CHAPITRE VU
]K>CTAIirSS VMALBS BT MUTIQUB» DBS icOUU»
MOTSmm CLASSX* — PRESSB. TUATRB. PUBI.I-
GISTSa.
Qaaiid.oii voit, durant toute cette période, les doctrines de la Réforme, qui étaient sorties des
écoles ^de la Renaissance sous une formç toute idéale, livrées d^un côté aux usurpations du pou^ voir et d^un autre côté aux passions du peuple^ forcées partout dans leurs conséquences, et con-- . ▼erties, de théories d^émancipation en théorisa d^ahsolutisme ou de révolte, on se demande où Bontleshommesqui lesoni enseignées à TEurope, oà sont leurs disciples et pourquoi personne ne s^oppose à ce qu^elles soient ainsi vilipendées ?
Qae ces doctrines soient exploitées par des^in-^ térêts cont^raires; qu^elles soient par çonséquent détournées autant que possible de leur première tei^dance an bénéfice des uns et des autres, noua le concevons : car deux ^ém^ns aussi puissans^
. ( aSo )
aussi impétueux que Tesprit d^iusurreclion el
resprit de centralîsalîon'en présence s'emparent naturellement de tout ce que leur fournissent les idées et le mon vaai«n t génirai^ une époque. Mais ce qu^on a peine à comprendre, cVst que les hommes qui ont fait ces doctrines ne se lèvent pas pour les arracher à des destinées si indignes, pour les sortir nettes et pures de la mauvaise union que les passions tentent ée contracter avec elles* Qu'est devenue récole de Pomponace qui avait ouvert Tère du progrès ? Que sont devenus les exemples des Lavacquerie et des Léon X, qui amendaient si bien les leçons des Comines et des Machiavel^? ijae^ isbAt idé^eâues' ^éh sngbs' cdmiliunes qui aVdîent su, si heureusement inspirées, demander à l-Étàt de la dignité et des lois ? Que sontdévientasbes états-^jgfén^aui qui paraissaient si bien entendre l'art de soustraire le pays aux aberrations de lacuuret àux abêrmtrdns du peuple ?Qù^estâeVenuè la presse, qui promëftfatt de seconder si puissamment l'action des écoles; et qu^est devenu le théâtÉré^' qui^ de k naissMlce de la presse, datait une ère de noblesse el d'empire?
De . toutes ces «paissances; aucune' nVat morte;
chacune a grandi, la moyenne classe, la presse, le théâtre, les ^écoles; et de leur progrès uuïrenel une amélioration sensible dans les doctrines nio-*
raies et politiques sera le résultat définitif. Nous le vefTOM«'C«peodaQi de ces 'puissances, aucune, actc omp rend encore toale se^mission. Quelquesnues semblent, au contraire, se tromper grosstèreaafnt à- oeC^égivd^ evleors fautes à- toutes n'expliquent que trop bien les égaremens auxquels se livreM les passions ^u peuple et les folies du .pooTeir* *
Mous disons que, des grandes puissances du temps, chamio0^Bdit. - ' '
Eid'abord la moyenne classe, ce foyer de doctrines justes, fàît de rapides progrès dans cette période. L^industrie qui se perfectionne entre les niai|is<du >tiers-éiat^ 'le^eommence et la 'navigation qui lnl»*dentteftt la «ftiftûhe- eir ééh'anii^c (le son travail j le détachent toujours davantage de la glèbe^ pom leniettt^ aH'mng de propri^étàîre* ' dans le pays et de ciltiyea dans TÉtat. L'élévation poUti^u%i -suit ^ de^ ' ^ès» Téléva tkm ' - cîi^lle. Siégeant aux assemblées^ de la^cimimune, le bourgeois agrandit «oui hiùitilùh moral et politique; il s^^èM kii-wiéme av«C'les^4bnctiMs qu^l' exerce dan^ la cité, les charges de maire, d^édievin, dè-eapitooL Celles qfoi lui sont eontiées dans les tribunaux, dans les armées, lui confe-rent quelquefois cette noblesse de- mérite qlir a 4^autaiit plus de pais»anee*réeilê qu^dle a moins* d^éclat. l^u cdél, rapprochée du peuple, elle n^est
pas su^c^ d€fi corruptions du pouvait^ De hiuites atiributiinis doaiMitd^mUeius àoM agens populaires cette force morale que les hommes d^hoQDeur piuaeat toujpfus 4ws JL^euroioe-^cleft loDCtioos publiques, quelque modeslea «ya^ellcs soient, et que les autr/e& n^acquièrpnt .pa^.xixème eu s^as^yapt sur les ie^fje^ du JtffOM» '
Les attributions municipales étaient inêiœ plus élevées qu^elies ne le 6^1 de pgs jou^Sy et plusieurs villes du royaume joignaient nu fNiiivoii\ admiuisUratif le pouvoir judiciaire el.J<e pouvoir militaire, ç^eat k dîre une seyrle, 4» :S0i|TeHiinetét moins le nom. ^
Les éts|U704ll^*ai^.ovi)}e û^v^-^émj quoique à peu. près à genoux, jou^ un sôle-rf grand et si grave, partageaient avec monarque la souveraineté {^UsMOkip^^ Jf<E^ 0tM»§kfhiv9m^ de ffkrance furent dans la pensée de CharleS'HQuiB^ la Gautioo de François Qt^ le voit^nu traité de Madrid.
Us étaient oatyreUeulenltdiiQS.taiisibs pays^ les représentans des inté.ri^ts populaires, les tuteurs de la iiolfflupe de toMS ^ .màflUie. «eux du domaine deVÉtat» Cétaiien Fnanoelew prétentioiH que sans leur cons^nteotieui ne pquvait se faire aaoone aliéoaiîcHiideii.bieM de la.coiuroiuie.
Ils furent quelquefois les juges des souverains. Lârscpi^ea.iâ3o ks. -états 4® .Tours dêoeroèrent à Louis Xll.le^heaitliltci de.Fiu Dupums, leur
,acia iut ua jug^mieol et uoo uoe baasesse. Dans cet acte Cl j avait appréciation de tout le gouvernement du prioce. Dans d^autres occasions il Y eut censure. P^après le traité de Madrid la Bourgogne devait passer à Charles -Quint. Les députéa des états de cette province, admis à Tassemblée de Ckignac, tinrent au roi ce langage : ^ ^9UJS avons partagé la joie de toute la nation en apprenant la délivrance de Votre Majesté; mais pous n^avons pu apprendre sans une extrême douleur que votre duché de Bourgogne devenait le prix de votre liberté. Nous Faurions rachelée cette liberté précieuse aux dépens de nos vies et de tous nos biens; mais devait--oe jètre au prix de la fidélité et de rattachement que nous vous avons voués, au prix du nom français, dont nous nous honorons, et auquel Votre Majesté veut ai^ourd^hui que nous renoncions 2 Nous n^ cou* sentirons jamais, sire, et Votre Majesté n^a pas droit non plus de nous y contraindre; elle vio~ levait 'les sermens faits à son saore. Si elle peiv sistait à vouloir nous iivrjer à une domination étran^se, nous en ippbllbeiovs aux états-géné** raux; et s'ils nous abandonnaient, nous défendrions nous-»mêmes notre province jusqu'^au dernier soupir, et nous mourrions Français ! »
Si ce langage vint inattendu, il était fort; s'il était demandé, les états de Bourgogne proté*-*
geaient François l**'. Daos Tan et Tautre cas il y uvnit exception; mais le rôle que jonaient les étnts-généraux fut souvent à cette hauteur*.
11 le fut ailleurs comme en France; Presque partout les bourgeois des cités un peu notables marchaient de pair a?ec la nc^esse de second «nrdre, et la débordaient aux assemblées des états. Les bourgeois de Gand, dlAnvers et d'Amsterdam étaient des rois, si ce n^est dé naissance, au moins d'opulence. Ceux de Pise , de Florence, de Gènes et d'autres villes dltalie, étaient sur la même ligne; tandis que ceux de Venise rivali-suient avec la plus haute aristocratie de TEurope.- En Angleterre, le boui^eois siégeait à la chauibredes communes 9 la première dû parlement -pour les questions de finances. £n Espagne, le tiersétat déléguait aux assemblées politiques des kom^ mes tirés de son sein; en Suède, le paysan luimême allait aux états. Les institutions politiques de TAllemagne étaient mains «aTancées, mais en revanche la moyenne classe du pays était instruite, éuit lettrée. La majeure partie de ses maitres-chanteurs, pour ne pas dire la totalité,se composait de. simples artisans*
* Dans la piquante harangoe que U* Dupiii a vise dans Is bouche dtt chancelier de L'Bdl4lal, «nr m budget du wUiimê <f^ cfe (fragment composé de maximes prises dans les CBilms du célëfarc chancelier) , on voit ce qu'auraient du Ctre les éuts^éndiwu.
( aî5 )
Ainsi 8*éti|ancipak et graodissait partout cette classe moyenne, qiiî, par la force et la régularité de ses habitudes, forme la véritable puissance morale ti politique de la société. Cependant, mèine à Tépoque d^un si brillant progrès, elle com-' prit peu la nouvelle^ destinée «jue lui faisait la re^ ▼olntiofi de i5i7; EUelut lesouwages populaires qu^on lui apportait, mpis fit peu de chose pour s^éelairev dte-mème^ ponr^ibuder son empire sur les nouvelles doctrines. Nulle part elle iiVxerçala plénitude d^un pouvoir qu^elle tenait en main, mais dont die n^avait pa9*eonscfeiiee< Jadisvpour sortir de terre, pour s^arracher à la poussière de la i^èbe, elle avait été plus grande qU^elle ne* fut a Tépoque de iSiy. De la sei'vilude elle a^àit su aller à Témancipation civile. Alors la royauté Tavait guidée dans une lutte où il s^agissail d^a^^ battre la féodiUité. Quand il fut question d'éman-^' cipation politiqtie, toiil était changé pour elle; ce n^élait plus la royauté qui Pappellait à la liberté^ au contraire, elle appelait la noblesse eontre la population qui se Soulevait. . -
Dans ces conjonctures la moyenne classe, ne, sachant que faire, ni en morale ni eu politique^ s^enterra dans ses travaux les plus vulgaires, •l^in-' dustrie, le commerce. Elle ne se mit à la tête d^aucun mouvement , d^aucuiK progrès- lie doc-
trjDes. C'élait choisir poor ^ie U puni le plus
sage ; c^était pour la cause de rhumanité preadfe
•Il
le calme el la raison au miUea des orages ot des folies.
. La presse fait oomme la boorgeoisiè ; perséoolée ici, bienvoiiie ailleats comme ttae noo-
veaiiité qui flatte ramour-propre des géQéraUûii& dont elle est la découverte, eUe est d^une prodî* gîeuse activité. Mais^ purement industrielle ou gravement classique et ecdésiastiqne^ elle n'est ni une puissance politique ni une autorité morale. £lle imprime et réimprime la Grèce et Hooie, le moyen âge , la Réforme et la poUmique. Elle jette ainsi, cela est vrai, dans le commerce de la vie royale, noble, bourgeoise et po-* pulaire, unefouled^idéesnouvelles, et partout sont biqn accueillies les productions que répand chaque jour un art que redoutent quelques pouvoirs dans Perreur ; mais il y a généralement dans le pu-^ blic aussi peu de goût que de raison. Les ouvrages de Tépoque m plus achetés et les plus répandus sont ceux qui renferment le plus de bouffonneries; et ce qu'ail y a de trivialité et d^indécence dans^ks livres les plus graves est précisément ce qui en constitue le succès.
Cesiqu^ii n^y a pas de saines doctrines. On sort
de la barbarie, et c'est a peine si Von commence k se sentir le droit d^examiner. Cest à peine si
Pexamen est possible^ le résultat ne saurait être établi.
Le théâtre, à son tour, commençait à délaisser les mystères ponr aborder les mœurs; mais il fut détestable sous le rapport du ^oût et de la moralité, même en Italie où il fut le moins mauvais. On n^oserait voir, même de nos jours, les pièces que Léon X faisait représenter devant lui *.
Si le théâtre sous le rapport des doctrines morales fut mauvais, il fut nul pour les doctrines pohtiques* U le fut non-seulement en Angleterre et en Allemagne, comme en Italie; il le fut même en France, où il avait eu sous Louis XII un moment d^émancipation. Ni François I** ni aucun de ses fils n^eurent, comme le Père du peupbj ridée de se fiiire dire par des acteurs des vérités que leur cachaient les courtisans.
Seules les écoles demeuraient donc chargées de la missioii de donner des doctrines. Cfesi un devoir qu'elles sont toujours appelées à remplir; G^est là leur affaire, leur obligation fondamentale. Et, à cette époque, qui, plus que le maître d'histoire, de philosophie, de morale et de droit, avait vocation pour se présenter apôtre
* ti Gidindrit, TirtAotchi^ t VUL
de paix et de progrès, pour parler hùn sens elraî--' son au milieu des folies du pouvoir et de la violence' des peuples?
De maîtres en histoire il s^en présenta peu qui comprissent leur mission comme GuichardiOf Machiavel et Paul Jove, éclairant leurs contemporains par le présent el le passé. La plupart se constituèrent simples annotateurs de faits pour les générations futures. G^est souvent la folie àeè écrivains de se dérober au présent, à ses vœux et à ses nécessités-, pour instruire la postérité. Des chroniqueurs et des rédacteurs de mémoires, il s'en trouve à tous les âges ; d^bistoriens mora* listes et politiques, il y en a pen même au nôtre.
On erra aussi dans les écoles des philosophes. On j comprit peu le beau rôle qui devait échoir à la première des sciences, quand toutes celles qui venaient de renaître s^insurgeaient contre la religion; quand une révolution radicale s^opérait dans toutes les doctrines.
Jamais la philosophie ne s^était trouvée plus en mesure de se venger des vieux dédains de la théologie et de la politique. Dépeinte à la fois comme une vanité et redoutée comme une puissance, elle devait puiser dans ces craintes et dans ces insultes, un motif de plus de se montrer dans loute la pompe du sens droit et d^apparai* tre avec cette supériorité qui est son caractère
propre, puisque c^est celui du vrai et du bien«
Elle ne sut ni s^affranchir ni se venger. Hu-^ miliée de voir les doctrines religieuses absorber exclusiTement Uesprit des peuples, elle sein-«bla vouloir, par toutes ses fautes, justifier tous les affronts qu^on lai faisait subir* Elle présenta d'*un côté des doctrines qui tombaient de vestusté; d^un autre côté elle jeta en avant des .opinions dont Taudace et la nouveauté devaient inquiéter des générations assaillies de toutes parts de oatastrophes et de révolutions.
Les écoles de philosophie présentèrent quatre doctrines : la scolastique chrétienne, la scolastique païenne, une ébauche d^éclectisme et un scepticisme irréligieux.
La scolastique chrétienne, composée d^Aristote, de saint Augustin, de Duns-Scot, de saint Thomas d^Acqain, régnait généralement. Ar* rangée pour les écoles, elle était peu propre à sortir «de Fenceinte oii la débitaient la plupart des professeurs. Elle n'^avait plus même le droit dY rester* Je ne parle pas de son élément religieux; quant à son élément moral et politique, c^élait Timmobilisme dans sa plus pure abnégation. Triste aliment pour des générations dévo« rées du désir d\'iller en avant. Autant vaudrait de nos jours enseigner aux intelligences avides de progrès les doctrines antérieures a Louis XIV*
La scolastique païenne, doclrines de Platon ou d^Aristote sorties de la Bjraaissance, avait à peu près la même portée. Que faire de la république de Platon et de la politique d^Aristote en face des paysans de Souabe et des bourgeois de CastiUe ?
On le sait, en philosophie toute doctrine qui a vingt ans n^en est plus une, n^est plus qu^nn monument , qu'Hun point de départ pour une autre. £n philosophie le maître est pour le disciple ce qu^est le père à PabeiUe, il meurt en lui donnant la vie. Aussitôt que vit le disciple, le maître est ' mort.
En ce temps le type dn mauvais philosophe, du répétiteur pur et nul, est un chanoine qui professe Aristote à Salamanque. Cest Sépulvéda qui, au milieu d'*un monde en métamorphose, demeure partisan exclusif d^institutions et de doctrines qui ne sont plus. Le résultat d^une aberration si profonde est une §orte de suicide, une nullité coupable, un épouvantable idiotisme sur les questions du temps. En effet, à cette époque, on achevait de soumettre par d^infàmes moyens ces belles contrées d^Amérique que la Providence venait de jeter au génie de TEurope, pour le pous^ ser dans des voies nouvelles. L^Europe apprenait avec horreur les guerres impies, Fatroce conduite de TEspagne en Amérique. Eh ^bien ! Sépulvéda approuve et excuse dans ses écrits tous ces massa»
creSf toutes ces spoliations et ces fourberies, que de féroces conquérans, ses compatriotes, exercent sur de paisibles Indiens» Ge&t un prêtre qui réclame pour les victimes, c^e8^^inmlortel Bai^ thélemj de Las -Casas qui crie bonté et merci aux bourreaux, et c^est un philosophe qui jua* tific tout ce qui révolte Fhumanité.
Jamais la dégradation de la philosophie n^est allée plus loin.
L^école platonicienne n^est pas mieux inspirée que celle d^Aristote* Pour rendre utiles les belles et vieilles doctrines de Platon , il eût fallu les confronter hardiment avec celles de répoque, appliquer celles-là à celles-ci comme une pierre de touche, éclairer les unes par les autres et leur donner & toutes cette forme populaire qui seule peut souffler la vie sur la lettre morte. Eh bien ! les platoniciens du temps manquèrent à tous ces devoirs si simples* Ser6 de la glèbe académique, ils répétèrent sans cesse les mêmes choses, reproduisirent les mêmes attaques contre Aristote et continuèrent, au profit de je ne sais quoî, les mêmes emprunts à la th^urgie de TËgjpte et à Tastrologie de la Chaldée# Le plus pur type de oe platonisme hors de cours, c^est le système dePatricius, Fami de Clément VUL Et pourtant avec ce système Patricius se flattait de concilier tout le monde,
les philosophes et les théologiens de tous les partis. I. i6
Ceque Chnrles-Quint, aidé de Clément VII, n'avait pu obtenir, Fanéiintisseinent de i5i7, le philosophe, aidé d^un autre pontife, espérait sur la fio de ses jours le réaliser au moyen d^un livre. Quand fol composé ce livre*, quand il fut présenté au pontife avec la demande de vouloir bien en prescrire Tadoption dans toutes les écoles du monde, un sourire fut certes raccueil le plus poli qu'ion pût accorder à Fauteur.
Cette nuance de platonisme ne fut- que stérile, i La doctrine de Cardan et celle de Paracelse (Bombast de Hohenheim) furent IHme et Tautre plus déplorables. Elles reposaient sur toutes les superstitions de Fastrologie et sur toutes les j rêveries de la Kabbale. Le premier de ces philo- l sophés prêchait la crédulité avec toutes les pompes de Tenthousiasme. Le second apprenait k ses i disciples Part de faire de Vov et leur expliquait toutes choses. Il leur dépeignait surtout, comme s^*! eût été question d^amis intimes, les quatre ordres de génies qui président aux quatres élémens, i les sylvains et les sylphides, les nymphes et \m \ ondines, les gnomes, les pygmées et les salamandres. Quand ses adversaires critiquaient en lui Fabsence de toute étude sérieuse, il répondait | que la science et Fart sont des dons immédiats
• *M€9ad$ mm/êniê pkilôiophitu I
de Dieu, bolée, une folie de cette nature pouvait passer inaperçue. Mais celle de Paracelse eut des disciples qui pleurèrent sa mort comme une des plus grandes catastrophes du genre humain et qui s^associèrent pour accomplir sa mission, c^est-à«dire, faire de Tor et des breuvages dUmmortalité pour la foule des adeptes. Cela ne peintil pas une époque?
Peut-être fallait-il ces excès d^idolàtrie pour ouvrir les yeux à quelques hommes moins enthousiastes. Mais ces excès étaient arrivés au comble. Us arrachèrent à Tun des bons esprits de Tépoque, à Nizolius , une des plus fameuses productions de la Renaissance, FAnti-Barbarus ^, qui peut se résumer en ces mots : La tardive admiration pour Aristote prouve deux choses, la multitude des sots et la durée de la sottise.
G^était là une exagération, sans doute, mais les partisans exclusifs d^Aristoteou de Platon avaient par leurs longues attaques convaincu tout le monde, qu^il était désormais honteux de porter encore un joug si ancien. La nécessité de Téman* cipation était démontrée une fois de plus, et trois doctrines d^émancipation se présentant tout-àcoup dans le sens de Téclectisme et dans celui du scepticisme.
* Sive de Veri» principiis et Vera ratùme phUoêopkandi tontra Pjttuto-phitoiêfikoê. Parme,
Ces trois dMtrines furent enseignées par
Agrippa de îlettesheim, professeur à Cologne, Tàésius, professeur à Padoae, et La Rainée, professeur à Paris.
Agrippa est, dans Thistoire des doctrines^ un des plus grands et des plus riches phénomènes. Vie d'étudiant, de preux, de galant, de professeur, de courtisan, d'administrateur, de syndic de ville, de conseiller d^état, de capitaine, d'archiviste, de chimiste, d'alchimiste et de kabbaliste; voilà ce qu'ofire la carrière de ce personnage, le plus curieux, le plus dramatique de son temps. Ikms ses doctrines se présentent deux phases principales, le mysticisme d'abord, le rationalisme ensuite. Un grand ouvrage d' Agrippa, intitulé par lui la PHiLOSOPmE occulte, fVit le résultat des premières et crédules études du geu" tilhomroe belliqneax, du professeur errant. Cet ouvrage, qui n'apprenait rien aux contemporains et ne saurait rien nous apprendre, n'est qu'un monument d'aberrations juvéniles* ^ais dans la seconde période de sa vie Agrippa résolut d'examiner ce qu'il avait appris dans la première; et, de cet examen, le résultat fut un autre ouvrage, d'une importance merveilleuse pour cette époque et dWe rare curiosité pour la nôtre* Dans cette chaleureuse composition, intitulée de la Vanité des sciences, se trouve une peinture si
fidèle du temps el un examen si curieux de la
science, quMl est impossible de rencontrer ail<* leurs ttue lecture plus piquante.
Il serait difficile ausn de trourer dans un ouvrage de doctrine plus de raison. £n effet, ce n^esl pas le scepticisme qu^enseigne Nettesheim ; par le doute même qu'ail professe, il mène à la croyance ; dans les incertitudes de la philosopliie il montre la nécessité des révélations.
11 y a, sans doute, dans les paroles de Fauteur toute rezagération qui est le cachet de son génie, mais s^il est vrai, comme nous Fapprend son livre, qu^à cette époque les professeurs des écoles les plus célèbres se faisaient prêter parleurs disciples le serment de ne jamais combattre ni Aristote, ni Boèce, ni saint Thomas, ni Albert le Grand, une guerre vigoureuse était seule propre à délivrer la raison de ces singulières idoles.
Ces idoles comptaient encore trop de fidèles. Ils attaquèrent avec fureur, comme une production impie, le livre de Nettesheim. Ce livre qui conduisait du doute à la religion, à les entendre, était Touvrage d^un athée; et quoique Fauteur le défendit avec éclat, il fit bien de mourir à Tépoque où Erasme, le type de la modération, se mourait ltti«mème embarrassé de trouver un asile.
Les deux émules de ce philosophe, plus hardis que lui , furent aussi plus vivement persécutés.
Le premier, Télésius, qai avait puisé dans Té-* cole de Padoue Tesprit libéral de Pompooace, mais qui se souciait peu du martyre, laissa de côté les doctrines morales pour s^occuper des sciences naturelles. U étudia surtout la physique et crut pouvoir montrer qu^Aristote s^était trop pressé et qu^il avait élevé au rang de principes et de causes, de simples notions; qu'yen construisant la science de la nature, le génie de rhommene doit pas avoir rambition de procéder comine procéda le génie du Créateur en donuant rexistence aux choses. Le Créateur, avant de commencer son œuvre, en avait conçu le type dans son intelligence. La raison humaine* n^étant pas en possession de ce type, doity pour arriver à le connaître, observer les choses une à une, en étudier la nature, la grandeur, les situations, les' forces, et les rapports.
Télésiùs paya cher une théorie aussi sensée. Attaqué de tous côtés, calomnié, déchiré, malgré toute la protection que lui accordaient les grands et surtout le duc de Noceria, qui Pavait recueilli dans son château, il fut forcé de se retirer dans la soUtude. Il mourut à Gosenza, sa ville natale, Fan i588.
On le voit, en suivant les idolâtres de la
scolasttque païenne, il n^était pas plus permis d^attaquer la physique ou Tbistoire naturelle
d'^Aristote que sa: logiqué ou sa métaphysique.
Cependant Téléshis n^a^ait pas achevé son œuvre, qu^un professeur de Paris, La Ramée, avait déjà résolu d^émanciperles éooles du joug des doc- ' trines philosophiques d^Aristote, d^une manière aussi complète que le savant italien le faisait, pour les doctrines physiques.
La Ramée, ayant consacré quatre ans à Fétude du despote des écoles^ exposa le fruit de son travail dans une thèse où il chargeait les défauts d^Aristote avec Tintention de frapper fortement les intelligences. Il prélendit que ces ouvrages si vantés fourmillaient dVrreurs, ne contenaient que des erreurs. L^ezagération était évidente^ mais la véritable pensée du jeune philosophe ne Tétait pas moins. Il demandait qu^on fit pour un instant et pour reprendre toute Findépendance de la raison humaine, abstraction complète des oracles du dictateur, ce qui était certes d'un grand sens, car pour arracher la philosophie .à sa nullité^ à son indigne idolâtrie, il ne fallait rien moins que la pousser dans la révolte et de la révolte dans une révolution complète.
On dirait que La Ramée avait pris pour sa tâche la révolte, et qu^il laissait à Bacon la révolution. Sa vie entière fut une longue insurrection contre Aristote, et personne ne montra jamais ni plus de courage ni plus de zèle dans T accomplisse-
imni d^ttoe mission, qia^il nVn montra pour remplir celle qu^il s'était faite. Sa thèse soutenue, il se mil à éludier Platon pour pouvoir. mieux réfiiter Aristote, et non-seulemeat il publia une critique nouvelle des doctrines de ce philosophe, il livra au public, pour remplacer la logique séculaire des écoles, une logique de sa façon, une logique plus intelligible et plus populaire. Cette audace mit le comble i rachamement des idolâtres du stagirite, et dès ce moment la carrière de La Ramée ne fut plus qu^un tissu de combats et de persécutions. Tout se réunit pour accabler le novateur, ses collègues, des avocats^ le parlement, le conseil du roi, le roi, Tuniversité de Paris, Tacadémie de Genève et presque toutes les écoles de FEurope. Voici une curieuse sentence que François 1", sur le rapport d^un tribunal de cinq membres, mais qui k la fin ne se composait plus que de trois juges, lança contre le philosophe.
a Lesquels (arbitres), après avoir le tout vu et considéré, ont* été d^avis que ledit Ramus avait été téméraire, arrogant et impudent d\ivoir réprouvé et condamné le train et art de logique
* n y a êuiiemt dans le texte. Nous suivons rorlliograpbe et la
grammaire modernes en publiant ce fragment d'une pièce qu'où trouve dans les Mémoires de Nicéron, t xiii.
reçu de toutes les nations, que Im-mème ignorait; et que, son livre des Animadversions reprenant Arisiote, son ignorance était éyidemment connue et manifeste. Voire qu'il avait mauvaise volonté, de tant quUl blâmait plosieurs choses à quoi il ne pensa oncques. Et en somme ne oontenail son dit liçre de\ jànimadçersionSy que tous mensonges et une manière de médits, tellement qu^il semblait être le grand bien et profit des lettres et sciences, que ledit livre fut supprimé. Semblalilement le susdit intitulé : Diabcticœ msikuiioneSj comme contenant aussi plusieurs choses fiiusses et étrangesw, Savoir faisons que, vn par noua ledit avis et eu sur ce autres avis et délibérations * avec plusieurs savans... avons condamné... supprimons et abolissons lesdits deux Uvres et... faisons défenses à tous imprimeurs et libraires du royaume... qu^ils niaient plus à imprimer ni débiter lesdits livres... sous peine de confiscation...
en iceux nos royaumes, pays... ou autres lieux; et sémblablement au dit Ramus de ne plus lire ni les faire écrire .ou copier... ni lire en dialectique ni philosophie en quelque manière que ce soit sans notre expresse permission ; aussi de ne |dus user de telles médisances et invectives contre Aristote ni autres anciens auteurs reçus et approuvés! ni contre notre dite fille Tuniversité et
suppôts d^icelle, sous les peines que dessus. Si donnons en mandement et commandons par ces présentes h notre prévôt de Paris ou à son Kentenant conservateur des privilèges.... donnés à notredite fille.... que notre présent jugement... il mette à entière exécution... nonobstant oppositions et appellations quelconques.
» Donné à Paris, le io mat iô43 et de notre règne le 3o*. »
L^université de Paris reçut avec transport cette absurde ordonnance et Penvoya avec empressement aux autres académies d^Ëurope. Singulière époque que celle où Charles-Quint juge à Worms des doctrines d^Eglise , ou Henri VIII dresse à Londres des articles de foi, et François P' excommunie à Paris les adversaires d^Aristote.
Cependant rien ne put décourager le généreux Ramus, ni les difficultés quWt son protecteur, le cardinal de Lorraine, à le faire réintégrer au collège de France sous Henri II, ni les nombreuses fuites auxquelles le forçaient nos guerres civiles, ni Tinsultante politesse avec laquelle on le recevait et Féconduisait dans ses voyages aux universités étrangères. Un roi de France lui avait interdit renseignement; ses collègues Pavaient abreuvé de dégoûts; ses écoliers mêmes Pavaient siffléquand il avait osé proposer des améliorations dans son cours de logique; et
( aSi )
pourt an t , quand son adversaire Charpentier le dé-
signa aux assassins de la nuit du 24 août, son œuvre était à peu près accomplie. Ses ^ntemporains étaient appelés, des volumes d^Arisiote ik Tétude de la nature morale et intellectuelle de. rhomme. Le professeur avait succombé sms sa.
tâche, mais le service qu'il avait rendu à Thuma-. nité était immense, et bientôt ses livres, furent adoptés dans les meilleures écoles de rEurope.
Le rôle de la révolte philosophique était fini, celui de la révolution allait commencer. Il était temps qu'à Fétude des livres la philosophie substituât l'observation de la nature,, et qu^à son idolâtrie pour une seule doctrine elle fit succéder la comparaison de toutes. Pour faire entrer le monde, dans les voies ouvertes par Té« lésius et La Ramée, il était nécessaire qu'il parût un homme plus grand que l'un et l'autre.
On serait sans doute entré dans ces belles voies plus généralement et beaucoup plus vite, si près d'elles un philosophe n^était venu en ouvrir d'au- 1res plus hardies et plus dangereuses.
En ejSet, si nous voyons d'un côté toutes les violences des écoles et dn pouvoir s^unir pour opprimer la révolution philosophique qui se prépare; si d'un autre côté nous voyons même les esprits les plus sages se défier des doctrines de Télésius et de La Ramée, c'est qu'auprès d'elles et
( aSa )
SOUS une bannière analogae à la lear, il s^en présentait de mauvaises. Les contemporains des deux réformateors furent aussi les contemporains «Tuoe
sorte de libre Penseur et même de Panthéiste, qui fut pour eux précisément ce que Munzer et Jean de Lejde fiirent à la même époque pour Luther et Calvin; c^est-à-dire qu^en forçant les limites de la discussion légale ce téméraire phi-* losophe effraya tous les esprits.
£n effet, la philosophie commit dans la personne de Césalpin une iaute énorme. Elle vint non-seulement enseigner le scepticisme, mais attaquer par des voies tortueuses la religion ellemême; et tout cela à une époque où déjà les croyances subissaient des crises violentes, où déjà ellei étaient fortement ébranlées; à une époque où par conséquent on demandait des lumières et de la science, mais non pas des doutes et des sarcasmes. Dans un antre temps, quand Pautorité des dogmes écrasait la raison et comprimait la liberté des intelligences, Pomponace fut sublime en plaidant la cause de Témancipation. Revenir à ce vieux rôle , quand déjà chancelaient tantd'^autorités ; quand partout la licence se disposait à saisir ce sceptre de la raison qu^osait à peine réclamer la liberté, était commettre un ab« surdeanachronisme. Césalpîn^ médecin et homme du monde, tii cette faute avec la naïveté d^un
écolier» U répéta mot pour root le râle de Pom* ponace^ prétendit comme loi débarrasser la philosophie des immuables théories delà scolastique etrétabUr la doctrine d^Aristote dans sa primitive pureté. Mais, sous ce prétexte, il combattit d'abord les plus belles croyances du chrétien, en substituant au spiritualisme le matérialisine, et se crut ensuite libre de toute responsabilité en déclarant arec Pomponace, que les opinions qu'il exposait étaient celles d'Aristote ; que, pour lui, il soumettait toutes les siennes à TEglise.
Une tactique si commune put bien désarmer Tindulgente Itahe et la tolérante cour de Rome, que désarmait d^avance le. talent d'un médecin du pape; mais l'Europe chrétienne Ait moins facile que sa capitale; elle repoussa les enseignemens de Césalpin et, professant nettement Dieu et sa Providence, elle montra que le philosophe qui les attaquait, loin de suivre les principes d'A^ ristote, y substituait son incrédulité**
Cela était vrai, et là est en partie Texplication de la nullité des doctrines philosophiques pendant la grande crise de celte époque; là est l'énigme des penécutions qu'on dirigea contre elles* Appelée
Qmm, hoo $$t Atidrm CœuUpMi Mtmtroia êt sufiêrba dogmata dû- «MA c( umtêë, ptr RicolM Tanrel, médeein de Montbellitrdr
par les circonstances a jouer un beau rôle, celui de maîtresse ou d^arbitre entre la licence du temps et les vieilles lois d^intolérance, la philo- ^ SGfpbie demeura au--dessons de sa mission dans toutes les écoles. Télésius et La Ramée eux-mêmes démolirent beaucoup sans rien édifier. L^Italien aima trop le repos, le Français trop les disputes. Il n^est donc pas étonnant que la religion et la politique aient professé pour leurs doctrines un égal dédain, et que ceux mêmes qui en théologie demandèrent Témancipation, loin de réclamer de la philosophie le moindre concours, se soient constamment prononcés contre elle avec une extrême dareté*.
Cependant les doctrines philosophiques furent moins négligées encore que les doctrines morales proprement dites. A celles-ci , le monde occupé de débats religieux et politiques parut à peine songer. £t pourtant, trois classes de personnes devaient, ce nous semble, vouer k ces doctrines une attention toute spéciale; c^étaient d^abord les philosophes eux-mêmes, c^étaient ensuite les théologiens, c^étaient enfin les politiques.
Quand la philosophie prétendait à occuper une place dans les doctrines publiques, elle de-
* Les chefs de la Réforme, à l'exception de Mélanchtbon, furent tous ennemis déclarés de la philosophie de l'époque.
voit nécesfttireineiit songer à conquérir la direction des mœurs et celle des lois. Sans cette position Don-seulementelle n^estrien aux époques de crise, sans celte position elle n^est jamais rien.
La religion, au moment où des doctrines nouyelles se posaient en£iced^anciennes institations, devait dans Fun et dans Tautre camp, comme la philosophie, prouyer sa légitimité par son action sor les lois et les mœurs.
La politique, à une époque où d^une révolution religieuse sortaient menaçantes toute une série de révolutions sociales; à une époque où s^ébranlaient et se modifiaient toutes les opinions et par conséquent toutes les lois de la société, avait pour mission première d^examiner les éternels principes de législation morale qui prési* dent, ou du moins doivent présider aux principes de la législation civile. Les lois humaines, on le sait, doivent être le calque fidèle des lois divines, condition première de la justice et de la bonté de toutes les institutions pubUques. Dans cet ébranlement général de toutes les croyances et de tous les genres d^autorités, où convenait-il de chercher un appui aux institutions des empires, si ce n'^est dans les décrets impérissables que Fordonnateur suprême du monde moral a gravés dans notre conscience et qui sont le type invariable des formes si variables du monde politique?
£hbien! cette élude indispensable des doc-trines morales, de ceux qui étaient appelés à y chercher le salut de Pépoque, les uns la négligèrent, les autres la pervc^rtirent ; d^autres encore favorisèrent le désordre en se livrant à de périlleuses chimères ou à un fol amour du monde ancien.
Les philosophes enseignèrent bien la morale de Platon et celle d^Arislote; mais cette morale, ils ne surent la rattacher ni aux mœurs du tenaps, ni aux institutions tontes chrétiennes qn^avait faites le moyen-âge. Les philosophes ne placèrent ancun volume populaire à côté des belles pages qu^Erasme traça pour la jeunesse classique et qu^il para de toutes les figures et de toutes les âégances que loi fournissaient de brillantes études. Ces pages furent beaucoup lues et juste-
revêtues, et elles jetèrent dans les écoles un grand nombre de bons germes , de saines maximes de sagesse et de condnite. Mais dans le monde les doctrines morales ne se posèrent nulle part fortes de leur divine légitimité, et nulle part elles n^oc«* eupèrent la place qui lenr était faite. On sait que jamais elles n^exercent d^action véritable quand èUes négligent de s^adresser an peuple, auxiliaires de la religion et de la politique.
* VtjyezVtoandmti^ qpi 0e tnmfe à k tête dece Tolim
Les théologiens parlèrent beaucoup sur les mœurs au nom et à Toccasion du dogme; mais,, absorbés par la polémique qui fut la grande affaire (]lu temps, et préoccupés, comme il leur conveaaît, de rimportance majeure de leurs études a eux, ils ne songèrent pas à poser les doctrines morales comme une science à part, ayant ses principes, son autorité et sa sanction propres. En général, ceux d^entre eux qui demeurèrent attachés aux anciennes doctrines suivirent aussi Tancienne méthode d'enseigner la morale ; c'esl-à-dire qu'ils continuèrent à en réduire les préceptes en cas de casuistique et de discipline, et quMls publièrent sous cette forme des recueils plus utiles dans les écoles de la jeunesse que dans le sein dWe société déchirée par tant d'innovations. Les écoles reçurent sans doute avec enthousiasme la somme des cas de conscience el les aphorismes à Fusage des confesseurs^ composés par François de Tolède et Immanuel Sa ; mais les gens du monde ignorèrent jusqu'à l'existence de ces doctes volumes. Quand ils demandèrent à savoir quelque chose d^exact sur les opinions religieuses, qui étaient devenues l'objet de débats si animés et sur les.raisons qui les appuyaient, il fallut qu'Hun gentilhomme, que Michel de Montaigne, à la demande d'un père mourant, leur traduisit la ihéologie naturelle de Raimond de Sebonde. Et
pourtant on était dans le monde très-curieux de
ces choses. Les femmes elles-mêmes lurent cet ouvrage avec un grand empressement.
Ceux des théologiens qui suivirent les nouvelles doctrines firent en général plus de livres, s^appliquèrent davantage à les mettre à la portée du peuple, et plusieurs de leurs travaux de mo- ; raie populaire sont remarquables , mais leur doctrine scientifique n^a pour base que les dogmes de la religion, et pour eux la morale n^est pas non plus une science indépendante. Quant ao fondement religieux sur lequel ils la jettent, nous n^avons pas à le juger; ce sont ces doctrines d^une corruption totale de la nature humaine et d'une incapacité absolue de la part de riiomme de vouloir ou de faire le bien^ qui ont toujours paru anéantir la spontanéité, c^est-à-dire la liberté morale. Or, tuer les facultés morales de rhomme, n^était-ce pas tuer la morale elle-même? Heureusement les systèmes des écoles n*'anéantissent pas les facultés du genre humain et n'arrêtent pas les destinées du monde. Ceux mêmes qui professèrent le plus haulement ces imparfaites doctrines leur donnèrent dans leur vie le démenti le plus glorieux, et si leurs livres continuèrent a combattre les opinions qu'£rasme soutint avec tant de supériorité dans la fameuse querelle du Libre arbitre^ leurs mœurs furent les
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;CKnplices du célèbre adversaire de la Réforme, dais les écolesprofessèrealVjirbùreesclaçej avec me constance déplordile. Erasme avait cent ois raison en leur disant : « Vous imputez les Fautes à celui qui les commet; de quel droit le raites-vous s^il est forcé de les commettre par la condition de ses facultés morales ? Votre dootrine plonc^e les uns, ceux qui se croient damnés quoi qu'ails fassent, dans le désespoir; elle jette les autres, ceux qui se croient prédestinés au salut quand mémcj dans une funeste sécurité ? On savaitceia, mais on n^en voulait pas. G^était Pargumentation de la raison humaine, et on répugnait désormais à toute autorité de cette nature; on ne voulait plus que la lettre de la révélation divine , et à la doctrine de la corruption absolue, à Tindispensable nécessité de la grâce, on ajouta celle de Finutilité positive des bonnes œuvres pour le salut. C^était tuer encore la morale, s'il eût dépendu de quelques professeurs de la tuer. Leur erreur fut longue. Lorsque vingt ans après la mort d^Erasme un docteur de Wittem-* berg enseigna la nécessité des bonnes œuvres, on Paccusa de complaisance pour la doctrine catholique, et il fallut les graves an a thèmes du concile de Trente contre la morale défectueuse et illibérale de la Réforme, pour qu'elle vît toute
riDConséquence où elle était tombéei elle doctrine de liberté.
Mais, nous Favons dit, si les fortes doctrines manquèrent aux écoles^ le peuple reçut dans les deux camps d^excellentes instmctions. Les sermons, les catéchismes, les hymnes et les traités de dévotion exercèrent sur les mœurs populaires une influence plus heureuse que n^eussent fait les plus brillantes théories* .
Les écrivains politiques ne comprirent pas mieux que les théologiens et les philosophes leur mission morale auprès des classes snpérieares de la société*
Ces écrivains, très-peu nombreux, se distinguent en deux classes, que représentent parfaitement deux noms, celui de Thomas Morus, chancelier d^ Angleterre, et celui de La Boétie, conseiller an parlement de Bordeaux. Le premier représente, en politique et en morale, la doctrine de la Renaissance réduite par Tidéalisme à la nullité pratique; le second, la même doctrine, poussée par le radicaUsme à Taction la plus funeste. Pour comprendre Tun et Tautre il faut se rappeler les idées de Pépoque, les études générales.
Gest un fait d^histoire bien établi que dans réducation première Thomme puise , non pas le germe de sa grandeur, celui-là est dans sa créa-
tion, mais celui de ses tendances les plus remarquables, de ses seotimeiis les plus profonds, en un mot de sa vie morale. Eh bien I h Fépoque qui nous occupe une faute immense corrompait Féducation» Non-sealement Urate instniotion conforme aux nouveautés du temps, manquait dans les études générales, mais dans ces études on faisait complètement abstraction des mœurs et des institutions que réclamaient les peuples. Une étudilnlnoomplète des doctrines religieuses du moyen âge, et une adoration fanatique pour les doctrines morales et les institutions politiques de Tantiquilé, voilà les deux ordres de choses qu^on gravait dans les intelligences et dans les consciences; disons mieux, voilà les deux moules contraires où se jetaient généralement les jeunes âmes, au risque d^y puiser quelque mélange bâtard de catholicité romaine ou de scepticisme philosophique, de monarchie féodale ou de démocratie athénienne»
Déjà nous avons Vu un monument vivant de ee fanatisme classique , le personnage d^Ërasme , dont les doctrines si ^mes et les productions si élégantes excitèrent une admiration si universelle et furent si peu suivies soit des princes soit des peuples. Eh bien ! Erasme n^est pas le monument le plus curieux de cette grande aberration ; Mourus et La Boétie Téclipsent bien sous ce rapport.
£n efiet, Morus dans sa célèbre utopie donne sar la morale et la politique, on le 8ait% des théories et des rêves encore plus inutiles que Pidéalisme classique du traité composé par Erasme pour rinstmbtion de Charles-Quint.
QuantàLaBoétie, c^estsous un tout autre point de Tue que sa doctrine morale et politique, exposée dans le traité De la servitude volontaire^ est mauvaise. Ce livre est^un périlleux anachronisme, n^est pas une déclamation «éditteuse.
Voyons ce qu^il est. Le jeune gentilhomme de Sarlat allait être nommé conseiller du roi au parlement de Bordeaux quand il écrivit cette brochure qu^on surnomma si bien le Contre-^Un.
Eh bien ! la servitude qu^il y dépeint, contre laquelle il s^attache à soulever toutes les colères et tous les mépris, c^est Vobéissance à m seuly c^est-à-direla constitution monarchique. Aussi en montrant aux peuples qu^un long abrutissement de leurs plus nobles facultés a seul pu les soumettre peu à peu à la tyrannie d^un de leurs semblables, c^est directement à là monarchie et au monarque que s^attaque Paut^ur. Ecrivant sous une jnonarchie, La Boétie déguise comme il peut une tendance si audaciéuse; mais âutant qu^il lui est possible il laisse entrevoir sa pensée. '
*làé9 dTune lépnbKqiie hcnieose on Utopie deTbomat Mon».
11 ne veut pas, dit-il, examiner, si les autres façons de goaTernement sont meillenres que la monarchie; c'est une autre fois qu'il abordera cette question; mais il veut pourtant en dire assez poar qu^on sache bien qoMl songe plus à la chose publique qu'au monarque et qu'il n'aime pas la monarchie , » ponr ce qu^il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public dans un gouvernement où tout est à un. »
Quand il a de celte sorte a la fois voilé et dévoilé sa tendance^ La Boétie déclare qu'il veut examiner comment il se fait qu'on obéit à un seul, et au motimj^u/ il ajoute celui de tyran^ que personne ne peut trouver mauvais, puisqu'il ne désigne personne, mais que tous les princes pourront s'appliquer, parce que jamais l'auteur ne le distingue de celui de monarque, et que tout ce qu^il dit de la tyrannie tombe à plomb sur la monarchie. En cela, on le voit, La Boétie procède exactement comme d^autres élèves de la Renaissance qui avaient à faire entrevoir des choses qu'on ne les eût pas laissés dire, comme Pompo- . nace, comme Césalpin j et aussitôt que, sous un déguisement si habile, il s^est assuré Pimpunité, il donne pleine carrière à sa politique d'école et à ses réminiscences classiques*
Comment se fait-il donc que tous obéissent à un seul ? Il n'a que la puissance qu'ils lui donnent
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et n^exerce que Faction qu^ils lui laineot. « La servitude dans laquelle ib gémissent a toujours cela d^étrange que, pour en être délivrés, il leur suffirait de ne pas s'en rendre complices*. On ne peut le craindre, puisqu'il est seul contre tous ; on ne saurait Paimer, puisque seul il opprinie*toiis. On ne peut le craindre : que deux, que quatre en craignent un seul, c^est une lâcheté infâme; que serait-ce donc que ce sentiment de la part de cent mille, d'un loillioa d'hommes? On ne peut Faimer : il ravit ce qo^il y a de plus précieux au monde, ce que les peuples les plus illustres ont toujours le plus chéri, la liberté. Voyez les Grecs; ils aimèrent mieux mourir que succomber aux armées du grand roi» i»
Le tyran n^étant ni craint, ni aimé, comment se fait-il qu'il se maintient ? Cela est extraordi* naire. « Qu'un seul homme mastine cent villes et les prive de liberté, qui le croirait, s'il ne faisait que l'ouïr dire et non le voir? A| la bonne heure si, pour le renverser, il fidlait se mettre en avant, on comprendrait l'hésitation ; mais puisqu'il n'est nullement nécessaire de l'attaquer, puisqu'il s'agit seulement de le laisser tomber , de ne rien loi donner, de le faire, comme le feu qu^on cesse d'alimenter, se consumer lui->mème, pourquoi
* CF. la préface de M. De Lameontis, p. iO.
tout le monde ne Pabandonne-t-il pas ? Pourquoi
chacun ne rentre-t-il pas dans la jouissance de cette liberté qui est le plus grand de tous les biens et celui de tous sans lequel les autres sont sans goût et sans saveur ? U faut qu^il y ait pour cela des raisons bien puissantes. Il y en a. La liberté, qui est de droit naturel et qui est si chère aux bétes elles-mêmes qu'^elles crient vtVe la £^ berté et que, faites pour nous servir, elles ne le font qu^aprës mille résistances et protestations, la liberté n^est pas appréciée des hommes , et cela par suite d'un malheur qui leur est arrivé. Ce malheur, c^est une confiscation faite au profit des tyrans, » c^est Fénorme confiscation de la liberté de tous.
« Il y a trois sortes de tyrans, tyrans nés, tyrans élus, tyrans conquérans. Ils se ressemblent. • Four en dire la vérité, je voy bien qu^il y a entre eux quelque différence, mais de choix je n'en voy pas... toujours la façon de régner est semblable. Les élus, comme s^ils avaient pris des taureaux à dompter, les traitent ainsi; les conquérans pensent en avoir droit, comme de leur proie; les successeurs, en faire ainsi que de leurs naturels esclaves. »
Cela est très-clair; ce qui Tétait déjà assez, c^étaient ces mots : La façon de régner est toui' jours semblable. Ce qui Test trop, c^est ce qui suit.
£d eftet^ pour qu^on sache bien que la royauté est synonyme^ de la tyrannie, le jeune déclamatear ajoute qu^il o^est aucun peuple au monde qui n^aimàt naturellement mieux obéir à la . raison qu^à un homme; que les Juifs seuls se donnèrent un tyran de gai té de cœur, action qui du reste irrite Técrivain à un degré qu'ail se reproche comme un sentiment mauvais, car il dit : « Duquel peuple je ne lis jamais Thistoire que je n^en aie trop grand dépit, quasi jusques à devenir inhumain, et me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent. »
On le sait, les Juifs ne se sont pas donné un tyraui ils ont senti la nécessité d^ achever la conquête d^un pays où ils luttaient péniblement et depuis cinq siècles contre des populations belliqueuses qui savaient vendre cher leur indépradance. Pour achever celte conquête, il fallait centraliser« des forces partagées entre douze aristocraties h peu près indépendantes. Opérer cette centralisation était une nécessité pour les Juifs, et la monarchie seule pouvant Topérer, ils se donnèrent un roi. Ce roi n^opprima jamais le peuple, et ne fut pas remplacé pour cause de tyrannie, mais pour cause de désobéissanèe à Dieu. Eh bien ! il n^en est pas moins pour notre écrivain politique un ijrran. £t telle est pour la lâcheté du peuple qui s^est donné des institutions tyranniques, c'est-
à-dira monarchiques, la haine de La Boétie, cou* seiller du roi de France dans un des parlemens da royaume, qu^il se réjouit d^nne manière inhamaîne de tous les maux qui ont a£9igé les Jui&. Or, quand on considère que c^est précisément la royauté qui a fiiit quelque chose de cette nation, la royauté qui a terminé la conquête du pays, qui a comblé de gloire et de richesse un peuple aupararant misérable ; qui a fait fleurir sur uu territoire étroit et ingrat Tagriculture, le commerce et les arts; qui, en un mot, par des institutions brillantes et des œuvres de génie Ta élevé au rang des premiers peu(des de Tantiquité, vraiment on ne conçoit plus rien au fanatisme de La Boétie.
Cependant, poursuivant son thème, sa chimère de démocratie athénienne, il montre comment ont fait les tyrans pour ravir aux hommes la liberté. Ils leur ont fait avaler le poison à petite dose, comme faisait Mithridate pour lui-même; ils les ont dressés comme Lycurgue aTaitr .£ût dresser deux chiens, Tun aux champs, Pautre à la cuisine; comme chaque jour encore on dresse nos « ccmrtauds; » comme le grand-turc dresse ses sujets en les sevrant de toute idée de liberté.
Si donc les hommes sont devenus serft ou sujets, c^est qu^il s^est trouvé d^aotres hommes qm* les ont façonnés à Tesclavage. Si les premiers per-
sévèrent dans leor semtnde, c^est qo^ib y sont
nés et nourris; sMls sont incapables de s^aiFrancliir, c^est que, sous les secouds, sous les tyram^ ils deviennent lâches et efiKminés.
Pour les abrutir et les efféminer, les tyrans les plongent dans la mollesse. Cyros, a]rant soumis la ville de Sardes, y établit « des bordeaux, destaverneS) des jeux publics, et fit publier cette ordonnance, que les habitans eussent à en faire état. » — (c Les Romains tyrans s^avisèrent encore d'un autre point, de festoyer souTent.... cette canaille qui se laisse aller, plus qu'^à toute chose, au plaisir . de la bouche. Alors le plus entendu de tous n^eût pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. ... Ce fut cette venimeuse douceur qui...» suera la servitude. »
Les tyrans ont inventé en leur faveur j usques i des miracles. Les uns guérissaient leurs sujets d^un mal^ et les autres d^un autre.
On sait que nos rois guérissaient des écrouelles. Mais pour qu^une allusion si directe n^échappât à personne, voici ce qu^ ajoute La Boétie : « Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de td, des crapauts^ des Jlmn<LB4is^ Vampoule^ Voriflan. »
Cependant tout cela n^ejiplique pas encore suffisamment le grand seeret de cette si iuneste servitude, et ce secret, en dercûère analyse, le voici :
K Mais maintenant je viens à mon advis a un » poinct) lequel est le secret et le resonrd * de la » domination, le soostien et fondement de la ty- » rannie. Qui pense que les hallebardes des gar-
)> des, Tassiette du guet garde les tyrans, à mon » jugement se trompe fort : ils s^en'aydent, comme n je CToy, plus pour la formalité et espou vantail, » que pour fiance quMls y ayent. Les archers » gardent d'entrer dans les palais les malhabiles, u qui n^ont nul moyen, non pas les bien armez, » qui peuvent faire quelque eutreprinse. Certes » des empereurs romains il est aisé à compter, » quUl n^y en a pas eu tant qui ayent eschappé » quelque danger par le secours de leurs archers, » comme de ceux-là qui ont esté tuez par leurs » gardes* Ce ne sont pas les bandes de gens i » cheval, ce ne sont pas les compagnies de gens » à pied, ce ne sont pas les armes, qui défendent » le lyran. Mais on ne le croira pas du premier » coup ; toutesfois il est vray* Ce sont toujours » quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, » quatre ou cinq qui lui tiennent le pays tout eqi » servage. Tousjours il a esté, que cinq ou six » ont eu Toreille du tyran, et s^ sont aprochez » d^eux-mèmes, ou bien ont esté apellez par luy, ^ pour estre les complices de ses cruautez, les
*Lei«Hort
l ajo )
» compagnons de ses plaisirs, roacquereaux de
M ses volupteZ) et communs au bien de ses pil- » leries. Ces six addressenl si bien leur chef^ » qu^il faut pour la société, qu^il soit meschant, n non pas seulement de ses meschancetex, mais » encores des leurs. Ces six ont six cens, <{ui » profitent sous eux, et font de leurs six cens ce » que les six font an tyran. Ces six cens tiennent D sous eux six mille, qu'ails ont eslevez en estat|
aosquels ils ont fait donner, on le goayeme- » ment des provinces, ou le maniement des de— j> niers, afin qu^ils tiennent la main à leur avarice » et cmauté, et qu^ils Texécutent quand il sera » temps, et facent tant de mal d^ailleurs, que ils n ne puissent durer que sous leur ombre, n^ M s^exempter que par leur moyen des loix et de » la peine. Grande est la suyte, qui vient après n de cela. Et qui voudra s^amuser à devuyder ce » filet, il verra que non pas les six mille, mais » les cent mille, les millions, par ceste corde, se » tiennent au tyran , s^aydant d^icelle, comme » en Homère Jupiter qui se vante, s^il tire la » chaîne, d'amener vers soy tous les dieux. »
Gomme tout cela est parfaitement applicable à la monarchie, la vraie pensée de Tautenr perce partout; et certes on s'^est bien grossièrement trompé dans le monde littéraire, quand on a dit que c'était là une pure déclamation oratoire. Au
contraire^ le monde politique a bien va quand il a jugé que c^étsàtxineiléclamaiion séditieuse. Gest avec raison qu^on s^est gardé d^imprimer cette diatribe à Tépoque de nos guerres civiles.
Mais, dit-on, comment comprendre que, sous Fempire d^une Médicis, on ait osé publier contre les institutions monarchiques du pays, des attaques qui seraient de nature à faire traduire devant les tribunaux ceux de nos écrivains qui se permettraient de les imprimer? Rien ne s^explique plus aisément. Nos auteurs du seizième siècle , après les écrivains grecs et romains, lisaient surtout ces auteurs italiens qui avaient su exploiter les idées de la Renaissance avec un art si merveilleux, et La Boétie ne fit autre chose qu^imiter trait pour trait la tactique de Pomponace , de Machiavel, de Césalpin. Pour faire passer tout ce qu'il dit des tyrans^ il donne aux rois une de ces louanges de parade qui ne coûtent rien aux écrivains et qui les mettent à Tabri de la justice. Voici le passage du traité de là servitude qui a servi de passe-port à tout le reste. La Boétie, après avoir parlé de Toriflan et des autres merveilles de notre royauté, ajoute : « Ce que de ma part, comment qn^il en soit, je ne veux pas encore mécroire (mettre en doute), puisque nous et nos ancêtres avons toujours eu des rois si bons en la paix, si vaillans en la
guerre que, encore qu^iU nais5eat rois, il semble qu^ib ont été non pas faits^ comme les autres,
par la nature, mais choisis par le Dieu toutpuissant, devant qne de nattre^ pour le gooyer-
nement et la garde de ce royaume. »
Cette précaution prise, La fioétie peut tout dire, et voici ce qui suit, i* Eh ge fanatique de la liberté républicaine. « Celui qui verrait les Vénitiens, dit-il, vivant si librement que le plus méchant d^entre eux ne voudrait pas être roi; ainsi nés et nourris qu^ils ne connaissent poinr d^autre ambition^ sinon à qui mieux avisera à soigneusement entretenir la liberté ; ainsi appris et faits dans le berceau, qu^ils ne pren* draient point le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise; celui qui verrait ces personnages-lîi et s'^en irait ensuite aux terres de ce que nous appelons le Grand-Seigneur... penserait-il que les uns et les autres eussent même naturel ?» 2*" Ehge fanatique de tous ceux qui ont déU^rè un pays ou plongé le fer dans le sein d^un tyran ; éloge d^Harmodius, d^Aristogiton, de Tbrasybule, de Brutus, de Dion, de Valérins, de Cassins. 3* Eloge fanatique du jeune Coton qui demandait un poignard pour tuer Sjrlla. « Cétait là un noble ei^ant; c^était là une parole appartenant à Caton ; c^était un commencement de ce personnage, digne de sa mort. •
Et c^est poar une composition de celte nature» qae Montaigne a voué une admiration si exaltée à La Boétie. Hoataigne, cet autre conseiller de parlement, ce philosophe de tant de bon sens, était donc égaré comme le jeune déclama teur de Sarlat, par ces études de la Renaissance qui, au lieu d^affranclîir PEurope, la plongèrent d^abord dans une déplorable idolâtrie.
On le voit , les doctrines morales des écrivains politiques ne furent pas plus fortes, ne valurent pas mieux que les doctrines morales des philosophes et des théologiens. Elles senties unes et les autres d^une égale faiblesse. Des déclamations classiques sur la moralCf des thèses emphatiques sur la politique, des traités insidieux sur la religion, des dissertations stériles pour ou contre Aristote, pour ou contre Platon, du scepticisme et un léger mouvement d^éclectisme : voilà ce que les écoles opposent aux pasaions des princes et iiux excès des peuples.
Trahis par tous ceux qui ont mission de les éclairer, les peuples et les princes ne peuvent que
s'égarer davantage. Ces égaremens, Phistoire des dernières années de o^te période les présente coup sur coup, et le système qu'ils inspirent précipite les plus terribles événemens du seiuème siècle.