CHAIRES, JOURNAUX, ACADÉMIES
Il est hors de doute que la création de chaires univer-
sitaires spéciales pour les sciences camérales, proposées par Morhof, Wolff et ensuite par Thomasius (Roscher, Geschichte, etc., pag. 344 et suiv.) et effectuée en 1727 par le roi Frédéric Guillaume I de Prusse, qui en confia l'enseignement à un jurisconsulte, Gasser (Halle), et à un historien, Dithmar (Francfort sur l'Oder), exerça une grande influence sur l'organisation systématique des disciplines économiques (toujours suivie en Allemagne), et plus tard même sur les progrès des théories financières. Les sciences camérales, destinées aux futurs employés de l'Etat, formaient, sous le nom d'économie et de commerce, un étrange mélange de notions agronomiques, technologiques et d'économie privée, dont on avait besoin pour l'administration des terres, des bois, des mines, des industries fiscales, qui formaient la partie principale des revenus de l'État. Sous le nom de police, elles contenaient en germe les théories qui forment maintenant la science de l'administration, notamment de l'administration économique; sous le nom de science des finances, elles s'occupaient de théories qui différaient des théories modernes, notamment en ce qu'elles n'avaient pas la solide base de la science économique actuelle, ne considéraient pas avec une ampleur suffisante la matière des impôts et ne disaient rien, ou peu de chose, de la répercussion des impôts, et des emprunts publics.
Les chaires de sciences camérales se multiplièrent en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, etc. Le précis de Darjes peut donner une idée des doctrines qu'on y enseignait ; celui de Baumstark, qui appartient à l'économie moderne, en donne une bibliographie complète.
J. G. Darjes, Erste Grûnde der Camerahvissenschafien. Jena, 1756. 2« édit., Leipzig, 1768.
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Ed. Baumstark, Kameralistische Encyclopcidie . Leipzig, 1835).
On créa également en Italie, peu de temps après, des chaires spéciales dans lesquelles on enseignait uniquement l'économie politique. La première, celle de Naples, fondée en 1754, par Barthélémy Intieri, pour l'abbé Antoine Genovesi, qui l'occupa avec grand succès jusqu'en 1769, porta d'abord le titre de chaire de mécanique et de (commerce. César Beccaria occupa quelque temps (1769-1770), à Milan, la chaire de sciences caméraies, et Auguste Paradisi fit à Modène (1772-1780) des leçons d'économie civile, restées inédites, auxquelles il substitua, dans les dernières années, le livre de Condillac (1776). A Païenne, Vincent Emanuel Sergio enseigna les doctrines de Genovesi (1779-1806).
L. Cossa, Suite prime cattedre di economia in Italia (1873). {In Saggi di economia politica. Milano, 1878, pp. 65-95.
Vers le milieu du siècle, les journaux scientifiques et littéraires qui rendaient compte des ouvrages nouveaux, comme, par exemple le Journal des Savants, les Acta Eruditoram de Leipzig, les Novelle Letterarie de Venise et mieux celles de Florence (1740-1769), le Magazzino toscano (1754 et suiv.), les Giornali dei Letterati de Modène, de Florence et celui de Pise (1771- 1795) et plus tard le Giornale Encicloijedico et le Giornale d' Italia (à Venise), la Biblioteca Oltrajnontana et les Ozii letterarii de Turin, commencèrent à renseigner leurs lecteurs sur les ouvrages d'économie, de jour en jour plus nombreux. En Allemagne et en France on sentit bientôt le besoin de publications spéciales, qui réunirent dans un mélange bizarre des articles de technologie, d'économie privée et d'écono-
mie publique. La première revue française est le Journal Œconomique (Paris, 1751-1762, 49 volumes), puis parut le Journal du Commerce (Bruxelles, 1759-1762, 24 volumes) ; les premiers périodiques allemands sont : VŒkonomische Fama, (1729), le Leipziger Sammlungen de Zincke (1742) et d'autres, mentionnés par Roscher (Geschichte, pag. 430 et suiv.). Il y aurait quelque intérêt à étudier l'influence scientifique des revues économiques françaises et allemandes.
Les académies ou sociétés agricoles et quelques sociétés scientifiques et littéraires contribuèrent aussi à fixer l'attention sur les problèmes économiques. Elles publièrent des monographies de leurs membres, elles organisèrent des concours et donnèrent des prix sur des sujets intéressants et controversés. On doit citer les sociétés d'encouragement de Dublin ( j 736) et de Londres (1754), l'Académie d'Amiens, celles de Rennes (1756), de Bordeaux, de Vienne dans le Dauplliné, de Leipzig, de Saint-Pétersbourg, de Zurich, et plus particulièrement la célèbre Académie de Berne (1758). En Italie, où fut fondée la fameuse Accademia dei Georgofîli (1753), il faut louer l'initiative prise par le gouvernement vénitien (1768), qui créa un grand nombre d'Académies agricoles (Udine, Vérone, Vicence, Belluno, Conegliano, Trevise). Les Académies scientifiques et littéraires de Mantoue, de Padoue, de Turin mirent plus d'une fois au concours, rivalisant avec celle des Georgophili. des questions concernant l'annone, l'assistance, les corps de métiers, la liberté du commerce, etc. Il ne faut pas oublier que les doctrines physiocratiques et même celle de Smith exercèrent leur influence sur le choix de ces sujets et sur l'esprit dans lequel ils furent traités.
A. Zanon, DeW ulilità morale, economica c polilica délie accademie d'agricoltura, arii e commercio. Udine, 1771. Et dans ses Opère. Udine, 1828-31.)
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Aug. Oncken, Der altère Mirabeau imd die œkonomische
Gesellsehaft in Bern, 1886.
Léon. Piemonte, Antonio Zonon. Padova, 1891, pp.
A. Balletti, L'economia poliiica nelle Accademie e nei
Congressi degliscienziati (1750-1850;. Modena, 1891.
(Monographie consciencieuse et intéressante).
§ 5. — l'éclectisme bureaucratique
ET l'éclectisme DE LA CHAIRE
A. une époque où déjà on avait tant discuté sur la population, l'agriculture, les manufactures, le commerce, les monnaies, les banques, l'annone, les impôts, les emprunts, et après les travaux des publicistes et des philosophes, comme Locke, Hume, Montesquieu, il était bien naturel que beaucoup de savants eussent le désir de résumer, plus complètement que Melon, Ustariz, Ulloa, etc., la cormnv.nis ojjinio sur la science du commerce, que l'on appela bientôt économie d'État, économie civile, économie publique, économie politique, économie nationale. Forbonnais en France, Steuart en Angleterre, Justi en Allemagne, Sonnenfels en Autriche, Gejiovesi en Italie, l'ont fait avec un certain succès. Ces œuvres ont été cependant, avec raison, oubliées, parce que, au moment même où paraissaient ces travaux de compilation, qui sont une preuve du talent et de l'érudition de leurs auteurs, des hommes d'un tout autre mérite, s'appuyant sur leurs propres observations et sur celles d'autrui, avaient créé un système scientifique qui, rectifié en certaines de ses parties, complété sur d'autres, appuyé sur des bases plus solides et dépouillé des éléments hétérogènes, a formé ensuite l'économie moderne.
Le premier dans l'ordre des temps, mais non du
mérite, est Forbonnais (1 722- 1800), l'historien des finances françaises. 11 laisse dans l'ombre Melon, mais il est encore partisan de la balance du commerce, des monopoles et des prohibitions qu'il défend, comme intendant du commerce, dans la fameuse controverse sur les toiles peintes, avec Vincent de Gournay, et qui provoqua un brillant écrit de Morellet (1758). Il loue en même temps le libre commerce et ne méconnaît pas les abus des corporations, mais il s'occupe, avant tout, de l'importance économique du luxe, de la rapidité de la circulation et de l'augmentation de la population.
Éléments du commerce. 1754. Réimprimé plusieurs fois. Entièrement refondu dans les Principes et observations économiques, 1767.
L'écossais sir James Steuart lui est de beaucoup supérieur, et pour l'étendue de ses recherches, et pour son érudition. Il expose en deux gros volumes les théories du mercantilisme. L'œuvre de Steuart, d'abord bien accueillie en Angleterre, fut complètement oubliée après la publication de celle de Smith. Ce n'est que plus tard qu'elle a été louée avec exagération par quelques allemands (d'abord par Hufeland en 1807, et enfin par Hasbach en 1891), qui ont fait de Steuart un précurseur de la nouvelle science, dont il est bien plutôt la négation. Steuart a été plus exactement apprécié par Say, Kautz, Ingram, et il a trouvé dans Feilbogen un critique pénétrant et impartial, qui nous permet de nous dispenser de la lecture ingrate de son traité. Il a, il est vrai, quelques bonnes idées sur la population, sur les impôts, sur les machines, sur l'influence du marché, sur la distribution des systèmes de culture, etc., mais elles sont mêlées aux erreurs les plus étranges, et délayées dans des di.s.sertations fort ennuyeuses, comme la dissertation d'une centaine de pages sur la fabrication
ET l'éclectisme 249
des monnaies. Quel étrange précurseur de Smith ! C^est un apologiste de l'omnipotence économique de l'Etat ; il veut concilier la concurrence avec les corporations, et il est partisan de la liberté des banques pourvu qu'elles émettent des billets inconvertibles. Il faut une bonne dose de pédantisme pour comparer les physiocrates et Smith avec un écrivain qui ne sait pas distinguer l'argent du capital, la valeur du prix, le salaire du profit.
J. Steuart, An inquiry into the principles of political economy, elc. London, 1767. Deux volumes. Trad. en français (1789) et en allemand (1769-1772).
S. Feilbogen, James Steuart uud Adam Smith (In Zeitschr. fur die ges. Staatstuiss., 1889.).
L'abbé Antoine Genovesi (1712-1760) eut plus de succès, parce que ses leçons lui firent en Italie un bon nombre de disciples. D'une grande érudition, s'il est inférieur à Steuart pour sa connaissance du système monétaire et du systène financier, il lui est supérieur par la conciliation qu'il tenta entre les vieilles théories de Child, de Temple, de Melon, d'Ustariz, d'Ulloa et les théories plus récentes et plus libérales de Herbert et de Hume. Les Leçons de Genovesi forment plutôt une collection de monographies qu'un véritable traité, et les sujets sont rapprochés par le voisinage des pages plus que par celui des idées, comme l'a dit excellement Ferrara. Ses opinons, ajoute cet auteur, étaient vieilles dès leur naissance, et si c'est là un jugement un peu sévère, il est plus proche de la vérité que celui de Bianchini qui compare Genovesi à Smith. Il est vrai cependant que Genovesi est le plus illustre et le plus modéré des mercantilistes italiens. Il a su mieux que les autres combiner le protectionisme industriel avec le protectionisme agraire ; le commerce est pour lui, non
seulement un but, mais aussi un moyen, pour la vente des produits des autres industries ; il distingue le commerce utile (extraction des denrées et des objets manufacturés et introduction des matières premières), du commerce nuisible (exportation des matières premières et importation des marchandises étrangères) et il prouve que le premier a besoin de la liberté plus que de la protection et que le second doit être prohibé ou fortement enchaîné.
Ant. Genovesi, Délie lezioni di commercio ossia d'economia civile. Napoli, 1765. Deux volumes. 2* édit. 1768-1770. Traduit en allemand (1776) et en espagnol (1785). Résumé par Tomaso Gibellini, Elemenli di ecoiiomia civile. Tormo, 1805). (Voir aussi G. Racioppi, Antonio Genovesi. Napoli, 1871).
A l'école de Genovesi (cfr. Gobbi, La concorrenza. estera, 1884, pag. 139 et suiv.) appartiennent les napolitains Fortunato (1760), Strongoli (1783), Yenturi (1798), Zanon d'Udine (Lettere, 1756-1767), Todeschi de Ferrare {Opère, 1784) et Marcello Marchesini, [Saggio cVéconomia. politica,. Napoli 1793).
Le plus important des caméralistes allemands, Jean Henri Justi (m. 1771), professeur au Theresœum de Vienne (1750-1752) et ensuite à Gœttingue, a enseigné, lui aussi, les doctrimes du mercantilisme et, à ce point de vue, on doit le mettre un peu au-dessous de Genovesi et de Steuart. Son mérite principal est d'avoir groupé ses théories dans un ordre systématique, d'avoir distingué l'économie et le commerce de la science de la police (ou de l'administration), dont il est le père ; il a fait des recherches personnelles et il a mieux élaboré les matériaux déjà recueillis en partie dans le Dictionnaire de la. police de Delamare (1526). Il a composé le premier traité des finances qui contienne
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une classification rationnelle des dépenses publiques, une théorie des revenus (trè.s complète pour les domaines et les régies), absolument insuffisante pour les emprunts publics, et un essai de coordination des principes fondamentaux des impôts, avec certains développements sur les impôts directs (impôt territorial, industriel et personnel par classes) et sur les impôts indirects, et en particulier sur les droits dédouanes, qui sont pour lui, au point de vue économique, les brides dont se sertie gouvernement pour guider les industries de la façon la plus conforme au bonheur des peuples.
Joh. H. G. von Justi, Staatsicirthschaft, odor systematische Abhandiuny aller Oekonomischen und Cameral-Wissenschaften. Leipzig, 1755. Deux volumes. 2* édit. 1758. — System des Finanzwesens. Halle, il66.—Polizei-Wissenschaft,il6D. (Cfr. Deutsch. J. H. G. von Justi, in Zeiischr. fur die ges. Staatsifiss, Tiibingen, 1889 ; et en parLiculier G. Marchât, Studien ïiber die Eniwickelung der Vcricaltungslehre in Deutschland. Munchen, 1885.
Le baron Joseph de Sonnenfels (1733-1817) occupe en Autriche une position analogue à celle de Justi en Allemagne. 11 est, lui aussi, un mercantiliste ; il est plus libéral que Justi dans ses attaques contre les entraves annonaires et féodales, mais il n'a pas su comme lui présenter ses théories dans un ordre systématique. Il a sur la question de la population une théorie originale ; il y voit le grand principe de la politique économique et financière, et ainsi l'ancienne règle de la balance du commerce se trouve complètement modifiée, parce que Sonnenfels ne défend pas la balance numérique (qui se règle en argent) mais la balance des profits, qui permet d'occuper dans l'industrie le plus grand nombre d'individus.
Vingt-cinq ans avant Sonnenfels, Jean Pierre Siiss-
252 LA RÉACTION LIBÉRALE ET l'ÉCLEGTISME
milch, qui avait, en se servant des travaux des arithméticiens politiques (Graunt, Petty, Halley, Kerseboom, etc.) fondé la théorie statistique de la population, professait les mêmes principes sur la politique économique {Die gôttliche Ordnung in den Veranderungen des menschlichen Geschlechts. .1742. 2^ édit., 1761.) Le livre de Sonnenfels fut prescrit comme ouvrage obligatoire dans les universités autrichiennes jusqu'en 1846, et un professeur d'Agram a même considéré comme nécessaire de réfuter en 1831 l'antique principe de la population.
Jos. V. Sonnenfels, Grundz'àize der Polizel, der Handlung und der Finanz. Wien, 1765. Trois volumes. Huitième édition, 1819-1822.
Joh. Henfner, Iniroductio in œconomiam nationalein. Agram, 1831.