L'ECONOMIE POLITIQUE EN ANGLETERRE
Les progrès de réconomie politique dans notre siècle sont dus à l'influence toujours plus grande qu'elle a exercée sur les réformes législatives, à la diffusion et à l'amélioration des moyens d'échange, de transport, de publicité et de communication, aux modifications fréquentes du système monétaire, à la multiplication des établissements de crédit, à l'émancipation de l'agriculture et de la propriété foncière des derniers vestiges des entraves féodales, à la liberté de l'industrie manufacturière et du commerce intérieur, à la lutte incessante entre les partisans de la protection et ceux du libre échange, et, en même temps, à la succession rapide des crises commerciales, monétaires, bancaires, et à la nécessité toujours plus grande d'une législation tendant à défendre les intérêts des classes ouvrières^ insuffisamment protégées par les caisses d'épargne, les sociétés de prévoyance, les coopératives, et par le patronage des classes aisées.
D'un autre côté, la consolidation du système représentatif et la liberté de la presse, d'association, de réunion, qui en sont les conséquences, augmentent toujours davantage le cercle des personnes qui participent plus ou moins directement à l'administration des affaires publiques, et qui ont ainsi des raisons spéciales pour s'intéresser tout particulièrement aux
332 l'économie politique
disciplines qui étudient les phénomènes qui sont en relation étroite avec la prospérité générale.
Mais toutes ces causes, qui donnent une poussée salutaire aux études économiques, n'agissent pas partout avec la même intensité et elles n'ont pas partout des résultats également importants. L'Angleterre a conservé pendant longtemps la première place, mais cette position éminente lui est de plus en plus contestée, en particulier par l'Allemagne, qui se pose depuis une vingtaine d^année en réformatrice orgueilleuse de la science. L'Allemagne a certainement enrichi la science par ses nombreuses recherches historiques et statistiques et elle y contribue maintenant par de très importants travaux, dans lesquels elle associe à la puissance de l'abstraction et à son exquis sens pratique la connaissance des résultats des travaux étrangers, qui lui a autrefois manqué. La France, au contraire, qui jadis rivalisait avec l'Angleterre et qui l'emportait sur l'Allemagne, perd de son importance théorique par l'esprit d'exclusivisme de l'école qui y domine, tandis •que l'Autriche, Tltalie et les Pays-Bas, et plus récemment les Etats-Unis et la Russie, ont utilisé les progrès réalisés par les doctrines anglaises et allemandes tout en évitant, en partie, quelques uns des défauts de l'école actuelle de l'économie politique allemande, et elles font des progrès marqués qui laissent à une distance notable les petites nationalités d'origine latine, Scandinave et slave.
J. Kautz, Z)/e geschichtliche Entwickelung der Nationalokonomie und ihrer Liieraiur. Wien, 1860, pag. 488 et suiv.
J. K. Ingram, Hislory of political economy. Edinburgh, 1888, pag. 138 et suiv.
En Angleterre l'économie politique, après les grandes
œuvres de Smith, de Mallhus et de Ricardo, devient pendant longtemps une science presque populaire, enseignée dans les établissements d'instruction supérieure aux futurs hommes d'Etat et même dans quelques écoles élémentaires comme un antidote salutaire contre les progrès des doctrines socialistes, qui n'ont pas trouvé à cause de cela en Angleterre cet accueil facile qu'elles ont rencontré en France et dans quelques uns des pays d'Europe et d'Amérique. La vivacité de l'opposition faite à l'économie dans ces vingt dernières années ne lui a pas été dommageable parce qu'elle a obligé les savants à faire une révision des théories professées jusque-là, et préparé sans doute à la science une période de nouveaux triomphes, dont on peut signaler déjà des présages significatifs. En Allemagne et en Italie, ce sont les chaires d'économie politique qui ont une influence prépondérante ; en Angleterre l'instruction économique se fait par les nombreuses revues qui appliquent les principes de la science à la discussion des questions d'actualité pratique. Nous signalons principalement la Quarterly et YEdinburgh Review, anciens organes des tories et des whigs, la Westminster Review, organe des vieux radicaux, la Fortnightly, la Contempora'ry, la iVational Revie\v,\e Nineteenth Century, qui représentent les nouvelles tendances libérales ou qui occupent une position neutre et indépendante. Parmi les publications spéciales, très peu nombreuses jusqu'ici, les périodiques les plus célèbres et les plus anciens sont le journal hebdomadaire d'économie polique, The Economist, fondé en 1843 et qui s'occupe des questions commerciales, monétaires et bancaires, et la revue trimestrielle Journal of the sta.tistlca.1 Society de Londres, qui a célébré en 1885 le cinquantième anniversaire de sa fondation.
334 'I/économie politique
La ligue de Manchester, fondée par Cobden et Briglit, grâce à la persévérance de son agitation législative. et au patronage puissant du ministre Peel et de ses successeurs Itussell et Gladstone, a réussi à faire aboutir les réformes économiques et financières, commencées depuis longtemps par Huskisson. Elle a obtenu l'abolition des corn-laws, de l'acte de navigation, des droits protecteurs de l'industrie manufacturière, et l'abolition ou la réduction notable de nombreuses accises. D'autres mesures ont amélioré d'une façon certaine la condition des classes ouvrières; ce sont principalement: la liberté de coalition, la reconnaissance légale des « tradesunions », les nombreux « factories acts », les lois sur les « friendly » et sur les « building societies », sur les magasins coopératifs, etc. On a aboli aussi, à la satisfaction générale, un grand nombre de formes d'ingérence gouvernementale, vieillies et vexatoires ; mais on a aussi, sans trop se préoccuper des objections exagérées de quelques doctrinaires partisans du « laissez faire », petit à petit rendu l'instruction élémentaire obligatoire, augmenté les ^Douvoirs de l'Etat sur les banques d'émission et sur les chemins de fer, créé des caisses d'épargne postale et des caisses publiques d'assurance sur la vie, racheté les télégraphes et réformé beaucoup d'autres services publics plus ou moins liés au bien-être économique du pays, qui, malgré la violence de nombreuses crises funestes, est allé en augmentant graduellement, comme le démontrent les excellents travaux statistiques de Levi, de Giffen, etc.
Arch. Prentice, Hisiory of ihe anii-corn-law league . Manchester, 1883. Deux volumes.
Leone Levi, The hisiory of commerce and of ihe économie progress of ihe brilishnaiion{i 863-1878)^ London, 1880.
Aug. Mongredien, Hisiory of ihe free-irade movement in England. London, 1881.
L. Price, A short hislory of polillcal economy in England from Ad. Smith to A. Toynbee. London, 1891. (Bon résumé historico-cri tique des théories des principaux économistes anglais, non compris les économistes actuels).
Cannan, .4 history of the théories of •production and distribution in english political economy from 4776 to iSiS. London, 1893 (Excellente monographie).
,§ J. LE DÉVELOPPEMENT ULTÉRIEUR DE l'ÉCONOMIE