‹ Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers sièclesChapitre 17 sur 29 · L.iyui^L,d by GoogI · texte numérisé non relu

L.iyui^L,d by GoogI

il est déchu du trôue^ et de ce que le roi de France est tenu de goûirerner d^ accord avec les parlemens , vous voulez que le roi' de DaDemarck soit obligé de garder sa foi aux articles qu^il a jurés ? A cela je dirai quMl est bon , sans doute, qu^uQ roi règne diaprés les lois du pays; mais les rois violent aussi les lois de Dieu qu^ils ont juré observer, et, puisque vous ne les jugez pas pour ce crime, pourquoi vous arroger le droit de les condamner pour Tautre 7 Entre vous et les rois il est un juge, mais ce n^est pas vous qui Fêtes; c^est celui qui a dit : A moi la vengeance. Raccorde que le roi a été violent et injuste, que le droit est du côté des rebelles; mais Dieu leur a-t-il donné la mission de se faire justice, et de faire justice an roi ? Quaud ils auront à rendre leur compte devant le Juge suprême, celui-ci ne leur demandera pas si le roi a été bon ou mauvais, cela n''est pas une question; il leur dira :<(m Messieurs du Danemarck et messieurs de Lubeck, qui vous a chargés de mon affaire? De quelle autorité, de quel empereur tenez-vous vos lettres-patentes 7 Si vous nVii avez point, vous êtes coupables du crime de lèse-majesté divine. i>» £t que deviendrait le monde, si chacun s^y faisait justice, le valet du maître, la servante de la maîtresse, les enfans du père , Técolier du professeur 7 Cesl préci-^

sèment pour que le désordre régnai pas, que Dieu a établi VautorUé *. »

Cette doctrine, que les rois sont tenus encore plus de gouverner diaprés les lois de Dieu et celles de la nature que d'^après celles du pays, n^est pas d^un moine seulement, c^est la doctrine du temps, c^est celle d^Ërasme. Cest une doctrine que Bodin, jurisconsulte célèbre, reproduira encore dans la période suivante. £lle plaçait baut Fautorité des rois; d^instruroens et de serriteufs dociles des lois humaines, elle les faisait arbitres et juges des institutions mêmes qu^ils ayaient jurées. Impossible d^être plus roi que cela.

On le voit, cette opinion donnait à Tautorité royale non-seulement Finstitution, mais une sorte d^inviolabilité divine. Elle avait donc pour la politique du temps un attrait capable de compenser quelques défauts.

C^est dans cette triple doctrine, celle d^une inviolabilité sacrée, celle d^une légitimité directe et celle d^une indépendance complète du pouvoir spirituel, que gît le caractère politique de la révolution de 1 5 1 7 .

Son caractère moral découle également de son caractère religieux. Il consiste en cela quMl pose

* Œuvres de Luther, t. x, p. 69S.

la raison, guidée par les saints codes, législatrice suprême, et la conscience, éclairée par la rai* son, juge absolu des mœurs. Par là, toute direction des consciences étant enlevée au pou- Toir spirituel, le pouvoir temporel n^a plus de rivalité à craindre pour Tinfluence que, par ses lois et ses institutions , il peut exercer sur les nations. Cet avantage était immense à une époque où Pautorité royale , dans Tintérèt de Por^ puMic, attachait une importance extrême à son contact immédiat avec le cœur du peuple» Mais d^autre part, ces moeurs qui ne reconnaissaient que dans la conscience , que dans la raison, leur juge et leur législateur suprême, étaient difficiles à manier. Ces mœurs sévèrement examinées, froidement raisounées, n^nbdiquaient pas aisément une indépendance qui les flattait ; et^ par cette indépendance des mœurs, la politique perdait, auprès de populations encore grossières, fiiçonnées à la direction du sacerdoce par d^anciennes habitudes, toute cette influence qui s^exerçait autrefois au nom de la religion et de sa discipline. Cela était grave.

Ën général, la révolution religieuse de tSty dépouillait les mœurs, non-seulement de la direction du sacerdoce, mais encore de tous les moyens extérieurs, de tous ces exercices, de toutes ces pratiques, qu^aiment peu les esprits supé-

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rieurs, mais dont le retour régulier et Pimpres^

sioD puissante fournissent à la fois des alimens u la méditation et des appuis à la vertu du vulgaire. La Réforme compensait cette privation par une . méditation plus directe, plus dégagée de formes sensibles; mais sa doctrine était-elle assez pratique pour la faiblesse humaine; n'était-elle pas, au contraire I trop subtile pour la grossièreté générale de Pépoque?

Le temps seul pouvait résoudre cette ques-* tion, mais dès-lors cette questfon dut réveiller ' les craintes et les soucis du pouvoir.

Le caractère moral de la Réforme offrait donc, comme son caractère politique, un mélange d^avantages et d^inconvéniens bien propre à suspendre et à diviser les esprits*

Les modifications qu^elle apportait aux doctrines étaient grandes, étaient trop grandes pour Topinion du temps. Ce n^étaient pas des modifications, c^étaient des révolutions. Or, on le sait, les esprits les plus hardis, ceux qui demandent le plus haut les révolutions les plus complètes, sont parfois interdits comme le vulgaire, lorsque leurs vœux viennent à s^accomplir trop brusquement. Le système delà Réforme était à la fois trop vaste et trop nouveau, pour que la politique d^un empire considérable pût aisément prendre sur elle la responsabilité du changement. Une théorie nouvelle

a toujours son channe, mais une théorie à réaliser

avec des moyens contraires à ceux qu^on a toujours mis enjeu, effraie toujours. Dans cette commotion générale des esprits, quel homme d^état pouvait donner Tassurance qu^avec des doctrines si rationnelles^ on* parviendrait à constituer un peu fortement un empire ? D'^aillcurs tous les élémens moraux du corps social se renouvelant, n^était-il pas à craindre qu^on voulût renouveler aussi le pouvoir appelé à les régir ?

On le voit, les meilleurs esprits pouvaient hésiter, et malgré tout ce qui, dans les moeurs et les besoins du temps^ avait amené cette révolution, on pouvait ou lui tourner le dos ou la combattre en face, après Favoir vue se poser*

Cependant des mœurs nouvelles et de nouveaux besoins perçaient partout et demandaient quelque chose de hardi et de tranché. Non-«eulement cela €st. établi par le fait même de la révolution qui se fit jour; on a de cela, dans les phénomènes du temps, une autre preuve encore et une preuve plus frappante. Des doctrines autres que celles de la Réforme, des doctrines modérées, pures de conception et séduisantes de forme, furent émises, contemporaines de celles de Machiavel et de celles de la révolution de i5i7* L^homme le plu» eminent de Tépoque, le plus spirituel élève de la renaissance, Fécrivain le plus classique de TEu-

rope, Erasme publia un système de politique et

de morale qui évitait tous les excès, et offrait, le beau idéal, la science de la Grèce et de Rome anciennes embellie par les graves leçons du christianisme. £h bien ! ce beau système fut admiré, comme il devait Tètre, et passa néanmoins aussi inefficace que si personne ne Peut jamais aperçu.

J^insisterai un peu sur ce Ikit • Où sait que le livre

de Machiavel ne parut qu^en i535, et qu^Érasme mourut en 1 536, au moment où la Réforme venait de soumettre son symbole à Charles-Quint*, à François £rasme, qui avait refusé de résider auprès du second de ces princes, avait manqué d^être le précepteur du premier. Four ne pas le priver de la science qu^il aurait pu lui enseigner, il avait fait pour lui un traité intitulé : Institution d'un prince chrétien, Cest à la fois un abrégé de politique et de morale, et c^est incontestablement, avec les ouvrages de Fénelon , ce qui existe de plus pur, de plus parfait sur ces matières. QuVn en juge par quelques détails.

Erasme définit abord nettement le prince, et le distingue du tyrau; celui-ci ne règne que pour lui-même, dit*!!, celui-là pour ses sujets. Il ap-

• Diète d'Augsbourg, 1550.

** I/ouvragc de Calvin, 1 iiistiluiion ciiiétienne, avec une préface au roi de i^'rance, fut publié à mie en 1555.

prend ensuite au prince dont il vient de tracer la haute mission, les moyens de la remplir, de fuir les flatteurs qui le corrompent; de cultiver les aris et les lettres qui le font vivre dans la société la plus digne de lui ; de chercher dans une sage économie le moyen d^éviter ces exactions qui provoquent tant de révoltes; de distinguer dans le pays , les hommes honnêtes des intrigans et des factieux ; de surveiller Texécution des lois^ comme d^en iâîre de bonnes ; en un mot, il expose de la manière la plus ingénieuse toute la science du gouvernement et de Tadministration. Dans cette composition d'un homme qui sait tout^ rien, en effet, n^est négligé, les alliances de famille pas plus que les traités de paix, les petites choses pas plus que les grandes. Mais ce traité, qui eut sans doute le succès de tous ceux du même écrivain ; ce traité que Charles et les princes de sa famille admirèrent, sans nul doute, autant que le célèbre éloge de la folie qui leur fit tant de plaisir, nWt une action réelle sur personne. Charles-Quint, pour qui il était fait, laissa li le prince d^Erasme pour le prince de Machiavel, dont il fit sa lecture favorite, et, il faut le dire, où il trouva mieux son compte. Pourquoi cet abandon ? C'est que le hvre d^£rasme était, pour cette époque, trop idéal et trop classique ; qu'il sentait trop la lampe et Fécole ; qu^il était trop plein de maximes sécu-

laires, de thèses et d^antithèses académiques. Pour '

tous les temps, il y a quelque chose de puéril dans ces cinqaante-huit épithëteSf tirées du grecyqu^Erasme emprunte au précepteur de Commode pour qualifier le bon prince, et dans les cinquante-huit autres qui distinguent le tyran. Pour tous les goûts il y a quelque chose de froid dans ces conseils si bien symétrisés que Télégant écrivain prodigue au jeune homme. « Pourvu que vous fassiez » néfice de vertUi méprisez la perte de votre fisc. M —-Songez moins à faire respecter vos lois, qu^à » respecter les lois de Dieu. — Vous ne pouvez être » ni pape, ni évèque, ni religieux, mais vous pou- » vez èlre chrétien, et rien a vos yeux ne doit être » au-dessus de cet honneur* » Certes, ces maximes sont bien justes et belles^ et Ton ne saurait trop les répéter aux jeunes princes; mais la science du gouvernement demande quelque chose de moins général et de plus pratique. La politique de cette époque désirait surtout quelque chose de plus direct et de moins clérical, de plus conforme, en un mot, à ces tendances qu^a si bien saisies Machiavel, le secrétaire de la politique européenne. Pour avoir un succès véritable, un livre de politique et de morale, loin de planer dans des régions imaginaires, quelque belles qu'acnés soient, doit se rattacher aux mœurs, aux institutions, aux préoccupations du temps. Il doit

se faire homme et peuple, il doit s^ÎDcarner et non se faire Dieu, Celui d^Érasme faisait le contraire.

Si quelque chose peut nous expliquer la destinée du livre d'Erasme, c'est la destinée de l'auteur lui-^méme. Ëlle donne une grande instruction. Erasme, l'homme le plus spirituel et le pkis classique de son temps; Thomme qui signalait le mieux toutes les aberrations ; qui se préservait le mieux de tous les excès \ l'homme qui, en religion et en philosophie comme en morale et en politique, professait les doctrines les plus plausibles, fut lu et admiré, fété et convié de tous les princes, de tous les hommes de lettres et de tous les imprimeurs. Mais ce héros universel n'eut jamais de parti et n^exerça sur son siècle nulle action profonde , précisément parce qn^il y avait dans sa personne comme dans ses livres quelque chose de si idéal et de si extraordinairement modéré que nulle passion, nul enthousiasme ne trouvait à s^agréger à cette nature surhumaine. Erasme, en un mot, avec toute sa raison, tout son goût, fut une trompette sans bannière; et si, d'une part, l'on imprima vingt-quatre mille exemplaires d^un seul de ses traités, d'autre partait fut 'déchiré avec une égale violence par les deux opinions extrêmes qui se partageaient alors les esprits. Érasme, flottant sans cesse entre l'une et l'autre, nUnspirant de confiance à aucune d'elles,

écrirait tantôt contre Tune, tantôt contre Tantre. Cest qu^Erasme vint au inonde trop tôt ou trop tard. Le rôle des modérés est avoDt ou après les révolutions; pendant, ils ne donnent de garantie

à personne, et personne n^aime à s^appuyer sur une substance trop molle pour rien soutenir.

Erasme, bon à consulter, fut consulté par les pa-> pes, les empereurs, les rois, les cardinaux, les éyèques, les réformateurs et la république de Bâle; mais Erasme, qui n^eut ni le courage d^attaquer la Réforme ni celui de la défendre, qui n^osa ni se marier ni se laisser revêtir de la pourpre du Vatican, ne donna que des conseils trop timides pour être utiles, et trop sages pour être praticables. Quand Frédéric de Saxe le consulta sur la Réforme, il répondit par des figures; quand le pape lui demanda son avis sur les moyens de rétablir la paix dans PEglise, il lui traça le plan d^un concile impossible à former ; quand François V le pressa de venir diriger le collège de France que ce prince allait fonder, il lui répondit des flatteries et déclina la charge qu'ion le priait d^accepter. Quand la ville de Bâle Finvita à lui donner des conseils sur la liberté de la presse, il déclara que, les opinions étant partagées en Suisse sur un sujet aussi grave, il ne convenait pas à un étranger d^émettre un avis ; qu^au surplus, il allait sous peu quitter k ville, et lui

laisser ^ Mgae de reoimMissance pour Tbospi-

talité doat|Êlle rijLOQorait, sa pensée sur cette matière t mai;} q\Çm piéalabl^ il n?apprûayait pas une liberlé absolue.

Kaa-SAMlçin^nt de tels) conseils jne conviennent pas dans '.des temps d^c^age, des hommes tels q^u^Ér^^sme ne Iroavent, à. ces époques, qu^une existaAçe^oalQW^uiq*. Ce qui fait le courageux citoyen dans les crises sociales, c^est précisément ce qui fait le héros au milieu des batailles, la résolution. dVv:ancer tout prix* Quand Érasme nous dit lui-même qu^il aucune vocation pour le mar.t][rei .qu^j>^ais ^1 ne ferait pour la vérité le sacrifice de sa vie Érasme nous donne à la foisia def de.jse^ 4i^tinées et Ténigme de ses doctrines. G^est un.paractère que Ton trouve natnrel, mais c''est un homme qu'on laisse là.

J'^ai ua ^u if^i^ sur ce persoupage et sur ses théories, pour pouvoùr : mieux fieiire ressortir le caractère de Tépoque. On le voit, les doctrines de. Machiavel I celles d^Érastne et celles de la Réforme, paraissent à la même époque. Mais entre elles le choix des contemporains ne pouvait être douteux. Ce que demandait cette époque, c'étaient précisément des opinions tran-

* Lettre d*Erasme à Pace, doyen de Saint-Paul à Londres, de fan 1524. V. Forlin. Life ofEramuu, p. 270 et suiv.

cbécs^ des hommes vigoureux, prili à suivre jusqu^âu bout et du pépit dé leuri joui's; les inspirations^ de. }eur enthousiasme- ou les doctrines de leur raison. Machiavel *et't5l7'ofiraient et ces doctrines et ces hommes, dès-lors on conçoit, qu^au iieu de prendre, pour guide le.pré* oepteur offfieîeux de CharieM^iot, et^ur dr^ peau ses classiques utopies, le monde se soit partagé entre des docteurs et dès homtnes d^état plus hardis*

Au momeivt m^e où éclatait la i^évolution de i5i7, UTi' eotnpatriote* d%riismè,' }e professeur Adrien d^Utrecht, fut envoyé en Espagne pour présider conjointement avec Ximénès aux affinires de la régence. Lfr' Ottstille sè' révolta. Adrien était dans les doctrines timides. Le prélat d^Ëspagne, qui connaissait le monde, Sè moqua du Flamand, dont bientôt la politique cauteleuse devait faire gémir les prélats de Rome, et, fiirt de son courage, commrâda en miiftre à des belles que son collègue eût vainement essayé de calmer avec des sentences.

Voilà les hommes et les doctrines que demandait cette époque, que demandent toutes tes époqMs decrito. ' '

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