‹ Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers sièclesChapitre 19 sur 29 · CHAPITRE yi · texte numérisé non relu

CHAPITRE yi

DE l'accueil que LES PRINCIPES DE l5l7 TROUVERENT ▲UPASS D£S PASSIONS POPULAIRES^ D£S DOCT&INES MOaALl» ST F0UTIQUB8 QC*BLLBS SH DBDUISIBBHT.

Nous avons vu la part que se sont faite les gour vernemens; il faut voir la part que s^est faite le

peuple.

MousPavonsdit, une grandeexcitatioDfUn mouvement remarquable, sublime d^invenlions et de découvertes, avait précédé la révolution de i5i7. Mais, à côté de cette excitation intellectuelle, il y avait eu ébranlement moral, altération dans les habitudes, relâchement dans les liens sociaux. Une sorte de dissolution morale avait paru présager une sorte de révc^ution politique. Je ne vais pas même trop loin en affirmant que les vœux de changemens politiques cachaient des projets de bouleversemens sociaux* Si cela est, on conçoit aisément que ceux qui avaient de pareilles

dispositions se soient prononcés hautement pour les doctrines de 1617. Ce n'étaient là, à la vérité, que des doctrines de liberté religieuse ; m2Hs cette liberté était sœur de la liberté morale et politique, et tous ceux qui demandaient à la fois moins de charges et moins de maîtres trouvaient là leur compte. La révolution de i5 1 7 les délivrait nonseulement de toute autorité ayant la prétention de gouverner la raison et les conscicDces, «lie les débarrassait d'une série d'institutions qui pesaient à leur opinion et à leur fortune. Et nonseulement cette révolution a£Branchissait ses partisans, sons le rapport de la discipline et des iinances, mais encore, par les écoles qu'elle ouvrait à tout le monde, par les livres qu'elle offrait à chacun, elle appelait évidemment les classes inférieures delà société à une condition plus relevée. Elle flattait donc plus d'une passion, et même, abstraction faite de son élément religieux, qu^ nous n'avons pas è examiner, elle oflBrait assez d'attraits pour inspirer beaucoup d^enthou^iasme, L'entraiuement avec lequel on l'accueillit dans plpsienrs pays, là surtout oilk des hommes supé? rieurs en exposèrent les principes,, n'a rie^ qui puisse nous surprendre.

Dans l'origine, cette révolution ne s'adressait pas au peuple ; elle avait débuté, au contraire, par des thèses académiques \ cependant le peuple ï- i3

S6 Tétant adressée lui-même, elle lui parla bientôt un langage à sa portée, et cette seule démarche fut toute une rérolution. Une fois saisi des principes de i5i7, le peuple songea tout naturellement au bénéfice qu^ib lui ofi'raient, et tout naturellement aussi il j songea avec ses passions, bonnes et mauvaises. Les révolutions sont le domaine privé des passions; on le sait, et cela ne peut surprendre personne. Si les passions ont enfiainté des révolutions parmi les auges, il est permis aux révolutions d^enfanter des passions parmi les hommes.

Les passions populaires ont dû naturellement encore s'attacher à la révolution de ±5iy dans un sens contraire au pouvoir. Le pouvoir, nous Tavons vu, en profitait pour étendre ses attri^ butions et pour recueillir rhéritage enlevé à la souveraineté spirituelle \ le peuple, de son côté, devait chercher à partager les dépouilles des vaincus et à étendre ses franchises politiques en même temps que ses libertés- religieuses.

Cesl ce qu^il fit. Mais il fit plus. Egalement ii^ rité de la part trop grande que se faisait le pouvoir et de la pari trop petite qu^on lui laissait et que souvent même on lui<;ontestait, il essaya d^abord de demander jlistice èt ensuite- de se ftîire justice. Il fut violent, bratal, fanatique, rebelle; il fut peuple. Révolution politique, révolution

Digitizec Ly v^ooglei

moHile, révolutioo soeiale, tout lui parai devoir

passer à la suite de la. révolution religieuse.

Déjà le peuple éuit maarais. quand éclata celte dernière. Nous sarons ce qu^il fut en France delà J acquerie à la Praguerie, et plus tard encore; ce qu^il fut en Angleterre pendant. la lutte dea deux Roses et sous le règue de Henri VII qui la termina; cequUl fut ea Italie sous lesBorg^a. Futr il meilleur dans les Pays-Bas, en Allemagne, en £spagne ? La Flandre était la terre aux émeutes : émeute ^ 1487, émeute de. «49^ . L^Allemagne était le chaos : insurrection de la Souabe en 149^9 insurrection des paysans de Spire en iSoS, in* surrection de Wirtemberg en i5i4f insurrection deCarinthie en i5i5. L^Espagne, plus comprimée que PAllemagne, n^était pas plus aoumise. Fer-* dinand d^Aragon et Isabelle^ le cardinal Ximénès et Tinquisiteur Torquémada, Tavaient assujettie, mais ne rayaient pas disciplinée. La vieille audace du Goth s'^y alliait à la jeune audace de FArabe, et la souplesse judaïque appi^enait .«^ ces esprits indomptables à plier et à se relever en temps opportun. Quand Charles-Quint vint en Espagne^ on observa ce jeune bomme^ spn précepteur et ses meneurs flamands avec une sombre jalousie. Dès que Tambition du prince et la révolution d* Allemagne Feurent appelé dans. ce pays^ on leva Tétendard de la révolte, on redemanda les

privilèges dont on se disait dépouillé. Tolède, Ségovie, Burgos, Zamora, Medina-del-Campo»

la plupart des communes de Castille s^armèrent, se consiilttèreot en SAINTE LIGUE et déclarèrent qa^elles étaient résolues de rétablir, au prix de leur sang, leurs anciens privilèges et de mettre ces libertés snr une base telle, que désormais rien ne pût plus les atteindre. A les entendre, et elles étaient de bonne foi, elles ne songeaient pas à une révolution. Elles en firent une néanmoins. Pour colorer cette révolution de tous les dehors de la sonmission, elles arrachèrent la reine Jeanne la Folle à sa retraite; remplacèrent, sous le nom de cette princesse, la régence du pays par une administration nouvelle, et envoyèrent en Allemagne des députés chargés de signifier au roi leur nkimaimitii une charte dont voici les principaux articles*

PaÀàJfBULB.

«( Les maux de TEspagne sont intolérables* Ils sont dus aux fautes du pouvoir. Les communes ne sauraient les tolérer plus long-temps. Elles ont dù prendre les armes pour rétablir la légalité et assurer là constitution.

▲RTICKIS.

^ Le roi devrarésider en Espagne, y rrafrer sans

amener d^ètrangersi retirer la régence à son pre-

cepteur fianuoidy et se marier aveo ragrémenl

des Cortès.

n Sous quelque prétexte que ce soiti jamais il n^lntroduira de troupes étrangères dans le pays.

» Les villes ne logeront plus gratuitement les troupes et ne recevront la maison du roi qiie pendant ses voyages et pour un espace de sixjours.

» Pour les taxes, ou s^en tiendra purement et simplement aux anciennes.

V On ne lèvera pas en Galice le subside voté par les demiera États.

1^ On abolira les offices récemment créés.

» Désormais chaque ville enverra aux Cortès trojs députés choisis séparément par le clergéi la noblesse et le tiers-état dans ces divers ordres.

» La cour laissera les élections libres.

» Aucun député ne pourra recevoir ni office ni pension du roi^oiipaurlui^ soitpowrdes personnoéi de sa fianiUe^ sans pevM de mort et de coi^sca^ tion de ses biens.

» Chaque ville entretiendra son déléguée

» Les États, convoqués ou non, s^assemblmnt au moins une fois tous les trois ans«

» Ils examineront danschaque sesnon de quelle manière on observe les présens articles.

» On assignera aux juges des traitemens fixes, et rien ne leur sera désormais alloué sur les amendes et les confiscations.

M Tous les privilèges obtenus par la noblesse au préjudice des communes seront révoqués.

» La noblesse cessera d^ètre appelée à Padministration des cités.

» Les teires des nobles seront assujetties aux mêmes taxes que celles des communes.

» Les indulgences ne seront préchées dans le royaume qu^après que Tobjet auquel on compte en appliquer le produit aura été examiné par les Cortès.

»> Le roi jurera ces articles et promettra de ne jamais ni les révoquer ni les éluder.

» Il ne se fera jamais délier du serment qn^il aura prêté à cet égard, n

Que si, à cette occassion^ on nous demandait pourquoi il a fallu trois siècles pour faire admettre, même dans les pays avancés, des doctrines qui wùt aussi anciennes, et pourquoi elles sont pro^ scrites encore dans d^autres empires? nous dirions qu^il y a de leur faute comme de celle des hommes. Elles ont été long-temps frappées de réprobation et elles le sont encore un peu, parce quelles ne se sont pas présentées comme des doctrines, mais comme des faits; et que, faits de vio* lence, loin d^amener un progrès yéritabloy elles

n^ont d^abord proclamé qu^un affreux désordre.

* Suidoval, Vie de Oharlei-Qiiiiil,

Çest là le sort des docirines* Celles qui des-*

cendent des intelligences supérieures aux autres; celles qui dans leur marche piiisible ▼l'enuent éclairer doucemeut le monde et y retracer rordre moral qui est la loi suprême de TunÎTers, répandent autour déciles des bienfaits qui, attestant leur haute légitimité, se soumettent tous les esprits. Celles au contraire qui viennent s^installer avec violence, en temps opportun ou inopportun; celles qui ne craignent ni le feu, ni le sang, ni le désordre, pourvu qu^elles triomphent, sont frappées dès leur origine d^un vice d^'Uégalité et d'un vice d'immoralité, qui se pardonnent difficilement. Les haines de doctrines peuvent se com^ parer aux vengeances de familles. Elles s'enracinent d'autant plus profondément dans certaines classes de la société, quelles y sont sucées avec le lait maternel, qu'elles constituent ainsi le sang de certaines races et de certaines générations.

Toujours le progrès intempestif amène des réactions .et des ajoumemens.

Voilà pourquoi il a fallu trois siècles pour faire triompher les doctrines des communes de Castille dans quelques pays ; et voilà pourquoi plu** sieurs autres les rejettent encore.

' Charles^Quint ne put y voir qu^une bannière de rébellion. Il refusa d^en prendre connaissance et donnai pour leur répression la plus prompte et

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la plus énergique, les ordres les plas sévères.

Malgré toute la vigueur de sa défense, la ligue fut écrasée» La noblesse, profondément blessée par . quelques articles des communes, s^était détachée d^elle avec éclat, et tout le fanatisme des rebelles ne put suppléer au défaut d^union et de aient.

Mais s^il fallait encore quelques traits de plus | pour fiiire apprécier le côté moral des doctrines politiques du peuple espagnol, on les trouverait dans les lettres écrites par Don Juan de Fadilla à sa femme et à la ville de Tolède, au moment où ce chef des rebelles, vaincu et condamné à la mort, montait sur Téchafaud. « Je regarde, dit-jl à sa femme, comme une faveur distinguée du Tout-Puissant une mort comme la mienne qui ne peut manquer de lui plaire, quoiqu'elle paraisse déplorable aux hommes, et je ne veux pas difiérer de mériter la couronne que j^esp^e. » Le langage de Don Juan est plus exalté encore dans sa lettre à sa ville natale : « Tolëd^ dit-il, couronne du pays, lumière du monde, toi qui fus libre sous les puissans Goihs nos aïeux ; toi qui as versé le sang pour conquérir ta liberté et cdUe des cités voisines, ton enfant légitime t"*informe, comme par le sang de ses veines, que 7U dois ££-

MOUVBLBR TBS ANCIBIfNBS VICTOIRES Ce qui daOS

ma mort me flonne la consolation la plus seo-

sible, c^est que je la souffre pour toi el que tes mamelles ont .nourri des enfans qui pourront mê ▼enger. Je sens le couteau près de mon sein, mais je souffre plus de ta douleur que de la mienne. »

Telles étaient à cette époque les doctrines moraies et politiques du peuple, telles étaient ses passions, tel était son fanatisme.

Et maintenant nous comprenons quel bénéfice les passions populaires durent chercher dans les principes de iâi7i quelles doctrines elles durent en déduire. Ces doctrines n^en forent pas toutes tirées en un seul temps. A Tépoque qui nous occupe, c^est le peuple d'Allemagne qui les déduit ; au commencement de la période suivante, ce sera le peuple des Pays-Bas, ce sera celui à^Sr^ cosse; à la fin, ce sera le peuple d^ Angleterre.

Le peuple d'Allemagne, j'entends le mauvais peuple, la Jacquerie de Souabe, fit comme le peuple d'Espagne, il se souleva d'abord et présenta sa charte ensuite. Son soulèvement suivit de près la révolte de Castille. Il eut lieu en i524. Mais si les deux insurrections ont de grandes analogies, le principe et les débats en sont bien différens. Ici et là on réclame contre des abus, mais on se fonde sur des droits différens. En Souabe, ce v?e8l pas au nom des libertés anciennes, c^est au nom d'une émancipation récente, au nom de la liberté chrétienne, prèchée dans cetle Bible

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qo^on vient de livrer au pobiic, que réclament

les insurgés. Humbles et pieux au début, les rebelles commencent par une pétition biblique. Ik demandent à leur seigneur, Pabbé de Reichenau, un prédicateur qui leur prêche le pur Evangile, et sur le refus qu^ils éprouvent, ils vont en eber^ cher un dans les prisons on leur maître Ta fait enfermer* Après cet acte de violence, la petite troupe de paysans qui Pa commis est un torrent qui a rompu sa digue. Du territoire de la petite abbaye elle passe dans les pays voisins, et partout les rebelles réduisent en cendres les châteaux et les abbayes. On a dit que Tincendie est le droit de pétition des barbaies. Cétait alors le droit des habitans de la plus riche contrée d^£urope* Cependant, au milieu de tous les excès et de toute Tivresse qu^ilsleur insfuraient, les insurgés se conduisirent toujours comme de véritables pétitionnaires. Non-seulement ils ne songèrent pas à faire une révolution, à changer de gouvernemens, mais, entre leurs gouvernemens et eux, ils ne désirèrent pas d'*autre juge que la Bible; et leurs prétentions, telles qu^ils les articulaient, n^étaient pas le moins du monde inquiétantes pour Tordre public. Voici ces prétentions formulées en doctrines ou en articles de traité; singulier mélange d^humilité et d'orgueil, d^'gnorance et de raison j charte biîLarre que quelque paysan arme de

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la faax a dû dieler à quelque dero veiié dans les

Saintes-Ecritures; mais charte pourtant qui fut lancée dans le nuMide par la voit de la presse !

1 • Notre vœu tris-humble et notre opinion à tous est que désormais chaque communauté chrétienne ait le pooTcnr d^élire son pasteur et de le destituer s^il se conduit mal. Celui que nous aurons choisi devra nons prêcher TËTangile pur sans aucune addition humaine, pour que la parole de Dieu grave en nous sa divine image. Autrement nous ne serions jamais que chair et sang. Le droit que nous demandons est fondé daus les saints Codes.

a. Qaoique la dtme ne soit commandée que dans TAncien-Testament et ne soit plus obligatoire diaprés le Nouveau, nous ofirons néanmoins de continuer à payer celle des blés. Mais on en devra faire trois parts, une première pour solder les ministres de la reli^on, une seconde pour nourrir les pauvres, une troisième pour venir au secours de ceux qui se trouveraient ruinés parles chairs publiques. Quant aux seigneurs qui ont acheté la dîme de certains villages, nous les satisferons à Famiable; mais i ceux dont les ancè^ très se seraient emparés de quelques dîmes sans débourser, nous ne leur devons rien. Nous ne paierons pas non plus la petite dlme, celle des bètes, vu que le Créateur a mis ces êtres à la hbre

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dispofilton des hommes* (AUasMm à un passage de la Genèse. ) 3. Josqu^à préseot oo nous a tenus pour des

gens appartenant à un maître. Cela est contraire à la liberté chrétienne. Nous voulons et nous devons ob^'r à Tautorité, c^e qui est élue ou celle qui est instituée au nom de Dieu ; mais nous pensons que vous nous sortireK bien volontiers de cet es^ clavage, ou que vous nous prouverez qu^il est fondé dans les Saintes-Ecritures*

4* Aucun pauvre n^a eu ja8qu'*à présent la faculté de prendre ni gibier, ni oiseaux, ni poissons, et cela contrairement à la loi de Dieu* (Même allusion.) Nous sommes même forcés d^abandoaner nos récoltes et nos fruits aux ravages des bêtes. A cet égard nous oflProns de respecter les droits qu^on peut établir^ au moyen d^acquisitions régulires ; mais les seigneurs qui ne pourront pas en établir, doivent désormais abandonner ces choses aux communes.

5. Le pauvre n'a plus de bois que ce qu'il en achète. On s'est tout approprié à son préjudice. Nous offirons de respecter tous les droits qui pooi^ xont se faire reconnaître ; mais dans les autres bois communaux nous demandons la jouissance commune sous la surveillance d'officiers régulière* ment nommés.

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