DEPUIS JÉSUS-CHRIST JUSQU’AU CONCILE DE NICÉE
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Le judaïsme à la naissance du Christ.
Th. Keil , Historia dogmatis de regno Messiæ Christi et Apostolorum ætate, Lips., 1781, in-8°. — Pôlitz , Pragmatische Uebersicht der Théologie der spatern Juden, Leipz., 1795, in-8°. — Bauer , Biblische Moral des A. T., Leipz., 1803, 2 part in-8°. — Gfrôrer , Geschichte des Urchristenthums, Stuttg., 1838, 3 part. in-8°. — Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, Strasb., 1852, 2 vol. in-8°. — Munk, Esquisse historique de la philosophie chez les Juifs, dans ses Mélanges de philosophie juive et arabe, Paris, 1859, in-8°. — Eichhorn , Repertorium für biblische und morgenlandische Literatur, Leipz., 1777-86, 18 part., in-8°, T. IV, p. 653etsuiv. -- Th. -Ch. Tychsen , Comment, de religionum zoroastricarum apud exteras gentes vestigiis, dans les Commentationes Societatis scientiarum Gottingensis, Gott., 1779-1808, 16 vol. in-4°, T. XI, p. 12. — Trium scriptorum illustrium [ Drusius , Jos. Scaliger et Serarius ] de tribus Judæorum sectis syntagma, Delft, 1703, 2 vol. in-4°.
L’histoire des dogmes, ayant pour objet l’exposition scientifique des doctrines chrétiennes dans leur développement progressif au sein des diverses civilisations, a naturellement son point de départ dans les enseignements du Christ et des Apôtres. Mais si l’on considère, d’une part, que Jésus n’est
pas venu, comme il l’a déclaré lui-même, pour abolir la loi mosaïque, mais pour l’accomplir *, et, de l’autre, que ce sont des Juifs qui ont formé le premier noyau de l’Église chrétienne, on comprendra qu’il est nécessaire d’étudier d’abord les idées qui avaient cours en Judée au temps de la venue du Messie, pour avoir une intelligence exacte des doctrines du christianisme.
Lorsque le Christ commença sa prédication, trois partis, à la fois politiques et religieux, se partageaient la direction de la vie spirituelle en Palestine. Tous trois admettaient l’existence d’un Dieu unique, personnel, distinct du monde qu’il a créé et qu’il gouverne par sa puissance, sa sagesse, sa bonté et sa justice ; mais ils se divisaient au sujet des éléments étrangers qui s’étaient introduits dans le mosaïsme depuis l’exil, et dont des traces évidentes se remarquent déjà dans les livres canoniques d’Ézéchiel, de Zacharie et de Daniel. Le plus nombreux de ces trois partis, celui des Pharisiens, était aussi fortement attaché à la liberté et à l’indépendance nationale qu’obstiné dans son séparatisme ; il avait voué aux Romains une haine ardente et ne voulait souffrir aucune relation entre les Juifs et les autres peuples : c’était le parti véritablement patriote. Pour étendre et consolider son influence, il consacrait tous ses soins à l’éducation populaire dans les synagogues et dans les écoles. Quoique sincèrement dévoué aux croyances et aux traditions anciennes, quoique fidèle observateur des prescriptions de la Loi, dont le canon était fixé depuis plusieurs générations, il admettait un développement incessant de la religion juive depuis Moïse, et ce principe lui permettait de rattacher au mosaïsme, grâce à une interpréta-
1 Matt. v, 17.
tion allégorique et mystique des plus arbitraires des doctrines inconnues aux anciens Hébreux, mais empruntées pendant l’exil à la religion des Chaldéens : celles, par exemple, d’une résurrection de la chair 1 2, d’une rémunération future, de bons et de mauvais anges peuplant ceux-ci l’atmosphère terrestre, ceux-là les plus hautes régions du firmament. Ses docteurs prétendaient baser leur exégèse, souvent étrange, sur une tradition orale (rcapaSoffiç, kabbala) qu’ils faisaient remonter jusqu’à Moïse et même au delà, tradition sur laquelle ils s’appuyaient aussi pour tirer de leurs livres saints des pronostics propres à nourrir le fanatisme du peuple ou des prescriptions qui devaient avoir pour résultat de favoriser un froid formalisme et un ascétisme destructif de tout sentiment noble, élevé, généreux. Cependant ce qui distingue plus particulièrement encore les Pharisiens comme parti politique et secte religieuse, c’est l’énergie avec laquelle ils s’attachaient aux espérances messianiques fondées sur les promesses des prophètes et rendues plus vives par les malheurs de la nation. Ils croyaient fermement (à l’exception peut-être d’un petit nombre qui, en se fondant sur Ésaïe, liii, 3-5, n’attendaient qu’un Messie passible) à la prochaine apparition d’un roi puissant qui affranchirait les Juifs du joug étranger, relèverait le trône de David et réaliserait la théocratie parfaite, restée jusque-là un idéal. Ces espérances, qui faisaient la joie et la consolation des Pharisiens, étaient, au contraire, traitées de chimères par leurs adversaires déclarés, les Sadducéens. Politiques plus habiles, ces derniers se soumettaient sans trop de peine aux circonstances et acceptaient sans répugnance les
1 Voy. les Notes à la fin du vol., note E.
2 Stdudlin , Doctrinæ de futurà corporum exanimatorum instauratione ante Christum historia, Gott., 1792, in-4°.
nécessités du temps. Loin de se montrer hostiles au gouvernement romain, ils l’appuyaient de toutes leurs forces dans leur intérêt personnel ; aussi le peuple les poursuivait-il d’une haine profonde. Sceptiques en religion, ils admettaient les principes généraux du mosaïsme, mais ils rejetaient la tradition, c’est-à-dire qu’ils ne recevaient que les doctrines formellement énoncées dans l’Écriture. A côté de ces deux partis s’en était formé un troisième, sorti du sein même du pharisaïsme au milieu des calamités publiques. Nous voulons parler des Esséniens, qui, moins occupés de spéculations métaphysiques ou de questions politiques que de méditations pieuses et de pratiques ascétiques, s’étaient retirés, loin du sanctuaire de Jérusalem, dans les solitudes à l’ouest de la mer Morte, où ils vivaient en commun, fraternellement unis par le lien de la charité. Non-seulement les Esséniens fuyaient le commerce des autres hommes, non-seulement ils méprisaient les richesses, mais ils poussaient le rigorisme jusqu’à proscrire toute espèce de serment, à se soumettre à des abstinences, à des macérations entièrement opposées à l’ancien mosaïsme, et même jusqu’à s’interdire le mariage, si honoré chez les anciens Hébreux ; en un mot, ils cherchaient à faire prévaloir les préceptes de la morale la plus austère, en partant de ce principe zoroastrien que le devoir le plus impérieux pour l’homme est de dégager son âme des entraves de la matière. Cette secte, bien que peu nombreuse, a certainement aplani le chemin à l’Évangile et peut-être a-t-elle légué aux Chrétiens quelques-uns de ses usages, ainsi qu’une tendance à la passivité mystique que l’on a reprochée, non sans raison, à leur morale 1 et qui a produit le monachisme. C’est du sein
{ Bauer , Biblische Moral des N. T., Leipz., 1804, 2 part. in-8°. — De Wette, Christliche Sittenlehre, Berlin, 1819, 3 part. in-8°.
de l’essénisme que sortit vraisemblablement Jean-Baptiste le Précurseur,
Écoles juives de la Palestine et de l’Égypte.
Gfrôrer , Philo und die alexand. Theosophie, Stuttg , 1831, 2 part. in-8°. — A. -F. Dàhne , Geschichtliche Darstellung der jtidisch. alexandrin. Religions-Philosophie, Halle, 1834, 2 vol. in-8°. — Georgii, Ueber dieneuesten Gegensâtzein AufTassungder alexandrinischen Religions-Philosophie, insbesondere desjüdischen Alexandrinismus, dans le Zeitschrift für historisch. Théologie d7%en, Leipz., 1839, cah. 3 et 4.
A la naissance de Jésus-Christ, la vie intellectuelle était très-active dans la Palestine. Peu satisfaits de l’enseignement populaire des prophètes, qui s’étaient adressés au sentiment moral et à l’imagination des Hébreux bien plus qu’à leur raison et à leur intelligence, les docteurs juifs, en qui leurs rapports avec les Grecs depuis les conquêtes d’Alexandre avaient éveillé le goût des spéculations métaphysiques, dirigeaient de préférence leurs méditations sur l’essence de Dieu et ses attributs, sur l’origine du mal et la chute de l’homme, sur la liberté humaine et la prescience divine, sur la résurrection et l’immortalité : problèmes difficiles, à peine entrevus par les écrivains antérieurs à l’exil ou résolus par eux d’une manière qui ne satisfaisait pas leurs descendants plus éclairés. Ce qui choquait surtout les rabbins, c’étaient les anthropomorphismes dont l’Ancien Testament abonde. Ne pouvant plus admettre l’idée grossière d’une communication directe de Dieu avec les hommes, ils essayèrent d’expliquer les théophanies en substituant des anges à la Divinité elle-même partout où il est question d’une apparition de Jéhovah sur la terre.
A cet effet, ils personnifièrent les attributs métaphysiques de Dieu ; ils en firent des êtres agissant dans toute la plénitude de la conscience et de la spontanéité ; ils tentèrent même de les classer hiérarchiquement, leur assignèrent des demeures, des fonctions, des noms divers, et les opposèrent aux agents du mauvais principe ou du diable.
C’est surtout dans la nombreuse et florissante colonie d’Alexandrie que s’élabora ce travail, dont les docteurs chrétiens ont su profiter. Cette colonie ne se composait pas seulement de Juifs proprement dits, mais aussi de Samaritains transportés en Égypte par Ptolémée Lagus. Attachés à la loi mosaïque aussi fermement que les Pharisiens eux-mêmes, les Samaritains étaient moins formalistes et ne poussaient pas aussi loin la haine des étrangers ; cependant ils attendaient avec une égale impatience le Messie, qui devait conduire le peuple juif à la repentance et au bonheur, et amener toutes les nations à croire en lui, à se soumettre à la Loi et à offrir leurs sacrifices sur le mont Garizim 1 . C’est, disons-nous, au sein de cette population naturellement jalouse de relever sa religion aux yeux des Grecs, que la spéculation prit un très-grand développement et fit subir au judaïsme une transformation remarquable au moyen de l’interprétation allégorique, qui fut, sinon inventée, du moins appliquée sur une plus large échelle par l’école juive d’Alexandrie. Les docteurs de cette école, à qui la connaissance de la langue grecque permettait d’étudier les systèmes philosophiques de la Grèce, se livrèrent avec avidité à cette étude qui leur offrait l’immense attrait de la nouveauté. Ils se mirent donc à puiser une foule d’idées nouvelles pour eux dans Pythagore, dans Platon surtout, dont les notions
1 Geseniusy De theologià Samaritanorum, Halle, 1822, in-4°.
sur l’essence divine, sur les rapports de l’homme avec Dieu, présentaient de frappantes analogies avec les doctrines orientales, et, fondant ensemble ces éléments divers, ils édifièrent, sur les problèmes transcendants de la philosophie, des systèmes très-propres à flatter l’orgueil national des Juifs, à qui ils montraient dans les plus belles conceptions du génie grec un plagiat de leurs livres saints. La première ébauche de ce travail, qui aboutit à un mysticisme panthéistique, s’est conservée dans le livre de la Sapience, faussement attribuée au roi Salomon, où la Sagesse (2o<pf«) est personnifiée 1 comme hypostase créatrice. Cette Sagesse, splendeur de la Lumière • éternelle, miroir de la vertu de Dieu et image de sa bonté, figure aussi comme la première des forces divines (àxpa xat repom'aTT) ouvapnç) dans le système de Philon, contemporain de Jésus-Christ et le plus illustre représentant de la philosophie judéo-alexandrine, système qui peut se résumer ainsi : l’Être absolu est d’une perfection' telle que l’intelligence humaine n’en peut avoir une notion adéquate; tout ce qu’elle^ut comprendre de lui, c’est son existence absolue sans attributs. Centre de toute vie, de tout mouvement, il ne se manifeste au monde que par des myriades de rayons ou forces intermédiaires, qui participent de son essence et par lesquelles il est présent et agit partout. Ces forces ou vertus divines (ôuvàgaiç) forment le monde intelligible, transcendant, idéal. Platon les appelle des idées (i$g ai) et la Bible des anges (ayysXot). Quoique variées à l’infini dans leurs manifestations, elles peuvent se ramener à deux attributs principaux , la bonté (àyaôoTï]ç) et la puissance (ap//,) qui se réunissent en une unité personnelle, en une hypostase, le Verbe ou Logos, parole créatrice
1 Sap. vu, 55-26, — Cf. Grimm , Commentai* liber das Bucli der Weisheit, Leipz., 1837, in-8°.
par excellence, source de toute instruction et de toute sagesse, véritable pain de l’âme. Ce Verbe, comme idée, est immanent en Dieu (svStaOeToç) et par conséquent coéternel ; il est donc en réalité identique avec l’Absolu, dont il ne diffère que par sa manifestation, comme Logos proféré (wpotpopixoç), dans l’acte de la création du monde sensible, qu’avec l’aide de la Sagesse, il forma de la matière inerte à l’image du monde idéal, après être sorti de l’essence de Dieu comme la parole sort de l’homme. En se révélant ainsi lui-même, il a révélé Dieu, dont il est l’image (eîxwv) ou l’ombre (axià). Comme émané de Dieu, il est Fils de Dieu ; comme seul de son genre, il est Fils unique (fxovoysvr,;), et comme antérieur à la création, il est la première des créatures (ttpwtotoxoç) . C’est lui qui sert d’intermédiaire entre Dieu et le monde, qu’il a créé comme instrument (opyavov) de la cause première (aïxioç). De la matière brute et chaotique dont il a formé le monde, il a formé aussi le corps de l’homme, à qui il a communiqué, de la part de Dieu, l’intelligence ou l’âme (mveypia, vouç), portion de l’essence divine et par conséquent éternelle. Outre ce principe rationnel, l’âme se compose d’un principe irrationnel aXoyoç), source des penchants et des passions, qui a été donné à l’homme par les anges ou les esprits inférieurs habitants de l’air (Sodpioveç). Ce don, qui lui avait été fait à bonne intention, lui devint néanmoins funeste ; il égara sa volonté et causa sa chute. Cependant le mal n’est pas irrémédiable ; l’homme déchu peut se relever en écoutant les conseils de la Sagesse et en combattant le mal, dont Dieu permet l’existence pour exercer sa liberté. Les âmes purifiées de leurs souillures s’élèvent vers les régions supérieures et prennent place parmi les anges, dont elles partagent la félicité parfaite, tandis que celles qui persistent dans le mal passent d’un corps dans un au-
tre, attachées qu’elles sont à la terre par les voluptés mondaines 1 .