CHAPITRE V
MACRIAySL wtSACm liA POtITtQITB VB$ OOCSTRINBS ]IBIiI«IBV8B8 m XORÂUU*
L^œayre de Machiavel fîit plus simple qoj^ceUe de Pomponace; et, mieux préparée, elle fol laissée plus complète. Chose étonnante ppur une œuvre sfussi grande, on pourrait dire.qu^eUe se fit d^elle-même ; que, venant au monde dVllemème, elle ne demandait qu^un nom pour s^y faire reconnaître. Cest à peine si Machiavel eut besoin d^ travailler d^une manière sérieuse. Ën effet, pour tracer sa doctrine politique telle qu'ail nous Va donnée, il n'avait qu^à laisser aller sa plume au gré de ses souvenirs du passé ou de ses observations de chaque jour ; partout lui posait Tidéal, et tout le monde Tinspirait ou Faidait. Pour lui, ni adversaires à combattre, ni foudres à conjurer; partout des amis ou des complices. £t pourtant, rien n^était plus propre à flatter
humaine qoe Foeavfe de Pompo^
nace, tandis que rien n^était plus fait pour Fhurmilier qoe celle de Machiavel. Quelle est la cause d^nne telle diflR&ieuce dans les sympathies que trouva Fun ou Tautre? Quel charme put offirir FosuTTO nouvelle ? Qui fut liachiavel el quelle fut son œuvre?
Machiavel, né à Flerence, de noble Ceunille % ne fiit pas, au même degré que Pompooaee, Pélève des Greca; et il n^eùt pas aussi savamment qoelui comparé les textes d^Arislote avec les versions. Il avait pourtant appris le grec et étudié Aristote; mais, bien diflérent du philosophe de Padoue, qui trouvait ses délices dans les théo- IMS des philosophes, le génie de Machiavel aima mieux Thistoire que la méta^ysiqne, etiue voulut se nourrir que de Tacite et de Tite-Live. Autant que son génie,. Tezemple de ses pères et la situation de son pays rappelèrent aux affiiires. Il y entra jeune. Secrétaire du gouvernement de Florence Y sous la fiadble administration qui avait expulsé les Médicis'% il en devint Pâme. lien digea..les délibérations, les traités et la corres-pondance; il en semfdit, sinon les missions les plus brillantes, du moins les plus difficiles. Flo—
*Lc 5 mai 1469.
** Celle du gonfalouuicr Sodcnoi.
MBço iMiait akm i tome kpdbiliqae du lemfM,
au dehors à celle de la France et de TEmpire, en IUlie à ceUe de Rome^ de Vesàm^ de Napits. LVw flMl qndie élatt oatte politique. Pendant qmtorze ans Machiavel s^y trouva engagé de. corps et d^4nu^ iBi Maohiaved derint an ijoelqua sorte Pincarnation des doctrines de son pays. Avfic toute cette humilité dis £wraie et toute- cette md^ùt .de peoaée qui distingotol b génie kaUen, * il faisait les affaires du pays et la leçon à la seigneum fiMenm. il:sMgeait peu à publîtr les princîpet'de sa politique, lorsqu'une i^volution complète, révolution qu'il avait préirue sana powoir remptohor» fat restainatiaÉ des Médicis, YÎttt Tari acher à tout ce qui faisait lesdéhces de sa vie et rauiener à mettre par écrit ses vîeiUee eipéoeDoiBs»
Machiavel fut non-seulemeot dft$fjt^i^^ ^i» ^Mila de f lomK«, m fsBipliqiia dmsumeomplot oon^ tre le mvdinal de Médicis *, on Fappliqua à la torture, an le. chargea de fisis. U était knoMot dtt orime qui senrut de prétexte à ces rigueurs, mais les Médicis savaient bien <pic, dans sesir«re il les avait: ;^eUs un b^t pesmt pour le pay«! Quand on se fut lassé de le persécuter, on lui pardonna en faveur d'autres vers, et on affecta de
* Dcpitls le papt' Léon X.
Toubliar. Mais Machiavel, la plus haute mft^ligeme de Fépoqae, aimnil le$ «ffiiiF^a^ la poUliique, la fortune» En vain pberch^-^Hl 4^$ dî^ira^ tioB^ dan« l^s puvp plaisîfB de Ja oamp#9Bt#» 4m» Tétqde plus sérieuse de Tite^Live et de Tacîl^. Ces histonens T^ptretenaii^at et r^pper
laieot smia c^sse 9 laur Lactew d« qwl |»09C# U
était déchu; sans ces$e aussi Foisiveté del^ canipjigoe le Êii^it rêver aii m>y m d'y jpfiut4f§v. JMr henreusemeiit, il avait joiot aa tprt de servir la r^YoUjd celui de l>l4lD§r l^s pr^mi^/s pc^ 4» Ifi MiitiKiiiatioii. Couuoent vevanir A^hm mreiip «i
grave? Auprès des Médicis, il lui restait un amii^ k cet aiQÎ e( à propre gé^i^ MM^ilvel r^Uacha r^poir de rfdl^^v aa forMine. I^i9^wt4# Ké^
dici^ D^avaiir^ pps b^soia de gardep prip^ipfU qu^ la ppUtiqn^ d^ if uto U #y^H r#fp4i> k m mille? ]Ët qui, mieuji^ que Machiavel, j^ayait les ia^érêt^ 4^ Florence, avait étudié Tart d'y g^Mr v^er 1#9 esprila? ilM^yidi recuit tm vepir$ et ses lefStar^s, et rédige^ (cet opuscule des Prineipaut4sj w f^t liv/re que ikoms ai^|^P9s U Prince " ; et, aprèf loi avoir doqoé, dans di|C-h^ mois de méditations, le dernier degré d§ fipi| il
U mit aw pî^d» 43 hAvirw% da Ifédicia, qnf ne
ta^da p.as k eioployer Tauleigir- ' «
// PriHcipe.
Dans cette origine du pins famenx de tons les
traités de politique est aussi donnée la clé de la doctrine qu^il expose. Ce n^est, quoi quW en ait dit^ ni le code ni la satire du despotisme; c^estim manuel de conduite pour un Médicis rentré dans Florence. Mais, lorsqu^un auteur comme Machiavel traite un sujet pareil, il ne fait pas un petit livre de circonstance, il pose des principes, fl fait une doctrine. Cesl ce qui advint dans ce traité; manuel de politique pour le prince Laurent, qui le négh'gea pour Fauteur, il devint pour rSurope, qui ne le négligea pas, tout un système.
Cest comme formule de la doctrine de ¥é^
poque que nous examinerons Toeuvre de Machiavel. Peu nous importent les intérêts et les opinions de Laurent de Médicis ; ce qui nous importe, c^'est de bien connaître les principes que. professe le premier écrivain politique du temps. Ces principes nous intéressent dans leurs rapports avec la reUgîon, avec la morale, avec la situation générale de TEurope et avec les pratiques que suivaient les gouvernemens et les peuples.
Dans ses rapports avec la religion, dont les doctrines dominaient partout encore et qui, de son souffle divin, de son puissant spiritualisme, ani^ niait la vie sociale, le grand fait que nous avons à
signaler, est que la politique deMachiafel marque
uue ère nouvelle, une ère de subversion complète, non pas une ère de simple rupture entre la religion et la politique, mais une ère de subversion fondamentale de leurs anciens rapports.
En efiet, non-seulement Machiavel fait abstraction de tous les principes de droit divin et de lé* gitimité religieuse ; non-seulement la politique chez lui se réduit aux faits et aux moyens pure- /ment humains; elle va jusqu'^à ranger la religion eUennéme au nombre de ees moyens ; et, de cette manière, son système est à la fois la substitution du mat^alisme au spiritualisme et la subordination de la religion à la politique.
Machiavel ne fut ni un matérialiste ni un athée, pas plus que Pomponace* Cette accusation, pour Tun comme pour Tautre, ne peut plus désormais avoir cours que dans les niaiseries de rhistoire anecdotique; mais, comme Pomponace avait demandé Tindépendance de la philosophie, Machiavel posa Tindépendance de la politiqne et la posa sans haine comme sans arrière-pensée. Loin d^en vouloir à la religion, pour avoir vu^^le pontificat d'Alexandre VI et celui de Jules II, nUustre secrétaire de Florence Tapprécie malgré ce qu^il a vu; et, non-^ulemeut il parle de ses doctrines dans les termes les plus convenables, il lui offre ce respect sincère que lui ont
loi^urs porté les hommei vraiment supérieurs. Voici son langage ; « De même que robserrs*
tioa du culte divin est une des causes de la grandeur des étatSy le mépris qu^on s^en permet est Is cause de leur perte*. » « Les princes et les républiques qui veulent se préserver de la corruption, doivent, par-dessus tout, maintenir dsnfi leur intégrité les choses de la religion, et faire eu sorte que jamais elles ne ceisent d^étre révérées. Il n^y a pas de plus grand indice de la ruine procbaiue d^un état, que lorsquW y voit mépriser le culte divin »
• Et qu^on ne dise pas, avec la préoccupation uaturrile à nos idées modernes, que iUchiavel parle ainsi de la religion considérée dans sa conception la plus idéale, de la religio0 eousidéiée comme affiiire de conscience et de fi>r totérieur; non, le secrétaire de Florence entend la religion avec toutes les institutions de cuUe et de discipline qu^il lui connaît^ Quand nous parlons de la r^lîgiouf ne^us^^Àisons d^babitudc sm tria|^ mental qui nous met à Taise. Machiavel ne procède pas ayei) cette duplicité. Il prend la reliogit>u 'avec 4ous ses accessoines, et fait notamment
* Discours sur les preuiièros Décades de ïite-iive, liv. i, di. I!.
by Godgle
reloge le^plus profoo^éiMot senti dc6 scrvMM
quWt rendus le$ ordres les plus célèbres**
£t malgré celai Machiavel homme d^^t avanl tout, et MachiaTel change complètemient les aacieus rapport de la politique #i 4e la reli-> gion. Pour lui la politique est une chose pre-* mière, une doctrine mère, une doctrine qui puise ses pripcîpes .eu eUe^ménie et qui u^a J^eaoîu d^aucune sanptiou supérieure. La religion, dans son système, n^est qu^un moyen de gouvi^o^ ment; -et a^il m^était permis d'^employer une ex*-* pression si familière, je dirais qu^après lui avoir rendu hommage en homme d^état, il Fapfirécie encore en vrai tarijUr de chancellerie. Ecoutons, à cet égard sa profession de foi la plus naïve et la plus vraie* « (Ce n^est pas avec des Oraisons Dominicales qu^on garde les empires, ji dît Pémule de Tacite, dans Tune de ses plus belles compositions d^histoire''% Dans son traité du Prince^ il apprécie même la religion en précepteur du des* potisme. Suivant hii^ le prince doit nPKi-seu^ ments^appuyer sur les croy^ances de ses.sujeis, il doit prendra les mesures nécessaires pour pouvoir les fiureer de croire enooi^, lompi^ils n^en
' *l>bcours sur les premières Décades de Tite-Live^ liv. m, fh. 1.
** Che gii staii nun si Lcucvaiio cou Pater-uostri in luauo» Mist, Florent, iiv. VU.
aaraienl plus envie : « Le natorel de» peuples, M dit-il, est variable. On pourra leur faire croire » aisément nne chose, mais il sera difficile de les 1» faire persister dans cette croyance. Il convient » par conséquent, de s\')rranger de manière que, » lorsqu'ils auront cessé de croire, on puisse les )> forcer à croire encore. Moïse , Cyrus, Thésée n et Romulus n'auraient pu faire observer long- » temps lenrs institutions, s^ils eussent été désar- » més, comme cela es( arrivé au moine Savona- » Tola, qui échoua dans ses nouvelles institutions» j* Quand la multitude cessa de le croire inspiré, ' » il n'eut pas le moyen de maintenir forcément ,» dans leur croyance ceux qui ne croyaient
j> plus *. »
On le voit, entre la politique et la religion, l'an^
cien rapport est changé dans ce système. La religion n'est plus un principe, une sanction; elle est un moyen, un appui. Le prince n^est plus, suivant la doctrine du passé, l'homme de Dieu, l'oint duSeigneur ; c'est l'homme de son génie, l'hommf de ses œuvres. Ce n'est plus la religion qui prend les princes en tutelle, qui leur confère un carac-* tère d^auguste inviolabilité, une sorte d'apo^ théose anticipée ; c'est le prince qui confisque k religion à son profit et qui en fait un moyen di
• Ch. 10.
|>olice. La politique est souysitAmB : tel est le
principe que partout proclame Machiavel.
Il la pose souverainé, en effets à Fégard de la morale comme à Pégard de la religion. Sous ce jnouveau rapport le caractère distinctif de sa politique est une abstraction complète de la nature morale de Thomme, et une abstraction complète de la valeur morale de ses actions. Dans le succès, et non dans les moyens, est le jugement à porter sur tous les actes de gouvernement. On connaît César Borgia et Ferdinand d^Aragon. £n cherchant dans l'histoire celui de tous les hommes qui, dans ses entreprises, ses institutions et ses doctrines politiques, a fait le plus complètement abstraction de toute moralité, c'est à César Borgia qu^ons^arrète ; et en cherchant aussi celui de tous qui, dans toute la durée de son règne, a fait le plus nettement abstraction de toute loyauté, qui même avouait naïvement que la mauvaise foi était un de ses moyens de succès, on s^arrête à Ferdinand d'Aragon, bien 1 Machiayel n'hésite pas un instant à présenter Ferdinand comme Vun des exemples à imiter; et il déclare | sans sourciller, qu^il ne saurait donner de plus utiles leçons à un prince nouveau que les actions de César. C'est surtout ce dernier qu'il aime à citer. «« Si ses institutions échouèrent, dit-il, ce ne fut •» pas sa faute, mais celle d'une malignité extraor-
« dinaire de la fortune. » El, en effet, il expose
la conduite du frère de Lucrèce comme un modèle à roivre, ajoutant à son exposé ce résumé admirable de naïveté : « Celui qui juge néces- » saire, dans sa principauté nouvelle, de s^assu- » sorer de ses ennemis, de se gagnef des amis; » de vaincre par la force ou par la fraude ; de se » faire aimer et craindre des peuples, suivre et » respecter par les soldats ; de se débarrasser des *» hommes qui peuvent et doivent lui nuire ; de » changerles institutions anciennes en nouvelles; » d'être sévère et agréable, magnanime et libé- ». ral; d^éteindre la miUee infidèle, et d^én créer » une nouvelle ; de conserver Pamitié des rois et M des princes, de manière qu^ils aient à le servir 3» de bonne grâce, ou à ne Vothnset qu^avec mé-* N nagement celui-là , dis-je, ne peut pas troui» ver d^exemple plus récent | que les actions de » ce duc *. »
Machiavel connaît la morale, il apprécie la pureté et la puissance de ses principes, il sait la gloire qu'elle procure, il est loin d^ètre un homme immoral; mais c^est en raison de cela même que «a politique, se posant indépendante de la loi des mœurs, est curieuse. Mieux il distingue Pempire et rhonneur, plus dans Paltemative il préfihre
*Ch. 10.
nettemeot Tempire : m Que le prince, dit-il, ne « redoute pas d^eneoorir Tinfaiiue «tuiohée k œr» » tains vices, s'il ne peut facilement sans eux con- » server son état"". Quand un prince doué de » prudence, voit que sa fidélité à ses promefiaes ^ tourne à son préjudice, et que les occasions qui j» Pont déterminé à les faire n^extslenl plus, Il ne » peut et même il ne doit pas les tenir, à moins » qu'il ne consente à se perdra**. Jamais un prihcs
» us MAHQUI IMI BIOTIF8 LâamMBS MUR COLOUBa
» c£TTfi uMOBSEavANCE... Celui qui a su le mieux » agir en renard^ a le miem liéussi... mais il faut » bien savoir masquer ce naturel artificieux, et » avoir de Thabilité pour feindre et pour dissi-muler. Celui qui trompe avec art trouve tmi- » jours des gens qui se laissent abuser''''. »
Loin de reeuler devant Timmoralité^ la politique de Machiavel, on le dimit, recule dans les ' circonstances devant la vertu, u 11 n^est pas né-* » eessaire ^ dit^il, qu^un prince ait toutes les rer^ » tus dont nous avons parlé| mais il très-néces- » satre qu'ail semble les av^ir« J^oserais même » dire que sMl les a réellement, sMl les observe 1» toujours, elles lui deviennent quelquefois psa- » HuamsBS... Tu peux sembler doux, fidèle, bu-
*Ch. 15. — **Chf la
» mdin, religieox, loyal, et l^Atib méhs; mais
» il faut avoir la force d^ime suffisante pour » changer» au besoin, en sens contraire. L^es- » prit d^un prince, surfont d^un prince nouveau^ » doit savoir se tourner selon les vents et les va- » nations delà fortune; ne pas s**éloigner du bien,
» TANT QU^IL SE PEUT, maiS aUSsi SAVOIR ENTRER 19 DAIfS LE MAL, QUAND IL Y A NECESSITE../. DaUS
)> les acti<ms des princes, on considère simple^ » ment la fin qu^eUes ont. Que le prince s'attache » donc à yaincre toutes les diificultés. S^il réussit, 1) ses moyens seront toujours jugés honorables. » Toujours le vulgaire se laisse prendre aux ap- » parences et séduire par les succès; or, il nV