‹ Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers sièclesChapitre 22 sur 29 · CHAPITRE VUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUI

DBRNISE£S ]>0CTAI1I£S J>S GBTTB PERIODE. UfSTRUG-

TIONS DB GHABUBS-QUIITT ▲ PHIUPPB II. TRAITS

DB CATBiLU-CAMBRBSIS. GONGIIiB OB TRBHTB.

' FORMULES DB OOGTRUfES. IMQUISITKOlf ET IMSTITU-

TIOBS «OOYBUAS»

Quand ou a parcouru toutes les doctrines de cette célèbre époque, début d^un' monde nou«veau et ère d^émancipation moderne, on éprouve un singulier mécompte. Toutes ces doctrines sont d^une faiblesse extrême et, ce qui en est la con— séquence rigoureuse, toutes ces doctrines, manquant leur but, livrent les peuples et les rois aux passions et aux violences les plus graves.

Celles de 1617, théories d^émancipation s^il en futfamais, ont à peine essayé de marcher qu^elles sont forcées de revenir sur leurs pas, d^ aller contre leur principe fondamental et de se mettre en tutelle.

Les doctrines politiques des littérateurs, celles 'Erasme, de Morus, de Févêque Patricius^ de La oétie ^ sont les unes nulles , les antres fantastiues et inutiles, malgré toute la magie des formes .ont elles apparaissent revêtues.

Des doctrines philosophiques, les unes, celles lePatricius le Platonicien et de Sépulvéda le Péri-

es autres, celles de Télésius et de La Ramée, offrent à peine des ébauches de systèmes ; d^autres encore, celles de Césalpin et d^Agrippa, sont si sceptiques ou si impies quelles épouvantent au même degré la ccfûscience et la raison publiques.

Les doctrines du pouvoir, celles de Charles- Quint, de François V% de Henri VIII, de Marie et d^Elisabeth , sont si aveugles qu'elles usurpent à la fois sur toutes les classes delà société et sur tous les intérêts, sur TEglise, sur la religion , sur les droits et sur la justice , sur Tintelligence et sur les mœurs , assumant ainsi sur un pouvoir ignorant une responsabilité sous laquelle s^aiFaisseraient même les gouvememens les plus éclairés.

Celles du peuple, celles des communes de CastiUe, des paysans de Souabe, des niveleurs de Munster, sont d^un radicalisme si grossier qu^dlles . tendent à replonger TLurope ou dans la barbarie du dixième siècle ou dans Penfance de la société. Cela n'est-il pas le chaos? £t cela peut-il être

16 résultat de la Renatssmce et de la Réforme?

De ces immenses mouvemens Tun et Tautre étaient émanés des plus nobles travaux et des plus généreuses passions, de la science et de la liberté. Le chaos que nous voyons se présenter à leur suite ne peut donc pas être leur oeuvre ; mais alors, puisqu^il apparaît à leur suite 9 que^leur est-il?

Il est le résultat naturel des violences des passions mauvaises qui s^emparent de Vun et de Pautre de ees mouvemens, pour en détourner la marche à leur bénéfice.

Cela établi 9 la situation du seizième siècle n^a plus pour nous rien qui étonne* C^est un état de crise } ce n^est ni une monstruosité politique^ ni une monstruosité morale. Cest une ce ces époques où dans le sein des nations se choquent les vœux les plus contraires, les théories les plus extrêmes; mais où, de la rencontre des forces et des idées les plus hardies, il naît toujours, tôt ou tard, des systèmes et des institutions régulières^ conformes à la puissance qui leur a donné le jour et propres à marquer de nouvelles ères dans Tfaistoire de Fhumanité.

Le vieux temps peut arrêter dans leur course et peut dévorer même déjeunes idées, de nouvelles doctrines; il ne peut pas les anéantir, et toujours, en s^affiranchissant tôt ou tard, elles

changent on déirtaent le ponroir qni a refosé de

les accueillir. C^est Jupiter renversant Saturne qui avait prétendu rengloutir.

Bientôt au milieu de cette fermentation générale quoique grossière ({ni est le travail du seiûème siècle^ au sein de tontes ces richesses intellectuelles que la fugitive Byzance a répandues sur FEnrope ; k travers toutes ces excitations morales et ces tonimentes politiques que la Réforme laisse échapper de sa grande main, il s^opère un progrès merveilleux et qui apparaît ferme et net jusque dans les derniers actes et dans les dernières paroles de Vhomme même qui a épuisé toutes les pensées 'de son intelligence et toutes )es gouttes de son sang à le combattre*

En effet) quand Charles est brisé et anéanti par sa longue lutte, il fait en faveur de son fils un acte d^abdicatio^ et rédige pour lui d^ instructions politiques où éclate tout le progrès qui, malgré lui, s-est fait en Europe dans cet espace de trente à quarante ans qn^il avait prétendu dominer.

. D^ab(nrd en abdiqnant deux fois de suite devant les iétats des Pays-Bas , Charles vient, comme vint un jour Gustave Wasa devant les quatre ordres du royaume, ou comme viendrait aujourd'hui un ministre responsable dans un état constir tmioimdf rendre compte dn sa gestion. Cest de

sa gestion complète, de tous ses travaux, de ses voyages et de ses combats que le puissant monarque rend raison aux députés du pays, et an même degré qu^ii y a dans cet acte une immense concession politique, il y a un immense hommage au progrès moral. Charles avoue ses faiblesses , demande pardon de ses torts et sollicite de Pindulgen'ce de aes juges un souvenir de bienveillance, comme à peine le ferait dans nos mœurs si avancées quelque Sully pce^ant congé de quelque Henri IV.

De son côté, Philippe II qui accepte les scep* très et les devoirs que lui transmet un père plus "grand dans cet acte où il honore les droits de rhumanité que dans aucun de ceux oij il les combattait, tient par la bouche de son ministre Granvelle le langage le plus humble, le plus conr stitutionnel; et il n^est pa^, dans ces temps, de spectacle qui porte un oaractère politique plus sigaiâcatif que ce grand acte. Là est mieux que le rêve moderne du Contrat sooial; 'là est la pratique du bon gouvememenl de famille; là est Tidéal de la politique religieuse; car Ik Charles-Quint comparait devant le tribunal des nations oomme il compte bientôt comparaître devant le tribunal de Dieu, ou - comme dans la tradition de TEgjrpte compàraisseientles rois de ce pays d^abord devant

la justice des peuples qu^ils avaient gouvernés^ ensolfe -devanl la jiislioe d!Osiris, le type étei^ nel et le juge suprême des maîtres de la terre. .

Ce seul ael^ oa île voit^. vaut tout un corpa da doctrines, et oooatale mieux «{u^aucuir mouuoiaat rimmensîté du progrès. •

•Les ifàsimcikms de Cbarka atleàtaptila même progrès. Sauf un léger trait d^araour»- propre et quelques traits, un {leu/poonoueés .de machiavélisine, ce .petit valuoie est mai abrégé de liiorale politique et de politique morale qui a sur celui des Médîcia me prodigieuse supériorité. ^

Le trai t d^amour-propre qui en déâgure mi> peu le début est même .pardonnable de. la pari d^un^ prince qu^oo a tant flatté et qu^on a pu flatter avec tant de raison. En effet, si Charles compte comme un grand avantage paur.soa fils de ressembler de figure à son père,.les mœurs duv^temps et celles des cours excusent celle vanité d^ailleurs corrigée par les téiacNgnages de raffeetion la plus profonde, et rexcellence des préceptes de gouvernement qu^il donne à un fils sicber corrige à son tour la fatuité de la tendresse patmieUe. .

Ces préceptes sont d^abord empruntés à la religton^et à la moralei, etitojute cette première partie est admirable. La crainte de Dieu, la vénération de PEglise et de son. cbef^ le respect de ses ancêtres.^ Tamour de ses peuples : teb sont les

sanliaMiift' fondaneotaux {pà èoirmt dominer dans le cœur du jeune roi , et ces sen tiinc M s Chaiies les peint, sur la fin de ses jours, comme les arrait peints pom s6n jeun» TéloqaeDt Erasme dont il avait délaissé les instructions pour celles de Machiavelir

>Chafrles*Qiiint a mènonr sur lo«C àmtn oet avantage, que ses conseils sont le fruit d^one expé^ riance eoiisomniée et na rassemblcoit'en rian mor antithèses d''Erasrne, aux utopies de Morus, aux déclamations» de La Boétie. Aussi.tous les princes de la terre deii^enf^^ls Técooter qmnd il recommande h son fils Tamour sincère de ses peuples et rinutiljté de tous les efforts qu^il ponrvaii fiùre soit pour remplacer Taffection par la termite, soit poi^r suppléer par Tapparence à la réalité des ▼ertus qu^il n^aurait pas/

n Pour cela, dit-il, considérez que le prince est comme un miroir exposé aux yeux de ses sujets, qui y regardent conliniielleifient , qui TenviBagent comme le modèle auquel ils doivent se conformer, et qui par conséquent découvrent sans peine ses vices et ses vertus. Ainsi, quelque habile et quelque adroit que soit un prince, jamais il ne doit se flatter de* leur cacber ses actions ni » ses démarches.

» Il est certain mm qae les peiq^ee sonmet* tent plus Volontiers à Pempire de leur prince

os traite bien que lorsquMl les tient ^clavage. Par ramoor on tire d^ux [4x1$ A-vices que par la violence; n J^avoue que la puissance qui est fondée sur a dcHciacttr du fioaireram est moins abs<diie que elle qui ne subsiste que par la crainte; mais on bit tomber d^aocord qu^elle est plus ferme et plus Lurable.

» La crunte tient en bride les sujets et les rend plus: aeiiiDis aux volootés du printm mais ils n^o-

béissent de la sorte que jusqu^au moment ou il se préaente line oceasioa de seconer^le joug.

» La haine que produit la crainte les porte à teatsr toutes sortes de voies et à- s^exposer aux plus grands dangers pour se mettiris ^ état meilleur. * • î . • îî - '

Les leçons spéciales que le vieil empereot joint à ces directions générales ne sont pas moins belles, et .portent le même cacbet d^élévation et de raison pratique. • -

Ce que Cbarles dit sur le devoir de rendre et non de wmdre la justice, sur l'inconvénient des condamnations rigoureuses, sur la convenance qa^il y a pour le prince à intervenir dana lea jugemens au nom de la douceur et de rhiimanité, ^r robligation où il est de protéger le com- Mvce, de laisser au peuple plus d^argentqu^il ne lai eu prend, de lever les impôts avec son assen-

ttiaent^ d\appofleÉ à'itiir piroeplioB leé ménage m eu s les plus délicats, d\iffraDcfair de tous les droits les objets d^eaqiortalion aussi bien qpie veux des objets d^importation qui sont nécessaires' à la $ub$i&UD6e da^paoyre^ detenter toute aotre voie pour trouvcir lasomaie nécessaire -pkilût «pie puiser des misérables qui gagnent leur vie à la soeur de leur front ; tout cela, disoDS-oeusy est d^uqie jtistess^ parfliit» et tout delà eat sdit. jiTec une sitnpticî^*qtti jurait du frapper la iaisoa de £biUppe-II&f .» , j • . '

Il en est de imème des conseils sur Farmée, la guerre, les^oonquêtes, Tadininistration, la £[mdatioD de hoBbeB écoles et dPautres éftafalîasemens d^utiUté publique. * -

<i Faire de nouvelles conquètesi cW.aî^^^ de iio«T«aux souei» à ceux <fat Tom aœablent, » dix r£mpereur. Mais il sait d^avance que son fils uè goùteffa pas cet avis^ el d^avaace il bii permet de conquérir, à condition qu^il le fera avec Tintentioade bien gouçemen Cest ooiiseiller eu père très-iudulgent; Bientôt mèine, quand Charles Cintrera un peu plus en minière, il perdra de vue cette attîtttdede movalisté et^Jiaugera de langage» . Cependant de toute sa riche expérience, ce qu^il désire le plus communiquer, à sou fils, c!est Fart de choisir et de s^attaeher ses mi* nistres» Il a inconnu que dans le choix d^uu

conseiller toute autre considération doit céder à celle de la capacité et de rhonnenr. Il fiiut surtout choisir des ministres parmi les hommes DEPEMDANS, et parmi ceux-ci les hommes que la* scmici rend indépendans. « Car il est trèivrai, dit-il, que le savoir joint à la vertu confère non-seulement une espèce de souveraineté, mais une souTeraineté véritable. Dès-lors il finit que la vertu et Thabileté remportent auprès de TOUS sur les richesses et les autres biens de la fortune. »

Dans toute la première partie de ce bréviaire politique du plus grand monarque qii^ait va le inonde depuis Constantin et Charleraagne, c^est la doctrine saine et juste, cVst surtout la doctrine morale et religieuse qui domine. Charies-Quint j réfute et y abjure si complettement ces principes de MiKshiavel qu^il a jadis laissés dominer dans ses conseils, que son fils y fera régner à son tour, que Marié Tudor a tant écoutés et que Catherine de Médicîs va répandre en France , que c^est à peine, on le dirait, s^il en est demeuré dans sa mémoire quelques légères réminiscences. Mais si les réminiscences des mauvaises doctrines de son jeune âge sont légères dans les premières pages du repentaM vieillard, elles percent d^une manière sensible à mesure quMl avance danfl sa oomîposition et dès qu^il arrive à la ques-

tion de saToir si le prince doit diviser on non ses ministres pour mieux les gouverner tous. U ne partage pas , quant à lui , Pavis qu^il faut semer

parmi eux les haines et les défiances» ou qu'ail faut £ure régner la discorde dans leurs asiemblées; mais il croit cependant qu^il est bon d^entrelenir entre eux « un peu d'émulation^ afin qu'à i'enn ils tdchmi de se rendre plus dignes des grâces de leur maître et cherchent à mériter de plus grandi honneurs. »

Les mauvaises doctrines et les mauvaises pratiques se numtrent plus à découvert enciore qutmd il Vagit de cet égoïsme de prince et de cet absolutisme de monarque que Charles-Quint a sucés dans le livre même de Machiavd. L^ait de s^approprier la gloire de ses ministres, il l'^enieigae à son fils, comme le secrétaire de Floreiice reût enseigné à Ck>sme de Médicis, et il s'^applaor dit de cette théorie de spoliation comme d^une invention sublime. « Le prince peut agir avec tant d^adresse que les délibérations des ministres lui soient attribuées. On ne donne pas les principales louanges que méritent les belles choses à celui qui les conseille, mais à celiû qui les décrële et qui les Stii exéeuter. >

Il y a plus de machiavélisme encore dans un autre art qu^il recommande à son fils, celai de donner de grandes promesses et de bëli^e^ pa-

tout à défiiat de récompenses plus solides, art

si infâme et si vulgaire qu^il est indigne même du misérable qui habile la cabane, et que jamais il

ne doit franchir le seuil du palais habité par un maître.

Placé près de sa tombe et en face de Dieu , Charles, enseignant à son hls un art si perfide, commet Taction la plus honteuse de sa vie*

Après lui avoir peint d^abord les soucis qu^ajoutent les conquêtes ans peines qu^ont naturellement les rois, il n^étail pas non plus très-moral de lui dire ensuite : « Vous devez aussi penser la guerre contre le roi de France; » il n^était pas très-moral de lui apprendre à Tattaquer sur les frontières et dans le cœor de son pays; il ti"* était pas très- moral de Tengager a chasser son adversaire dltalie et à lui enlever une partie de ses états héréditaires; il était même immoral de terminer les longues instructions quUl lui donne à cet égard par cette pressante sollicitation contre les Français : « Tachez donc de les attaquer

DANS LBUR ROTAUMB. »

Ici, on le voit, les vieilles réminiscences remportent complètement auprès de Charles- Quint sur ses récentes déterminations. (Test à tel point que le futur religieux de Saint-Just finit par oublier tout-à-fait le rôle quUl s^est d^abord pro-

' Pag. 51, édition de Teissier. La* Haye, 1700. 1 voU in-18.

posé déjouer ou le masque qu^il avait si bien revêtu, et qu^il dit à Philippe II ces propres paroles :

« Il TOUS sera très-avantageux d^ètre informé de Phumeur et des inclinations des principaux ministres du roi de France, afin de vous en prévaloir dans les affaires que vous aurez à traiter avec cette couronne.

i> Si dans la suite, par le moyen de quelque mariage ou de quelque traité, vous pouvez lui ôter le Piémont, fermez les yeux a toutes sortes D£ GOiiSiD£iLixioiis pour en venir à bout.

» Surtout employez toute votre adresse pour obliger les Français à quitter les armes et à demeurer en repos, parce que pendant la paix il vous sera facile de causer des tumultes dans ce

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