‹ Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers sièclesChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

yvE «nriiiALB sur cbttb fèuovb,

La renaissance des études,, les débats qu^elles

amènent, Texcitation générale qui les accompagne portent leurs fruits au début du seizième siè^ cle. Des doctrines nouvelles se produisent sur rhorizon moral et politique, et rOccident est désonnais la terre du progrès.

Ces doctrines sont diverses comme les élémens qui leur ont donné la vie*

Elles sont, les unes réservées comme ceux qui les enseignent ^ et celles qui s^introduisent dans

le monde avec cette pudeur y font aussi peu de

sensation qu'en avaient fait le mysticisme de Pic ou Tidéalisme de Marsile. Classiques de fond et de fome^ trop belles et trop idéaks pour les mœurs d''un temps rude, elles ne disent rien à ropinion un peu grossiire de cette époque. Si elles obtiennent des hommages, ces hommages sont stériles. Aucun parti politique n'en fait son symbole* C'est le sort des théories qui ne sont que belles, des livres qui n^oiU de valeur que par la forme. On lit, on admire, puis on laisse là ces beautés inutiles.

Mais d'^autres doctrines sont plus hardies ; pré* sentées sous des formes tantôt brusques, tantôt pittoresques , elles s^attaquent aux principes mêmes et, tirant toutes les conséquences, réalisent tous les vœux de liberté qu'avaient formés Pomponace et sa nombreuse école. Ces doctrines se caractérisent d'un seul mot, ce sont celles dVme lévdtttion religieuse. Doctrines de réro^ lution, elles obtiennent des suffrages nombreux et des partisans enthousiastes ; elles se font d'autre part des adversaires puissans et acharnés; elles parviennent ainsi à préoccuper de leurs débats i i OB seu kmeni les écoles, mais les peuples et les

pouvoirs.

Le caraotèie tout entier de cette période est dana ces mots : une révolution religieuse qui

porte en elle ane rérolalion politiqae. Durant

cette période tout est là. Toutes les doctrines^ tous les faits moraux et politiques se rappottent à cette révolution. Ce n^est pas elle seule qui amène les guerres et les conflits qu^on voit écla^ ter ; maïs ou elle enfante ou elle modifie les systèmes qu^on voit surgir. Partout se fait sentir son action. Cest elle qui divise TEurope en deux camps , et Tautagonisme qu^elle établit est toute rhistoire de cette époque* Autour d^elle^ par conséquent, se groupent tous les phénomèmes qui nous intéressent, comme d^autres se groupaient tout-^à-Pheure autour de Pomponace et de Machiavel, les véritables instituteurs du monde moderne.

Quelles sont les nouvelles doctrines qui se présentent au commencement de cette période?

Gomment sont-elles accueillies? quels progrès et quels retours amènent-elles dans la politique du pouvoir, dans les vœux des peuples, dans les travaux des philosophes?

Quel est Pétat moral et politique de PEurope au moment ou éclate la révolution des Pays-Bas ?

Voilà les questions qui surgissent devant nous.

Les doctrines d^un pouvoir fort, d^un pouvoir absolu et désormais indépendant de Pautorilé religieuse ayant fait de grands progrès, et ces doctrines étant devenues nationales, populaires

( »ao )

sur la fin du quinzième siècle, on s^attend nalu-

relleinent à voir ce système aller jusqu^à ses conséquences dernières et amener Tabsolulisme par une réroludon calme, par un progrès régulier. Cest au contraire une révolution orageuse, passionnée, irritante qui éclate ; c^est une période de luttes affreuses, c'est une période où les insurreeiions et les massacres alternent avec les professions de foi et les colloques. Et pourtant le pourvoir n** abdique rien de sa force, aucune de ses doctrines; ses attributions vont même croissant. Si jadis le sacerdoce a conquis Pempire, c^est maintenant Tempire qui absorbe le sacerdpcci qui régit les croyances. Cest que la révolution religieuse qui éclate est li tel point et puissante et violente que le pouvoir temporel seul peut désormais lutter contre elle. Il lutte contre elle avec toute sa violence, avec toutes ses passions, et nous sommes aujourd'bui si loin de ces débats, si loin des doctrines qui les ont amenés, quMl n^y aurait aucun mérite à calmer les faits; nous pouvons, au contraire, laisser apparaître ces temps avec toutes leurs préventions et leurs combats. Plus ils se montrent vrais, plus ils instruisent.

Us étonnent pourtant* Comment sW-on si subitement passionné? Pourquoi a-t-on voulu traduire en caractères de sang le voeu secret de Vettori et la froide médaille de Louis XII ? La

reDaîssaoce était pacifique. A la yérité c^était

aussi une époque d^agitation , mais du moins le débat qu^elie avait ouvert demeura dans les écoles et dans les livres , et les élémens qui alors se combattaient^ à peine semblaient bostiles les ODS aux autres. Ces élémens n^étaient que des doctrines et même des doctrines antiques, car Pomponace ne prétendait pas faire autre chose qu^opposer Aristote bien compris à Aristote mal entendu. Ces élémens étaient d^ailleurs mis en jeu par des savans pacifiques, des savans de Tempire grec , des péripatéticiens ou des platoniciens purs, qui eurent sans doute des disciples un peu plus ardens qu^eux-mèmes, mais dont les partisans les plus audacieux se soumettaient après tout au tribunal suprême des doctrines. En somme, dans soixante ans d^une grande agitation litté-* raire, un seul professeur avait été persécuté , un seul livre brûlé. £t maintenant tout est changé. Nous ne trouvons plus les mêmes hommes, ni les mêmes élémens à Tépoque où nous entrons. Au premier pas, nous jr voyons éclater la guerre. La commotion morale qu^éprouve la société est si violente , qu^elie en est ébranlée dans tout son être. Cette agitation va toujours croissant pendant cinquante ans^ et au bout de cette crise^ il éclatera des guerres plus violentes encore. D^où viennent toutes ces passions ?

Ce qui émane sort de ce qui a été, et celte époque, qui nous ékmne, n^est Traiment qae ce que Ta faite celle qui Fa amenée. En effet, elle sort d^UQ débat violent. Malgré toutes ses apparences de calme et de résignation, le siàclede Pomponace et de Machiavel avait été un siècle de gaerre; et toute sa modération dans les formes, toutes ses protestations de docilité cachaient mal la violence des passions et Teicagération des doctrines* Or, aux époques où Tenthousiasme de rinnovation se choque si vivement contre de vieilles institutions, la guerre des esprits est inévitable, et cette guerre est la pins dangereuse, alors qu^elle est réduite à n^étre qu^une antipathie profonde. Toujours les principes qui se traduisent en passions expectantes au lieu de passer en actions directes, amassent dans les cœurs des haines plus irréconciliables que ceux qui trouvent immédiatement à se faire jour.

Les nouveaux principes irritaient et s^irritaioit sous plus d^un rapport. Ils irritaient, car si Tindépendance des doctrines morales et politiques fut posée avec raison par Pomponace et Machiavel, la religion fut attaquée par Tun et avilie par Pautre dans ses croyances les plus pures. Ils s^irritaient, car plus ils avaient fait d^effi>rts pour se faire jour sous quelque déguisement, plus ils se sentaient humiliés des rétractations auxquelles

ils étaieot soumis encore après toutes ces pré-^ caulims. Ainsi 9. dès son début, le progrès des trois siècles, légitime dans son principe, fut hostile dans ses actes comme dans sa pensée. 'Les passions de Pattaque passionnant la défense, lïurope conçut le germe de la guerre en recevant le germe du mouvement.

Dès-lors, il n'est pas étonnant que Fépoque qui nous occupe débute par une rupture, et, dès ^^il y a rupture, nous comprenons qn^elle provoque des retours. Ceux-là même qui avaient accepté Tindépendance des doctrines morales et politiques sous une forme paisible, se prononcent contre la lutte aussitôt qu'elle se fait hostile.

En effet, au sujet d'une révolution si profonde, la politique se partage. Ici elle l'adopte, ailleurs elle la combat; partout, en vertu de cette souveraineté nouvelle qu'elle s^est donnée et qu'a posée Hacbiavel , elle s^empare de la direction des esprits. C'est dans Phistoire un phénomène remarquable. C'est la résurrection de la politique de Constantin avec l'expérience de plus pour guide. C'est un phénomène funeste. Rien se saurait paralyser davantage le progrès véritable des principes. Aussi, au bout de cette période qui commence par un grand acte d'émancipation 9 par une révolutioa véritable, la liberté

morale et politique, et surtout la liberté religieuse, est moins avancée que jamais. D^un côté, le pouToir, loin de souffrir rémancipation, li où il le peut s^empare de la direction des doctrines; dVn autre c6té, la Réforme elle-mèroe, par ses fautes et ses violences, se compromet au point que partout, pour être indépendante de Tautorité religieuse qu^'elle a rejetée, elle a besoin de se réfugier sous Tempire de Tautorité civile. Si donc elle a changé, ce n^est qae de maître, et, dominée ici par les partisans des doctrines anciennes, là par les partisans des doctrines nouvelles, elle ei^t esclave partout. Slle ne Test pas seulement du pouvoir, de Tautorité royale, des intérêts de la politique ; elle^rest aussi des intérêts de la passion, des excès du peuple, des rudesses de la démocratie.

Elle n^est despote que sous un seul point de vue, dans ses rapports avec la morale. La mo- , raie est son esclave à elle; à la morale elle rend toutes les violences que lui fait subir la poli' tique.

La philosophie se flatte en vain de profiter de ses premiers succès et du mouvement général quMIs ont amené. Elle est peu de chose à cette époque. Elle est peu écoutée. Quelquefois même elle est peu sage. £llé|aussi se compromet par ses fautes et ses excès, elle aussi tombe captive sous

une tutèle plus rigoureuse, et, pendant toute cette période, c^eêi à peine si elle peut, en les Geehant sous une forme ou sous une autre, émettre quelques, doctrines fortes et pures. La liberté dont use Césalpin trouble les esprits, et celle que pré* che La Béotie est peu faite pour les rassurer.

Cest donc la politique seule qui foit un pas notable. Ses doctrines dominent toutes les autres. Les doctrines morales, qni avaient à peine coromenoé de naître, avancent moins quejamais. Elles ne peuvent se produire et se développer qu^aux époques qui laissent le calme aux inspirations de la conscience, au travail de la raison, à la méditation libre et pure.

Cependant, pour elles aussi se préparent ^es temps meilleurs , des conditions plus heureuses. Les grandes crises politiques et religieuses, loin d^anéantir ces affections intimes , ces sentîmens moraux qu^elles ont Tair de contraindre et de paralyser, finissent toujours par leur dotiner un nouvel essor, un nouveau degré de puissance.

D^abord, au milieu de toutes les tempêtes se présentent quelques intervalles de calme et de repos, et le progrès pacifique, la civilisation véritable en font leur profit. Ensuite, cette riche instruistiou que jette la presse, cette grande impulsion vers la science que donne la Réforme, toutes ces discussions qui s^étabUssent , générales et publiques,

sar les plus hautes questions que la raison soit appelée à résoudre ; ce grave appel qui m hit de partout à celle des facultés de rinteiligence qui est la reioe et Tarbitre de toutes les autres; enfin eet «rrèt suprême qui (àii de la craseience de rhomme Foracle de la morale, et de la morale la pierre de louche de la religion comme de la politique : tout cela porte ses fruits. Il y a change* ment. Sur la fin de cette période où Ton fonde tant d^éooles, où la presse parrient à fonner en Europe une opinion si puissante, il se fait un grand pas. La Ramée £siit une réforme dans les écoles, Montaigne en médite une autre dans le monde. Marchant sur les traces de Tun et de Tautre, Bacon les suit de près. Bacon, philosophe, posera la loi et la méthode d^un progrès plus général ; Bacon, homme d^état, posera aussi les bases d^une instroctiou plus pratique. Il est temps que la philosophie des écoles pénètre dans le monde, qu^elle j apparaisse plus puissante, qu'*elle y apporte des doetrioes plus utiles, qu'^elle y éclaire les institutions, qu^elle y fortifie les mœurs. I>qà partout les vieilles doctrines s^osent et partout se brisent les pouvoirs qui les appliquent encore; les peuples, à moins d^'étre conduits diaprés un autre système, menacent de sV«garer de plus en plus.

Au moment où Bacon vient au monde, les plus

hauies questions de liberté, les droits de la raison et de la conscience, se plaident les armes , à la main. Autour du berceau de ce grand homme édate la révolution des Pays-Bas, la première des révolutions modernes, la plus violente et la plus complète de toutes, celle qui enfante toutes les autres*

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