CHAPITRE XI L'ECONOMIE POLITIQUE EN ALLEMAGNE
Le progTes des études économiques a été, dans ce siècle, certainement très notable en Allemagne, et les doutes légers et imprudents émis par quelques écrivains français et italiens sur la réalité de ce progrès font peu d'honneur à leur perspicacité et à leur science. On ne peut cependant pas admettre l'idée d'une primauté germanique dans le champ entier des sciences économiques, parallèle à celui que l'Allemagne conserve jusqu'ici dans les sciences philologiques, philosophiques, historiques et juridiques. Cette prétention, que la grande majorité des écrivains de ce pays répète avec une obstination blâmée d'ailleurs par des hommes aussi savants qu'impartiaux comme Wagner, trouve très facilement accès même en Italie auprès de quelques jeunes écrivains par trop enthousiastes ; on ne peut réduire cette proposition à sa juste valeur qu'en quittant les généralités trop vagues et trop indéterminées, pour examiner avec soin les différentes branches de la science économique cultivées en Allemagne.
La part très large faite à l'économie politique dans les facultés philosophiques, juridiques et politico-administratives des universités allemandes a contribué non seulement à la diffusion des connaissances, mais aussi à déterminer le courant donné à cette étude, non moins que la qualité des arguments et
le caractère des œuvres publiées. La science étant surtout étudiée par des professeurs, cela nous explique en outre beaucoup de traits caractéristiques du développement des études économiques en Allemagne, c'est-àdire le manque de sens pratique, l'abondance des traités, des manuels, des précis, les discussions tbéoriques d'une subtilité souvent exagérée, accompagnées d'un luxe inutile d'incidents purement verbaux, pour aboutir (dans les vingt dernières années) à une négligence blâmable des recherches scientifiques. On s'est trop souvent borné à des recherches d'histoire et de statistique économiques, intéressantes, mais souvent trop particulières ; on veut y voir la base inductive d'une nouvelle science économique, ou d'une sociologie encore plus nouvelle, devant laquelle l'économie actuelle devrait disparaître. On doit cependant considérer comme une excellente conséquence de la culture juridique des professeurs allemands l'idée plus exacte qu'ils se sont faite des fonctions économiques de l'Etat, qu'ils ont sa:\'amment analy.sées et défendues energiquement contre les objections des individualistes. Cependant ils n'ont pas su le plus souvent éviter l'erreur théorique de confondre la saine liberté économique, défendue par 1 école classique, avec le dogme absolu du « laissez faire «, professé par les optimistes, ni l'erreur pratique de désirer une ingérence nuisible et excessive de l'Etat ; par là ils se .sont rapprochés des funestes utopies du socialisme bureaucratique ou révolutionnaire. Un autre mérite incontestable des économistes allemands, pour lequel on peut leur reconnaître dans une certaine mesure une véritable prééminence, consiste à avoir, fidèles aux traditions de l'ancienne doctrine caméraliste, maintenu et mieux précisé la distinction entre la science pure et ses applications ; ils ont, en effet, reconnu à côté de la politique financière (science des
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finances) une politique économique, et étudié dans des vues plus larges cette branche de l'économie afin de constituer la science de l'administration, qui s'est substituée à la science de la police, trop ancienne et trop étroite. ]Mais les équivoques sont encore nombreuses, car la distinction entre l'économie pure et l'économie appliquée est souvent confondue (et quelques-uns s'en font un titre de gloire, comme nous l'avons dit) avec celle de réconomie générale et de l'économie particulière, comme s'il y avait des questions scientifiques de caractère spécial et des questions d'application de caractère général !
Quoiqu'il en soit, il est certain que l'Allemagne du xix^ siècle possède des maîtres éminents dans toutes les branches des disciplines économiques. Des hommes comme v. Thiinen, Hermann et Mangoldt, Stein, Schâftle, Roscher, Knies, Wagner ; des spécialistes comme Xebenius, Hanssen, Helferich, Nasse, Soetbeer, Schmoller,.Cohn^ etc.; des statisticiens comme Engel, Rilmelin, Lexis, Knapp, Becker, etc., peuvent être comparés aux plus illustres savants de tous les temps et de tous les pays.
W. Roscher, Geschichte dur National-Oekouomie in Deutschland. Munchen, 1874, pp. 862-1048 (savant, impartial, élégant).
V. Cusuinano, Le scuole economiche délia Germania, in rapporio alla questione sociale. Napnji, 1875. (Extraits abondants des œuvres les plus récentes, qui ont été souvent copiés sans citation de sources).
K. Walcker, Geschichle der Nalionalùkonomie . Leipzig, 1884, pp. 111-261. (Singulier mélange de renseignements biographiques et bibliographiques quelquefois inexacts et souvent étrangers au sujet, et de jugemsnts le plus souvent faux et assez souvent blessants).
M. Meyer, Die neuere Xational(Jkonomie,elc. 4* édit.,
Munden i. W., 1885. (Compilation améliorée
dans les dernières éditions).
Cohn, System der Xalionulôkonomie. l""" vol.
Siultgart, 1885, pp. 123-133, 157-173.