CHAPITRE V LA RÉACTION LIBÉRALE ET L ÉCLECTISME
La décadenco de l'agriculture, opprimée par les exactions féodales et par le poids d'impôts excessifs et mal répartis, le nombre croissant des pauvres, les tristes conséquences du régime de tutelle rigoureuse auquel étaient soumises les manufactures, enchaînées dans les corporations, perverties par l'esprit de monopole et devenues, sous les successeurs inhabiles de Colbert, des instruments dociles de fiscalité et de police, toutes ces causes firent naitre dans l'esprit de certains philantropes et de certains magistrats, zélés pour le bien public et désireux de remédier aux maux qui opprimaient la classe la moins aisée et spécialement les cultivateurs, le désir de réformes économiques et fiscales, qu'ils ont soigneusement indiquées et défendues avec fermeté. Ces projets concernent en particulier le commerce des grains, la réorganisation du système des impôts, les abus des corporations ; ils ont amené, vers la fin du xviL^ siècle et dans la première moitié du xviii", d'importants changements dans la politique économique de beaucoup d'Etats, et ils ont fourni en même temps de nouveaux matériaux à la recherche scientifique.
§ I. — Le prgtegtionisme agraire.
Les partisans de ce système devaient soutenir une double lutte, et contre les partisans des anciennes me-
sures annonaires, qui avaient pour objet de protéger le public contre les dangers des famines, spécialement par la défense d'exportation des grains, et contre les mercantilistes et les protectionnistes industriels, qui redoutaient l'exportation de la monnaie et désiraient que le prix des céréales fût peu élevé parce qu'ils espéraient obtenir ainsi la diminution des salaires et l'augmentation des profits. Ils répétaient, au contraire, après Sully, que l'agriculture et le pâturage sont les deux mamelles de l'Etat, et ils proposaient des mesures douanières qui avaient pour but de garantir aux cultivateurs et aux propriétaires des prix rémunérateurs, qui les amèneraient à ne pas négliger et même à améliorer leurs terres.
Le premier partisan du protectionisme agraire est un homme politique hollandais, Graswinkel (1651), dont la renommée ne dépassa pas les frontières de son pays. Boisguilbert eut, au contraire, une plus grande célébrité; il est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages, qui ont exercé une influence notable sur les italiens Pascoli et Bandini. Ces écrivains, et d'autres de moindre importance, pouvaient invoquer à l'appui de leurs opinions, l'exemple delà législation annonaire anglaise. Par deux actes célèbres elle avait introduit, en 1670, une échelle mobile qui réglait les droits à l'importation d'après les prix du blé à l'intérieur du royaume, et elle accordait par le bounty act de 1689 des primes à l'exportation des céréales.
Rich. Faber, Die Entstehung des Agrarschuizes in England. Strasburg, 1888.
Tandis que, quelques années auparavant, la plupart des économistes anglais recommandaient l'imitation du régime commercial de la Hollande, nous avons main-
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tenant une série d'économistes français , d'écrivains allemands et spécialement d'écrivains italiens, qui demandent l'adoption de la législation agraire de l'Angleterre. Le premier dans l'ordre des temps, et aussi par sa pratique administrative, par la large base théorique de ses arguments, par le zèle qu'il déploie en faveur des classes rurales auxquelles il voudrait assurer un sort meilleur, est un illustre magistrat normand, Pierre le Pesant de Boisguilbert, C'est un adversaire énergique du colbertisme, un ennemi des privilèges accordés aux manufactures. Il demande de profondes réformes fiscales, l'abolition des douanes intérieures et la liberté absolue d'exportation des céréales ; mais il est en même temps persuadé de la nécessité d'empêcher par des droits élevés à l'importation la concurrence ruineuse des marchandises étrangères. Il a exposé ses idées dans un certain nombre d'écrits, d'un style pénible, sans beaucoup d'ordre et quelquefois peu clair. Le Détail de la, France ( 1 697) et le Factuin de la France ( 1 707) ont un caractère plus particulièrement statistique. Ses autres ouvrages sont théorico-pratiques : le Traité de la nature^ culture, commerce et intérêt des grains (1704), la Dissertation sur la nature des richesses, de l'argent et des i7'^6^t^s, etc. Ces deux derniers ouvrages ont été réunis, deux ans avant la mort de l'auteur, sous le titre inexact de Testament politique de M. de Fau5an(1712). Quelques biographes de Boisguilbert (Daire, Horn, Cadet), s'appuyant sur certaines de ses phrases {laissez faire la nature et la liberté) et sur l'emphase avec laquelle il combat l'importance excessive donnée à la monnaie, qui devrait être le « valet » et non le « tyran » du commerce, ont voulu faire de Boisguilbert un libre échangiste absolu, et ils ont qualifié de contradictions ses propositions restrictives. On pourrait, par ce procédé, porter sur Colbert le même jugement, puisqu'il répète
dans un grand nombre de documents officiels que le commerce doit être « extrêmement libre ».
J.C. Horn, V économie politique avant les Physiocrales. Paris, 1867.
P. Cadet, Pierre de Boisguilbert, précurseur des économistes. Paris, 1870.
W. von Sl^arzynsky, P. de Boisguilbert und seine Beziehungen zur neueren Volksicirthschaftslehre. Berlin, 1873.
Gust. Cohn, Boisguilbert, {Zeilschrift fur die ges. Staalsu-iss. Vol. XXV, 1869, pag. 369). Excellent essai.
Aug. Oncken, Die Maxime laissez faire et laissez passer, etc. Bern, 1886, p. 49-55.
Il nous suffira de mentionner parmi les autres protectionnistes agraires français, Claude Herbert, que Kautz rattache à tort à la physiocratie; il est l'auteur d'un livre connu même en Italie, où il fut traduit par l'ordre du gouvernement napolitain, en 1764, et parut précédé d'une préface de Genovesi.
Cl. Herbert, Essai sur la police générale des bleds Londres, 1754. — Xouv. édit. Berlin, 1757.
Boisguilbert a eu, en Italie, plus d'influence que Melon. Son école y est représentée par deux précurseurs notables des réformes qui furent tentées à Rome par Pie VI et réalisées à Florence par Pierre Léopold : l'abbé Léon Pascoli, de Pérouse. trop vite oublié, et l'archidiacre Salluste Antoine Bandini. de Sienne , beaucoup plus connu, mais qui n'a pas toujours été jugé équitablement.
Léon Pascoli accepte les théories de Boisguilbert (il lui emprunte le titre de son principal ouvrage), mais il ne répudie cependant pas le mercantilisme. Il est partisan de l'abolition des douanes intérieures, de la libre
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exportation des grains (sauf en temps de disette), mais il demande au contraire la prohibition de l'exportation des matières premières et de l'introduction des objets manufacturés, comme cela se pratique en Angleterre.
Teatamento poiilico d'un accademico fiorenii.no. Colonia (Perugia) 1733 i^écriL en 1728). —Voir aussi sa préface à son autre ouvrage (avec le nom de l'auteur) IL Tevere navigato e navigabile. Roma,
Bandini (1677-1760) est un disciple plus résolu de Boisguilbert, dont il a reproduit de nombreux passages (comme l'a démontré Gobbi) ; il s'est aussi assimilé son système et en partie aussi celui de Vauban, et il en a fait application aux conditions des Maremmes de Sienne, ruinées par le mauvais gouvernement des Médicis. Dans son Discorso (1737), il proposait une réforme économique complète : l'abolition des mesures annonnaires, et une réforme fiscale, à savoir un système d'impôts qui, tout en conservant les droits à l'importation, consistait essentiellement dans une dime sur les terres, d'après les déclarations des propriétaires, payée en argent, pour laquelle on tiendrait compte des variations de prix des denrées et qui serait perçue et répartie par les communes, qui en prendraient la ferme. C'est une erreur étrange (relevée d'abord en 1819 par Gambini, et réfutée en 1852 par Ferrara) de voir dans Bandini un libre échangiste absolu (comme l'ont fait, après Gorani, presque tous les historiens de l'économie politique) et même un ancêtre de Cobden, comme le croient, avec Zobi, un très grand nombre de spéciah.stes toscans, qui oublient que Bandini non seulement admet les défenses d'importation des céréales, mais qu'il n'est pas toujours débarassé de toute crainte au sujet de la sortie de la
monnaie et qu'il a encore quelques préjugés (que lui a reprochés Paoletti) sur les « magasins d'abondance ».
S. A. Ba.nd\n\. Discorso Economico, elc.Firenze, 1775" Réimprimé en 1803 (in Raccolla de Custodi. P. Mod. Tom I) et plusieurs fois à Sienne. La meilleure édition est celle de 1877. — (V. les très intéressants Ricordi de Bandini Piccolomini. Siena, 1880).
Pour conclure sur la valeur des protectionnistes agraires, soit au point de vue théorique, soit au point de vue pratique, nous remarquerons qu'ils ne furent ni les fondateurs de la science économique, ni les précurseurs directs du système physiocratique, ni les inspirateurs immédiats des réformes économiques et fiscales. D'autre part, il est certain que Boisguilbert, par sa critique du colbertisme, par sa théorie de la solidarité des intérêts, en opposition complète avec le pessimisme de Montaigne et de Bacon, mais spécialement par l'apologie du haut prix des denrées agricoles et par l'identification de l'intérêt des classes rurales avec celui de la nation, a suggéré à la physiocratie un de ses principes fondamentaux. Quant à Bandini, qui ne peut aspirer à aucune importance théorique, il a le mérite d'avoir par ses sages conseils, méprisés des ignares ministres de Jean Gaston, préparé la voie aux réformes de Léopold, beaucoup plus radicales comme on le sait, mais qui (comme cela sera démontré par le savant professeur Morèna dans un volume qui contient ses articles publiés dans la Rassegna, nationale) ne furent pas seulement inspirées et défendues par des libres échangistes absolus (Neri, Fabbroni, Fossombroni), mais qui ont été soutenues par d'autres (Gianni, etc.) qui n'allaient pas au delà des idées de Bandini, sans parler de ceux qui demandaient, comme Biffî Tolo-
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mei, la défense d'exportation des matières premières et faisaient rétrograder la science jusqu'à Pascoli.
PompeoNeri, Discorso sopra la materia frumentaria, 1767 (Publié en appendice au livre de Fabbroni, Dei provvedhnenU annonarii. Firenze, 1804).
Les œuvres de Gianni et de Fabbroni, incomplètes, forment la RaccoUa degli Economisti toscani. (Firenze, 1847-49. Quatre volumes).
Les œuvres très intéressantes de Fossombroni, en grande partie inédites, seront prochainement publiées par Morena.
Aldobr. G. B. Paolini, Dclla legittima liber là ciel commercio.Yol I et IL Firenze, 1785 et suiv.
Matteo BifTi Tolomei, Sentimento im'parziale per la Toscami, 1791. — Esame del commercio attivo toscano, 1792. — Confronta délia ricchezza dei paesi che godono libertà nel commercio friimentario, etc., 2« édit. 1795.