CHAPITRE PREMIER
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D^impélueuaes doctrines d^émancipation se soBt posées dans les écoles des philosophes, daDS la chaire du prédicateur, dans la chaumière du paysan, dans les conseils des cilés, dans les grandes assemblées des Etats. La loi du progrès a été proclamée dans TEurope entière. La presse eal devenue Forgane da mouvement; le théâtre s'en est fait Pécho. Mais ce progrès, les passions Tont enlevé à la science; de cette loi, le peuple s'^est fait une bannière de désordre. On a voulu le progrès violent et la réforme instanta-
née. Celle réforme, on Ta faile complète; dans ce progrès on est allé dé Pinsurrection jnsqo^aa ^nivellement. Voilà la première face du siècle que nous venons de parcourir.
De fortes doctrines d^absolutisme et de répression ont été posées d'^un autre côté, dans les livres des publicistes et dans les conseils des princes* U j a plus, à son antique pouvoir temporel Fabsolulisme, grâce au besoin qu^on a eu de son bras Tigôureux, presque partout a joint le pouvoir spirituel. De là est né un pouvoir nouveau, et ce pouvoir de récente origine^ Tautocratiei a tout mis à ses pieds, théocratie, aristocratie, démocratie ; ce pouvoir a passé sur toutes les choses le même niveau^ il a déclaré la guerre à toute espèce d^indépendanceet à toute espèce de iMOTement progressif^ il a résolu de traiter la raison et la. conscience^ comme on avait longHemp^. traké
la glèbe et le serf qui y était attaché, c''est-à-dire, comme de simples cho^jess. dont la Providence lui aurait commis ou la gestion ou la propriété.
Voilà ^a^lre du siècle que nous venons de parcourir.
Deux systèmes de doctrines contraires, deux iminenses boslililés se trouvent ainsi en présence.
En eâfet, ce ne sont plus deux théories, ce sont deu;iL masses de vœux^ deux corps de pas»
sioDS et deux camps enaeinis qui appellent dans leurs enceintes^ rivales toutes les intellij^ences et toutes les consciences.
Dès ce moment et pour long -temps sinon à jamais, Pantiqae unité du corps social est rompue. A sa place est substituée la discorde , systétnatiiiiie, puissante, animée, appelant à die toutes les existences sociales, donnant à toutes les facultés humaines une immense excitation, con« centrant sur le débat politique toutes les forces et tous les moyens d^une société déjà savante, eâcore grossière, mais résolue d^aller loin.
La soeiélé européenne est avide de se précipiter dans cette funeste arène. Elle tient encore du moyen âge ses. rudes mœurs, sa pétulante vail« lance et son ardeur des combats^ mais elle est moderne par sa pensée. Elle ne se possède pas encore, il est Trai, et elle ne s^est pas comprise dans tous ses rapports avec ce qui est eu elle, à G6té d^^elle, au-dessus et au*dessous. De principes éprouvés, de fortes doctrines, d^'institutions libérales, de gouvernemens réguliers, elle n^en a pas vu à Pœuvre. Elle manque même de théories tant soit peu complètes. Nous avons dit combien sont puériles celles d^un chancelier d*^ Angleterre*, combien sont inconséquentes celles d^un con-
* Thomas Monis.
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seiller du roi de France en ses parlemens"'. Vers
le milieu de la période où nous entrons nous verrons on publiciste éminent.qni viendra poser des théories plus fortes et plus nettes**; mais sa voix sera sans écho, et FEurope, ayant les Grotius, les Hobbes, les Locke et les Montesquieu, demeure privée de Fintelligence du mécanisme social.
Cependant si rËurope, au moment où elle sort du moyen âge, mancpe de théories fermement arrêtées et d^institutions éprouvées par Texpérience, elle a pour se conduire dans ses voies nouvelles, Texpérience du contraire; elle a pour se guider d^antiques traditions et de vieilles souffrances; elle a de jeunes instincts de liberté et d^impétueuses ardeurs d'émancipation.
De là même le débat de Tépoque prend le caractère qui le distingue. Il est plus dans le sentiment que dans la spéculation; il est plus passionné que rationnel. Il est passionné en tout, il Test dans les formes, parce qu^il Test dans le fond. La passion, populaire ou royale, est son in* spiration et son existence.
Mais plus le débat est passionné, plus il est curieux, dramatique, grave. S'il se passionne toujours davantage et, pour ainsi dire, d^heure en heure, il s'illustre auisi davantage de momeut en
• La Boétie. — Bodin.
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moment. La passion qui Tanime nVst plus désoi^ mais la brutalité du paysan de Souabe, du nive* leur de Westphalie, du bourgeois de Caslille; c^est le fanatisme religieux du convent d^Ëcosse, et le fanatisme monacal de la Ligue; c\.sl le fanatisme politique de Guillaume d''Orange et le faaa tjsme politique de Henri de Guise.
En eâPet, désormais sous Philippe II, sous Charles LK, sous la reine Elisabeth, le débat est plus imposant qn^il n^était sous Charles-Quint, sous François 1*' et Henri VllL Les princes qui 8*j engagent ne sont pas plus grands que ceux qui l'ont ouvert; mais sous leur règne les doctrines se dessinent plus nettement^ des principes on tire des conséquences plus rigoureuses, et plus hardiment on va jusqu^m bout de chaque syslèrae.
Pour ne point parler de Charles IX, il est certain que Philippe II et Richelieu ne restent pas à moitié chemin comme Taraient fait leurs prédécesseurs. Catherine de Médicis et la reine Elisabeth vont elles-mêmes plus loin que n^avait fait Marie Tudor.
- De cette hardiesse dans Tœovre la hardiesse dans ridée est toujours la compagne, et dans leur imion ces puissances amènent à leur suite
des faits plus éclatans et de plus immortelles créations.
Aussi le siècle de Philippe et de Richelieu est le
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siècle de Bacoa et de Descaries, le siècAe de Shakespeare et de Ck>rneille; et tous ces géans de la pensée pure ou de la pensée appliquée au drame de la vie, ces grands maîtres ou ces grands peintres de rhumanité, c'est à peine si deux généra- i tions les séparent. Leurs travaux se touchent, leurs règnes se confondent et lenr dictature imprime au monde moderne le cachet qui le distingae.
Le monde, en effet, a vécu long'temps des idées de Philippe et de Richelieu, d^£Usabeth et j de Catherine, de Bacon et de Descartes, de Shakespeare et de Corneille. Ceux mêmes qui ont suivi des voies différentes avaient reçu au dé^ part rimpukion de ces grands hommes; le privilège de rhomme de génie est de, provoquer encore plus quUl ne crée Ini-méme et de faire après sa mort encore plus de conquêtes que de son vivant.
Autow de Philippe II qui, le premier, applique le système de répression complète aux doctrines de liberté; autour de Richelîeo, qui oppose le plus nettmient aux effi>rts combinés de la vieille féodalité et de la nouvelle émancipation la théorie de Tabsolntisme monarchique; autour de ces deux hommes, qui sont deux systèmes, se groupent tous les mouvemens pohtiques de cette période, comme autour de Baccm et de
Descartes'se groupe le progrès philosophique} comme aaloor de Shakespeare et de Cîorneille se groupe la vie littéraire. La soiiveraîoeté des deux philoso(JMs, la scaveraioeté des deux poètes, j^allais dire dea deux moralistes, personne ne la conteste; celle des deux politiques seraît-elle niée? Elle ne aaarait Titre. Elle a^étend jusque sur FAllemagne et FAngleterre. Les doctrines qui font éclater en Allemagne la guerre de trente ansy tenmBée en 1648, et celles qui font éclater la révolution d^Angleterre^ dont le fait le plus inr ^gbçable est de 1649^ ne sont évidemment que le reflet des doctrines de Philippe II et de celles de Richelieu.
Dans la révolntion des Pays-Bas qui ouvre la scène où nous entrons et dans la révolution d^An^ gleterrequi en marque la limite, ce sont les mêmes intérêts qui dominent.
Dans Tun comme dans Tautre de ces faits est tout un corps de. doctrines, et c^est toujours le même corps de doctrines qui perce dans tous les faits de cette période. C^est d^un côté le progrès, d^un autre la répression, et o^est malheureusement de côté et d'^autre la violence, en place de la rai* son, qni est investie du droit de décision. La liberté etFordrene sont ni en guerre ni en paix; ils sont inconnus; ce sont Foppression et la licence qui seules occupent la scène et seules 7 dressent
sent leurs cnmps pour sVn disputer Teinpire.
El, chose remarquable , chose bien propre k.
donner aux âges futurs une imposante leçon, en même temps qu'à inspirer pour ceux qui se combattent avec un acharnement si cruel une pitié profonde, c'est que, de part et d'autre, c^'est pour une cause analogue, avec des armes et sous une bannière semblables, qu'on entre en lice. C'est au nom de la religion que lutte Philippe, sa cause c'est celle de Dieu, l'œuvre qu'il accomplit, c'est la conscience qui la lui impose. C'est aussi au nom de la conscience et de la religion que lui résistent ses sujets. Pour eux, leur cause est aussi la cause de Dieu, et si du côté de Philippe est le droit divin, de leur côté est le martyre.
Partout, dans l'Europe entière, se retrouve dans cette lutte, sous l'analogie des bannières, k même degré d'impiété.
Dans celte lutte une seule bannière est négligée de tout le monde. C'est celle du droit examiné avec calme, c'est celle de l'humanité étudiée dans ses facultés et ses besoins véritables. Des doctrines d'humanité et de raison, personne n'oserait en mettre en avant au milieu de tant de puissances hostiles, et personne ne suppose à cette époque que, dans ce sanctuaire doublement auguste, est déposé le rameau de paix de toute guerre de principes.
A une solation pacifique da problème pef^
sonne ne songera même de long-temps. La rai-
son avènement a Tempire. Qjiiand on a dit et quVn répète chaque jour encore qu^avec les principes de 1617 le ralionalisme ou le raisonnement est entré dans Tétat social^ dans les doctrines morales et politiques, on s*est trompé ou Ton se trompe de deux siècles* Le rationa-lisme, ni les partisans ni les adversaires de i5i7 ne Font voulu. Sans doute, il s^est annoncé dans les théories de Pomponace, et il s^est reproduit dans celles de Césalpin; sans doute aussi Bacon et Descartes viennent à leur tour iaire un peu de jour à la raison; mais si, dans leur union intime avec la philosophie, les doctrines morales et politiques des écoles subissent quelque influence sous ce rapport, les doctrines du monde extérieur, les maximes, et les institutions des gouverne- ' mens demeurent complètement les mêmes. Dans
le monde pohlique Bacon 1 1 Descai tes ne sont pas compris, parce qu^iis sont pas écoutés* Plus leurs spéculations sont élevées et pures, moins elles peuvent d^cendre de leur hauteur naturelle pour agir dans les î%giojps inférieures où se décident les affaires. Leurs travaux, cela est vrai, préparent une révolution immense et isertaine ; mais, loule jnorale et tout intériepre, leur oeuvre, pour changer les. lois et les mœurs, I. ao
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pour passer dans les iostitutioDS et dans les coq* sciences, demande à traverser plusiears générations. Pour arriver aux doctrines morales et politiques , celles de la philosophie ont a £iiieiio immense détour. Ne faut-il pas qu^elles passent d^abord dans les doctrines religieuses qui dominent toutes les autres, qui inspirent les meeiin générales et règlent la conduite des gouveroemens comme celle des nations ?
Telles sont long-temps Thumilité du progrès philosophique et Tobscurité de la révolution moraie qu'ail prépare, que Philippe II, contemporain de Bacon, et Richelieu, contemporain deDescartes, ne daignent pas même s^aperceyoir des rapports que leurs travaux peuvent avoir avec la politique. Et ils ont raison de dédaigner des rapports qui seront nuls pendant leur règne etct:loi de leurs successeurs immédiats.
Elisabeth et ses successeurs immédiats con-' naissent davantage les travaux des deux réformateurs de la philosophie, et les dédaignent moins. Cependant, au milieu de conditions dlfférentesi ils veulent appliquer aussi les doctrines absolues, el ce contre-sens conduit à Téchafaud celui d^entre eux qui poursuit son erreur avec le plus de conséqueuee.
Là est la plus grande leçon de ce siècle* Dé^ •dnigné dans toutes ses manifestations, pacifiques
OU tumultueuses f le progrès se fait violent, despotique 9. sanguinaire* L^absolutisme Fa pris corps à corps; il lutte avec lui corps à corps. Irrité des passions qu^il rencontre^ plus irrité encore de celles qu^il porte en son sein, il renverse enfin Pédifice social quMl n^a pu changer, et de ses raines se fait un trône à lui| il se fait Cromwel.