L.-V. RICHESSE DES NATIONS
De tout ce qui précède, il résulte qu'Adam Smith ne peut être considéré ni comme le créateur des différentes doctrines économiques, ni comme le créateur du pre-
mier, ni même d'un traité parlait de cette science. Mais s'il a trouvé dans les œuvres des économistes anglais, des philosophes écossais et des physiocrates français^ de précieux matériaux, des doctrines en partie déjàdémontrées et quelques essais de coordination; s'il a trouvé, de plus, dans les progrès des industries et dans les inconvénients de Tancienne législation restrictive, une honne occasion pour méditer sur la nature et sur les causes de la richesse et sur les réformes nécessaires à son accroissement, il n'en est pas moins vrai^ d'autre part, que lui seul avec son génie, vivant dans un milieu et travaillant avec des matériaux qui ont été accessibles non seulement à des bureaucrates et à des hommes d'alTaires. comme Melon et Forbonnais, et à desérudits de la valeur de Genovesi, de Steuart, de Justi, mais aussi à des personnes d'un esprit et d'une culture peu communs comme Quesnay et Turgot, posa les bases solides d'une science nouvelle et de ses principales applications, et laissa à une grande distance non seulement les inventeurs de recettes empiriques d'économie politique ou de combinaisons mécaniques de doctrines hétérogènes et souvent contradictoires entre elles, mais même les fondateurs du système physiocratique, dans lequel se mélangeaient, avec une logique irréfutable, des vérités admirablement pressenties, des erreurs théoriques très graves et des règles qu'on supposait être d'une application générale et qu'il était au contraire impossible de mettre en pratique.
L'œuvre de Smith est un véritable chef-d'œuvre, parce qu'elle a été écrite par un homme qui possédait un remarquable esprit philosophique, une instruction riche et variée, une profonde érudition historique et un remarquable sens pratique, qui lui permirent d'étudier les différents côtés des problèmes qu'il a développés dans leurs détails, en appliquant alternativement le rai-
sonnement déduclif et le raisonnement inductif; de plus, son style est élégant et accessible à tout lecteur cultivé et attentif. La richesse de ses illustrations historiques, l'évidence des preuves de fait, et même les digressions dans le domaine administratif (justice, instruction, armée), que quelques écrivains ont si vivement blâmées, et qui rappellent son dessein primitif d'écrire une encyclopédie juridico -politique, expliquent en grande partie la popularité de l'œuvre et son influence sur les réformes législatives des principaux États modernes.
On a souvent fait cette remarque, et il était facile de la faire, que le livre de Smith n'est pas un traité au sens étroit du mot, comme le prouvent le peu de soin donné aux définitions, et souvent leur absence voulue, et le manque de proportion entre les différentes parties de l'œuvre; d'autres ont ajouté, et c'est une opinion encore dominante (comme on peut le voir dans Sidgwick), que Smith, comme Steuart, considérait l'économie politique comme un art, et que la science n'était pour lui qu'un accessoire ou tout au plus une simple propédeutique, et enfin que toute son œuvre est un recueil de monographies sans lien systématique. Mais, tout en souscrivant à la précieuse critique de hàHtahle {Hermathena, n" 12, Dublin, 1886), nous remarquons que Smith lui-même, dans un passage oublié par ses critiques (livre IV, ch. IX), a défini d'une manière expresse l'économie par la formule qui se trouve au frontispice de ses Recherches, et qu'il s'est préoccupé de l'ordre des matières; il a étudié l'économie comme science dans les deux premiers livres, Thistoire économique dans le troisième, les systèmes de politique économique dans le quatrième, et la politique financière dans le cinquième; il a donc, et c'est notre conclusion, adopté une classification qui ne diffère pas
en substance de celle qui est encore souvent adoptée dans la science et dans l'enseignement.
Dans le livre premier, Smith, partant de ce que.JL^.. travail est la source principale de la richesse nationale, recherche les causes qui en augmentent refïîcâ^ cite productive, et il s arrête en particulier suri analyse de la division du travail, dont il indique Torigine, les effets, les avantages et les conditions d'application, c'est-à-dire l'accumulation antérieure du capital et l'extension du marché. Mais comme la division a pour conséquence nécessaire l'échange, et que celui-ci suppose la valeur, Smith est amené à parler des deux formes de la valeur, de la valeur d'usage, fondée sur l'utilité des choses, et de la valeur d'échange, constituée parleur puissance d'achat. Il recherche les causes, la mesure, la loi de la valeur d'échange ; cette loi est différente suivant qu'il s'agit de la valeur naturelle ou de la valeur de marché. L'analyse des éléments de la valeur naturelle l'amène à la théorie de la distribution, qui contient ses célèbres recherches sur les causes de la diversité des salaires et des profits, et ses recherches incomplètes sur la nature de la rente et sur les relations entre les différentes espèces de rente, et il arrive à cette conclusion que le progrès des richesses fait augmenter la rente et les salaires et diminuer les profits. Il tire de là cette conséquence que l'intérêt des propriétaires et celui des ouvriers coïncide avec l'intérêt général, beaucoup plus que l'intérêt des capitalistes. Pour Smith donc, le travail humain est le principe générateur de la richesse, qui consiste dans l'ensemble des objets matériels qui servent aux nécessités, aux commodités et aux plaisirs de la vie. La production des richesses se réduit en effet à ajouter de l'utilité et de la valeur aux objets échangeables et matériels. Tous les travaux, utiles ou nécessaires, ne sont pas pour cela productifs
au point de vue économique. Et par exemple, les services des ecclésiastiques, des magistrats, des médecins, des domestiques ne le sont pas, parce qu'ils n'ont pour résultat direct aucun objet matériel. Le système de Smith a été appelé souvent et pendant longtemps un système industriel, parce qu'il part du concept du travail, tandis que les mercantilistes partaient de celui de la monnaie et les physiocrates de celui de la terre, et qu'ainsi ils ne reconnaissaient pas la productivité de toutes les industries matérielles.
Dans le livre second, où l'influence physiocratique est la plus notable, Adam Smith distingue le fonds de consommation et le capital, dont il énumère les différentes espèces, en insistant sur la distinction entre le capital fixe et le capital circulant, entre le produit brut et le produit net; il indique l'importance de l'épargne, qui crée le capital et alimente le travail productif, tandis que la consommation improductive sert d'aliment à de purs services qui n'augmentent pas la richesse. L'examen des différentes formes du capital l'amène à parler de la monnaie, de ses fonctions, de ses substituts fiduciaires, et de la confusion, déjà critiquée par d'autres, entre la quantité de la monnaie et le taux de l'intérêt, qu'il voudrait voir fixer par la loi un peu au-dessus du taux courant, pour empêcher crue le capital ne soit prêté de préférence aux prodigues et aux spéculateurs, toujours prêts à payer un intérêt plus élevé. Smith pense que l'emploi du capital dans Tagriculture est plus productif que dans les autres industries, parce que le concours gratuit des forces naturelles permet de payer la rente au propriétaire.
Après avoir, dans le troisième livre, esquissé une histoire de l'industrie^ et étudié plus particulièrement les causes qui ont fait prospérer en divers temps et en différents lieux l'industrie des campagnes et celle des
villes, Smith fait, dans le quatrième livre, un examen détaillé du système mercantile, qu'il combat dans son principe fondamental comme dans ses différentes applications ; et il passe ensuite à l'examen plus rapide et moins approfondi du système physiocratique, dont il met en évidence les erreurs, mais en laissant un peu dans l'ombre ses mérites. La critique de ces deux systèmes lui fournit l'occasion d'exposer les préceptes de sa politique économique. Smith admet, luiaus.si, comme principe supérieur d'un bon gouvernement, la plus grande liberté dans la production et dans la circulation ; il combat, comme Que.snay , les différents expédients des anciens systèmes restrictifs, c'est-à-dire l'esclavage, le servage, les entraves féodales et les fidéicommis, les monopoles, les corporations, les règlements, la fixation légale des prix et des salaires, le système colonial, les primes, les prohibitions et les droits protecteurs élevés, etc. Il faut remarquer cependant que, bien qu'elle .soit fondée sur le principe du « laissez faire » et du « laissez passer «, la politique économique de Smith se distingue notablement de celle des physiocrates. Avant tout, la démonstration de Smith est essentiellement déduite de raisQn.s (Vopportuuité, tandis que l'argument principal de Quesnay et de Turgot est dans le concept juridique du droit de travailler. De plus, le principe de l'identité de l'intérêt individuel et de l'intérêt général n'est pas professé d'une façon absolue par Smith, bien qu'il pense que, d'ordinaire, le bien-être général résulte de la lutte des intérêts particuliers, modérée par la concurrence. Mais ce qu'il importe le plus de remarquer, c'est que Smith défeml la liberté économique en se préoccupant surtout de l'intérêt des consommaTeùrs et non de l'intérêt exclusif des différentes catégories dè^producteurs, et qu'il considère par conséquent le bon marché de tous les produits comme l'idéal du progrès
économique. Enfin, qu'on remarque que, guidé en cela par un sens pratique sûr, Smith ne croit ni à la possibilité ni à l'utilité d'une application immédiate et universelle de la liberté industrielle et commerciale, et que, étant donné même un stade de civilisation très avancé, ne s'oppose pas à ce que, pour des raisons d'hygiène, de moralité, d'ordre public il soit fait quelques exceptions à la règle. C'est ce que prouvent notamment les restrictions qu'il admet à la circulation des billets de banque, et à la liberté du commerce, soit en temps de guerre, soit pour des raisons politiques en cas de représailles avec probabilité de succès, et enfin le droit protecteur à l'exportation de la laine et les monopoles temporaires à des compagnies qui font des entreprises aventureuses, dont on peut espérer des avantages considérables dans l'avenir ; ces restrictions sont mentionnées pour la première fois dans l'édition de 1784.
Dans le cinquième livre, il étudie l'action de l'Elat. Smith ne lui attribue pas seulement les fonctions négatives delà défense des personnes et des proJDriétés et du niaintien de la sécurité intérieure et extérieure, mais il lui assigne aussi de larges pouvoirs en matière d'éduc^t^oji. d'instruction, notamment d'instruction élémentaire, et il pense enfin qu'il doit faire toutes les œuvres de grande iitilité pubHgue qui ne peuvent pas donner une rémunération suffisante à l'industrie privée. Smith s'occupe enfin des moyens pécuniaires indispensables pour satisfaire aux besoins de la vie sociale, et il expose les règles principales de rétablissement des impôt.?. Utilisant ce qui avait été écrit avant lui sur les finances, con.sidérées spécialement au point de vue politique et fiscal, il fonde le système des impôts sur la base solide de la théorie économique de la distribution des biens ; il réfute l'ancienne doctrine domaniale, préconise un mélange rationnel d'impôts sur la consommation et sur les
différentes catégories de revenu, et met en lumière les inconvénients auxquels donne lieu l'abus du crédi t public. Telle est, dans ses lignes générales, l'œuvre de Smith. Elle a déterminé le contenu, les limites, le caractère et la méthode-de la science moderne; elle renferme des germes précieux pour le développement ultérieur de certaines théories insuffisantes, comme celles de la population, des salaires, des profits, et pour la correction de quelques autres, comme celles de la rente et du capital, qui contiennent des erreurs et des contradictions, ou d'autres enfin qui, comme celles du travail productif et du travail improductif, et du concours gratuit de la nature dans l'industrie territoriale, se ressentent encore de l'erreur fondamentale du système physiocratique que Smith avait réfutée.
Si Smith a subi, sur certains points, l'influence de la philosophie dominante à son époque, s'il a une idée un peu inexacte sur Tharmonie de l'intérêt public et de l'intérêt privé, s'il restreint d'une façon trop exclusive les attributions économiques de l'Etat par une réaction excessive contre la politique économique de son temps, s'il ne reconnaît pas suffisamment le caractère essentiellement relatif des institutions sociales en général , et du problème de l'ingérence gouvernementale en particulier, on ne peut pas souscrire cependant dans toute leur étendue aux accusations d'individualisme, de matérialisme, d'absolutisme, et moins encore à l'accusation d'idéalisme excessif, qui ont été produites contre lui par l'école économique maintenant dominante en Allemagne.