J.-B. SAY ET LA THÉORIE DES DÉBOUCHÉS
Parmi les contemporains français de Malthus et de Ricardo, quelques-uns se sont proposés d'éclaircir, de résumer et de répandre les principes de Smith, sans aspirer à être originaux. Sans parler du livre prolixe, et un peu antérieur, d'Isnard [Traité des richesses, 1781 ) qui s'arrête encore à réfuter les physiocrates, — ce que Mill {Commerce defended, 1808) et Torrens [Economists refuted) firent plus tard contre Spence (1807), — ni de celui de Canard {Principes d'Economie politique, 1802), l'auteur d'une théorie excentrique de la répercussion des impôts, ni des deux volumes de Sismondi (De la, richesse commercicile , 1803), certainement préférables mais bientôt oubliés, il faut mentionner le petit ouvrage du philosophe comte Destutt de Tracy [Traité d'économie politique, 1815), clair et précis, et celui de Joseph Droz {Economie politiciue, 18'29, 3*édit., 1854), qui s'inspire de considérations morales. Mais ces écrivains ne s'éloignent pas, au fond, des doctrines de Say, le plus illustre des économistes français de cette période.
Jean-Baptiste Say (1767-1832) est né à Lyon. Il a été commis de magasin, journaliste, puis membre du tribunat, plus tard directeur d'une filature de coton et enfin professeur d'économie industrielle au Conservatoire des arts et métiers, et, dans la dernière partie de sa vie, professeur au Collège de France. Ayant reçu, par hasard, deClavière, qui devint plus tard ministre, un exemplaire du livre de Smith, il s'enthousiasma pour l'étude de l'économie politique, et devint, comme on l'admet généralement, le plus grand et le plus heureux des vulgarisateurs ; il a aussi, ce qu'on n'admet pas toujours à tort, développé avec bonheur l'œuvre de l'illustre écossais. Dès la première édition de son Traité (1803), qu'il a résumé dans son Caie'c^isme (1817), et enrichi de développements sur l'économie industrielle dans son Cours complet [iS^S], qui reproduit les leçons faites au Conservatoire des arts et métiers, Say donne des preuves de ses éminentes qualités dans l'exposition claire et élégante des doctrines purement économiques, dont il a donné de bonnes définitions et qu'il a illustrées d'excellents exemples pratiques. Il a ordonné ses matières selon sa célèbre division tripartite, et il les a rendues intelligibles à la généralité des lecteurs, qui n'auraient pu aborder les digressions historico-politiques de Smith. Le Traité de Say a été complètement modifié à sa seconde édition (1814), qu'il ne put publier sous l'Empire; il a été notablement corrigé et complété dans les trois éditions postérieures. Traduit dans presque toutes les langues, il est devenu un livre populaire, qui a permis à beaucoup de gens de connaître des doctrines qui ne leur étaient pas accessibles dans leurs sources originales. Mais l'ambition qu'avait l'auteur d'être considéré comme le premier des économistes de son temps, et son manque de connaissances historiques et juridiques, lui firent commettre de grosses
erreurs sur l'ingérence de l'Etat, qu'il veut restreindre beaucoup plus que ne le faisait Smith, sur l'improductivité des dépenses publiques, et sur la libre frappe des monnaies, et ne lui permirent pas de tenir un compte suffisant de tous les progrès que la science avait faits, notamment en Angleterre et grâce à Ricardo. C'est pour cela qu'il n'a pas accepté les doctrine» de ce dernier sur la valeur, la monnaie, la distribution et l'incidence des impôts, et qu'il a ajouté un grand nombre de notes critiques à la traduction française des^ Principes de Ricardo (1818) faite par Constancio. Il considère comme identiques au point de vue social les concepts de produit brut et de produit net, et il tombe dans de nombreuses contradictions dans la théorie des produits immatériels, (Voir ses notes à une réimpression non autorisée du Cours de Storch, 1823); il discute sans succès contre Gioja sur l'utilité de la statistique, dont il n'apprécie pas le caractère scientifique. Il a été plus habile dans les développements qu'il a donnés à une partie de la doctrine des consommations privées et dans l'analyse des effets de l'épargne et de la consommation improductive ; il a enfin admirablement exposé la théorie des débouchés, qu'il n'a certes pas créée de toutes pièces, parce que, comme l'indique Mac Culloch, juge d'ailleurs trop sévère, elle avait été déjà entrevue par Tucker, par Mengotti, et mieux par un anonyme (Sketch ofthe aclv-dnce and décline of nations, 1795) mais il l'a largement développée, notamment dans ses applications à la doctrine du libre échange et à celle des crises. Au sujet de celle-ci il soutint, d'accord en cela avec Ricardo, une polémique heureuse contre Malihus et Sismondi, qui croyaient possible un encombrement général et permanent des marchandises, sans songer que, tant que les besoins de tous ne sont pas satisfaits (ce qui est impossible), les encombrements ne
peuvent être que partiels, parce que, au point de vue général, l'offre et la demande se font nécessairement équilibre. Dans ses controverses avec Sismondi, au sujet du régime des industries en général et des machines en particulier, Say ne sut pas réfuter avec des arguments pleinement persuasifs 1' « économie à rebours » de son contradicteur qui avait mis à nu des plaies sociales, en grande partie transitoires, mais dignes cependant d'être prises en considération.
J. B. Say, Traité cVéconomie politique. Paris, 1803. 2 vol., 5" édit., 1826. - S» édit. (par A. Clément), 1876. — Catéchisme d'économie politique, 1817. — Cours complet d'économie politique pratique. Paris, 1828-30. 6 vol. — Œuvres complètes, publiées par H. Say, dans les vol. IX-XII de la Collection des jjrincipaux économistes. Paris, 1841.
Dans l'attente d'une monographie tout à fait satisfaisante sur les travaux de Say, on peut consulter l'étude excellente, mais un peu apologétique, de Franc. Ferrara, publiée dans la Dibliotecct clelV Economista, série I, vol. VII, (Torino, 1885), pp. V-CX ; et aussi G. Du Puynode, Etudes sur les principaux économistes, Paris, 1868, pp. 336-410, et mieux encore Et, Laspeyres, V" Say dans Je Deutsclies Staaiswôrterbuch de Bluntschli et Brater, vol. IX (Stuttgart), 1865), pp. 116-1-23.
Au nom de Say se rattache celui de son gendre, Charles Comte (m. 1837), l'auteur d'un bon livre sur la Propriété (1834, 2 vol.) et d'un Traité de législation (Paris, 1827, 4 vol.) resté inachevé, dans lequel il examine à fond le sujet de l'esclavage. Il faut citer aussi l'allemand Henri Storch, né à Riga (m. 1835), auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus connu, le Cours d'économie j^olitique (Saint-Pétersbourg, 1815, 6 vol.) écrit pour les deux grands ducs Nicolas
et Michel de Russie, ses élèves, est peu original dans sa partie théorique, mais très riche au contraire de documents sur le cours forcé, l'histoire des prix, les banques, etc. Dans son ouvrage le plus important, les Considérations sur la 7i.ature du revenu national (Paris, 1824), qu'il a lui-même traduit en allemand (Plalle, 1825), il corrige et complète, devançant Dunoyer, la théorie des produits immatériels de Say. et celle de la rente, développée avec plus de profondeur par Hermann (1832).
§6. RrCARDO ET LA THÉORIE DE LA DISTRIBUTION.
La science a fait des progrès bien plus considérables grâce aux travaux de Ricardo, le plus grand des économistes de ce siècle. Comme Malthus, il a eu la malechance d'être mal apprécié, et par beaucoup d'admirateurs enthousiastes, et par un nombre plus grand encore d'adversaires, anciens ou récents, parmi lesquels nous regrettons de rencontrer deux écrivains de grande valeur, Jevons et Ferrara.
David Ricardo est né en 1772 ; il est le fils d'un négociant juif, d'origine hollandaise, qui le destina, dès l'adolescence, aux affaires, mais qui l'abandonna bientôt parce qu'il désapprouva sa conversion au christianisme. Ricardo devint banquier et il exerça cette profession avec une rare intelligence et un rare succès : en peu d'années il acquit une grande fortune ; il compléta son instruction en étudiant les sciences naturelles ; ayant trouvé, par hasard, le livre de Smith, il se donna tout entier à Téconomie politique. Il fut élu, en 1819, membre du Parlement, où on fît grand cas de ses opinions dans les questions commerciales et financières ; il fut l'un des fondateurs du Political Economy Club
(1821) et l'ami des plus illustres publicistes de son temps, en particulier de Bentham, de Mill et aussi de Malthus et de Say, avec lesquels il eut des polémiques ardentes, mais courtoises. Il mourut en 18'23, universellement regretté, et pour les qualités de son intelligence, et pour celles de son caractère, loyal, indépendant, généreux. Pendant sa courte carrière scientifique (1809-23), Ricardo publia quelques ouvrages peu volumineux, mais de grande valeur, dans lesquels il discute la question monétaire, et surtout, avec des réserves et des tempéraments souvent oubliés par ses disciples, la fameuse théorie quantitative de la monnaie, acceptée par le Builion Committee de 1810, combattue par Bosanquet, soutenue par la Currency school , inspiratrice des Actes bancaires (1844-45) de Robert Peel ; il se fit le promoteur d'une banque nationale de circulation émettant des billets convertibles en lingots d'or ; il combattit le système d'amortissement de la dette publique alors en vigueur {sinking fund) ; il soutint à plusieurs reprises (contre Malthus) la libre importation des céréales, avec une grande profondeur de vue et une pleine connaissance des faits, notamment dans l'opuscule magistral sur la Protection de l'agriculture.
D. Ricardo, The high price ofbidlion a proof of ihe dépréciation of bank notes, 1810. -4« édition, 1811. — Reply to M. Bosanquet, 1811. — Proposais for an economical and secure currency, 1816. — Plaii for the establishment of a national bank, 1824 (Posthume). — V° Funding System, dans la 6" édition de V Encyclopaedia Britannica, 1820. — An essay on the influence of a loto price of corn on ihe profits of stock, 1815. — On protection to agricidture, 1822. Quatre éditions.
The icorks of D. Ricardo, par J. R. Mac Culloch. London, 1846 (réimprimées en 1881). -Trad. franc, par A. Fonteyraud. Paris, 1847. — On doit y
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joindre les lettres publiées dans les Mélanges et correspondcmces de J. B. Say. Paris, 1833 (et dans les Œuvres. Paris, 1844) et les 88 lettres plus intéressantes encore adressées à Malthus : Letters of D. Bicardo, etc., éditées par James Bonar. Oxford, 1887.
Sa grande renommée lui vient surtout de ses Principes cVécononiie fjolitique (1817). C'est une œuvre originale et profonde qui fait époque dans l'histoire de la science, bien qu'elle n'ait pas tous les mérites que lui accordent ses partisans enthousiastes (comme Mac Culloch et De Quincey) et qu'elle présente de très graves défauts qui ne peuvent échapper aux critiques consciencieux, mais on n'y trouve pas les fautes signalées, de mauvaise foi ou d'une manière équivoque, par des jugés légers ou incompétents. Ricardo ne s'est jamais proposé d'écrire un traité complet, parce que, comme cela résulte de nombreux passages de ses lettres, il connaissait, et même il exagérait par modestie, son incapacité à écrire ; il était, de plus, très sceptique sur la possibilité et l'utilité d'une théorie scientifique de la production des richesses. Ses Principes, qui n'étaient pas, à l'origine, destinés à la publicité et qui n'ont été imprimés que sur les vives instances de ses amis, et spécialement de James Mill (comme cela est indiqué dans l'A iffo6iographie de son fils, J. St. Mill), sont comme un appendice à l'œuvre de Smith, dans lequel Ricardo, utilisant les recherches de quelques écrivains contemporains, en particulier de Malthus, Say et West, qu'il accepte, rectifie ou combat, s'est proposé de donner une nouvelle théorie de la distribution des richesses. C'est là pour lui le véritable objet de l'économie politique ; il a déduit cette théorie de la théorie de la valeur, et il y a rattaché ses théories non moins originales et profondes sur les échanges internationaux et sur l'incidence des im-
pots. Tel est le but qu'il se propose et qu'il a rempli en substance, quoique en partie seulement, pour des raisons qui se découvrent facilement, si on veut bien le lire avant de le juger. C'est, d'abord, parce que Ricardo, comme cela était son droit, ne s'est occupé que de science pure, laissant de côté les applications; il a cherché, comme il le dit (dans ses lettres à Malthus), la vérité et non l'utilité de ses principes ; il s'est borné, même dans la science pure, aux déductions tirées d'un petit nombre de prémisses générales, construisant des cas simples ou, selon son expression, des strong cases, parce qu'il voulait déterminer les effets derniers des lois économiques, étudiées chacune d'une façon indépendante, et qu'il a négligé complètement, comme on le lui a reproché, les effets prochains et transitoires, dont son émule, observateur plus prudent, plus savant, mais moins subtil et moins profond, se préoccupait, de son côté, d'une façon trop exclusive.
Etudiant, par exemple, la valeur, Ricardo n'ignore pas, mais il n'apprécie pas à sa juste valeur, Timportance de la demande, mais il exagère celle de l'offre, représentée par le coût, tandis qu'une école contemporaine donne trop d'importance à la demande, repré sentéepar l'utilité; étudiant d'une façon magistrale la rente, il accentue trop l'influence des degrés différents de fertilité, et il atténue celle de la distance du marché ; il ne songe pas assez à l'influence du progrès, qui neutralise la hausse progressive des prix des denrées agricoles, et, fidèle à son but théorique et général, il ne tient pas compte de la coutume, de la sympathie et de l'ambition politique, qui modifient l'action delà concurrence et ne permettent pas au propriétaire d'exiger dans beaucoup de cas, toute la rente du fermier auquel il est personnellement attaché ou qui est un électeur influent. Ricardo n'a pas voulu s'occuper de toutes les
théories de la distribution, et son élude mérite plus d'un reproche, par suite des très grands défauts de son exposition. Ce sont eux qui sont la cause principale des équivoques auxquelles son œuvre a donné lieu, des déductions fausses qu'on en a tirées (les novateurs pessimistes} et des réfutations erronées qu'on en a faites (les conservateurs optimistes). Il a ainsi laissé une tâche difficile aux savants impartiaux qui se proposent de formuler ses théories avec plus de précision et de clarté, de les corriger, de les compléter, et d'en déduire des applications plus intéressantes et moins éloignées de la pratique. Ricardo, qu'on accuse à tort de doctrinarisme, parce qu'il s'est servi de la seule méthode possible pour la nature des problèmes qu'il étudiait, ne l'a pas toujours appliquée d'une façon absolue, ainsi que le reconnaissent la plupart de ses partisans et de ses adversaires, unanimes sur ce point. Ses connaissances historiques et philosophiques sont moindres que celles de Smith et même de Malthus, mais il a comme eux et comme Say la même connaissance des affaires ; si son exposition est moins systématique que celle de Say, et s'il a accordé à ses définitions et à sa terminologie moins de soin que Malthus, Ricardo les dépasse tous en profondeur et en clarté. Il n'eut pas la précaution d'indiquer d'une façon explicite les prémisses de ses argumentations, de bien déterminer les limites de leur champ d'application et les circonstances principales qui peuvent en modifier les résultats. C'est pour cela que, tout en n'ignorant pas que l'utilité est le fondement, mais non la mesure de la valeur, il formula la théorie classique du coût de production et celle du coût comparatif dans les échanges internationaux, mais, s'étant servi du concept, mal déterminé, de la quantité de travail, qui s'identifiait pour lui avec les dépenses de production (y compris l'influence du capital), on en a tiré la théorie socialiste
pseudo-ricardienne du travail cause unique de la valeur ; il a réfuté la théorie de l'utilité que Say opposait à celle du coût, mais il ne s'aperçut pas qu'une détermination différente et plus concrète du concept générique de l'utilité pouvait conduire à la théorie de l'utilité finale, qu'on a l'habitude d'opposer à la théorie qui pourrait être appelée du coût final, dont elle est, au contraire, le complément. Qu'on n'oublie pas que tout ce qu'il y a d'incomplet ou de mal formulé dans l'œuvre de Ricardo, ne peut pas lui enlever le mérite insigne d'avoir enrichi la science d'une théorie originale de la distribution des richesses, qui reste la base la plus sûre des corrections et des adjonctions qui ont été déjà faites et que Ton fera dans l'avenir. Nous devons, par conséquent, repousser d'une façon nette les alïîrmations de ces érudits qui, avec des citations exactes seulement en apparence, ont mis en doute le mérite inventif de Ricardo. Il est plus original encore que Smith, et pour des raisons à peu près identiques. Presque tous les éléments de sa théorie se trouvent dans des ouvrages antérieurs, mais ils y sont énoncés incidemment, ils y sont isolés, sans lien entre eux et mêlés à de très graves erreurs. Ricardo doit à Smith, par exemple, quelques-unes de ses propositions fondamentales sur la valeur, mais elles étaient chez Smith exprimées d'une façon obscure et accompagnées d'autres propositions absolument contradictoires. La théorie des débouchés (Say) devance, sur certains points, la théorie beaucoup plus importante des échanges internationaux, dont Bastable mettait récemment en lumière la profonde simplicité et l'élégance. La théorie des salaires et en particulier celle des profits, que Ricardo rattache admirablement à la théorie des prix, est également originale, et il ne faut accuser que la négligence de l'exposé, si beaucoup de lecteurs,
inattentifs OU incapables, ont méconnu le sens véritable de la dépendance du taux relatif du profit et du coût du travail (et non du salaire) et si les socialistes, comprenant mal la notion de salaire naturel, déterminé par le Standard of life, qui est, pour Ricardo, essentiellement changeant, lui ont attribué la loi d'airain du salaire irréductible au minimum des subsistances nécessaires pour faire vivre les ouvriers et leur famille. Même en ce qui concerne la rente, l'orij^inalité de Ricardo est pour nous hors de contestation. Nous savons qu'un protectionniste agraire écossais, James Anderson, contemporain de Smith (m. 1808), dans quelques-uns de ses écrits de circonstance, cités par Tedder (v" Anderso7i dans le Dictionary of. Pol. Econ, de Palgrave. Part. I, 1891, p. 39), mais notamment dans le livre An inquiry into the nature of the corn la\çs (Edinburgh, 1777), découvert par Mac Culloch {Literature of Pol. Econ., pp. 68-70), expose d'une façon claire, dans une note, le principe de la rente, qu'il déduit de la seule considération de l'inégale fertilité des terres et que, plus tard, deux autres écrivains, indépendamment d'Anderson, ont exposé, en même temps et expressément, la doctrine de la rente d'une façon analogue, mais avec des différences fondamentales, qu'on n'a pas assez remarquées. L'un d'eux, Malthus {An inquiry into the nature and ^drogress ofrent, 1815) pour lequel Bonar et plus fortement Léser {Untersuchungen zur Geschichte der Nationalœkonomie. Jena, 1881, p. 47 et suiv.) revendiquent la priorité, demeure encore incertain entre la vieille théorie de la rente (produit net) professée par les physiocrates et accueillie partiellement par Smith [en faisant seulement une exception pour les mines) et la nouvelle. Il admet, en effet, la diversité de fécondité des terres et la loi des revenus décroissants comme cause de la rente, mais il croit
qu'elle dépend, en outre, de l'aptitude de la terre à donner un produit supérieur aux dépenses de culture et de ce caractère particulier des céréales, dont la demande ne peut jamais diminuer ; et, ce qui importe davantage, il insiste sur ces deux causes supposées dans ses Principes d'économie politique, postérieurs à ceux de Ricardo. L'autre théoricien de la rente, sir Edward West [An essay on the application of capital to land, 1815) a des idées plus exactes ; il est complètement débarrassé de l'erreur physiocratique qui voit dans la rente un effet de la libéralité de la nature et non un effet de la faible production de la terre. Il faut remarquer, après Gonner, que Ricardo qui, dans son Es.sai de 1815, attribue uniquement à Malthus le mérite de la nouvelle théorie, après avoir lu l'opuscule de West, cite également cet écrivain dans la préface de son Economie (1817), dont le dernier chapitre est consacre à la réfutation des erreurs de Malthus. Malgré cela, la supériorité de Ricardo, même sur ce sujet de la rente, consiste à avoir fait des propositions qui s'y rapportent une des bases de là théorie de la distribution, et à en avoir éliminé pour toujours les restes du système de Quesnay. Il n'est pas nécessaire, enfin, étant donné l'honnêteté inattaquable de Malthus et de Ricardo, de réfuter l'aC' cusation, démentie par les faits, mais répétée en Allemagne par Held (repoussée, il est vrai, par Wagner et par Cohn), et en Angleterre par Ingram, d'après laquelle Ricardo, par sa théorie libérale sur les céréales, soutenait, dans des vues égoïstes, le money^d interest contre le landed interest, que détendait je protectionniste agrarien Malthus, sans songer que Malthus, dont on fait le patron des grands propriétaires, était un ecclésiastique qui professait dans un Collège entretenu par la Compagnie des Indes, tandis que le banquier Ricardo était un grand propriétaire foncier !
D. Ricardo, PrincipLes of political economy and taxation. London, 1817. - 3"= édil. (1res augmentée), 1821. - Trad. franc, de F. S. Conslancio (avec des noies critiques de Say , 1818. Deux volumes. — La meilleure édition est celle de E. C. K. Gonner, avec une introduction, des notes et des appendices. London, 1891.
La meilleure biographie est celle de Mac Culloch (Ricardo' s Works, pp. 15-33). Parmi les travaux critiques on peut consulter, en dehors du long commentaire de Ed. Baumstark (Leipzig, 1838; réimprimé, 1877) maintenant un peu vieilli, l'article de Et. Laspeyres dans le volume III (Stuttgart, 1864), pp. 619- 634, du Deutsches StantsM-ôrterbuch ; celui de Em. Léser, dans les Ja.hrbûcher fur Nat. Oek. de Conrad, 5887 ; celui de N. S. Patten, Malthns and Ricardo, Baltimore, 1889, et l'Introduction de P. Beauregard à l'édition des chapitres sur la valeur, la rente, les salaires et les profits, qui forment un des volumes (1890) delà, Petite Bibliothèque Économique deGuillaumin.
Ricardo, Malthus et Say ferment la première période classique de la nouvelle économie, dont les résultats se trouvent résumés dans une forme rigoureusement scientifique, mais un peu aride, par le publiciste radical, élève de Bentham, ami intime de Ricardo, James Mill (1773- 1838), l'illustre historien de Vlndia Britannica (181-1819), qui, le premier, a formulé d'une façon explicite la théorie du fonds des salaires. Ces résultats ont été également résumés, .sous forme de dialogueet de roman, par Mistre.ss Marcett, Miss Martineau et Mistress Fawcett.
James Mill, Eléments of political economy. London, S" édit., 1826. - Trad. franc, de Parisot, 1824.
M. Marcel, Conversations on polilical economy, 1817. -
Trad. franc,., 1824.
H. Martineau, Illustrations of polilical economy^ 1832-
1834. Neuf volumes. Trad. franc, de G. de Moli-
nari, 1880. 2 vol.
M. G. Faw^cett, Taies in polilical economy, i%l^.