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LP] SOCIALISME PROPREMENT DIT

Dans son sens le plus étroit le socialisme désigne les systèmes qui veulent, non pas abolir, mais assujettir à des restrictions essentielles la propriété privée et la concurrence, et qui sont en même temps adversaires de la répartition des produits par tête, ou d'après les besoins, mais partisans de leur répartition d'après les prestations de chacun.

Il y a cependant des divergences notables sur les modes de répartition ; les uns admettent au partage les propriétaires et les capitalistes, les autres excluent les revenus qui ne proviennent pas du travail.

Il faut en outre distinguer dans le socialisme proprement dit trois formes principales : lès socialistes autoritaires, qui veulent confier à un pouvoir suprême la production et la distribution des richesses ; les socialistes libéraux, qui admettent l'autonomie des différents groupes de travailleurs ; les socialistes anarchiques , qui ne reconnaissent la nécessité ni

des sociétés politiques en général, ni de l'État en particulier. L'espace nous manquant pour un examen détaillé de chacune des écoles, nous nous bornerons à quelques indications sur les doctrines économiques de quatre hommes remarquables, soit par l'influence qu'ils ont exercée, soit par la puissance de leur esprit et par la sincérité de leurs convictions. Nous parlerons de Saint-Simon, de Bazard, de Fourier et de Proudhon.

Le comte Claude Henri Kuuvray de Saint-Simon (1760-1825), prétendu fondateur d'un nouveau christianisme, a esquissé aussi un système économique (industrialisme) sans arrivera des conclusions pratiques, mais il a été le chef d'une école à laquelle ont appartenu, dans leur jeunesse, des hommes remarquables comme l'historien Augustin Thierry, l'économiste Michel Chevalier, le philosophe positiviste Auguste Comte, et le publiciste Bûchez, le fondateur des premières sociétés coopératives françaises. Frappé des effets désastreux de la répartition inégale et, selon lui, arbitraire des richesses, qui provient des systèmes légaux de succession héréditaire, Saint-Simon a tracé à larges traits dans un grand nombre d'opuscules, pleins d'un enthousiasme que n'ont pu vaincre les souffrances d'une vie agitée et aventureuse, les bases d'une nouvelle monarchie industrielle, dans laquelle le pouvoir dont avaient joui jusqu'ici les classes oisives (légistes, fonctionnaires civils, militaires, etc.), qui ont détruit le féodalisme et l'aristocratie, devait passer à la classe industrielle, composée des ouvriers, des entrepreneurs et des capitalistes. Saint-Simon arrive à ce système en déduisant les corollaires sociaux de la théorie des économistes qui voyaient dans le travail la cause unique de la valeur, identifiée avec la richesse.

C H. de Saint-Simon, Parabole politique (dans la revue L'Organisateur, 1819). — Catéchisme des industriels,

1823-1824.— .Vouyeau Christianisme, 1825.— Œuvres d<' Saint-Simon et d' Enfant in. P.iris, 1865-1878 (quarante volumes). {Œuvres clmisies. Bruxelles, 1859. Trois volumes).

Cfr. H. Fournel, Bibliographie Sainl-Sinnmienne. Paris, 1833. — G. Hubbard, Saint-Sinum. sa vie et ses travaux, 1857. — P.jJ.inel, Saint-Sinn)n et le Saint-Simonisnie.

Après la mort de Saint-Simon, ses doctrines, exposées avec peu de succès dans le journal le Producteur (dirigé par Olinde Rodrigues) et mieux dans le Globe (1831-1832), ont trouvé des disciples ardents dans Bazard et dans Barthélémy Prosper Enfantin (1798-1864). Ce dernier, devenu le père suprême de la nouvelle religion, compromit par la théorie de l'émancipation de la femme et par celle du divorce 'que Bazard n'accepta pas) les petites communautés saint-simoniennes, qui ont pris fin après la farce indécente et le célèbre procès de Ménilmontant.

Saint-Amand Bazard (1791-1832) a .sans doute le mérite d'avoir sérieusement développé la partie économique du système saint-simonien. dont on peut le considérer comme le fondateur. Pour combattre ce qu'il appelait Texploitation de l'homme par l'homme, qui était autrefois celle du maître sur l'esclave et sur le .serf et maintenant du propriétaire des instruments de travail sur l'ouvrier, Bazard préconisait une réforme économique, mais il voulait tout d'abord le retour à l'esprit du christianisme primitif, l'instruction gratuite, universelle, obligatoire. Sa réforme consistait dans la distribution du travail selon les aptitudes, et du produit d'après les prestations, selon le célèbre aphorisme : de chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. 11 croyait qu'on aurait pu y arriver par la substitution de la possession viagère à la propriété

héréditaire, en chargeant l'État de distribuer gratuitement les terres et les capitaux qui devenaient vacants par la mort des possesseurs temporaires, à ceux qui par leurs travaux antérieurs se seraient montrés les plus méritants. Cette opération, faite par des banques publiques, dirigées par une hiérarchie de prêtres industriels, aurait supprimé les graves inconvénients de la répartition actuelle des biens, injustement déterminée par l'accident de la naissance. A la différence de Saint- Simon, qui considérait les industriels dans leur ensemble et les opposait aux oisifs (légistes, fonctionnaires civils et militaires, etc.), Bazard est le premier socialiste français qui montre, d'une façon claire, le conflit qui existe, dans le sein de la classe industrielle, entre l'entrepreneur et l'ouvrier privé des instruments de travail.

Bazard, Exposilioii de la dorArhie de Saint-Simon,

Paris, 1830-31.

(.\nonyme , Economie politique et Politique, 1831

(Articles de différents auteurs, extraits du Globe)- Fr. W. Carové, Der SaiHt-Simonism,U!i. Leipzig, 1831. K. G. Bretschneider, Der Saint-Simonismus, 1832. A. J. Booth, Saint-Simon and Saint-Simonis)n. Lon-

don, 1871.

Comme Saint-Simon, Charles Fourier (1772-1837) s'est tenu éloigné de toute agitation révolutionnaire. C'est un penseur original, un écrivain prolixe et incorrect, doué de beaucoup de talent et d'une imagination effrénée. Fourier se rapproche de Owen par ses prémisses psychologiques et par sa sympathie pour le travail collectif et la consommation collective, mais il s'en éloigne en ce que, sauf la garantie du minimum nécessaire à l'existence, il n'admet pas la répartition selon les besoins ; il est même plus modéré que les

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saint-simoniens en ce qui concerne riiéritage et il attribue 3/ ["2 des fruits de la production au travail i)itellectuel, 5/12 au travail manuel et 4/12 au capital. Il part de ce principe que l'attraction gouverne le inonde moral comme le monde physique, et il est persuadé que l'harmonieuse satisfaction des passions, dont il a fait une classification bizarre, en oubliant l'inertie^ aboutit par la volonté de Dieu au plus grand bonheur du genre humain; aussi propose-t-il que le travail, devenu attrayant par la combinaison de la division des occupations avec leur changement continuel, se fasse en commun au sein d'associations de propriétaires, de capitalistes et d'ouvriers d'environ 1,800 personnes, formant une phalange (divisée en séries, subdivisées en groupes), habitant une maison appelée phalanstère, dirigées par des chefs (unarques) et réunies graduellement en une vaste fédération mondiale, gouvernée par un magistrat suprême (omniarque) résidant à Constantinople. Fourier a une préférence marquée pour l'agriculture (et en particulier pour Tarboriculture et l'horticulture) exercée en grand, et il pense que les manufactures perdront de leur importance avec la disparition du luxe; il a une antipathie pour le commerce et pour les intermédiaires, qu'il voudrait supprimer par la consommation collective, qui est préférable à la consommation domestique, parce qu'elle est moins exposée au gaspillage des produits, 11 faut noter enfin que Fourier, qui n'a pas sur ce point les préjugés des autres socialistes, se montre plus profond qu'eux parce qu'il cherche à réformer les méthodes de production au lieu des méthodes de distribution, car il attribue le malaise social non pas à l'inégalité mais à Tinsuffisance des richesses.

Ch. Fourier, Tliéor'n; des quatre mouvements. Leipzig" (Lyon), 1808.-2' édit., 1841. — Traité de l'asst/cia-

iion domestique et agricole, 1822. Deux volumes. - 2' édit., 1838. -- Le nouveau monde industriel et sociétaire, 1829.-3^ édit., 1848. — La fausse industrie. 1835-36. Deux volumes. — Œuvres choisies (avec une bonne Introduction par Cii. Gide). Paris, 1890.

Dans l'école de Fourier, qui eut ses organes spéciaux, comme la Phalange, la Revue du Mouvement social, la Rénovation, etc., il faut signaler, en premier lieu, Considérant, puis Madame Galti de Gamond, Muiron, Transon, Hippolyte Renaud, Lechevalier, auteur d'ouvrages volumineux, Brisbane, en Amérique, et en partie aussi l'entrepreneur philanthrope Godin-Lemaire, le fondateur du familistère de Guise.

V. Considérant. Destinée sociale. Paris, 1836-38. Deux V01.-2' édit., 1847-49.

Pierre Joseph Proudhon (né à Besançon en 1809, mort à Passy en 1865), qui a commenté dans un de ses premiers travaux {Qu'est-ce que la propriété ? 1840) la célèbre phrase « la propriété c'est le vol » déjà employée par Brissot de Warville (1780), occupe une place éminente dans l'histoire du socialisme. Doué d'un esprit subtil et paradoxal, orné, comme tous les autodidactes, de connaissances variées mais un peu superficielles, il se complaît dans la recherche des contradictions réelles et apparentes qu'il trouve dans la succession des phénomènes économiques, et il en tire argument pour attaquer les chefs des diverses écoles d'économistes et de socialistes dans des polémiques violentes et peu courtoises, en se servant de la dialectique hégélienne, qu'il a étudiée superficiellement sur le conseil du socialiste Charles Griin (1617-1887).

P. J. Proudhon, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère. Paris, 1846. Deux volumes.

Contrairement à sa devise ambitieuse destruam et aedifîcabo, Proudhon se montre aussi expert dans la critique du communisme et du socialisme spéculatif (Saint-Simon, Fourier), mystique (Leroux) et autoritaire (Blanc), que pauvre et même intérieur à ses adversaires eux-mêmes dans ses projets. La ban([ue d'échange (appelée plus tard banque du peuple), à la différence de celle d'Owen [labour exchange banh, 1832-34) et de celle qui fut essayée à Marseille par Mazel (1830-45), devait non seulement faciliter les échanges en nature mais émettre aussi des « bons de circulation ». Ces bons que les associés et les adhérents de la banque s'obligeaient à recevoir comme de l'argent, permettaient aux porteurs de disposer des produits et des services évalués en heures de travail. De cette façon Proudhon croyait arriver au crédit gratuit, qu'il a défendu dans sa célèbre polémique avec Bastiat [Intérêt et principal, 1850) sans s'apercevoir que ses bons, tout à fait incapables de procurer le crédit gratuit, s'ils étaient émis en escomptant les titres de personnes solvables, se convertiraient en papier-monnaie de la plus mauvaise espèce s'ils étaient émis en grand nombre et sans les garanties nécessaires. On trouve aussi comme déjà chez les saint-simonicns et chez les écrivains anglais cités ci-des.sus), bien qu'en d'autres termes, dans les Contradictions de Proudhon la théorie de la plus-value produite par l'ouvrier au profit de l'entrepreneur, qui constitue le point de départ du socialisme scientifique, fondé, d'après quelques-uns, par Rodbertus (Wagner, Rudolph Meyer, Adler, etc) et, selon d'autres, par Marx (Engels), qui s'en disputent à tort la paternité.

Beaucoup plus ingénieuse et originale est la tentative de Proudhon, bien qu'elle soit irréalisable, de concilier l'antinomie entre la liberté et l'égalité par l'anarchie, qui, selon lui, n'est pas le désordre, mais la véri-

table liberté (égalité des conditions), que violent tous les gouvernements, et fort inutilement parce que la justice, comme la vérité scientifique, n'a pas besoin de la sanction de la force. Ennemi de la propriété privée (exploitation du laible par le fort , il voudrait la remplacer, non pas par la propriété commune (exploitation du fort parle faible), mais par la possession (mal définie) des instruments de production et par la garantie^ donnée à l'ouvrier, du produit intégral de son travail, tout en maintenant léconomie individuelle, la concurrence et même l'héritage , l^ien qu'il le réduise à une très faible part. La meilleure critique de l'utopie de Proudhon, fondée sur l'individualisme le plus effréné, est dans les interprétations très diverses de l'anarchie données par les nihilistes russes (Bakunin, Krapotkine) et par les socialistes révolutionnaires, comme Fieclus,Most et quelques autres, et même dans ce fait que Proudhon luimême le remplaça plus tard par le fédéralisme.

P. J. Proudhon, Œuvres coniplcl^s. Paris, 1873-86. Trente-sept volumes. — Ccnespondcmct; (1832- 65j. Paris, 1874-75. Quatorze volumes.

Cfr. Fr. Hack, P.J. Proudhon. (In Zeitschr.fùr die ges. Slaatsiclss., 27' année, 1871, pp. 363-386). — A. Sainte-Beuve, P. J. Proudhon, sa vie, sa correspondance, 1875. — St. Ganz zu Putlilz, P.J. Proudhon. Berlin, i881. — G. Adler, v° Anarchismus, in Conrad et Lexis, Handwurterhuch der Staaistvissenschoften. Vol. I. Jena, 1889, pp. 252-270. — K. Diehi, P. J. Proudhon. Seine Lehre und sein Leben. Jena, 1888-1890.— A. Mulberger, 6Vu</<m ûher Proudhon, 1891.

Louis Blanc (1813-1882), journaliste radical, disciple du communiste Buonarotti, éminent historien et très médiocre économiste, a publié dans la Revue du Progrès (1839) la première esquisse de sa célèbre Organisation du travail (1841), à laquelle il a ajouté quatre

chapitres dans la neuvième édition (1850). L. Blanc est un socialiste autoritaire qui accepte, avec le droit à la vie, quelques unes des théories des communistes, sans se détacher du socialisme « par groupes », et en demandant même, comme président de la commission du Luxembourg, le droit au travail, qu'il a défendu contre Thiers (Le Socialisme. Droit au travaii, 1848;. Persuadé que la concurrence engendre le monopole et la misère, et se résout dans l'anarchie, il fait appel à l'initiative de l'État pour organiser le travail sur la base des principes de la solidarité et de la fraternité. Sans porter atteinte à la propriété privée, l'Etat devrait, par ses puissants moyens, créer des « ateliers sociaux », qui se substitueraient petit à petit aux entreprises ordinaires; gouvernés d'abord par des fonctionnaires, ils seraient ensuite cédés à des associations ouvrières et se con.stitueraient en fédération sous une autorité centrale. L'État ferait l'avance à ces associés, unis entre eux par une assurance mutuelle, du capital nécessaire dont il prescrirait l'amortissement graduel ; il se réserverait également une grande latitude au sujet de l'emploi des profits. Les ateliers seraient accessibles aussi aux capitalistes, qui recevraient un intérêt fixe en dehors de la rétribution pour le travail commun, qui devrait être proportionnelle aux besoins de chacun dans la mesure (;ompatible avec les moyens disponibles, car c'est en cela que consiste l'équité. D'après Louis Blanc, ce .système ne s'éloignerait pas beaucoup de la répartition des produits d'après les prestations, car ile.st à présumer que les ouvriers les plus intelligents et les plus actifs ont des besoins plus grands et plus raffinés!

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