CHAPITRE SECOND
DB LBTAT mis DOCTRINES BfORALBS BT POUTigVlBS AV MOICBNV AB LA BBHAI88ANCB. ' J
11 est, de nos jours, une Europe en morale et en politique, comme il en est une en géographie. Peut-être la première ofFre-t-elle autant de nuances de doctrines et d^institutions ijue la seconde présente de variétés de peuples et de climats; il n^en est pas moins vrai qu^une certaine unité, une certaine communauté de moèurs et dUntérêls, se fait sentir jusque dans les dissonances qu^on peut remarquer encore. £n effet, chacun des états qui composent cette agrégation un peu fortuite, est lié à tous les autres, est obligé de les observer tous, et aucun ne peut plus toucher à ses lois fondamentales, sans que tons se croient tenus de s^en alarmer. Volontaire ou fatale, Funité est réelle. Si elle est un mal pour les uns, elle est un bien pour les autres. Aux uns et aux autres
elle ofFre au moins cet avantage, qu^elle agrandit à rinfini leur horizon moral et politique.
De celte tinité, cVst à peine sMl existait en i453 quelque grossière ébauche. Nul système européen à cette époque. Les relations étaient difficUes; les communications étaient rares; aux rapports moraux, comme aux rapports matériels, s^opposaient la situation politique des peuples et les embarras^ quelle leur créait. £atre la royauté et les seigneurs, entre les seignenis et leurs vassaux, entre ces vassaux et les communes, il existait, dans chaque pays, des luttes si permanentes et si animées, qu^elles absorbaient tous les esprits, que personne n^avait le loisir de s^occuper d'aune question ou d^une chose générale, d^une Europe, d^une politique européenne.
U y avait pourtant communauté d^intérêts et conformité de tendances, et, sous certains rapports, PEurope offrait un système qu''elle ne présente plus de nos jours : partout la même foi; pour tous le même pontife; ce pontife, le père de tous les fidèles. A la voix de ce vicaire de Jésus- Christ, pendant deux siècles, TEurope avait marché sous une bannière commune. La même langue, sacrée pour tous, était connue dWe extrémité a Tautre ; la situation morale et politique de tous était semblable; dans tous les cœurs régnaient les mêmes vœux, car tous les peuples
éprouvaient le même besoin dWdre, de protection et de franchises. SousAous ces points de vue^ ils s^observaient comme ils s^observent de nos jours, et, malgré leur isolement, malgré Fabsence des routes et des canaux, des jonrnaiix et des tribanês qui maintenant font tout^à--tour de TEurope entière un sénat, un forum, un salon ou un club, le serment du Rutli et la conquête de Gre» nade trouvèrent de Técho dans les montagnes de la Scandinavie et dans les plaines de rirlande*
n y avait donc une Europe, une ébauche d'Europe même avant i453.
Et nous sommes autorisés par conséquent à demander quel était le caractère moral et politique de cette grande agrégation? quelles en étaient les doctrines générales, celles qu^on peut considérer comme constituant la vie même de rSurope?
La réponse à deux questions qui n^en (ont qu^une, est donnée dans un seul fait : la religion dirigeait la morale et la politique. L^état et Fé^ cole étaient dans TEglise; le christianisme avait fondé ou civilisé tous les empires ; le clergé avait créé ou réglé toutes les études ; toutes les doctrines et presque toutes les institutions étaient . son oeuvre, el cette œuvre faisait à la fois son règne et sa gloire. L'Europe était si bien gouvernée par la reUgion, qu^au-dessus«des codes qu'a-
vaient apportés les coiiquérans des ancieoDes provinces de TEmpire, et au-dessus des lois romaines que conservaient ces demièrest planaient la législation de Moïse et les décrets du droit canon, qui réglaient à la fois Tétat et la famille* Pour caractériser cette situation d^un seul mot, ou Ta nommée la théocratie du moyeu âge. Dire que c^était une théocratie véritable serait une exagération extrême. Mais on sait que la religion u^est pas autre chose qu^une théocratie morale^ et dès-lors on comprend que là. où la religion est puissante, il y a théocratie dans les doctrines et dans les mœurs. Il y a donc théocratie dans le moyen âge ; il y a théocratie pontificale et théocratie royale; il y a même théocratie populaire, et le^Dieu le veut des Croisés n^est pas autre chose.
La théocratie ne se bornait pas aux doctrines, elle respirait dans les institutions. Plusieurs monarques étaient vassaux du pontificat suprême; le premier de tous se glorifiait du titre d^avocat de TEglise; des titres plus modestesy rattachaient les autres^ de hauts et puissans seigneurs étaient inféodés aux évêques ; aux abbés et aux abbesses obéissaient des chevaliers et des barons.
LUûféodation morale était plus intime. Un clergé, sinon fort d^une science hautement progressive, du moins eu possession d^un savoir net-