‹ Histoire des doctrines morales et politiques des trois derniers sièclesChapitre 27 sur 29 · IL NE SOIT PAS LEVÂ DE TROUPES NI NOMME DE COM- M ANDANS · texte numérisé non relu

IL NE SOIT PAS LEVÂ DE TROUPES NI NOMME DE COM- M ANDANS

Se poser ainsi vis-à-vis du gouvernement, e^était déjà traiter de puiasance à puissance.

Philippe comprit toute Tétendue du danger, et eu même temps toute la faute qu^il avait faite en retirant Granvelle du pays. 11 résolut de donner à la fois un successeur à la régente, qui lui

proposait concession sur concession^ et au cardinal, qui ne lui en avait jamais demandé aucune*

En attendant, il ordonna à la première d^armer secrètement, mais d^aboUr publiquement les tribanaux d^Inquisition, laissant à Tépiscopat le soin d^en remplir Toffice.

Cette concession qui vint trop tard, quand déjà le pays avait pris les armes, quand de la haute aristocriitie, de la petite noblesse, des Gueux et des divers dissidens, la révolution était descendue aux plus vils prolétaires; quand les villes et les campagnes étaient inmidées du sang des prêtres et couvertes des ruines des sanctuaires ; cette concession qui vint trop tard, disomrno^* 1^ troisième échec du monarque.

Et pourtant Philippe ne songea pas un instanl à fléchir.

. Il restait deux questions très-graves à vider, celle du gouverneur général et celle de la souveraineté du pays , qaà se confondaiwt en une seule ; le monarque se flattait de trouver dans ces questions le moyen de réparer tous ses échecs. En mettant à la tète du pays le prince d^Orange, il y rétabhssait le calme et y perpétuait sou em- |nre. Mais uu tel choix était une infidéUté à son système, et son système était sa conscience, sa religion, sa personne. 11 ne songea pas un instant ' à conservér par ce sacrifice la paix et le pays.

l^ltttdt perdre k couronne qne de régner sur des bomfnes rebelles à Dieu, telle éta^t sa maxime^ el il fat fidèle à cette maidmeé

A sa cour se trouvait un homme de conseil, le dnc d'Albe^ qui valait Grauvelle et qui, de plus, était un homme de guerre dn premier rang. Ce fut lui que Phih'ppe envoya aux Pays-Bas, et telle était déjà la terrihle célébrité de ce conr-^ tisan que le seul hruit de son approche fit tom^ ber les armes des mains de la révolte* La plupart des conjurés prirent la faite, le prince d'*Orange le premier. Un serment exigé de tous ceux qui avaient une position, avait précédé d^Albe et servi de formule magique pojpr bannir ceAt mille habitans du pays.

Le dac rétablit 8an9 peine les décrets de Trente et rinquisition. Sans retard il livra à la justice tous ceux qui avaient réclamé contre. Grauvelle, contre le Concile ou rinquisition; tous ceux qui avaient porté les couleurs des Gueux ou chanté leurs chansons; tons ceux qui, pour motiver des résistances, en avaient appelé aux privilèges du pays; tous ceux qui avaient souf* fert des prédications dissidentes sans s^ oppo* ser de tous leurs moyens; enfin tous ceux qui avaient professé cette maxime toute apostolique, qu^il fallait obéir à Dieu plus qu^aux hommes. Sans respect pour le serment prêté et les

services rendus, il fit immoler les comtes d^£gmont et de Hoorne et une foule de seigneurs qui s^étaient flattés de faire oublier leur erreur d^un moment par un dévouement complet. Sans regret pour la prospérité du pays , il vit s^exiler de nouveau des milliers de familles.

Sa JUSTICE était toute politique. Il la faisait rendre par une cour spéciale, composée de douze membres, appelée le conseil des troubles. Ce conseil qu'il présidait lui-même, n'avait à donner qu'un avis; la décision était réservée an président et, en son absence, au Vice-président. Ce dernier, espagnol, , abusa bientôt de ses pouvoirs élevés au-dessus de tout appel, de tout contrôle, de tout privilège, à tel point que le greffier et le docteur en théologie qui faisaient partie du tribunal cessèrent de paraître aux séances.

Pendant six ans le duc d'Albe fut le maître du pays. Cependant dès 1672 le prince d'Orange y reparut et la lutte recommença entre les deux systèmes. Dès lôyô les provinces jurèrent, au traité de Gand, de s'entr'aider à délivrer la patrie de la servitude étrangère; et dès iSjg les provinces du nord rejetèrent, dans l'union d'Utrecfat, la domination espagnole.

Cette nouvelle fédération eut à lutter longtemps avant d'arriver à des institutions précises.

La république était dans ses vœux, mais elle n^osaitla proclamer. £llle nomma le prince d^Orange gooverneur général pour le roi ; elle donna un instant la souveraineté au duc d'^Alençon; elle ro^il upe autre fois, avec le même degré de sincérité, à la reine d^ Angleterre; mais enfin ses mœurs et . ses doctrines remportèrent sur ses calculs, et elle se constitua en république sous le stadhoudérat héréditaire de la famille du libérateur.

Ce fut là le quatrième échec de Philippe.

Son vœu de perdre le pays plutôt que dé céder est accompli désormais, et de Guillaume d^O-» range dont il n'avait pas voulu pour gouverneur, il a fait un chef de dynastie.

De ces échecs, pourtant, aucun ne fait fléchir le monarque, aucun ne peut atteindre son système* Ce système , c^est Philippe lui-même, et. Ton dirait que^ de chacune des humiliations qu^il subit, le prince sort avec une hauteur nouvelle.

En efiet, cette doctrine de répression, qui est toute Texistence de Philippe, il Fapplique bientôt en grand à. FEurope elle-même. La France trahit le traité de Cateau-Cambresis ; elle ne réprime pas, comme elle le doit, les principes de iâij. Dans le Béarn règne une princesse qui les professe. Philippe forme le projet d^enlever cette dernière et de la livrer au tribunal de llnquisition.

Le fils de celle princesse varégaersor la France,

tandis que la maison de Lorraine et la Ligue comprennent si bien les fortes doctrines que chérit TEspagne. Philippe s^allie aves les Gaises et les Ligueurs pour combattre le roi de France et son héritier présomptif. Ënfia la reine d^Angleterre, Elisabeth, a renversé les doctrines et les institutions de Marie Tudor, femme de Philippe, et elle a soutenu les insurgés des Pays-Bas. Philippe lui déclare la guerre.

Le fanatique monarque échoue dans tous ce^ projets. Ses immenses trésors, ses armemens prodigieux, ses vieilles bandes, ses flottes formidables, tout est mis en jeu par lui et tout Test en vain; mais partout il pose nettement ses principeS) et jamais il ne doute de la bonté de son système. « J^ai envoyé combattre les Anglais et non les tempêtes, dit-il après la nouvelle d^un désastre qui eût abattu le courage de tout autre, que la volonté de Dieu soit faite. Tant que la source me reste, je ne regretterai pas un ruisseau ) qui se perd. »

Son immense empire, grossi du Portugal quM avait conquis, lui restait, pur de toute idée nouvelle; il y promenait la peine de mort à volonté, et aussi fier de son système que de sa persévérance, il ne regretta ni son Armada engloutie par Pocéan, ni les provinces Batayes perdues par

la révoltet ni « ses bonnes villes d^Orléans el de

Paris n dont il avait révéla possession.

A le considérer dans sa vie etjdans ses doctrines, Philippe repousse la sympathie, mais il excite Fadmiration. Jointe à une puissance matérielle pareille à la sienne, la puissance morale qui fut en lui est pourtant la condamnation du système qu^elIes n^ont pu faire triompheir, et Thistoire de ce prince le dit plus haut que toute autre, réprimer ce qui doit triompher dans Thumanité est une tâche aussi folle qu^elle est criminelle.

Mais les hommes comme Philippe ne renoncent jamais à leurs doctrines* Ce prince, dans ses vieiix jours, rédigeant pour son fils des instrac* tions morales et politiques, semblables à celles que Charles-Quint avait jadis rédigées pour lui, ne voulut connaître d^'autre système que celui qui avait fait le supplice de sa vie et la ruine de ses sujets.

Comparer ces instructions avec le règne de Philippe est chose curieuse; non-seulement elles achèvent de nous faire connaître son système, mais elles nous expliquent Ténigme de tous ses échecs^

Disons d^abord que dans ces instructions, comme dans tous les écrits de ce genre, il faut faire deux parts bien distinctes , Tune de position, c''est la part ostensible; Tautre de conviction, c^est la part dissimulée^ et pourtant

la seule qui mérite une attention vcritable.

Nous dirons peu de mots de la première des deux parts. Elle est si belle dans le livre de Philippe qu^elle est toute en lieux -communs; c'est ridéalisme de Cassiodore, c'est Futopie de Moros, c''est le purisme d^Erasme, et tout ce que cela peut avoir de piquant^ c'est de se trouver dans la bouche de son auteur.

En effet, voici les préceptes ostensibles d'un prince qui fut appelé le démon du midi et le fléau de rhumanité.

Idéal du prince, m II faut posséder toutes les

vertus morales et même les héroîquesi pour avoir les qualités nécessaires à un grand prince. »

Amour de la justice et de la douceur» « En punissant les crimes, il vaut mieux pencher du côté de la douceur, et s'ik ne sont pas énormes, on ne doit pas infliger le dernier $upplice. i>

Bonne foi et sincérité. ^ Vous devez estimer la bonne foi comme la chose la plus sacrée qu4l y ait parmi les hommes, et considérer que celle des princes fait la sûreté des peuples et des nations. Elle a pour compagne inséparable la vérité, laquelle est absolument nécessaire au prince^ le mensonge est le vice des esclaves, la vérité est une vertu royale. »

Eccnaimie. « Il faut qu'un prince remplisse ses coffres plutôt en retranchant les dépenses inutiles

et excessives qu^en accablant ses sujets d^ioipo-* sitions exagérées. »

Paiso, ce Je vous exhorte de n^entrer en guerre que lorsque vous ne pourrez Féviter sans flétrir Tolre réputation. »

Mais laissons là ces théories de parade que les princes, au lit de raort, recommandent d^ordinaire à leurs héritiers arec une éloquence si louchante, et passons à la doctrine réelle de Philippe. On peut la résumer sous quelques chefs principaux, tous relatifs au roi; car le système de Philippe, c^est Fégoïsme et Tabsolutisme mo- • narchiques de Machiavel élevés à Fétat d^idéal.

Priifilége du roi d' Espagne > « Considérez que vos états ont un circuit aussi vaste que le globe, qu^ils n^ont pas d'^autres bornes que celles du cours du soleil, que vous dominerez sur des pays qui, depuis la création, gavaient pas été décou-*verts quand vos prédécesseurs en prirent con-*naissance. Vous avez %m avantage après lequel Alexandre soupirait vainement, puisque vous régnez sur plusieurs mondes, et vous pouvez dire avec plus de raison qu^Auguste, que vous açez partagé avec Dieu V empire de l^uniifers.)>

Doctrine religieuse du roi d'Espagne : <c Par une grâce spéciale de Dieu vous êtes non-seulement né prince et.successeur de, plusieurs grands

états, mais aussi chrétien et catholique, et vous devez surtout prendre à cœur les intérêts de la religion, dans laquelle il faut que vous preniez pour guide le chef visible de TËglise. Vous devez donc OBBiR aux souverains-pontifes. Tous les peuples ont du respect pour eux. Ils délient les sujets du serment defidélité^ ils donnent et ôtent le titre de roi ; ils déclarent que les princes sont des tyrans ou incapables de régner, ils les excommunient et donnent leurs états au premier qaî les voudra occuper j ils sont les auteurs des ligues et des croisades, les arbitres des différends et des procès entre les souverains *•

». Afin de conserver dans vos royaumes lapureté de la religion, vous devez tâcher de les purger de toute fausse doctrine, comme je Tai faitju^ quUci par la grâce de Dieu. »

Le roi d'Espagne et la loL « Il est vrai que le prince est aw^lessus des loisf il doit néanmoins s^y soumettre tn certaines choses^ s^il veut gagner Famour des peuples. »

' Le roi et ses minisires. « Pour avoir des mis»-

très plus soumis, plus assidus, qui m^eussent plus d^obligaUon, je ne les ai pas choisis parmi les plus puissans et les plus nobles. Je n^ai pourtant pas voulu qu^ils lussent roturiers,' parce que Ton

' Xeissier, Instructions de Philippe II, p» ili.

BÀVALB LB MIHiaTBRB BT LA DIONITB DU P&UfCE eo

confiant de si grands emplois à des geoB d*ane si basse naissance, i»

» Il faut tout connaître par vous-même. Un prince qui s'en remet à ses ministres est incapable du gouvernement et sujet à toutes les tromperies de ses conseiUers. »

Le roi et la noblesse. « La noblesse est le principal appui des monarchies. » (Philippe ne dit rien sur le clergé sous ce point de vue.)

Les grands et la jiistice. « Quant aux peines, dans les états où il y a des barons et des gentilshommes, qui ne se soumettent à la loi qu'avec une répugnance extrême, il est difficile de garder une exacte égalité. Je Tai pourtant gardée dans mes états, surtout en Espagne et en Italie. Cest pourquoi je puis m^appliquer ce vers du poète :

« Jutititqne dédit gentes frenue snpeilias. >

Le roi et le peuple. » Quand les grands voudraient causer quelque tumulte, ils n^en sauraient venir à bout; car les peuples dont on gagne Tafiection enleur rendant justice, et que Ton garantit par ce moyen des vexations des gentilshommes, seront toujours contre eux, et les gentilshommes sans les peuples sont incapables de rien entreprendre. «

Le roi Espagne et les états. Quelques princes, outre le conseil privé, ont un conseil public; comme TEmpereur et le roi de Pologne les diètes, et le roi de France, les états. Ces conseils» décidant des plus importantes affaires, font connaître que le prince n^a pas une autorité absolue. C'est pourquoi Louis XI, pour n^avoir point de maitre ni de compagnon dans le gouvernement, ne voulut jamais assembler les états de son royaume. Cbt

iTAT, DlBU MERCI, EST UN DBS PI.U8 ABSOLUS QU^IL T

AIT DANS LE MONDE. Il est Vrai que dans les royaumes de Valence et d.** Aragon on tient des cours, mais depuis qu^elles ont été modérées par une guerre très-juste, elles ne sont pas de grande considération» »

Le roi d*Espagne et les hommes de talent. « Le savoir et les lettres relèvent beaucoup les perfections d'*un ministre, parce quMls le rendent riche en conceptions et en exemples. Il discourt avec plus dWdre, prouve avec plus de raisons et établit la pratique sur la théorie. »

Vor au sen^ice du roi. « Un prince doit tâcher d^en amasser, non pas par avarice, mais pour s^en servir dans ses besoins. Le prince acquiert une grande réputation et donne beaucoup de jalousie à ses émules, lorsquMl a fait amas d^une grosse somme d^argent. Mais au lieu de Fensevelir dans des dépôts qui donnent aux autres Teo*

vie de s^en emparer, il vaut mieux le prêter à ses sujets, en pRENAinr ms assurakcbs suivisAirrBS, atia de pouvoir le recouvrer avec un profit honnête, quand on voudra. »

Résidence du roi. — F' oyages et audiences. « Il n^est ni utile ni honnête de se promener par les royaumes pour le seul plaisir, il n^esl pas nécessaire de les visiter pour pourvoir à leurs besoins. Le prince doit demeurer dans un même lieu, afin ' que ses sujets sachent où ils pourront le trouver. Outre qu^il ne serait pas bienséant qu^il allât de ville en ville sans être suivi de toute la cour. D'^ailleurs ces voyages lui causent un grand préjudice, par les privilèges et les rémissions de dettes qu^il est obligé d^accorder, par les dons et les grâces qu^il ne peut éviter de faire partout où il arrive, sMl ne veut passer pour un prince qui n^est nullement libéral. Ajoutez que les peu^ pies, voyant qu^il est fait comme les autres hommes, lui perdent le respect. »

On le voit, tout, dans cette doctrine, est non-^ seulement calculé pour PegoXsmeet Tabsolntisme du roi, tout y converge à sa déification. Cest la doctrine du despotisme oriental dans Tune de ses formes les moins altérées.

Sur le système de Gharles^uint celui de son fils est un double progrès. Non-seulement Tempire

de Philippe est plus netlemeni arrêté, plus royal et plas castillan ; il est plus religieux, plus moral et porte moins de traces de ce machiavélisme qui avait altéré le boa sens de Charles-Quint.

11 y a pourtant, même dans ces doctrines où respire -une piété si sincère» quelques vestiges | encore d'^un alliage impur.

Comme Charles-Quint, Philippe recommande à son fils d^entretenir des gens à sa dévotion, c'est-à-dire des espions, dans les cours étrangères et surtout dans celle de Rome, où il faut suivant lui des intelligepces avec les cardinaux, les neveux et les courtisans du pape. Philippe apprécie aussi ses rapports avec FÊglise en homme politique plutôt qu^en homme religieux. « Les papes, dit-il à son fils, vous considéreront à cause de votre puissance, de vos richesses, et des profits que la daterie et la chancellerie apostolique retirent de vos états. <c Enfin il enseigne comme son père Part de s^approprier la gloire qui de droit reviendrait à ses ministres.

Phihppe se montre même plus à découvert que n^avait fait son maître, non-seulement dans ces mots gros dUndiscrétion : a Quelquefois les conseillers ne servent qu^à approuver et à autoriser les délibérations des princes ; » mais dans d\iutres conseils pleins de tout un système d^exactions. « Il faut, dit-il, que le prince remplisse ses coffres,

mais quM ne presse pas la mambllb jusquV m

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