CHAPITRE m
DBS DOCTRINBS APrORTESS BH OCCIDBRT PAR LB8 Rl&FUGUis DB GON8TAHTINOPLB.
On peut affirmer que tout ce que ces illustres exilés apportèrent en Italie, ce forent des volumes de philosophie et de littérature, avec le désir de gagoer leur vie à les expliquer. S^ils y joignirent quelque ambition plus haute, ce fut tout au plus celle d^inspirer aux disciples qu^ils pour- ' raient se faire en Occident Tenthousiasme qu^ik éprouvaient eux-mêmes pour les seuls trésors qu^ils eussent sauvés. Exercer sur les doctrines et sur les institutions de FEurope une action puis^ santé, en changer Fesprit et la nature, cela n^entrait pas dans leur pensée. Sans doute ils étaient Grecs et d^un esprit ambitieux^ l'exemple de Bessarion devenu cardinal, pouvait donc leur inspirer le désir de s^élever aux dignités; mais leur antipathie pour une Eglise dont ils n^imploraient
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les secours el dont ils ne flattaient le chef qu^eu
géaiissaDt de leur huiniiialion, les éloignait de cette perspective. La grossièreté générale deTOccident excitait leurs sourires et leur pitié, et de ces sentimensy ils pouT aient aller à quelque vœu secret, à quelque projet intime de civilisation plus haute; mais au dehors ils poussaient le respect de rhospitalité josqu^à Texagération , et, en lisant avec leurs disciples d^Italie les lois ou la République de Platon, les OËuvres morales ou politiques d'Aristote, jamais ils ne sortirent avec eux de TAcadémie ou du Lycée. Personne plus qu^eux ne savait se confiner dans Athènes sans jeter un regard sur Rome. Leur existence était une chose à part ; c^était la paix après Forage, et ces pauvres réfugiés avaient un tel besoin de la paix, que, pour la conserver, ils faisaient abnégation de toute parole qui pouvait la leur ravir. Pour eux plus de politique ; pour eux la philosophie elle-même n^était plus que la religion. Une seule querelle éclata parmi eux; ce ne fut pas pour savoir si le descendant des Paléologues ou Mahmoud était leur souverain légitime ; ce fut pour savoir qui, de Platon et d^Aristote, était leur philosophe par excellence. Quand cette dispute vint à éclater entre deux Grecs, entre Gémiste Pléthop et Oeorge de Trébisonde, elle alarma tous le^ autres } ils furent bien obligés de prendre
parti et de se ranger eu bataille ; mais, loin de fiiire de ce problème ane affaire de libre dûeo»sion, des deux côtés on se hâta d^en appeler à la religion pour le faire résoudre. On échangea bien quelques argamens de pure spéculatioD, mais on n'y attachait pas d'importance. La religion fut déclarée arbitre suprême. Les doctrines d'Aristote sont les seules vraies, disait George, parce que seules elles s'accordent avec le christianisme; celles de Platon sont faasses, par la raison contraire. Dans Pautre camp, on opposa aux partisans d^Aristote précisément le même genre de démonstration, et le juge du combat, le cardinal Bessarion, rétablit, sinon la paix intérieure, du moins le silence, en se prononçant pour cet avis* On n'est pas plus réservé, on n'est pas plus soumis aux lois et aux mœurs d^un pays que ne le furent les réfugiés de Byzance accueillis en Occident.
Cependant ils y amenèrent, comme malgré eux, une immense révolution, d'abord par leur apparition, ensuite par les livres qu^ils appor^ taient, enfin par les disciples qu^ils formèrent.
Leur apparition, avec tout ce qui s'y rattacha, • devint une sorte de résurrection de la Grèce antique, de la vieille Athènes et de ses illustres écoles. Leur eiithousiastne pour ces beaux siècles fut d^autant plus contagieux qu^ils laissaient à
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Jeon discifde» plus de spontanéité* Leut enthou--
siâsme alla loin. PléthoQ ressuscita toute une religion^ toute une philosophie, toute une politique inconnue, en e^cposmt les croyances de la Hellâde, les institations de Sparte, la morale du Antique* Et tout cela' Pléthon le fit connaître avec un itèle, un entraînement qui, à lui-même, fit oublier qu^il était chrétien. £n effet, quand Piétbon exposait avec Vaccent de renivrement ces belles créations du génie grec, son langage n'était plus celui de TÉglise. Sans doute il ne youlait pas, ccnnme on Pen accusa, ramener au t paganisme; mais involontairement il amena, par Peacplieation de quelques Tolumes anciens, les comparaisons les plus fâcheuses pour les doctrines et les institutions modernes.
. Les livres puUiés par les Grecs, si imbelliqueux I qu^ils fussent, excitèrent les esprits plus encore ({ue leurs enseignemens. Ces livres n^étaient plus ; des leçons de grec. C'était la plus belle littérature et c'était la plus helle philosophie qui fussent au monde. Ensemble elles inspiraient le goût de la ■ critique, Tamour de la liberté, la haine du des- I poCvârme, le mépris de la barbarie. fTétait-ce pas là s'attaquer à tout ce qui existait ? L'idéalisme de Platon, le vol audacieux et les belles utopies ) de ce rablinie rêveur n'entraÎBaient^jls pas finrcé-' ment la pensée dans des régions nouvelles, dans
des régions périlleuses pour les esprits façonnés par la scolastiqoe ? Et la sévère analyse à lacpielle Aristote soumet les mœurs et les institutions des : peuples les plus célèbres du inonde, ne Tenaitelle pas ajouter des dîrectiras trè^-précises aux excitations trop vives de Platon? Cest là le caractère de la science : elle ne sait apparaître à Tintelligence sans Télever, sans pénétrer Thomme du sentiment de sa dignité, sans exalter ses fa-> cultés les plus hautes.
. Ce que ne firent pas les réfugiés et leurs publications, iut fait par leurs disciples.
Ces disciples étaient nombreux. Cétaient tous les Italiens de goût, presque tous les princes et prélats de ce pays, et toute la jeunesse un peu éminente des autres. A la tête de ces disciples de la Grèce étaient les premiers cardinaux, et au | rang des principaux admirateurs de ces études antiques étaient les papes, fiommev Bembo et Léon X, n^est-ce pas nommer plusieurs papes et plusieurs cardinaux ?
De ces disciples il y en eut de pacifiques comme leurs maîtres; comme eux attachés, les uns aux textes, à la simple critique et à la stérile grammaire; les autres, à la savante philosophie, au péripatélisme pur et au platonisme pur, ou bien au platonisme de Plotiu, au platonisme de Proclus, au platonisme enrichi des oracles de Zo-
mastre ti deêmftlAreà de la Kabbriâ. 'FeWîiiirent
les Marsile Ficio, les Pic de la Mirandole, les AsttchliD) et rimmeiise majorilé de MCix dont les noms ne se citent pins. Dim ks écrrite sîoom* hreux et si pr(^ixes de tous ces critiques, de tous ees philosophes, pas une allosion politique, pas une innovation en philosophie. Cest Fabnégalioa pure de la raispn. Ces hommes ne éoût pas des individiis^ce son t des rôles* VeHCHmleecoonaitre par leur langage ? *
«Dans tout ce que f éerifj ici, dans toutœ que j^a£Brme ailleurs, dit Marsfle, le chef de Paca- ' déoue des Médicis, je n^entends affirmer qu^autant que TEgUse approuye. » Et cette profes-* sion est la foi commune de presque tous ses émules.
Ifais parmi les disciples des réfugiés de Byzance, il en est qui ont puisé dans les études des inspirations plus hardies, plus conformes à la force de leur intelligence. Il en est qui ont puisé dans les études et dans le langage de leurs maîtres une sorte d^insurrection contre les mœurs, les doctrines, les usages de TOccident. Bembo, lui-même, comme les Grecs, comme Pléthon, oublia plus d'une fois qu'il n'était ni grec ni païen, qu'il était cardinal de TËglise, et qu'il était mal séant à un cardinal de parler comme un adorateur des divinités de TOlympe. ^ I. 4
Maist ati.ttOiftbr«^ de ces disciples de la Grèce i^udcitée, il «a edt deux sarloîit ^iii se distisK goent. L'ua a Isdt de Thistoire une étude spéckde^l'aiiMsimesiarÀtoute la philosophie : sansse conn^tre ils ébranlent, Turi par ses leçons, ïaujtse par se$ livres jusque -dans se& bases ce grand systèwe dinnoyen âge, qui met la religion à la tête de toutes les institutions politiques et de toutes k» dootrine» moraks. L'un dét,ache de la religion les doctrines morales, Tautre en détache les doctrines politiques. Nous avons nommé Poniponaiee et Machiairel : dans leurs travaux apparait le monde moderne.