‹ Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers sièclesChapitre 23 sur 29 · ROYAUME · texte numérisé non relu

ROYAUME

» Et si VOUS TROUVEZ L^OCCASION DE VOUS PRE- VALOIR DE CES TROUBLES INTESTIINS , NE LA LAISSEZ

POINT ECHAPPER. » FutuT moine de Saint-Just, quand vous redevenez vous-même, votre doctrine

n^est pas bonne. Elle eût fait sourciller Comines et Machiavel. Exciter Philippe II à semer le trouble en France et le presser Je se prévaloir du désordre qu^il j aurait semé, n^est ni plus ni moins que donner une leçon de crime; et si vous n^hésiiez pas à révéler devant Dieu des maximes si monstrueuses, de quelle nature ne doivent pa^

être eelles que dms IVittif ode où tous êtes placé vous êtes obligé de taire ? Votre politique intime est la politique de Venise et de Florence. A la vérité, un instant après ces paroles qui impriment sur votre nom une. tache ineffaçable, vous recommandez à votre fils d'^empècher qtfe dans la promotion des souverains pontifes on ne prenne des VOIE& oBUQUsa; mais si c^est là votre pensée véritable, pourquoi venir ensuite le presser de mettre dans ses intérêts les favoris des pap£$ et iiBURs paocHBS? Est-ce pour suivre les voies DROITES qu^ils ont besoin de conseils de cette nature, et sont-oe enfin des voies droites aussi que vous présentent quand vous leur adressez ces paroles : « Quant aux Vénitiens, vous pouvez vivre en paix avec eux, dans TespiSrancb que, se consumant peu à peu , ils seront bientôt la proie de quelque prince belliqueux qui les assujettira sans peine. Mais si vous trouvez à propos de rompre avec eux, attaquez-les brusquement, sans leur donner le temps de se mettre en défense. »

Enfin, sont -ce des voies droites que vous aimez, lorsque vous invitez voire fils à mettre et à fomenter la division parmi les princes d^Italie? M

On le voit, en dernière analyse les combinaisons les plus criminelles entrent dans les doctrines de Charles-Quint, et ses Instructions nous

expliquent d^avance ces menées si odieases et tous ces complots si cpupabbs, que ses sae»

cesseurs vont entretenir en France avec les chefs de la Ligue et la maison de Lorraine, en Italie avec la vénale aristocratie de Venise , en Allemagne et jusque dans les pays du Nord avec tous ceux que la cwroption morale livre en tout temps k la corruption politique.

£n eilèt, si d^un côté il y a un progrè&réel dans les doctrines du premier représentant de cette époque de criseï ce progrès est encore altéré par ralliage le plus grossier. Cest la doctrine de parade qui est belle et pure; c^est dans les actes publicsi dans son abdication, dans la partie purement morale et religieuse de ses buttuctims^ que Charles se met à la hauteur de son siècle; c^est surtout au moment de mettre la maio à soa bréviaire pour Philippe^ c^est en se posant en jfaoe de la mort qu^il est religieux et grand et qu^ilsesouvient de son rôle de chrétien, de dictateur-pontifical; mais à mesure qu'il s^anime et qu'il s'enfonce dans son sujet, il perd de vue l'attitude qu'il avait prise dans Forigine, et à la fin de son traité, c^est de nouveau la pohtique qui l'emporte sur la morale. Machiavel une .seconde fois lui fait oublier les leçons d^Erasme. *

Quand on veut savoir la véritable pensée morale et politique d0 l'époque, o^est moins daas

les paroles du père que dans le sens qu^y attache le fils qu^il faut la chercher.

. Philippe II, en eflTet, n^est que Texpression forte et courageuse de Charles-Quint; c^est la pensée du vieil empereur moins sa phraséologie flamande; et celte pensée n'est pas autre chose que Tabsolutisme conseillé par Machiavel*

Quant* à la question spéciale de Tépoque, la liberté religieuse, la politique de Charles-Quint et de Philippe est encore cdle de Machiavel. On sait que le célèbre Florentin conseille aux princes d'être en mesure de pouvoir forcer de croire les peuples qui n^auraient plus envie de croire. G^est précisément là ce que Charles-Quint a fait toute sa vie, et c'est précisément la ce que Philippe II est résidu de fiiire à son tour. Voilà le choix qu^à travers la phraséologie morale et religieuse de son père son instinct politique a fait du premier coup d'œil* Bans sa jeunesse Gharles-Quint a négligé les conseils d^Erasme; dans sa jeunesse Philippe II né-^ glîge les conseils de Charies^^uint. Le fils de Phi«> lippe II, dans sa jeunesse, fera comme avaient fait son père et son grand-père. On le sait, dans les temps oà régnent demauvaises doctrines, la politique n'est bonne et pure qu'au lit de mort des rois.

Cette politique, contraire an vœu général et aux grandes tendances de l'époque, n^est pas seulement celle du gouvernement espagnol, c'est celle I. «9

de tous les gouvernemeDs d^Ëurope, républiques comme monarchies. Emancipation, liberté religieuse ou politique, droit d^exameti, aucun pouvoir n^en veut plus à la fia de cette période* Les parUsans de iâi7 en cela sont d^apcord avec leurs adversaires; elles uns comme les autres dressent, pour arrêter toute espèce de progrès, des £»rmules qui devront désormais mettre rhumanité à Tabri de toute espèce de révolutions nouvjelles.

Telle est sérieusement la folie du temps. Partout on dresse des symboles de doctrines, et tout le monde s^en mêle. L^an i33o la confession d^Augsbourg en ouvre la série. Suivent les confessions helvétiques, de Bàle, de Zurich, de Berne, de Genève \ les confessions d^ Suède, de Dane* mark, de France, de Belgique, détaxe, d^Bcoise, de Bohême, de Hongrie; les articles de Smalcalde, les articles de. Henri VUI, les statula d^£- j douard VI, les statuts d'^EUsabeth, les deux Intérim de Charles-Quint, rintérim de. Maurice de Saxe, le concile de Trente.

A examiner tous ces symboles on dirait que le seizième siècle s^est cru appelé à confisquer la conscience et à poscor les limites de Pinldligence humaine.

Ce n^est pas tout» ees doctrines religieoses si nettement arrêtées sont partout proclamées lois de Tétat} partout est rétabli en Europe ce vieux

principe de ByzancC) la loi religieuse est la loi civile. Il est des pays où se professée t des croyait* ces diverses, mais nulle part cette divergence n^a lieu en vertu d'un principe de raison. Partout où elle existe elle est la conquête d^une fotee sor une antre force. La liberté de conscience est inconnue même aux partisans de iSij. Ils ne Tac*' cordent nulle part. En stipulant ponr une partie « d'entre eux au traité de Passau , ceux qui se rattachent à la confession d^Augsbourg se donnent bien de garde de stipuler ponr ceux qui se rattachent à la confession helvétique. Cest à peine si tout le progrès d'^un nouvean siècle suffira pour introduire au traité de Westphalie (1648), en faveur du calvinismei une liberté qu'on n'a pas Tonln introduire au traité de Passau.

La réaction contre toute espèce de liberté est complète, et d'avance nous avons dit comment elle s^explique. C^est la licence qui' a tué la libertéè Un jour l'ordre la fera renaître ; elle jaillira du progrès qu^il porte toujours dans son sein.

De tous les princes d'Europe c'est Philippe II qui suit le principe de Bysaince dans sa plus grande netteté. La loi religieuse est la loi civile; la loi civile est une; la loi religieuse ne doit être qu^une non plus : telle est toute sa politique, et de celte politique il ne déviera jamais; elle

Brisera ses adversaires ou le brisera lui-même* Son parti est pris pour la vie, sa pensée est immuable, elle est de fer; ou elle régnera pure et absolue partout où il ne régnera pas lui-même.

Aucun des rois ses contemporains n^apporte à Tapplication du système qui leur est commun à tous la même énergie, la même dévotion* Seole en Europe la femme qu^l a perdne, Marie Tudor eût secondé complètement sa pensée. Catherine de Médicis, qui a la Machiavel dont elle a fait sa Bible ^ la saisit d'aune manière moins profonde.

Cependant cette princesse, amène Henri II à s^entendre avec Philippe, an traité de Catean- Cambrésis, i55g, pour Textirpation pure et nette des principes de i5i7 soit dans leurs états soit partout où leur bras pourra les atteindre.

A cette époque des chances de succès sem* blaient s^ouvrir pour ce système.

D^abord le concile de Trente allait voter la doctrine depuis si long-temps désifée par Charles-Quint, une doctrine propre à satisfaire tout le monde. 11 n'y avait qu^à Tintroduire partout pour reculer d^un seul trait à iâi6.

Ensuite, une institution célèbre, celle des Dominicains) un peu aidés des Franciscains, venait d^achever en Espagne par ses prédications et ses mesures, par la police religieuse et le tribunal dogmatique qu^elle s^était adjoints, Tosavre de

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répression qui lui avait été confiée au treizième siècle. Grâce aa secours qn^elle avait prêté au pouvoir et k Palliance intime qu^elle avait con*^ tractée avec Tétat, toutes les doctrines de Topposi-* tion étaient effacées en Espagne. £t pourtant cette œuvre avait rencontré les plus grands obstacles. Dans les provinces du midi le mahométîsme dis^ putait .rempire à la religion chrétienne depuis le huitième siècle; dans les provinces du nord, Topposition vaudoise s^était introduite depuis le dousième siècle; le judàfsme, depuis les Ro-* mains, s^était établi partout, et depuis les fréquens voyages de Charies-Qoint en Allemagne les principes de ±5iy étaient divulgués dans toute la Péninsule. Ët toutes ces doctrines , Tlnquisition les avait fait disparaître en Espagne.

Pour reculer r£urope à i5i6, il ne s^agissait que de lui donner cette institution, la plus effi-* cace de toutes celles dont disposait Philippe II.

Il y avait une autre chance, encore. Une iusti^ tution.née des nouvelles commotions qui venaient d'ébranler le monde religieux et par conséquent plus ardente, plus dévouée qu^ aucune autre, savante et habile dès son origine , encore plus éprise de la tâche qu'elle se proposait d'ac* compiir en Europe que de celle qui Fattendaitdans les contrées lointaines, oflFrait au svstème de Philippe un appui qu'à peine sou père avait pu en-»

trevoif dans tovto sa portée. Il ne s^agîssait qM

de la répandre dans TEurope entière, que de lui confier la direction des inteUigenoes et des consciences, pour recaler PEnrope i i5i6.

Telles étaient les chances du système de Philippe IL

On voit donc que ce système était simple, qu^il avait ses probabilités et sa grandeur^ qu^il répon* dait plus nettement que tout autre à Punedea opinions qui se trouvaient en présence, et que, sous bien des rapports, il devait compter sur le succès.

Cependant cette opinion qui voulait Fabsence de toute hberté et.qui n^était qu^une pensée de Machiavel sur les moyens de faire croire encore quand déjà les peuples refusent de croire, était une opinion extrême; ce notait ni une opinira saine, ni une opinion générale. Elle devait en dernière analyse succomber complètement.

Une autre opinion extrême est à signaler an seizième siècle, en présence de celle de Philippe II, c^est celle de la hberté absolue, de Tégahté complète, de Tabsence de toute autorité en politique comme en religion. Cesi Topinion des niveleurs de Munster, dont le principal foyer, depuis i535, est dans les Pays-fias^ Et, chose curieuse, Tannée où, sous Tempire moral d^un chef puissant^^ se constituent |Aus forte»

* Menno Simonis, 1640.

ment les fanatiques partisans du radicalisme politique et religieux, est aussi Pannée où se constitue la nouvelle Société que Philippe II compte lui opposer, de concert avec edle du treizième siècle perfectionnée par l'Espagne.

Dè&-lors, on le prévoit, la lutte qui s^engage sera yiolente. EDe emlirasera PBurorpe; Elle ne sera pas toujours entre des doctrines extrêmes \ mais elle sera toujours entre les doctrines qui s^en rapprochent; cela va de droit en attendant que le progrès moral, le progrès pacifique et pur, amène la doctrine d^une liberté réglée par des institutions nouvelles. Souvent Fopinion modérée, de part et d'autre, pour assurer son triomphe, est obligée de s^appnyer sur Topinion ex-> trême. Le pacte de Fenthou^iasme et du fanatisme est cbose impie, mais aux époques des grandes excitations et des grandes luttes tous les sentimens forts se confondent.

Cest aux Pays-Bas que se rencontrent d^abord les deux opinions extrêmes. C'est là que Télève de Charles -Quint essaie d^appliquer son sjs^ tème« Cest là que le débat moral et politique se traduit d'abord en actes de violence: c'est aussi là qu^éclate la sérié des révolutions modernes.

La leçon est grave. Philippe II, repoussant la Renaissance et la Réforme, ressuscite la Jacquerie et se trouve tout-à<-çoup seul avec ses bandes

mercenaires en présence de tous lesélémens d?i sarrection que les vicdeDGes du moyen âge ont amassés dans le cœur des nations.

Philippe se brisera dans cette lutte impie contre les lois divines et humaines, et, sur les débris d^un de ses trônes héréditaires, ses sujets jetteront les fendemeng de la plus fortunée des répiH bliques modernes.

TROISIÈMË PÉRIODE.

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