LES CRITIQUES DE LA PHYSIOGRATIE
Userait absolument inutile d'énumérer les nombreux écrivains du siècle dernier qui ont combattu, en toutou en partie, les théories physiocratiques sans être d'aucun secours aux progrès de la science. Quelques-uns veulent ressusciter le mercantilisme ; il semble possible à d'autres de combiner les principes de l'ancien système avec ceux du nouveau ; d'autres s'essayent à réfuter certaines propositions exactes des physiocrates et les remplacent par des propositions fausses, ou bien ils acceptent les prémisses (incidence del'impôt sur le produit net), et repoussent, pour de simples considérations pratiques, leurs conséquences nécessaires (impôt unique), ou enfin ils réfutent les doctrines erronées de la stérité de l'industrie et du commerce, de l'absolue identité
de l'intérêt particulier avec l'intérêt général, et de la répercussion des impôts, et ils y substituent d^autres erreurs manifestes ou tout au moins des assertions non démontrées. C'est à ces catégories de critiques qu'appartiennent quelques uns des éclectiques déjà cités, Forbonnais, Steuart, Justi et beaucoup d'autres écrivains, en particulier des écrivains allemands, cités par Kautz et plus complètement par Roscher {Geschichte, etc., pp. 494-592). Parmi ceux-ci, il en est un, bautement apprécié en Allemagne, Justinus Moser (1720-1794), qui, dans une série d'écrits politiques {Patriotische Phantasien, 1774), combat ladivision du travail, la grande industrie, le libre échange, demande des restrictions féodales à la propriété et défend les corporations ; c'est en même temps un ennemi des mesures propres à favoriser l'augmentation de la population ; il est partisan des hauts salaires, de la liberté illimitée du commerce des blés et du développement du crédit agraire. Nous devons parler encore de deux autres écrivains éclectiques plus connus, même hors de l'Allemagne, Biish et Herrenschwand. Ils font grand cas des doctrines de Quesnay et de Smith, mais ils conservent, en grande partie, les préjugés du mercantilisme et, en particulier, celui de l'importance suprême de la quantité de la monnaie et des phénomènes de la circulation. J. Georges Busch (1728-1800), directeur de l'Académie commerciale de Hambourg, s'est occupé, dans ses nombreux écrits, de la partie technique des théories monétaires, bancaires, et en général, des théories commerciales, énonçant çà et là des idées saines et originales en matière de rente, de systèmes agraires, de crises écomiques et de population. Herrenschwand a particulièrement insisté sur ce dernier sujet; on le considère en général comme un des nombreux précurseurs de Malthus.
PHYSIOGRATIQUE 289
L. Rupprecht, Juslus Mbsers sociale und volkswirthschaftliche Anschauungen. Stuttgart, 1892.
J. G. Bûsch, Kleine Schriften ûberdie Handluyig, 1772. — Abhandlung von Geldumlauf, 1780. Deux vol.— Theoretisch-prakiische Darstelliing der Handlung, 1792. Deux volumes. — SammilicheSchrifien.Wien, 1813-1818. Seize volumes.
Herrenschwand, De l'économie politique moderne. Londres, 1786. — De iécon. pol. et morale de Vespèce humaine, 1796. Deux volumes. —Du vrai principe actif de Vécon.poL, 1797.
Nous devons nous arrêter plus longtemps surGaliani, Condillac, Beccaria, Verri, Ortes, qui ont étudié avec originalité les problèmes fondamentaux de la science et préparé la voie à ses progrès ultérieurs.
Il faut être reconnaissant à un écrivain contemporain (Macleod) d'avoir rappelé l'attention sur l'importance théorique de Condillac, qui a réfuté l'erreur des physiocrates sur la stérilité des manufactures et du commerce, et donné une théorie de la valeur. Nous ne pouvons cependant concéder à Macleod qu'avec Condillac commence une ère nouvelle ; d'autres écrivains (Galiani, Turgot, Letrosne) avaient déjà, en effet, discuté avec talent et avec autant d'ampleur le même sujet. Condillac voit dans l'utilité de quantités déterminées de biens le fondement de la valeur ; il montre les avantages réciproques que les échangistes retirent de l'échange, parce qu'ils obtiennent des richesses auxquelles ils attribuent une valeur supérieure à celle des valeurs qu'ils cèdent.
Condillac, Le Commerce et le gouvernement, etc. Vol. I (volume unique). Amsterdam et Paris, 1776.
.^ 6. GALIANI, BECCARIA, VERIU, OUTES.
L'abbé Ferdinand Galiani est né à Naples (1728- 1787). C'est à la lois un économiste et un jurisconsulte, et toujours un écrivain élégant. 11 traduisit, à Vàixe de vingt ans, les ouvrages de Locke sur la monnaie, qu'il utilisa partiellement pour composer son traité classi([ue (1750), dont nous avons déjà parlé (chap. III, § 2^ ; il publia plus tard, alors qu'il était secrétaire d'ambassade à Paris, ses Dialogues sur le commerce des blés, qui le firent connaître dans toute l'Europe et lui attirèrent de vives réponses. Dans son livre sur la monnaie, bien qu'il s'inspire des principes du mercantilisme et qu'il soit favorable, dans certaines circonstances (sur les traces de Melon), aux altérations de valeur de la monnaie, ses doctrines sont- généralement saines et toujours exposées avec beaucoup de clarté. Il faut surtout louer sa défense de la liberté de l'intérêt, le cbapitre sur le cours des changes, et spécialement la théorie de la valeur. Cette dernière théorie a été commentée avec beaucoup de pénétration par Graziani {Storla critica, etc., 1889, pp. 99-107), qui a montré que Galiani est un des précurseurs les plus importants de la doctrine qui l'onde la valeur sur l'utilité concrète de chaque quantité de richesses considérée à part, utilité déterminée selon lui par l'intensité différente des besoins, sans oublier l'influence du temps sur la valeur et les influences réciproques de la demande sur la valeur et de la valeur sur la demande. Dans ses Dialogues, où il montre l'impossibilité d'établir un système unique, libéral ou restrictif, de politique annonaire. l'auteur se montre non seulement dialecticien puissant, mais il devance, en un certain sens, l'école
PHYSIOCRATIQUE 291
historique moderne en combattant les théories trop absolues de la physiocratie et en mettant en lumière, sauf quelques erreurs dans les applications, le caractère relatif des institutions économiques et la nécessité de les adapter aux diverses conditions de temps^ de lieu et de civilisation.
Dialogue sur le commerce des blés. Londres (Paris), 1770. — Nouvelle édition augmentée. Berlin, 1795. Deux volumes. Traduits en allemand par Barkhausen (1777), par un anonyme (1778), et par Beicht (1802).
Cfr. L. Diodati, Vita delV abaie F. Galiani.. Napoli, 1788. — G. Ugoni, La lelteraiura ifaliana, etc. Vol. I (Milano, 1856), pp. 191-357. — F. Fornari, Délie teorie economiche nelle provincle napolctane, etc. Milano, 1888.
Le marquis César Beccaria (1738-1794), l'illustre auteur du livre Des délits et des peines (1764), a publié une Prolusione (1769), écrit des lezioni di economin (1769-1770) restées inédites jusqu'en 1804, et contribué {avec Verri et Carli) à d'importantes réformes dans l'administration de la Lombardie, notamment de l'annonne, des monnaies, des poids et des mesures, et à l'abolition des corps de métiers et de la ferme des impôts. Ses Elementi d'economia pitbblica, trop défavorablement jugés par Pascal Duiwsit {Revue moderne, 18G5), sont remarquables pour la précision, la clarté et la rigueur des déductions, qui dénotent un auteur familier avec les mathématiques comme le prouve son Tentative anfttitico sui contrabbandi (In Caffè. Vol. I, Brescia, 1765), qui inspira au sicilien Guillaume Silio (1792) un ouvrage analogue. Bien qu'il accepte les doctrines des physiocrates (avec lesquels il entra en relation pendant le court voyage qu'il fit à Paris en 1766), il ne repousse pas cependant tous les préceptes
du mercantilisme. Il attaque les corporations et n'admet pas les prohibitions ; il est éclectique comme Galiani, partisan décidé de la liberté annonaire, mais cependant il défend les primes à l'exportation (repoussées par Carli) et il est grand partisan des droits protecteurs. Au point de vue théorique, si on ne peut lui reconnaître l'originalité que lui attribuait Say dans l'analyse de la fonction des capitaux (qu'il emprunte à la physiocratie), ni celle que voulait lui reconnaitre, avec beaucoup d'autres, Pecchio, au sujet de la division du travail, ni même celle dont parle Ingram, dans l'analyse des causes déterminantes de la diversité des salaires dans les différents métiers (énumérées longtemps auparavant par Caritillon), il doit être loué pour ses idées exactes sur la population (chap. TII, §1) et plus encore, comme le remarque Graziani [op. cit. pp. 72-76) pour sa belle analyse de la loi de la valeur normale, dans les cas de libre concurrence et dans les cas de monopole.
C. Beccaria, Elemenii di economia pubblica (1769). Dans les volumes XI et XII. Part. Mod. (1804) de la Collection de Custodi et vol III ;Torino, 1852) de la Biblioieca dell' Economista de Ferrara. Trad. française. Paris, 1852.
Cfr. les notices biographiques données par C. Cantù, Beccaria e il diritto pénale. Firenze, 1862; et par A. Amati (et A. Buccellati), C. Beccaria e Vabolizione délia pena di morte. Milano, 1872.
Son ami et collègue, le comte Pierre Verri, né à Milan (1728-1797), n'a ni son talent ni sa culture scientifique et littéraire, mais il lui est de beaucoup supérieur comme économiste pour la quantité et pour la valeur de ses écrits, dans lesquels il s'émancipe presque complètement de l'erreur physiocratique sur la non productivité des industries. Bien qu'il partage encore quelques-uns
PHYSIOGRATIQUE 293
des préjugés du mercantilisme, notamment dans ses Elementi ciel cornmercio {ilQo}, il professe des idées nettement libérales dans ses Riflessioni sulle legi vincolcLTiti, principEilmente nel commercio dei grani, écrites en 1769 et publiées en 1796; il a, également, remarquablement analysé les causes de la décadence de l'industrie et du commerce de la Lombardie sous la domination espagnole dans ses Memorie sulV economia pubblica. dello Stcito di Milano (1768), publiées dans la Collection de Custodi (vol. XVII).
Les Meditazioni sulV economia x>olitica (1771), plus complètes et plus claires que les Elementi de Beccaria, sont le meilleur précis publié en Italie au siècle passé et elles seraient même supérieures aux abrégés étrangers si les Réflexions de Turgot ne lui étaient pas antérieures. Il est vrai cependant que Verri le dépasse tout au moins pour avoir fait une analyse plus exacte et plus compréhensive de la production, parce qu'il a montré que, dans lagriculture comme dans les manufactures, l'homme ne peut que rapprocher et séparer, mais' qu'il ne peut jamais créer de nouveaux objets (section 3") ; il se trompe cependant sur un point, car il considère les commerçants comme de simples intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs. Les Meditazioni forment un système, parcequ'elles sont un examen des différentes causes qui permettent ou empêchent qu'un pays s'enrichisse par un excédant de la production sur la consommation, et qu'on obtienne ainsi le produit maximum d'où dépend l'augmentation continue de la population. C'est pour cela que Verri (contrairement à Beccaria) préfère la petite à la grande culture et combat la concentration excessive des propriétés, comme les entraves directes à la liberté industrielle et commerciale. Il admet cependant (dans l'impossibilité du libre échange universel) des droits protecteurs, précurseur en cela
(comme le remarque Pierson) de la théorie du fair-trade ; il les accepte aussi parce que, combinés avec les impôts directs, ils sont nécessaires au point de vue fiscal, le système de l'impôt territorial unique étant pratiquement impossiiDle et scientifiquement faux. Enfin la théorie de la valeur de Yerri est très importante, parce que le premier il s'occupe presque uniquement de la valeur courante, déterminée par la loi de l'offre et de la demande, qu'il expose cependant en termes peu heureux, parlant toujours du nombre des acheteurs et de celui des vendeurs ; il a proposé une formule qui a été enjjuite discutée, modifiée, défendue par Frisi. Gioja, Valeriani et Rossi (Cfr. Graziani, op. cit., pp. 1 13-J31;. Une faute d'impression dans le Cours d'économie 'politique de Pellegrini Rossi. dont personne ne s'est jusqu'ici aperçu, a introduit dans beaucoup d'ouvrages italiens et étrangers un certain Ferry (Verri), auquel on attribue la formule de l'offre et de la demande !. .
(P. Verri) Meditazioni suW economia politica. Livorno, 1771. Ptéimprimé plusieurs fois avec des adjonctions de l'auteur (et quelquefois avec des notes sans intérêt et peu bienveillantes de G. R. Carlil, par exemple, dans la Collection de Custodi (vol. XV) et dans celle de Ferrara (vol. III), et en même temps que ses œuvres philosophiques. On en a fait trois traductions françai.ses, une anonyme (1800), l'autre par Mingard (1773; et une troisième par Neale (1823) ; deux allemandes, par un anonyme (1774), et par L. B. M. Schmidt (1785); une hollandaise (1801).
Voir aussi, en dehors du recueil des lettres et des œuvres inédites publié par Casati : Isid. Bianchi, Elogio storico di P. Verri. Cremona, 1803. — C. Ugonij La letteratura italiana, etc. Vol. 11(1856), pp. 35-128. — Eug. Bouvy, Le comte P. Verri. Paris, 1889.
Le prêtre Jean-Marie Ortes (1713-1790), le plus illus-
PHYSIOGRATIQUE 295
tre des économistes vénitiens du siècle passé, dont nous avons déjà signalé les idées exactes sur la question de la population (ch. IIP, .^ 1), est un esprit original, mais son style est faible ; parfois paradoxal, il est un peu étranger, mais moins qu'il ne voudrait le faire croire, au mouvement général des études économiques de son temps. Il est l'auteur d'ouvrages anonymes, imprimés à un petit nombre d'exemplaires, recueillis et commentés avec grand soin par Custodi, Cicogna et Lampertico. Il combat le mercantilisme sans adopter les théories de la physiocratie, et il défend le libre échange universel, en se déclarant en même temps partisan des biens de .mainmorte, des fidéicommis et de beaucoup d'autres restrictions médiévales au droit de propriété. Son système part d'un principe évidemment faux, à savoir que la richesse des différents peuples constitue une quantité fixe, rigoureusement proportionnelle au nombre des habitants ; c'est donc une tentative vaine que d'essayer de Taccroitre, parce qu'il ne faut pas confondre la distribution des richesses entre les individus avec celle qui se fait dans l'économie nationale.
Dell' economia nazionale. Part, I. 1774. — Erroripopolari intorno alV economia nazionale. 1771. — Bei fidecommessi, elc. — V. la Collection de Custodi, vol. XXI-XVII etXLII. — Bibliot. delC Econom., vol. III (1852).
Fed. Lampertico, Giammari^ Ories e la scienza economica al suo tempo. Venezia, 1865. (Excellente monographie;.
Pour les économistes vénitiens, contemporains d'Ortes, on peut consulter, en dehors de l'ouvrage déjà cité d'Alberti sur les corporations : Alb. Errera, Storia delV econ. pol. negli Siati délia Repubblica Venefa. Venezia, 1877; et J. Facen, Mengotti e le sue opère. (In Bivista Veneta. IIP année, 1875).
296 LE SYSTÈME PHYSIOCRATIQUE
Nous ajouterons, en terminant, que les autres économistes italiens du siècle passé se sont occupés de l'annone (Carli, Caraccioli, Cacherano, Aleandri), des impôts (Palmieri, Gianni, Vergani, Scola, Marchesini, Foscarini) et des monnaies. Il est parlé de leurs ouvrages dans les livres, déjà cités, de Cusumano, de Gobbi, de Ricca-Salerno et dans un de nos essais bibliographiques.
L. Cossa, Snggio di bibliografia délie opère economiche italiane sulla moneta et sul credito anteriori al -1849. (In Giornale degli Economisa. Bologne,
juillet 1892).