LES BASES DU SYSTEME
Les théories des physiocrates forment un système de droit public économique, combiné avec une analyse de la production et de la distribution des richesses, d'où ils déduisent, avec une logique parfaite, quelques préceptes de politique économique et financière.
Le droit économique de Quesnay a son fondement dans le concept d'un ordre naturel, qui se rattache, bien que d'une façon un peu extrinsèque, à la philosophie de Malebranche [Traité de la. morale, i6(S4),cité comme une autorité dans la préface de la Philosophie rurale de Mirabeau, et il est en pleine harmonie avec les théories alors courantes sur la félicité de l'état de nature, plus tard vicié par les institutions humaines. Par là, Quesnay donne la main à Rousseau, sans accepter cependant la doctrine du contrat social et celle de la souveraineté du peuple. D'ailleurs, le système de Quesnay diffère de celui de Grotius, Puffendorf et Hutcheson, ([ui développent leurs idées économiques dans un ou deux chapitres de la théorie des contrats synallagmatiques, comprise dans le droit privé, tandis que les physiocrates étudient le droit de propriété et la liberté du travail et du commerce presque toujours dans leurs rapports avec le droit public. L'ordre naturel est, pour l'école de Quesnay, un complexus de lois (au sens juridique du mot) qui, par la volonté divine, gouvernent
le monde et forment une espèce de code éternel et universel, dont les dispositions sont gravées, d'une façon (''vidente, dans la conscience de chacun, et doivent être respectées par les lois positives qui, selon Du Pont, ne sont que de simples actes déclaratifs des lois naturelles, conséquences nécessaires des besoins de l'homme, de la diversité de leurs aptitudes et de la nécessité d'appliquer les capitaux à la terre.
L'analyse de la production (territoriale) qui se rattache à la théorie de la distribution du produit net (expliquée avec des chiffres hypothétiques dans le Tableau économique), débute par une classification originale des capitaux, qui comprennent les « avances primitives », c'est-à-dire le capital fixe (outils, bestiaux), et les « avances annuelles », c'est-à-dire le capital circulant (semences, engrais) du cultivateur. Le résidu qu'on obtient en déduisant du produit brut les dépenses de culture (reprises), qui comprennent aussi les gains des producteurs (fermiers, métayers, salariés), constitue le « produit net », c'est-à-dire l'augmentation annuelle de la richesse nationale, qui sert aux besoins de l'Etat et à l'augmentation du capital. Au point de vue économique, la société se compose de trois classes, celle des producteurs, qui exercent, pour leur compte ou celui d'autrui, l'industrie territoriale (agraire ou extractive) ; la classe stérile (que Turgot appelle la classe stipendiée), constituée par les commerçants qui transportent, et par les artisans qui transforment la richesse, mais n'en augmentent pas la quantité (Letrosne), et par les professions libérales, qui rendent elles aussi des services utiles et quelquefois nécessaires, mais n'accroissent pas le produit net (Quesnay et Turgot), parce que la valeur ajoutée aux matières premières correspond à celle qui est consommée (outils, matières auxiliaires, salaires) dans la production ; enfin la classe des propriétaires
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(appelée la classe disponible par Turgot), qui vit sans travailler et reçoit le produit net comme compensation des capitaux incorporés dans le sol.
La politique économique des physiocrates est très simple et de caractère négatif, parce qu'elle se résume dans l'aphorisme laissez faire, laissez X)àsser, c'est-àdire dans la liberté illimitée, qui est conforme à l'ordre naturel ; grâce à elle chaque producteur, guidé par son intérêt personnel, contribue à la prospérité générale sans qu'il soit besoin d'aucune ingérence gouvernementale. Mais l'école de Quesnay, quand elle veut montrer les avantages économiques de la liberté industrielle et commerciale, se sert d'arguments bien différents de ceux des libre-échangistes modernes. Elle invoque la liberté parce qu'elle espère que, grâce à la concurrence, les dépenses delà classe productive diminueront et que le produit net augmentera : elle désire le bon marché des marchandises, mais cependant le haut prix des denrées agricoles. L'action de l'Etat étant réduite uniquement à la défense sociale, on comprend que la question de la forme du gouvernement fût secondaire pour les physiocrates , et on comprend aussi pourquoi beaucoup d'entre eux ont préféré le gouvernement puissant d'un seul à celui d'une assemblée, parce qu'ils le croyaient plus indépendant et plus porté aux réformes nécessaires pour émanciper l'industrie des entraves qui l'enserraient.
Ils ont accepté et développé les doctrines de Locke et de Vanderlint quant à l'incidence finale des impôts sur la rente foncière, ou comme ils disaient sur le produit net, parce qu'ils croyaient que la concurrence avait pour effet nécessaire la réduction des salaires et des profits à un minimum non imposable. De ce point de départ ils concluaient logiquement que la substitution d'un impôt unique et direct sur le produit net aux impôts multiples était conforme à l'intérêt général et à l'intérêt
des contribuables eux-mêmes. On aurait pu ainsi diminuer les dépenses de perception et même supprimer les inconvénients de répercussions onéreuses et inévitables .
Le système physiocratique, considéré par rapport aux théories empiriques auxquelles il succédait, présente un tel mélange d'erreurs et de vérités, de mérites et de défauts, qu'il a rendu malaisé un jugement équitable, même pour ceux qui l'ont examiné objectivement. Il a, d'ailleurs, été condamné quelquefois comme une utopie absurde ; on l'a aussi identiflé en tout et pour tout avec le système de Smith, qui n'y aurait apporté que des modifications sans importance.
Il nous semble qu'on ne peut refuser à l'école de Quesnay-le mérite d'une analyse ingénieuse, quoique pour partie fausse, des phénomènes de la production et de la distribution en général, et des fonctions du capital, bien distinctes de celles de la monnaie, en particulier, et aussi celui d'avoir mis en lumière l'importance fondamentale de l'agriculture et d'avoir porté le dernier coup à la théorie de la toute puissance économique de l'Etat, en demandant la liberté du travail et du commerce et la réforme radicale des mauvais systèmes d'impôts alors en vigueur. Il est vrai cependant que le système, irréprochable au point de vue logique, est fondé sur des bases juridiques et économiques en partie fausses et en partie inexactes, et sur un petit reste du mercantilisme qu'il combat si vigoureusement. L'idée d'un ordre de nature, en dehors duquel aucune économie scientifique n'est possible, était transformée par les physiocrates dans l'hypothèse, aussi arbitraire qu'absurde, de l'existence de lois applicables à tous les temps et à tous les lieux, sans tenir compte des précédents historiques et du degré de civilisation. L'origine du produit net était attribuée à la libéralité de la nature,
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alors qu'elle est un effet de la limitation et des inégalités dans la fertilité et dans la situation des terres. La distinction en travail productif et travail improductif, et ■entrelâ rente originaire et la rente dérivée aurait fait grand honneur à l'école de Quesnay, si elle ne l'avait mal appliquée dans sa théorie de la stérilité des manufactures et du commerce. Cette dernière théorie ■était, pour quelques-uns, une suite de cette erreur physique qui leur faisait croire que la terre est productive ■d'objets nouveaux, et, pour d'autres, de cette erreur économique de l'identité, affirmée mais non démontrée, ■des valeurs produites et des valeurs consommées dans la production, pour d'autres enfin de cette idée, juste en «Ile-même, de la dépendance de l'industrie manufacturière et commerciale vis-à-vis de l'industrie agricole, mais viciée par Tignorance de la réciprocité de cette dépendance. La cause principale, et insuffisamment remarquée, <le leur erreur fondamentale consiste à avoir identifié l'intérêt général avec l'intérêt particulier des différentes -classes, et à avoir par conséquent étudié les phénomènes ■économiques au point de vue des intérêts des producteurs (réduits pour eux aux cultivateurs) et non à celui des consommateurs, sans s'apercevoir, par exemple, que le bon marché des denrées agricoles est tout aussi désirable que celui des autres marchandises et qu'il ne fallait pas comprendre dans les dépenses de production (au point de vue social) les salaires, les profits, les intérêts, qui sont au contraire une partie de la rente, ■d'où peut dériver, non moins que de la rente foncière, le produit net, parce que la réduction supposée au minimum indispensable à l'entretien des travailleurs ne' ne se fait pas toujours. Les disciples de Quesnay se trompent gravement quand ils font du laisser faire un ■dogme scientifique, tandis que ce n'est qu'une règle pratique, sujette à de nombreuses exceptions, néces-
saires pour éliminer les collisions très fréquentes entre les intérêts particuliers et l'intérêt général. Les physiocrates se trompent enfin, même en faisant abstraction de son impossibilité d'application, lorsqu'ils demandent l'impôt territorial unique, corollaire légitime de leur théorie de la répercussion des impôts, fondée sur riiypotbèse fausse de l'impossibilité de frapper les salaires et les profits. Pour conclure, nous ferons remarquer que l'école de Quesnay, qui a bien mérité de la science et de la pratique pour la guerre qu'elle a soutenue contre les sophi^mes du mercantilisme et les excès du despotisme économique, est tombée dans un grand nombre d'erreurs, que professent de nos jours encore les optimistes, et que l'on s'obstine parfois à considérer comme indissolublement unies aux théories de l'école de Quesnay.
Et. Laspeyres, Quesnay, Turgot und die Physiokraien (In Deutsches Staaiswôrierbuch de Bluntschli etBraler. Volume viii, 1864, pp. 445-455j.
N. G. Pierson, Het Physiocmtisme (In De Economist, 1880). Excellent essai critique.
H. Denis, Des origines et de l'évolution du droit économique. La Physiocratie. (In Philosophie pjsilive de Littré, 1880).
§ 4. LA PHYSIOCRATIE A l'ÉTRANGER
Le système de Quesnay, qui eut en France ses derniers représentants dans le marquis Germain Garnier CAbrégé élémentaire des j^rincipes de l'économie jDolitique, 1796) et dans Dutens (Philosophie de Véconomie j)olitique, 1835), contemporains de Théodore Schmalz (1760-1841) et de Charles Arnd (Die naturgemUsse Volkswirthschaft, 1845. 2^ édit., 1851), c'està-dire des derniers physiocrates allemands, n'a pas
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trouvé de partisans en Angleterre. Il en a eu quelques-uns de second ordre dans d'autres pays : Strojnowski en Pologne, le prince Galitzin en Russie (1796) et un nombre un peu plus considérable en Allemagne et en Italie.
Parmi les physiocrates allemands, nous devons signaler, en dehors de Ftirstenau et de Springer, le suisse Isaac Iselin, le fondateur du périodique Ephemeriden der Menscheit (1776-1782), le laborieux J. Aug. Schlettwein (1731-1802), auteur d'un résumé [Grundfeste der Staaten oder politische Oekonomie, 1779), Jacques Mauvillon (1743-1794), qui le dépasse en profondeur (Sammlung von Aufsatzen, etc., 1776. 2 volumes), et enfin le margrave Charles-Frédéric de Bade (1728- 1811), l'auteur d'une espèce de table synoptique C-^nalyse abrégée des principeii de Véconomie politique) insérée àan^le^Ephéméridesdii citoyen [ilTi) et qu'on a souvent attribuée (par exemple Daire) à Du Pont, qui l'a reniée tout en l'améliorant trois ans plus tard {Table raisonnée des principes de l'économie politique, Carlsruhe, 1775). Ce prince fit l'expérience de l'impôt unique dans les villages de Theningen et de Balingen (1770-1776), et de Dictlingen (1770-1792). Mais comme l'a démontré Emminghaus, l'insuccès d'un système mal inauguré (Schlettwein) et exécuté à regret (par J.-J. Schlosser) sur un petit territoire et pendant si peu de temps, ne peut pas fournir des éléments certains pour un jugement fondé sur sa bonté relative ou absolue.
A. Emminghaus, Karl Friedrich' s von Baden Physiocratische Verbindungen, Bestrebiingen nnd Versuche (In Jahrbûcher fur Nat. Oekon. 10"^ année 1872, pag. 1 et suiv.)
W. Roscher, Geschichte der Nat. Oekonomik in Deuischland. Mûnchen, 1874, pp. 480-500.
Cfr. F. von Sivers, dans les Jahrbùcher, 13= année, 1875, pp. 1-15.
K. Knies, C. Fr. v. Baden briefUcher Verkehr mit Mirabeau and Du Pont. Heidelberg, 1892. Deux volumes.
Il est certain que la physiocratie a exercé une influence .sur les ministres toscans, promoteurs des réformes de Léopold (Tavanti, Neri, Gianni), qui firent même traduire quelques livres et quelques opuscules français {Coyer, Baudeau, Bosnier de TOrme, etc. i, dans le but de rendre populaire les idées qu'ils défendaient, comme cela résulte des travaux de Zobi {Manuale storico délie massime e degli ordinaraenti economici vigenti in Toscana, 1847), de ceux de Montgomery Stuart [Storia. del libero scambio in Toscana, 1876), et mieux encore de la consciencieuse monographie d'Abel Morena (Leri formée le dottrine economicJie in Toscana. In Rassegna nationale. Firenze, 1886 et suiv.). Un petit nombre d'écrivains ont accepté, sans notables changements, les doctrines de l'école de Quesnay. Parmi eux nous mentionnerons Melchior Delfîco (1788) et Nicolas Fiorentino (1794) ; parmi les écrivains annonaires, en dehors de Xegri déjà cité (1767^, Scottoni (1781), Mario Pagano (1789), De Gennaro [Annona, ossia piano econoniico di publica sussistenza, 1783;. Scrofani (3/eï7i07'ie di econoniia polltlca, 18'26 ; parmi les écrivains de finance, Adam Fabbroni, rappelé par Balletti (1778). Joseph Gorani (1771), Jean Paradisi (1789) et particulièrement le toscan Joseph Sarchiani {Intorno al sistema délie pmhbliche imptosizioni, 1791). Beaucoup d'autres, au contraire, acceptent les nouvelles théories sans abandonner les anciennes, par exemple, Paoletti {Veri mezzi di rendere felici le société, 1772/ qui est favorable aux lois somptuaires; Filangieri (1752-1788), partisan du libre échange et de l'impôt unique, mais
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lidèle à la théorie de la balance mercantile; Brio:anti, qui admet les droits compensateurs et insiste sur l'utilité du commerce; D'Arco, d'abord mercantiliste (1771), plus tard (1775) partisan d'une doctrine éclectique en ce ([ui concerne le blé, et qui finit par admettre, sous l'influence des idées d'Ortes, la pleine liberté du commerce (1788) ; enfm Mengotti [IlColbertismo. Firenze, 1792), qui indique les précautions nécessaires à prendre pour préparer le libre échange.
Gaet. Filangieri, Délie leggi jxiUdche ed economiche, 1780. Et le second livre de la Scienza délia legislazione (Réimprimé dans la Collection de CusLodi, Part. Mod. Vol. 32j.
Filippo Briganti, Esame economiro del sisiema civile. Napoli, 1780. (Et dans Custodi, Part. Mod. Vol. 28 et 29).
Conte Giov. Batt. Glierardo D'Arco. Opère, Cremona, 1785. Vol. I et m.