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L-V LIBERTÉ ABSOLUE DU COMMERCE

Les théories restrictives, qui ont dominé pendant des siècles la politique économique, avaient déjà subi de profondes modifications grâce à l'introduction d'un régime de liberté partielle appliqué au commerce des grains sous l'influence des idées de Boisguilbert, et à la disparition graduelle des monopoles et des autres entraves au libre exercice des industries à l'intérieur.

D'autres écrivains portaient des coups plus décisifs au système mercantile et au système protecteur, qui lui avait succédé, en s'en prenant à leurs principes fonda-

mentaux et en proclamant la liberté absolue du commerce intérieur et du commerce extérieur.

Il ne s'agit ni des applications partielles des principes du libre échange, dont on a des exemples remarquables, quoique temporaires, dans la politique économique de Florence au cours de la dernière partie du moyen âge, ni des tentatives pour l'instaurer à ^'enise, ni du système relativement libéral des Pays-Bas, réformes qui trouvent au xvi*" et au xvii" siècles des défenseurs théoriques dans Sassetti, Giogalli, Pierre de la Court (ch. V,§ 2), qui tous s'inspirent de considérations fondées sur l'intérêt exclusif de la classe commerçante.

Pohlmann, Die Wirthschaftspolilik der floreniiner Renaissance, und das Princip der Verkehrsfreiheit . Leipzig, 1878.

Filippo Sassetti, Ragionamento sopra il coinmercio fra i Toscani e i Levaniini, 1577. (Publié dans ses Lettere. édite ed inédite. Firenze, 1855.)

Scrittura inedita'di Simone GiogaUi, negozianLe veneto del secoloXVII. Venezia, 1856.

Il ne s'agit pas non plus des glorifications indéterminées du libre échange, comme celles de Emeric de Ld.croix [Le nouveau Cy née, 1623), ni de propositions inspirées par l'intérêt de régions spéciales, comme celles de Albert Struzzi {Dialogo sobre el comercio de ostos reynos de Castilla, 1622, page 17) et de Diego Joseph Dormer {Discursos historicos politicos, 1684) cités par Colmeiro, ni d'autres projets partiels, circonscrits, par exemple, à l'introduction de ports francs, demandés en Angleterre, comme l'atteste un écrit anonyme cité par Bauer [Free ports, the nature and necessitie of them stated, 1652).

L. Cessa, Lateoria del libero scambio nel secolo decimosettiino, 1873. (Aussi in Saggi di Economia politica. Milano, 1878, pp. 39-64).

Les discussions qui eurent lieu au sujet de l'acte de navigation de 1651, combattu par quelques mercantilistes, et notamment par l'auteur anonyme de Britannia languens (1680), et défendu au contraire, pour des raisons politiques, par des écrivains très libéraux, comme l'était l'auteur des très importantes Considérations on the East India trade (1702), conduisirent à un examen plus approfondi de tout le système restrictif. Ce système fut réfuté dans ses bases théoriques par Nicolas Barbon (A discourse of trade, 1690), qui démontre que l'importation des marchandises étrangères provoque nécessairement l'exportation des produits nationaux, théorie qui étonne chez un auteur favorable non seulement aux droits compensateurs, mais même à la fixation légale de l'intérêt et aux altérations monétaires.

La démonstration explicite des avantages du libre échange est due à un économiste anglais et à un économiste français qui ont écrit à un demi siècle d'intervalle l'un de l'autre et qui ont étudié ce problème non plus à un point de vue particulier et national, mais au point de vue général et cosmopolite.

Sir Dudley North, dont l'importance a été signalée par Roscher et plus encore par Janschull (Le libre échange anglais, vol. I, Moscou, 1876, pp. 97-112), qualifie le mercantilisme d^aberration politique. Il part de cette idée que la monnaie est une marchandise qui se distribue naturellement entre les différentes nations selon leurs besoins respectifs, manifestés par le mouvement des prix, et il s'appuie en outre sur la solidarité des intérêts entre les différentes classes sociales, comme entre lés différents États, pour proclamer que la liberté industrielle et commerciale absolue est l'unique moyen d'arriver à la richesse.

Sir Dudley North, Discourses upon trade. London, 1691 •

262 LES précurseurs]

(Réimprimé à un petit nombre d'exemplaires à Edimbourg, 1822 et à Londres, 1846 .

Une importance éji^ale doit être attribuée au paladin franc-ais de la liberté économique, le marquis Fiené Voyer d'Argenson (1094-1757). Il est l'auteur d'ouvrages politiques et d'écrits économiques, inédits pendant plus d'un siècle, et d'un très important article publié en 1751 dans le Journal Œconomique pour réfuter la Dissertazione sul coinmercio de Belloni, que défendaient les rédacteurs de ce journal. D'Argenson. dont les doctrines ont été récemment exposées par Oncken ÇDie Maxime laissez faire, etc. Bern, 1886, pp. 55-80) est l'auteur de la maxime ne pas trop gouverner et du fameux laissez faire, considéré comme le grand principe de la politique économique. Pour lui le passage des marchandises d'un Etat dans un autre devrait être libre, comme Tair et l'eau ; toute l'Europe ne devrait être qu'une seule foire ; laliberté constitue Téquation, la police, la balance du commerce ; laissez faire, rnorhleUj laissez faire !

Anonyme, Lettre à l'auteur (Belloni . In Journal (Economique. Avril 1751. Réimprimé avec la réponse dans la Collection de Custodi. P. Nov, tom. II pp. 133-153 .

Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argcnson, etc. Paris, J858,

,^' 4. — l'école écossaise

Un autre groupe d écrivains a contribué, d'une façon différente et jusqu'ici peu remarquée, aux progrès de l'économie, moins par la qualité des doctrines qu'ils ont professées que par la façon dont ils les ont enchaînées, en les introduisant dans l'enseignement

d'une science qui avait déjà plus d'un siècle d'existence. On doit à ces écrivains la première tentative de réduire en système les principes de la circulation et en partie aussi ceux de la distribution des richesses. C'est un point sur lequel nous avions appelé l'attention dès 1876 et qui a été éclairci par Hasbach dans deux excellentes et érudites monographies, et par Bonar dans un ouvrage magistral.

W. Hasbach. Die philosophischen Grundlagen der von

F. Quesnay uvd Ad Smiih begrùndelen polUischen

Oekonomie. Leipzig, 1890. — Uittersuclumfjenûber

Adam Smith und die Entwicklung der poUlischen

■ Oekonomie. Leipzig, 1891.

James Bonar, Philosophy and polilical economy, etc,

Tandis que dans les écoles on maintenait la division de la philosophie pratique (faite nar les anciens Grecs), en trois parties, l'éthique, la politique et l'économie, entendue dans le sens d'économie privée, (que Morhof, Thomasius et d'autres en Allemagne désiraient voir enseignée par des professeurs spéciaux), les créateurs de la nouvelle science du droit naturel, c'est-à-dire Grotius (De jure belliac pacis, 1638), Puffendorf (De officio hominis etcivis, 1672. Trad. en français par Barbeyrac, 1728) et leur prolixe continuateur Wolff f Jus naturx, 1741-49. — Institutiones, etc., 1750) développaient dans un ou deux chapitres de leurs œuvres les théories de la valeur, du prix, de la monnaie, des salaires et de l'intérêt, dont ils s'occupaient à l'occasion de la recherche des principes de l'égalité et de la justice dans les contrats. 11 faut remarquer cependant que l'étude économico-juridique de la valeur, de la monnaie et des contrats, ce que Hasbach n'a pas formellement indiqué, commence avec les théologiens et Iss

canonistes du moyen-âge ; ils se sont occupés, en effet, du juste prix et de l'équité contractuelle et ils ont distingué les pactes licites des pactes viciés par l'usuraricipravitas. Aussi serait-il fort intéressant de rechercher dans les théologiens précurseurs de Grotius, que connaissent bien les historiens du droit, les modifications que la doctrine de la justice absolue dans les contrats devait subir en devenant une partie du droit naturel.

Ces théories encore imparfaites et professées (cela est important à relever) par des écrivains allemands imbus des maximes du système mercantile n'auraient pu être d'aucune utilité pour notre science si elles n'avaient été transportées dans l'atmosphère, économiquement plus respirable, d'un pays, où, petit à petit, des hommes d'une toute autre envergure que les caméralistes allemands avaient déjà développé et ordonné beaucoup mieux ce système encore embryonnaire. Ce lut la tâche de l'école de la philosophie écossaise dont le chef, François Hutcheson, qui professa, de 1730 à 1746, la philosophie morale à l'Université de Glasgow, eut pour élève Adam Smith. Hutcheson utilisa pour son enseignement l'ouvrage de Puffendorf, qui avait été traduit en anglais par son prédécesseur Carmichsel (1718). Il conserve, mais en lui faisant une place plus large avec des matériaux anglais, la partie économique, et il corrige la philosophie avec les principes de Schaftesbury, et la politique avec les doctrines libérales de Locke, qu'il substitue à l'absolutisme de Hobbes. Hutcheson divisait son cours (comme plus tard Smith) en théologie naturelle, éthique, jurisprudence (qui comprenait l'économie) et politique. Longtemps après, Adam Ferguson, professeur à Edimbourg, qui survécut à Smith, modifia l'ordre des matières, en séparant l'économie de la jurisprudence, et en subdivisant la politique en political law, qui traite des national institutions, et

en public opconomy, qui s'occupe des national resources (people, wealth, revenue).

F. Hutcheson, Philosophiae moralis inslitutio compendiaria, etc. Rotterdam, 1745. — System of moral philosophy, 1755 (posthume).

Ad. Ferguson, Institutes of moral philosophy. 2<= édit. Edinburgh,1773. — Principles of poUtlcal and moral sciences, 1792.

Hutcheson, malgré ses idées sur la liberté naturelle et les droits innés, est un partisan décidé du mercantilisme. Ce qui est digne d'être noté, c'est la façon systématique dont il a traité des théories de la valeur, du prix, du commerce, des monnaies et de l'intérêt, sans parler de ses idées sur le travail comme principal élément productif, et sur la mesure de la valeur ; sur ces derniers points il avait pour prédécesseurs Petty et Locke. L'influence que Hutcheson a exercée sur Smith a été devinée par Cousin, et il est facile de le constater si l'on compare la façon dont tous deux commencent l'analyse des phénomènes économiques.

Les vérités fondamentales de la science et les règles de l'art économique ont été très convenablement élaborées par deux écrivains dont le premier (Cantillon) doit être étudié en relation avec Quesnay, et le second (Hume) en relation avec Smith.

Richard Cantillon, dont se sont occupés récemment Jcvons et Higgs, fut un banquier très expert. H est né en Angleterre d'une famille irlandaise ; il a longterafps vécu à Paris où il a été en relation d'affaires avec haw. Il est mort assassiné à Londres en 1734. Son Essai sur

la nature du commerce a été composé après 1730; il n'a été publié qu'en 1755. Il a circulé en manuscrit et il a été connu par Mirabeau, qui s'en est servi largement pour le premier volume de son Ami des homynes (1756). Il a été loué par Quesnay, Smith, Condillac, copié presque à la lettre par M. Postlethwayt (Great Britain's true System, etc., 1757) et suivi fidèlement dans la première partie du livre de Harris [Essay upon moncy and coins. London, 1757-1758), qui ne le cite pas davantage.

Essai sur la nature du commerce en général. Traduit de Tanglais (traduction supposée). Londres (Paris) 1755. Réimprimé dans le 3" volume de la traduction française des Discours 'politiques de Hume faite par De Mauvillon (Amsterdam, 1755). Traduit et mutilé, sous le faux nom de Philippe Cantillon, sous le Wlve Analy sis of trade (London, 1759). Traduction italienne. Venise, 1767. (Le textfr français a été réimprimé avec soin par le professeur Dunbar. Boston, 1892).

U Essai de Cantillon, que Jevons considère comme le premier traité systématique, le berceau véritable de l'économie politique, est divisé en trois parties. Dans la première il parle du travail et de la terre, comme éléments de la production, et de leur proportion (d'après Petty) ; de la théorie de la valeur normale et de la valeur courante, de la population, des métaux précieux, considérés comme la meilleure matière monétaire ; ses démonstrations sont faites avec une précision et une clarté remarquables. Dans les chapitres VII et VIII on trouve en germe la doctrine de Smith sur les causes delà différence des salaires dans les différentes profe.ssions, et dans le chapitre XII celle de Quesnay sur la dépendance qu'il y a entre les différentes classes sociales et les propriétaires. Dans la seconde partie, qui est un

petit traité sur la monnaie, il faut signaler particulièrement son étude sur les causes de la différence des prix dans les grandes villes et dans les campagnes, et son étude des effets que produit sur les salaires et sur le prix des marchandises la découverte de nouvelles mines d'or et d'argent (ce sujet a été étudié de nos jours par Cairnes dans deux excellents essais). La troisième contient une théorie des paiements internationaux et une analyse des spéculations sur le cours des changes, qui, au dire de .levons, pourrait sembler être un extrait de l'œuvre classique de Goschen.

W. S. Jevons, R. Coniilloa and ihe naiionalily of Po-

liiiral Economy (In Contemporary Beview. Janvier,

H. Higgs. R. C'intillon iThe Economie Journal. Vol. l.

juin 1891).

St. Bauer, v° Contillon (dans la 2« parLie du Dictianon/

(if poltticni Economy de R. H. Inglis Palgrave.

London, I892j.

H. Higgs, CantiUon's place in économies (In Quarierty

Journal of économies. Boston, juillet 1892).

Les questions économiques, étudiées d'ordinaire dans des opuscules de circonstance ou dans des ouvrages sur les sciences philo.sophiques et juridiques, commencèrent, vers le milieu du xviii^ siècle, à éveiller un intérêt beaucoup plus grand et plus général après que quelques écrivains les eurent considérées au point de vue politique, comme le fît Montesquieu [Esprit des lois, 17'i8-i9), qui étudia les institutions financières dans leurs relations avec les formes de gouvernement, ou dans leurs rapports avec le progrès de la civilisation. Bien que ces écrivains ne soient pas tous dégagés de la théorie mercantiliste, ils lui portèrent de rudes coups. Le préjugé vulgaire de la .suprématie de l'argent a été combattu par le philosophe Berkeley [The Querist, 1735-1 737), à l'aide

de quelques questions habilement posées, mais il est grand partisan du papier monnaie ; par Mathieu Decker {An essay on the décline of the foreign trade, 1744) et mieux encore par Josias Tucker (m. 1799) dans plusieurs écrits sur des sujets spéciaux C-^dvsintages and disadvantages of France and Great Britain 1750. — Four tracts, 1754). dont un {Reflections on the naturalisation of foreign 'protestants, 1755) a été traduit par Turgot sous un autre titre. Mais c'est David Hume {1711-1756) qui attira plus que tous les autres, par sa célébrité comme historien et comme philosophe, par l'exquise élégance de son style, l'attention publique sur les controverses de l'économie politique. Il a été tenu en haute estime par Adam Smith qui, déjà initié aux recherches économiques par Hutcheson, dut subir l'influence des idées plus avancées de son ami lorsqu'il fut chargé de l'enseignement de la philosophie morale.

Il est assez difficile de porter un jugement exact sur la place qui revient à Hume. Certainement il n'a pas fonde l'économie politique, comme l'ont prétendu ses biographes Walckenaër et Burton. Quelques critiques peu impartiaux l'ont préféré à Smith (lord Brougham, Skarzinski), d'autres (Diihring) l'ont mis sur la même ligne ; Feilbogen a montré ses erreurs dans un excellent travail, le meilleur qui ait été écrit sur ce sujet. Si on les compare au petit ouvrage, systématique et techniquement profond, de Cantillon, les Essais de Hume, publiés sous le titre significatif de Political Discourses en 1752, et complétés en 1753, manquent évidemment d'unité et de cohérence ; ils parlent des théories de la population, du luxe, de la circulation (commerce, monnaie, intérêt, balance du commerce, jalousie dans le trafic) et des finances (impôts et dette publique), mais ils ne disent rien du capital, de la valeur, du salaire, etc. Ils sont inspirés par des principes libéraux,

par un amour ardent du progrès, mais ils énoncent, souvent sous une forme dubitative et mêlées à quelques paradoxes, des vérités déjà démontrées par d'autres et d'une façon plus satisfaisante à l'aide d'arguments purement économiques, tandis que l'objet principal de Hume est évidemment de combattre les préjugés populaires et de démontrer l'influence du commerce sur la civilisation. Il faut noter que les Essais de Hume, connus et exaltés même par les économistes de profession, ne suffirent pas à les persuader de leurs erreurs, qui ne leur parurent pas réfutées par des arguments assez persuasifs. L'allemand Darjes, l'italien Genovesi, l'écossais Steuart, étudient Hume et restent mercantilistes. Turgot, lui-même, admire Hume, mais il croit le commerce stérile.

D. Hume, Political discourses. London, 1752. — Essays and Ireaiises on several subiects. 1753. (Traduits à plusieurs reprises en français, en italien, en allemand, etc.).

S. Feilbogen, Smith und Hume (In Zeitschrift fur die ges. Siaalsiviss. 26" année. 1890. pp. 695-716).

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