S 3. — ADVERSAIRES, DISCIPLES ET CRITIQUES
L'œuvre de Smith, dans les années qui ont suivi immédiatement sa publication, a suscité une grande
quantité d'ouvrages qui avaient pour but d'éclaircir, d'ordonner, de résumer, de répandre la nouvelle doctrine, et de la défendre contre les objections, empruntées le plus souvent aux théories du mercantilisme, et quelquefois aussi de la corriger et d'exposer d'une façon plus satisfaisante certains points plus ou moins importants.
Au nombre des adversaires, ceux qui se présentent à nous avec des traits caractéristiques, quoique différents, appartiennent au groupe des mercantilistes, anglais et français, et au groupe des romantiques, allemands pour la plupart. Dans le premier il faut citer Pownall ^Le^fe?' to Adam Smith, 1776), Crawfurd (Doclrine of equiva.lents, 1794), Gray [The essential pvincÂples ofwcalth, 1797) et Wakefield(A?i essay upon polltical economy, 1804) ; Cotteril (1831), et plus récemment Alison (1842) et en partie aussi G. Atkinson [Principles of social and jiolitical economy, 1858). En France, Ferricr (Du gouvernement dans ses rapports avec le commerce, 1802) essaye de réhabiliter le système mercantile, qui est présenté d'une façon modérée par deux protectionnistes ingénieux, l'érudit Ganilh [Des systèmes d'économie politique, 1809. — Traité de Véconomie j^olitique, 1815. — Dictionnaire, etc., 1826) et Louis Say Principjalcs causes de la richesse, 1818.—- Traité de la richesse, 1827. — Etudes, etc., 1836),et portéauxconséquences les plus absurdes par Saint-Chamans {Nouvel essai sur la richesse, etc., 1824) ; on trouve des idées analogues dans Toeuvre célèbre de J. G. Fichte Der (jeschlossene Handelsstaat, 1800), sans parler des ouvrages de Kaufmann (1827 et suiv.) et de ceux du ministre russe Cancrin (1 845) et d'un protectionniste moins extrême, l'autrichien Frânzl (1834). L'école que Roscher a appelée l'école romantique, parce qu'elle voudrait ressusciter avec le moyen-âge politique le moyen -âge
économique, a son précurseur dans Môser, ses plus célèbres partisans sont Gentz, ami de Metternich et traducteur de Burke, mais elle reconnaît pour chef Adam MûUer (1779-1829), dont les théories ont été adoptées plus ou moins complètement par Haller, Bodz-Raymond, Kosegarlen, etc. Dans ses différentes œuvres, Miiller {Elemente cler Staatskunst, 1809, 3 volumes. — VersucJi einer neuen Geldtheorie, 1816. — Nothwendigkeit einer theologischen Grundlage der Staatswissenschaften, 1819), se déclare l'adversaire de l'économie de Smith, qu'il trouve infectée d'individualisme, et de sa politique économique, libérale et cosmopolite. Il y oppose une théorie qu'il fonde sur la morale ; il tient un grand compte des conditions historiques, complète l'analyse de la division par celle de l'association des travaux, étudie l'influence du capital intellectuel, et défend une politique nationale et restrictive, tendant à rétablir les entraves féodales à la propriété, et les corporations d'arts et métiers. Dans les œuvres de Millier, on trouve (comme l'a démontré Hildebrand) quelques-uns des germes des théories développées plus tard par l'école de List. Le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont [Economie politique chrétienne. Paris, 1834, 3 volumes) est le chef d'une école d'économistes français qui ont quelque affinité avec les théories, ou plutôt avec les tendances, des romantiques allemands.
L'adhésion du chef de l'école utilitaire, le jurisconsulte et politique radical Jérémie Bentham (1749-1832), aux théories de Smith, contribua à la répandre en Angleterre. Bentham a écrit un Manuel d'économie joolitique, publié après sa mort par Dumont, plusieurs monographies sur le libre échange et sur la dette publique et, en particulier, une Défense of usury (1787) dans laquelle il demande, comme Turgot (1769), la
pleine liberté de l'intérêt des capitaux; il s'y attaque à une exception admise par Smith qui se déclara convaincu. H ne faut pas oublier que l'application générale du principe de l'intérêt personnel, acceptée par beaucoup d'économistes (en particulier parles deuxMill), contrariant les règles de la saine morale, a provoqué des critiques, souvent fondées, même au point de vue purement économique.
Lord James Lauderdale (1759-1839) a soumis à une critique minutieuse les nouvelles doctrines. Il a fait des observations exactes sur les différences entre la richesse publique et la richesse privée, sur l'importance de l'utilité comme fondement de la valeur, sur l'impossibilité de la mesurer d'une façon absolue, sur les influences que la distribution exerce sur la production ; mais il est souvent pédant et quelquefois injuste, comme lorsqu'il met en doute l'importance de l'épargne et de la division du travail, et lorsqu'il pense que le commerce n'est productif que médiatement.
J. Lauderdale, Ayi Inquiry into the nature and ori- (jin of the public wealth. Edinburgti, 1804. 2« édit. 1819, trad. franc., 1808; trad. nll., 1808.
En Allemagne, les doctrines de Smith, dont se sont inspirés beaucoup d'hommes d'Etat, comme Stein, Hardenberg, et d'autres auteurs des réformes administratives, effectuées notamment en Prusse, durent nécessairement transformer entièrement, sinon dans la distribution des matières^ du moins dans leur contenu, l'ancienne encyclopédie économique des caméralistes. Parmi les meilleurs auteurs d'ouvrages de vulgarisation, nous citerons Weber qui importa en Allemagne la locution d'économie politique (Lehrhuch der politischen Oehonomie, 1813), Kraus,Sartorius, Lûder, qui, sans s'éloigner trop de leur maitre, mettent mieux en
évidence les facteurs naturels de la production, les biens immatériels, la valeur d'usage et l'action économique de l'Etat. Christian Jacques Kraus (S taaiswirt hschaft, 1808-11) insiste sur la distinction entre l'économie pure et l'économie appliquée ; Georges Sartorius (Handbiich, [l%.\Von den Elementen des Nationalreichtums, 1806-8) abonde en illustrations historiques, tandis que Auguste Ferdinand Liider fUeber Nationalindustrie, 1800-04) se sertplutôt delà statistique, et plus tard CDie National'ôkonomie, 1820) il étudie longuement le prétendu concours gratuit de la nature dans la production. Le comte Jules Soden s'est consacré, avec plus d'originalité, à la détermination plus exacte des concepts fondamentaux de la science. C'est un auteur [Die National'ôkonomie. Leipzig, 1805-24, 9 volumes) obscur, prolixe, enclin aux discussions purement verbales ; G. Hufeland [Neue Grundlegung der Staatswirthschaftskunst. Giessen, 1807-13) a exposé, au contraire, avec beaucoup de pénétration les fonctions de l'entrepreneur et les notions de la valeur, du prix, du capital, de la monnaie, mais il est inférieur en clarté et en profondeur à Jean Frédéric Eusèbe Lotz {Revision der Grundbegriffe der Nationale irthschaftslehre. Coburg, 1811-14), qui a composé également un excellent manuel, dans lequel il défend le libre échange et expose d'une manière diffuse la science des finances [Handbuch der Staatswirthschaftslehre. Erlangen, 1821-22,3 vol. • — 2''édit. 1837-38). Mais c'est le manuel plus court de Louis Henri von Jakob [Grunds'atze der Nationalokononiie. Halle, 1805, 3'' édit., 1825) qui a été surtout répandu dans les écoles. Jakob a traduit Say et il est l'auteur d'un manuel très bien fait de science financière {Die Staatsfinanzw issenschaft . Halle, 1821. 2 vol. - 2'' édit., 1837. - Trad. franc, de Jouffroy, 1846).
§. 4. MaLTHUS ET LE PRINCIPE DE LA POPULATION
Une place importante clans l'histoire de la science appartient au pasteur protestant Thomas Robert Malthus (1766-1834), professeur d'histoire et d'économie au collège de Haileybury. Il a étudié d'une façon vraiment magistrale la théorie économique de la population, dont il a recherché le principe fondamental dans ses applications diverses ; il a posé les bases d'une doctrine qui, dépouillée de son enveloppe pseudo-mathématique, et formulée avec plus de précision au point de vue psychologique et au point de vue statistique, résiste encore victorieusement aux objections, qui reposent en grande partie sur des équivoques, et aux fausses conséquences qu'en ont tirées quelques disciples incompétents, partisans des restrictions légales au mariage, sans parler des partisans du système immoral du préventive intercouTse, que l'on désigne d'ordinaire inexactement du nom de néo-malthusiens.
Malthus a été élevé par son père, ami et correspondant de Rousseau, qui croyait à la théorie du progrès indéfini (de Condorcet), et à celle du bonheur illimité qu'aurait donné au genre humain le communisme défendu par William Godwin [Enquiry concerning political justice, 1793 — The enquirer, 1797). Le jeune Malthus avait sur tous ces points des opinions différentes. Il publia, sous le voile de l'anonyme {An essay on the principle of -population, as it affects the future improvement of society, 1798), un opuscule dans lequel il essayait de démontrer, mais avec trop d'em.phase, qu^aucune réforme économique et politique ne pourrait paralyser les maux sociaux, parce qu'ils sont une conséquence de la tendance générale et constante de la race humaine à dépasser les moyens de
subsistance, nécessairement limités ; ce sont ces maux, la souffrance, la misère et le vice qui rétablissent, en fait, l'équilibre entre le nombre des hommes et la quantité des éléments nécessaires à leur conservation. Le pessimisme du premier Essai de Malthus, d'un caractère nettement polémique, ne se justifie pas, mais il s'explique, si l'on songe qu'il écrivait aune époque dans laquelle la succession des disettes, les maux causés par les guerres, la concentration des entreprises, le relâchement dans l'application des lois sur les pauvres, la concession faite par les paroisses de suppléments de salaires (allowances), l'augmentation des impôts et de la dette publique, contribuaient à rendre plus nuisible et plus dangereux le contraste entre l'augmentation croissante de la population et la rareté des subsistances. Après de nouvelles études, mettant à profit son expérience et les renseignements recueillis dans ses voyages en France, en Suisse, en Russie et dans les Etats Scandinaves, Malthus refit complètement son premier travail, l'enrichit d'abondantes illustrations historiques et statistiques, et le publia sous son nom. 11 l'a d'ailleurs corrigé dans les éditions ultérieures, et il y a joint des appendices qui ont spécialement pour but de répondre aux principales objections de ses adversaires.
Th. Rob. Malthus, .4» esmy on ihe prinàple of population, or a view of i.t pasi and présent e/fects on human happiness, etc. 1803. 2 vol. — 6« édition (de l'auteur), 1826. — V° Population dans le Supplément à VEnajclopaedia Britannica de Macvey Napier (1824).
Cfr. James Bonar, Malthus and his work. London. 1885, et. Soetbeer, Die Stellung der Sozialisten zur Malthus' schen Bcvôlkerungslehre. Berlin, 1886.
Dans sa forme nouvelle, l'œuvre de Malthus a le caractère, le contenu, les proportions d'une œuvre vrai-
ment scientifique et originale. Il a modéré son pessimisme primitif, et supprimé quelques propositions risquées ; il a ajouté une analyse ingénieuse et profonde des effets divers qu'exercent et que peuvent exercer, dans les différents stades de civilisation, les obstacles positifs et préventifs à l'augmentation de la population. Parmi ceux-ci il comprend le moral restraint, qu'il considère comme le seul moyen par lequel la raison humaine, victorieuse de l'instinct, 'peut arrêter l'excès de population. Il enrichit enfin son livre de la critique minutieuse des effets de l'émigration et des systèmes de charité légale et de communisme, dans lesquels il voit des excitants à l'augmentation des naissances en dehors des limites inexorablement marquées par la quantité des aliments. UEssai de Malthus est l'œuvre fondamentale sur le sujet économique de la population ; elle n'a pas été jusqu'ici dépassée, malgré ses défauts réels, souvent signalés, parfois avec trop de subtilité. II est certain que Malthus n'a pas méconnu, mais qu'il a un peu atténué (étant donné les conditions de son temps), Tinfluence du progrès économique et en particulier celle des nouveaux systèmes de culture, d'amélioration des communications, du libre échange, sur l'augmentation des subsistances, et celle du progrès intellectuel sur l'augmentation des naissances.
Parmi les œuvres moins importantes de Malthus, en dehors de son ouvrage sur la rente, nous devons mentionner ses Définitions in political econorny (London, 1827), trop oubliées maintenant. Il a été moins heureux dans ses polémiques avec Say sur le gênerai (jlut et avec Ricardo sur la valeur et les droits à l'importation des céréales. Chose étrange, le professeur Malthus, esprit pratique, observateur diligent des effets immédiats des institutions économiques, croyait à la po.ssibilité d'un excès absolu de population et il ad-
mettait le protectionnisme agraire, contrairement à l'industriel Say et au banquier Ricardo, qui négligeaient, comme l'avoue Ricardo dans ses lettres, les conséquences transitoires pour rechercher les conséquences définitives.
Th. Rob. Malthus, The high price of provisions, iSOO.
— Observations oniheeffecis ofilie corn to?rs,1814.
— Grounds of an opinion on the poLicy of restriciing importation of foreign corn, 1815. — Vrinciples of political eco7wmy, 1820.-2^ édi t., 1836. — The nieasure of value, 1823. (VoirBoaar, op. cit.).