arbitrairement des fragments d'auteurs, qui ont écrit à des siècles de distance, pour en tirer, à grand' peine, une sorte de compendium d'économie politique , arrangé à la manière moderne, comme l'a fait le hollandais Tydeman, qu'a suivi, en cela, Kautz. D'autres écrivains plus récents, comme Scheel. Bruder, avec un sens historique plus exact, se sont proposé d'illustrer quelques passages remarquables du Corpus juris et ils ont indiqué le lien qui unit au droit romain classique un grand nombre de mesures économiques de la législation moderne. Il y a plus longtemps encore, certains fragments, et en particulier celui de Paul (loi I, Dig. de contr. empt., XVIII, 1) sur l'origine et les fonctions de la monnaie, ont exercé l'esprit
l'époque fragmextaihe 153
d'analyse de quelques écrivains, et notamment de quelques écrivains italiens. Certains économistes érudits (comme Carli et plus encore Néri) ont déduit, en s'appuyant sur des preuves parfois un peu faibles, que les idées romaines, au lieu d'être contraires (comme le soutenait entre autres Pagnini) aux Ihéories monétaires des économistes modernes, y étaient entièrement conformes.
P. Neri, Osservazioni sul prezzo légale délie Dioncie.
Milano, 1751, pages 105 et suiv.
G. G. Tydeman. Disquisiiio de yEconomix Politicœ
notionibus in Corpore Juris rivilis Justinianeo .
Lugduni-Batavorum, 1838.
H. von Scheel, Die wirihsrhaftlichen Grundoegriffe ira
Corpore Juris civilis (in Jahrhûcher fùrnal . Oekon.
de B. Hildebrand. Jena, 1866).
Ad. Bruder, Zur œkonomischen Charakteristik des
rUmischen Rechies [inZeilschrift fur dieges. Staals-
wissenschaft de Tubingen ; année 32-35, 1876-
G. Alesio, Alcune riflessioni. iniorno ai concetti del va-
lore nell. aniichità rlasslca (in Archivio juridico.
Vol. XLII. Bologna, 1889). .
P. OErtmann, Die Volksivirthschaftslehre des Corpus
Juris Civilis. Berlin, 1891.
Le moyen âge est une période de lutte très ardente entre le monde ancien, où dominent les idées païennes, et le monde moderne, que le souffle régénérateur du christianisme a totalement transformé. Celui-ci proclame, en effet, l'unité de la race humaine et le principe de l'égalité, il condamne l'esclavage et le servage et en prépare l'abolition graduelle ; il reconstitue la famille, en élevant la situation morale et civile de la
154 l'époque fragmentaire
femme, en adoucissant la rigueur de la puissance paternelle et en réformant le système des successions ; il crée et il généralise les établissements de bienfaisance ; il prêcbe aux riches les devoirs de la justice et de la charité, aux pauvres, ceux du travail et de la résignation, aux uns et aux autres la foi et le sacrifice. On établit ainsi les bases d'une organisation meilleure de la production et de la distribution des richesses et on diminue les souffrances économiques et morales des classes les moins aisées.
Mais cette œuvre féconde et réparatrice rencontra dans les idées, dans les préjugés, dans les mœurs et dans les lois, tant et tant de rési.stances, qu'elles retardèrent de plusieurs siècles le plein effet de ces réformes. Et en effet, l'époque antérieure aux croisades, troublée par des luttes incessantes entre le Saint-Siège et l'Empire, qui se disputent la suprématie politique de l'Europe chrétienne, et parles guerres, plus modestes mais non moins incessantes et acharnées, des seigneurs féodaux, n'était point favorable au développement des manufactures et du commerce. Dans cette suite incessante de batailles, de rapines et de violences de toute sorte, les industries manquaient des garanties nécessaires d'ordre et de liberté, et couraient de graves dangers, par suite de l'absence de sécurité dans les moyens d'échange, de transport et de communication, tandis que l'agriculture languissait, chargée de poids insupportables et exténuée par la condition misérable des colons, .serfs de la glèbe et opprimés par les exactions du système féodal.