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LA MONNAIE

Les grands événements qui séparent le moyen âge do l'état moderne, c'est-à-dire la chute de l'empire romain d'Orient, les grandes découvertes géographiques, l'invention de la poudre et celle de l'imprimerie, la renaissance des études classiques, la décadence de la féodalité, la constitution des monarchies, le schisme religieux, etc., etc., et les autres faits de caractère plus purement économique, comme les nouvelles directions des routes commerciales et les transformations des rapports commerciaux entre l'Occident et l'Orient, les altérations monétaires continues et, en iriême temps, l'afflux en Europe des métaux précieux venant des riches mines découvertes en Amérique, la prépondérance toujours

plus grande de l'économie monétaire sm' l'économie naturelle, qui caractérise le moyen âge, et la multiplication des établissements de crédit ; la confiscation des biens des corporations religieuses dans les pays protestants et l'augmentation de l'indigence, l'excès de la population, la fondation des colonies, l'émigration et les relations économiques avec les pays d'origine qui en furent la conséquence ; l'institution des armées permanentes, l'augmentation progressive des dépenses publiques, et le besoin toujours plus grand de nouvelles recettes fiscales, appellent, au x\f siècle et dans les siècles suivants, lattention des penseurs sur les problèmes qui concernent la circulation et les finances.

Les écrivains de minéralogie, dans leurs études sur les métaux précieux, s'occupent aussi de la monnaie ; ils effleurent souvent les questions économiques et quelquefois même^ comme le célèbre Jules Agricola dans son livre De re metallica (lùdD), il les approfondissent. Les antiquaires et les numismates en parlent aussi dans leurs études sur les monnaies anciennes (Budée, Alciat, etc.i, sur les monnaies modernes (Borghini, pour les monnaies de Florence) ; c'est un objet d'étude pour quelques moralistes, comme l'aristotélicien Auguste Nifo, de Sienne, dans son o^îuscule De divitiis (1531). Les jurisconsultes s'en occupent longuement, spécialement dans le but de déterminer les conséquences légales des altérations, faites par les princes, du poids, du titre, et des rapports de valeur des monnaies. Bartole de Sassoferato '1313-J359) et ses nombreux élèves parlent de la monnaie dans des œuvres générales ; il existe aussi de courts traités spéciaux par Martin Garrati (de Lodi) (1438), François Corti (de Pavie, 1482), Albert Bruno (d'Asli, 1506) et quelques autres dont les travaux ont été réunis dans les collections De monetis faites par les écrivains allemands Mathieu Boyss(1574), Reinero Bu-

delio (1591) et par le piémontais Gaspard Tesauro(1609). Les ouvrages plus récents d'Antoine Sola (1541), d'Antoine Favre (1609) et plus encore, les ouvrages sur le Cliangenient des monnaies deChar\esDumou\in{Opera omnia. Paris, 1638) et du jésuite espagnol Mariana, (Toledo 1599), ont une valeur plus grande. Tous ces écrivains, qui savaient en quoi consiste la bonitas intrinseca des monnaies et qui ont dépeint parfois avec de vives couleurs les dangers économiques des altérations, les ont déconseillées aux princes ; mais, partant de cette maxime que la valor impositus constituait l'essence de la monnaie, ils ont soutenu que les altérations des monnaies étaient, dans certains cas, légitimes.

Giuseppe Salvioli, Il diritto monetario italiano. Milano, 1889 {'mEnciclopedia giirridica. Vol. X. P'" II l, eh. XetXI.)

G. A. Conigliani, Noie storiche sulla qiiestione giuridica dei pagamenîi moneiari. Modena, 1891.

Il faut attribuer une grande importance à quelques écrivains qui étudient ce sujet sous son aspect purement économique. Le plus ancien est le célèbre astronome Nicolas Copernic, qui, vers 1526, écrivit, sur la demande de Sigismond l", roi de Pologne, un petit traité De monetae cudendae ratione, resté inédit jusqu'en 1816, réimprimé et traduit en français par Wolowski (1864). Copernic expose clairement les fonctions de la monnaie, il critique les altérations et le seigneuriage, dont il montre les dangers, il est partisan de l'alliage, entrevoit le théorème de Gresham et préconise la concentration et la simplification du régime monétaire; il a surtout en vue la condition des provinces prussiennes, alors sujettes de la Pologne.

A. Montanari, Aicolô Copernico, etc. Padova, 1873. (2'-" édit. 1877.)

Presque à la même époque un anonyme [Gemeine Stlmmen von der MLlntze, 1530. — Apologie, etc., 1531), dans sa défense de la bonne politique monétaire des princes saxons de la branche albertine (contrecarrée par les partisans de la branche ernestine), expose des idées fort exactes sur le caractère de la richesse, du commerce et de la monnaie.

W. Roscber, Ueber die Bliithe deutscher Naiionalukonomik im Zeitalter der Reformation Berichie der sàchsischen Gesellschaft der Wiss. Phil. hist. Classe. 1862, pag. 145 et su iv.)

W. Lotz, Die Drei Flugsc/iriften iiber den Mûnzstrcit, etc. Leipzig-, 1893.

Dans la longue série des ouvrages français sur la monnaie, dont quelques-uns sont relativement anciens et n'ontpas encore été étudiésde près, comme, parexemple. ceux de Grimaudet, Garrault (1586), PouUain (1621), Boutteroue (1666), Le Blanc (1690), Boizard (1692), Dupréde Saint-Maur (1746), Bettange (1760) et Abbot de Bazinghen (1764), nous rappelons seulement celui de Jean Bodin ^ 1530-1596] qui, dans son ouvrage De In République (1576), propose la suppression de Talliagc, la fixation de la valeur relative de Tor et de l'argent à 12 pour 1. la frappe de monnaies d'or et d'argent de poids égal et de valeur proportionnelle, l'unité des hôtels de monnaies, etc.

C. A. Conigliani, Le dottrine moneiarie in Francia durante il média evo. Modena, 1890.

Les anglais possèdent aussi une série nombreuse d'écrivains monétaires remarquables, dont on trouvera la liste dans Jevons, Investigations in Currency and Finance. London, 1884, p. 363 et suiv. Parmi les plus importants il faut citer W. Petty (1682), J. Locke

(1682-95), N. Barbon (1606), le fameux Rej^ort (1717) crisaac Newton et, enfin, le traité de Joseph Harris [An essay on money and coins. London, 1757-58), récemment réimprimé.

Une place éminente, parmi les écrivains monétaires, appartient, sans aucun doute, aux italiens, comme cela est généralement reconnu par les écrivains étrangers. Et cela deviendrait plus évident encore si un de nos jeunes économistes s'occupait, avec le soin nécessaire, de ce sujet si intéressant.

Au xvi" siècle, en dehors de la courte et très élégante Lezione délie monete (1588) de Bernard Davanzati {Scrittori classici italiani di Economia, politica. Parte Antica. T. II. Milano, 1804, p. 17) qui résume les idées fondamentales, il faut signaler, avant tous les autres, Gaspard Scarufïî, de Reggio en Emilie (1519-1584), négociant, banquier, quelque temps essayeur et ensuite adjudicataire de l'Hôtel des monnaies, l'auteur de YAlitinonfo (c'est-à-dire la véritable lumière), écrit de 1575 à 1579, édité à Reggio en 1582, commenté par Pratisuoli avant 1587 (Reggio, 1604) et réimprimé dans un des volumes de la Collection de Custodi. Il expose avec beaucoup de profondeur et de compétence, mais avec une prolixité excessive, les fonctions de la monnaie ; il en déplore les désordres et propose comme remède un système monétaire unique, basé sur le rapport fixe de valeur de 12 à 1, qu'il considère comme excellent et qui a été, d'ailleurs, conseillé par le divin Platon, et qui est à peu près conforme au rapport réel de cette époque ; il ajoute, enfin, que les dépenses de fabrication doivent être payées par celui qui fait frapper les monnaies, l'Etat devant d'ailleurs prendre sur lui une partie de ces dépenses.

Andréa Balletti, G. Scaruffi e la quesiione monelarla nel secolo XVI. Modena, 1882 (Bon travail, très

soigné dans sa partie biographique et dans son exposition).

Au xvri^ siècle, il faut rappeler, en dehors des Discorsi de JeanDonato Turboli, meilleur directeur d'Hôtel des monnaies qu'économiste (1616-29), deux œuvres écrites vers 1680 par le savant modénais Geminiano Montanari (1633-1687), professeur à l'Université de Padoue, imprimées soixante-dix ans après dans la Raccolta di opère sulle monete d'Argelati (et ensuite reproduites dans la Collection de Custodi), dans lesquelles on retrouve, à chaque pas, l'influence de Bodin.

Enfin, au xviii^ siècle, qui fournit le plus grand nombre de monographies sur ce sujet, il faut citer en dehors des volumes diffus et érudits du comte G. R. Carli, de la traduction et des commentaires des œuvres de Locke, dues au florentin Pagnin.i, des écrits de Broggia (1743) et de Vasco (1772), les opuscules populaires de Eeccaria et ceux de Pierre et d'Alexandre Verri :

Joannes Ceva, De re nummaria quoad fieri potuit geometrice pertractata. Mantuae, 1711. (Opuscule que nous avons communiqué à Nicolini qui l'a commenté dans le Giornale degli Economisti.\o\. VIII. Padova, 1878 — et signalé ensuite à Jevons, qui l'a cité dans sa Bibliographie des économistes mathématiciens).

Ferdinando Galiani, Délia Moneia. Napoli, 1750 (Publié sans nom d'auteur dans sa jeunesse et réimprimé en 1780 sous son nom et avec de nombreuses notes). — C'est le meilleur traité italien; sa forme est également remarquable.

V ov!\\i&o 'i^ev'i , Osserimzioni sut prezzo légale délie monete. Milano, 1751, in-4. (Œuvre extrêmement remarquable.)

Cr. Ad. Soetbeer, Literaturnachweis ûber Geld und Mïinzwesen. Berlin, 1892.

§ 3. — l'enghérissement des prix

L'enchérissement des prix a été étudié incidemment par les auteurs que nous venons de citer, parce que c'est un sujet étroitement lié à celui de la monnaie. La hausse des prix faisait sentir ses effets perturbateurs tout particulièrement sur ceux qui avaient des revenus fixes en argent ou des créances résultant de contrats à longs termes. Si quelques écrivains, comme l'évêque Ugo Latimer, dans ses Sermons (1549), attribuaient ce fait à l'avarice des propriétaires qui haussaient arbitrairement la rente, et si d'autres (comme Frank, Zwingle, Melanchton, Henckel) y voyaient l'effet des monopoles des commerçants et des spéculations des usuriers, il ne manque pas d'écrivains, en France et en Angleterre, qui ont expliqué cette grande révolution économique d'une façon moins exclusive et plus conforme à la vérité.

Tandis que le seigneur de Malestroit {Paradoxes sur le fait des monnaies. Paris, 1566) affirmait que renchérissement des prix était seulement apparent , parce que il avait pour cause les altérations des monnaies — si, disait-il, contre une même quantité de marchandise, il faut donner un plus grand nombre de pièces diminuées, c'est qu'il en faut ce nombre pour faire la même quantité de métal fin que par le passé — , Jean Bodin réfutait cette affirmation dans deux opuscules, qu'il a ensuite résumés dans sa République.

J. Bodin, Réponse aux Paradoxes de M. de Malestroit

touchant renchérissement de toutes les choses^ etc.

Paris, 1568.

— Discours sur le rehaussement et la diminution des

monnaies. Paris, 1578.

L'anonyme, Discours sur les causes de l extrême cherté,

etc. Paris, 1574 (réimprimé dans les Archives

curieuses de l'histoire de France, etc. Vol. VI, série I. Paris, 1835), donne un résumé de Bodin avec des notes sans valeur.

Bodin démontre que le.s causes principales de renchérissement des pri.\ sont l'abondance de la monnaie, résultat de l'augmentation de la production des métaux précieux et en particulier de l'argent, de l'importance acquise par le commerce extérieur et par les capitaux qu'attirait la banque de Lyon. Il reconnai.s.sait encore comme causes importantes le luxe des riches, la libre exportation du blé, les monopoles, le mauvais état des monnaies. Il voulait porter remède à tout cela par des réformes monétaires et fiscales qui tendraient à protéger l'industrie nationale par des droits élevés d'importation, etc.

Une opinion contraire à celle de Malestroit et en apparence seulement différente de celle de Bodin est défendue par un autre économiste français, François de Grammont, seigneur de Saint-Germain, secrétaire de Louis XIII. Il est l'auteur d'un ouvrage curieux et peu connu, écrit, semble-t-il, sur l'ordre de Richelieu. Il cherche à prouver combien sont injustes les plaintes des contribuables français sur l'augmentation des impôts, qu'il ne croit qu'apparente, puisque le trésor l'oyal ne peut pas avec l'argent reçu acquérir plus de richesses qu'il ne le faisait avec les anciennes contributions nominalement plus faibles. Il soutenait (contre Malestroit) que la quantité de l'argent a augmenté effectivement, et qu'il faut en donner davantage pour obtenir la môme quantité de marchandises, mais il objecte à Bodin que, bien queTunité de valeur de la monnaie ait réellement diminué, sa valeur totale est demeurée la même.

Scip. de Grammont, Le denier royal, traité curieux de l'vret de l'argent, etc. Paris, 1620 XXII-299 pag.).

C. A. Conigliani, L'aumento apparen'e délie spesr puhhliclie e il Denier royal, etc. Milano, 1890 (in Filangieri, XV« année, lasc. V;.

Nous devons citer encore un Dialogue anglais entre un propriétaire, un fermier, un commerçant, un fabricant de bonnets et un docteur en droit, qui diri,2:e la discussion. Ce dialog-ue est remarquable par l'abondance des faits recueillis par une observation directe et par la vivacité avec laquelle est exposée la diversité des opinions sur les causes, les effets et les remèdes de la révolution des prix. Les plaintes, les explications et les propositions sont naturellement différentes et souvent contradictoires. Ce dialogue, édité en 1581. par A\'. S. (William Stafford. d'après Farmer). réimprimé en 1751 (et attribué à Shak.speare), puis de nouveau dans le volume IX de la Harleian MisceLlany, a été finalement reproduit par l'excellente Slialispeare Society. Il résulte des reclu-rcbes approfondies d'Elisabetli Lamond {Engllsli Hisi.orical Review, avril 1891) que ce dialogue, écrit dès 1549 et probablement par John Haies (mort en 157'2j, a été publié par Stafford avec quelques omissions (dont l'une expo.se nettement ce qu'on appelle la loi de Gresham) et quelques adjonctions, dont la plus remarquable est celle où Stafford (après Hodin) indique la great store and plenty of treasure comme une des causes de renchérissement des prix. Haies voit, au contraire, la cause du renchérissement dans les altérations monétaires et dans la transformation des terres cultivées en blé, en prairies pour l'élevage des brebis. Il croit pouvoir remédier aux dangers qui en résultent par quelques mesures douanières et eu particulier par des droits élevés à l'exportation de la laine et par la libre exportation des céréales.

W. S., A conipendious or briefe examinalion of cer-

tayne onlinary complaints, etc. London, 1581 fréimprimé avec une introduction de J. D. Matthew et avec des notes de F. J. Furnivall. Londoii; 1876).

E. Nasse, Ueber eine volksicirthschaftliche Sclwift aus (ter Zeit cler Preisrevolution, etc. (in Zeitschr. fur die ges. Staatswiss. 1863, pp. 369-391).

Thomas Gresham, Information touching the fall of ihe exchainge, 1558 (réimprimé par E. de Laveleye dans les Jahrh. f. Xat.Oelc de B. Hildebrand., 1882, vol. IV. pp. 117-119).

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