IB
I‘rosclytes.
A ces divers éléments du* judaïsme qui entrèrent en proportions différentes dans les premières communautés chrétiennes, il convient d’en ajouter un autre qui acquit promptement une assez grande influence par ses tendances plus libérales, plus spirituelles, comme par son indifférence pour les pratiques rituelles. Il se composait de Païens — et sûrtout de femmes païennes — que la curiosité peut-être et , sans aucun doute, le besoin de satisfaire le sentiment religieux poussaient en grand nombre dans les synagogues juives, et qui y étaient retenus par un culte simple et édifiant, mille fois plus propre, sans contredit, à nourrir la piété que les cérémonies religieuses du paganisme. Les Juifs, rendus plus accessibles, surtout hors de la Palestine, à des sentiments de tolérance par leurs relations de chaque jour avec des étrangers, ne faisaient aucune difficulté d’admettre ces prosélytes aux réunions du sabbat, sans exiger d’eux qu’ils se soumissent à la circoncision, pourvu qu’ils promissent toutefois de ne participer en aucune façon aux actes du culte idolâtrique, de n’assister à aucun festin où seraient servies des viandes offertes aux faux dieux, et de s’abstenir des mets dans lesquels entrerait le sang des animaux ou la chair de bêtes étouffées 2. Ces
1 Philon , Opéra quæ reperiri potuerunt omnia, éd. Mangey, Lond., 1742, 2 vol. in-fol.
2 Josèphe , Antiq. jud., lib» VIII, c. 2, 5; XVIII, c. 3, 5; — De bello judaïco, lib, II, c. 20.
prescriptions, que les Juifs croyaient antérieures à la législation du Sinaï et obligatoires pour tous les hommes, furent appelées plus tard les préceptes noachiques et restèrent longtemps en vigueur, même dans l’Église chrétienne 1 .
Jésus-Christ et sa doctrine.
Herder, Vom Erloser derMenschen nach den drei ersten Evangelien, Riga, 1796, et Vom Sohne Gottes, der Welt Heiland, nach Johannes, Riga, 1797, in-8° — Dumas, Essai sur le plan formé par le fondateur de la religion chrétienne pour le bonheur du genre humain, trad. de l’allem. de Reinhard, Dresde, 1799, in-8°. — De Wette , Biblische Dogmatik A. und N. T. oder kritische Darslellung der Religionslehre des Hebraismus, des Judenthums und des Urchristenthums, 2e édit., Rerlin, 1818, in-8°. — C.-F. Bôhme , Die Religion Jesu-Chrisli aus ihren Urkunden dargestellt, Halle, 1825, in-8°; 2e édit., Halle, 1827, in-8° — D.-G.-C. von Colin , Riblische Théologie, Leipz., 1836, 2 vol. in-8°. — Lutz , Biblische Dogmatik, Pforzh., 1847, in-8°. — G. Volhmar, Die Religion Jesu und ihre erste Entwick lung nach dem gegenwartigen Stande der Wissenschaft, Leipz., 1857, in-8°.
Le but de Jésus-Christ ne fut point de substituer une doctrine nouvelle à une doctrine ancienne, il ne songea même pas à présenter une solution plus satisfaisante des problèmes ardus qui s’agitaient depuis des siècles dans les sanctuaires et les écoles ; ce qu’il se proposa , ce fut de ressusciter Fhébraïsme, en le purifiant et en le spiritualisant. Il n’a point voulu, nous le répétons, changer les croyances ni même les rites, mais les hommes, en vivifiant en eux le sentiment moral. Voilà pourquoi il a proclamé l’origine divine du mosaïsme qu’il accepta sans réserve, non pas seulement dans ses éléments essentiels et sous sa forme antique, mais avec les modi-
! Act. xv, 29.
ilcations qu’y avait introduites la suite des âges et sous sa forme traditionnelle. Il ne toucha donc pas à la théocratie nationale, exclusive, fondée par la Loi de Moïse ; il se contenta d’y opposer la notion plus noble du Royaume de Dieu. Dans ce royaume purement spirituel, tous les hommes sans distinction de races, les pécheurs eux-mêmes, peuvent espérer d’être admis, et cela, non pas s’ils pratiquent exactement les œuvres extérieures de la loi rituelle, qui avaient aux yeux de Jésus une importance très-secondaire, mais s’ils se convertissent, c’est-à-dire, s'ils étouffent dans leurs cœurs les appétits égoïstes pour vivre d’une vie morale et vertueuse, condition nécessaire de la rémission des péchés, et, de plus, s’ils ont la foi, ou, en d’autres termes, s’ils sont disposés à se laisser conduire à Dieu parle Christ, à soumettre désormais toute leur vie intérieure à la volonté divine, à marcher dans les voies de la justice avec l’assistance du Saint-Esprit, qui leur sera accordée en proportion de l’énergie de leur foi.
De même que les prophètes hébreux, Jésus proclama le monothéisme pur. Lorsqu’il parle de lui-même, il n’hésite pas à se donner avec une conviction intime pour le Messie promis ; mais il n’attache à ce titre, au moins dans les Évangiles synoptiques, d’autres attributs que ceux qui convenaient au plus grand des prophètes. Il est vrai que, dans le quatrième Évangile, il s’attribue des propriétés qui établiraient clairement une égalité d’essence entre Dieu et lui *, si ailleurs il ne déclarait positivement qu’il est inférieur à son Père 2. Nulle part Jésus ne s’explique donc d’une manière précise sur ses rapports métaphysiques avec l’Ètre suprême ; il a laissé ce problème à résoudre à son Église, qui a mis près de quatre siècles
1 Jean x, 30; xiv, 9, 10.
2 Jean v, 30; x, 33-36; xiv, 58; xvii, 3.
à en trouver la solution ; encore la formule qu’elle a dressée après tant d’efforts, n’a-t-elle jamais été acceptée unanimement par les Chrétiens. En général, dans tout ce qui touche au monde suprasensible, Jésus- Christ n’a rien changé aux croyances populaires, soit qu’il voulût s’accommoder aux opinions du vulgaire ‘, soit qu’il les partageât2, ou bien encore que, ayant uniquement en vue les besoins moraux de l’humanité, il ne jugeât pas à propos de détruire des préjugés qui n’y touchaient point directement. Ainsi il a répété, sans en combattre ouvertement aucune, les doctrines fortement empreintes de parsisme, qui se prêchaient dans toutes les synagogues de la Judée sur les bons et les mauvais anges. Il ne s’est, pas écarté non plus des opinions reçues dans son enseignement eschatologique: il prédit que la fin du monde arrivera très-prochainement ; de terribles calamités l’annonceront ; les morts ressusciteront avec leur corps; le Fils de l’Homme, entouré des anges, procédera à leur jugement et enverra les justes dans un lieu de délices, les méchants dans un feu éternel3. Ce sont là des idées qui avaient généralement cours de son temps 4 et qui se rattachaient aux dogmes de la Providence, de l’immortalité de l’âme et d’une rémunération future,
1 Winer, Biblisch. Realwôrterbuch, Leipz., 1820; 2e édit., 1833-38, 2 vol. in-8° T. I, p. 191. — Tel était le sentiment de plusieurs Pères de l’Église, qui s’appuyaient même sur l’exemple donné par Jésus et ses Apôtres pour étendre, comme nous l’avons déjà dit, le principe de l’accommodation jusqu’à la justification du mensonge officieux et de la doctrine que la fin justifie les moyens. Voy. Jérôme , Epist. XXX pro libris adv. Jovinianum, dans ses Opéra, T. IV, p. T35.—Chnjsostôme , De sacer. dotio, lib. I, c. 5. — Cassien , Collât. XVII, c. 8 et 17. — Suidas , s. v. ^uy/.ocTa^acriç.
2 Strauss , Vie de Jésus, trad. par Littré, nouv. édit., Paris, 1856, 2 vol. in-8°, T. II, p. 15.
3 Tel est aussi à peu près le rôle assigné à Sosiosch dans le Zend-Avesta.
4 Frisch, Vergleich. zwischen den Ideen in den Apokr. des A. Testam. und in den Scbrift. des N. T. liber Unsterblichkeit, Auferstehung, Gericbt, dans la Biblioth. i'ür biblisch. Literatur d eEichhorn, Leipz., 1787-1801, 10 vol. in-8°, T. V, p. 653.
dogmes d’un intérêt trop pratique, pour que Jésus n’en relevât pas toute l’importance, comme les Pharisiens l’avaient fait avant lui, avec cette différence pourtant que ces derniers insistaient de préférence sur la justice vengeresse, tandis que le Christ fit ressortir plutôt la bonté et la miséricorde de Dieu dans leur union intime avec sa sainteté et sa justice. C’est là le trait le plus caractéristique de sa doctrine, celui qui établit une différence radicale entre le judaïsme et le christianisme, et qui contribua le plus peut-être à amener un schisme que Jésus n’avait pas désiré. Rien dans ce qui nous a été conservé de ses discours ne prouve, en effet, que son intention ait été d’établir une Église distincte de la Synagogue, et encore bien moins de constituer une hiérarchie ayant à sa tête un chef visible. Il est vrai qu’en se séparant de ses apôtres, il leur promit de revenir dans peu fonder le Royaume de Dieu ; mais devait-il le fonder sur la terre? Il ne le dit pas clairement. Ce qui est certain, c’est qu’il n’a point commandé à ses disciples de sortir de la synagogue ; il s’est contenté, pour les unir plus étroitement entre eux, de leur prescrire l’adoption d’un rite en usage déjà chez les Juifs, le baptême, symbole à la fois de la repentance du néophyte et de son admission dans le Royaume de Dieu, et d’en instituer un nouveau, la Cène, symbole de l’union permanente du croyant avec le Christ *.
4 Voy. Paroles de Jésus, précédées d’un Essai sur le christianisme, Paris, 1862,
Le christianisme primitif. — Les Judéo-chrétien».
Buddè , Ecclesia apostolica seu de statu Ecclesiæ sub apostolis, Ienæ, 1729, in-8\ — Neander , Geschichte der Pflanzung und Leitungder christlichen Kirche durch die Apostel, Hamb., 1832 et suiv., 2 vol. in-8°. — Baur , Das Christenthum und die cbristliche Kirche der drei ersten Jahrhunderte, Tüb., 1853, in-8°.
A son origine, la religion chrétienne ne se distinguait donc de la religion juive qu’en un seul point dogmatique. Pour les Juifs, le Messie était encore à venir; pour les Chrétiens, il était venu. Cependant ces derniers ne pouvaient se dissimuler que le résultat du séjour de Jésus sur la terre n’avait nullement répondu aux espérances répandues parmi le peuple d’Israël; aussi la plupart d’entre eux croyaient-ils fermement à un prochain retour du Messie, qui satisferait mieux cette fois l’attente générale 1 . Cette espérance était très-propre à relever le courage des premiers Chrétiens et, en même temps, à flatter l’orgueil de la nation juive ou ses désirs de vengeance contre les Romains. Elle explique peut-être en partie les étonnants succès des apôtres, qui, après la mort de leur Maître, se mirent à prêcher Jésus crucifié et à établir ses titres à la dignité messianique en s’appuyant sur sa résurrection, dont
ils se portaient garants en qualité de témoins oculaires et dont la nécessité résultait de quelques passages de l’Ancien Testament interprétés allégoriquement. En peu d’années, des milliers de Juifs se convertirent à la religion chrétienne. Il est évident que bien peu d’entre, eux purent se défaire instanta-
1 I Thessal. iv, 15-17; — I Cor. xv, 51-52. — Cf. C.-F, Bœhme , De spe messianâ apostolica, Halle, 1820, in-8°.
nément de leurs convictions antérieures, et que presque tous durent apporter dans la communauté des disciples de Jésus leurs croyances et leurs préjugés. Aussi voyons-nous déjà dans le Nouveau Testament se manifester clairement une divergence d’opinions sur la nature même du Messie. Les uns le regardaient comme un simple homme, comme un descendant de David appelé à la dignité messianique par une dispensation extraordinaire de la Providence 1 ; d’autres, surtout parmi ceux qui s’occupaient de spéculations kabbalistiques 2 sur le monde intelligible, s’élevant à un point de vue plus spirituel, voyaient en lui un être infiniment supérieur aux prophètes, le prince des anges, et le plaçaient même au niveau de Dieu, comme le Logos, le Yerbe, la Sagesse hypostasiée 3 ; d’autres encore, prenant un moyen terme entre la conception populaire et la conception philosophique, le tenaient pour un envoyé divin engendré surnaturellement par le Saint-Esprit 4. Tous cependant s’accordaient à le reconnaître comme le Sauveur, qui a racheté par sa mort ignominieuse les péchés des hommes 5, sans se préoccuper d’ailleurs du soin de résoudre les problèmes dogmatiques qui agitèrent plus tard si vivement l’Église et dont on aperçoit déjà les premiers germes dans les écrits judéo-chrétiens. Fidèle à l’esprit du grand prophète de Nazareth, l’église de Jérusalem se contenta de croire aux promesses de Jésus, à sa prochaine parousie ; de pratiquer une morale sévère, avec une tendance
1 Act. ii, 22 et suiv.; x, 38.
2 II est reconnu aujourd’hui que la kabbale, cette doctrine secrète, à la fois théologique et philosophique, qui a exercé une si grande influence sur l’esprit humain, a pris naissance chez les Juifs environ 200 ans avant notre ère. Voy. Dict. des sciences philosophiques, à ce mot.
3 Jean i, 1 et suiv.
4 Matt. i, 20. — Luc i, 35.
5 Apoc. v, 9.
marquée vers le plus austère essénisme 1 ; d’observer scrupuleusement les prescriptions légales et d’obéir aux traditions de la Synagogue 2. N’est-il pas évident que les premiers Chrétiens n’étaient que des Juifs pieux selon la Loi, croyant sans doute à Jésus-Christ comme au Messie, mais aussi entêtés de leurs préjugés que les Pharisiens 3, avec qui, par cette raison même, ils restèrent assez longtemps dans des rapports de bienveillance 4?
Hellénisme.
Baur , De orat. Stephani consilio et protomartyris hujus in rei christ, primordiis momento, Tüb., 1829, in-8°. — Tkiersch, De Stephani protomartyris oratione, Marb., 1849, in-8°.
Si l’élément juif avait continué à prédominer dans l’Église, il est clair que le christianisme n’aurait jamais été qu’une secte juive et qu’il n’aurait pas franchi les limites de la Judée. Heureusement qu’à côté du particularisme étroit des Chrétiens palestiniens, il ne tarda pas à se produire une autre tendance chez les prosélytes hellénistes, dont les idées étaient plus libérales. Hostile au pharisaïsme, parce qu’il voulait tirer le christianisme des ornières du judaïsme et lui imprimer le cachet du spiritualisme, de l’universalisme et de la science, ce parti, qui eut l’honneur de donner à l’Église son premier martyr, Étienne, et qui compta parmi ses chefs les plus illustres le grand apôtre des Gentils, a rendu de tels services, en déve-
1 Ëpit. de Jacques n, 2 et suiv. — Act. i. 14; ii, 44 et suiv.
2 Act. x, 14; xm, 2, 3; xvm, 21; xx, 6, 16; xxi, 24.
3 Act. x, 45; xr, 3, etc., etc.
4 Act. v, 34; xxm, 6.
loppant avec le temps les éléments spirituels de la doctrine du Maître et en provoquant ainsi la scission entre l’Église et la Synagogue, qu’on peut le regarder comme le véritable créateur de la théologie ecclésiastique, nous allions presque dire comme le fondateur de la religion chrétienne, telle du moins qu’elle se formule de nos jours.
Doctrine de l’apôtre Paul.
G.-.W Meyer. Entwicklung des paulinischen Lehrbegriffs, Altona, 1801, in-8°. — Nitzsçh, De discrimine legislationis et institutionis divinæ ex Paulo, Vitt.., 1802, in-8°. — L. Usteri , Entwicklung des paulin. Lehrbegriffs mit Hinsicht auf die übrigen Schriften de N. T., Zurich, 1824; 6e édit.., 1851, in-8°. — Dahne , Entwicklung des paulin. LehrbegrifFs, Halle, 1835, in-8°. — Baur, Paulus der Apostel J. -Ch., Stuttg., 1835, in-8°. — Hamerster, De loge ex Pauli sententiâ, Gron., 1838, in-8°. — E.-C.-J. Lützelberger, Grundzüge der paulinischen Glaubenslehre, Nuremb., 1839, in-8°. — E. Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, Paris, 1852, 2 vol. in-8°; 2e édit. 18G0.
L’enseignement dogmatique de l’apôtre Paul, sans parler de quelques opinions particulières qui rappellent la kabbale juive ou la doctrine zoroastrienne *, s’éloigne essentiellement par sa forme dialectique et un peu rabbinique de l’enseignement des disciples immédiats de Jésus. Cependant Paul ne dépasse pas les idées reçues de son temps dans la communauté de Jérusalem sur les dogmes de Dieu et de ses attributs, des anges et des démons, des choses finales même, si ce n’est en ce qu’il ne parle ni du sort des réprouvés ni de la damnation éternelle, et qu’il spiritualise de plus en plus, à mesure qu’il avance dans sa carrière, les doctrines eschatologiques admises par Jésus
1 11 Cor. xi, 14; xii, 7; — Éphés. n, 2; vi, 12. — Voy. Herder , Ërlauterungcn zum N. T. aus morgenlândischen Quellen, Riga, 1775, in-8°.
lui-même dans un sens très-matériel. Sa théologie est basée sur sa propre expérience. Pharisien rigide, observateur strict des prescriptions légales, il avait été converti au christianisme par un événement qu’il lui était impossible d’expliquer par des causes naturelles et dans lequel il reconnaissait l’intervention directe de Dieu. Il attribuait donc, avec une pleine assurance, sa conversion à un effet de la grâce divine, qui l’avait retiré, sans qu’il y eût aucun mérite de sa part, d’une voie de perdition pôur le mettre dans la voie du salut. C’est sur la double conviction de sa faute et de son impuissance à la racheter, qu’il a construit son système, qui est donc essentiellement psychologique. Posant en principe la misère morale de l’homme et l'insuffisance de toute vertu humaine, de tous moyens fournis soit par la religion naturelle, soit par la Loi pour conduire le pécheur à la justice, condition essentielle de la félicité, il en tire cette conséquence que la mort de Jésus a été nécessaire pour expier les péchés de l’humanité et pour opérer, chez les Juifs comme chez les Gentils, une renaissance spirituelle qui fortifiât l’esprit (irveu^a), dépositaire de la loi morale et mobile des actions vertueuses ; qui élevât l’âme (^uyvj) au-dessus des séductions de la chair (aàpQ, source de l’injustice et du vice depuis la chute d’Adam, et qui rendît par là les hommes agréables à Dieu. Cette rédemption ne pouvant être l’œuvre d’un homme ordinaire, soumis à laloi du péché, Dieu, qui avait résolu de toute éternité, dans sa miséricorde infinie, de conduire ses créatures à la béatitude, et déterminé le moment où il révélerait au monde le plan (puxrrqptov) 1 qu’il avait formé pour satisfaire à la fois sa justice et son
i II importe de bien comprendre ce que signifie ce mot dans le style de l’apôtre. Pour Paul, le mystère n’est pas, comme pour les théologiens de nos jours, un dogme incompréhensible fondé sur une révélation divine ; c’est, au contraire, une vérité cachée jusque-là, qu’une révélation dévoile.
amour, a envoyé sur la terre, au temps arrêté d’avance dans sa sagesse, le Christ, en qui habite corporellement le plérôme de la divinité.
Paul ne dit rien de nouveau sur la nature du Christ, il s’en tient en général à ce qu’enseignaient, d’un côté, la philosophie juive sur le Logos comme manifestation du Dieu inconnu, et, de l’autre, le judéo-christianisme sur l’incarnation du Yerbe. Pour lui donc, Jésus est une créature, mais la plus noble des créatures, le premier-né de la création, l’image du Dieu invisible, le créateur du ciel et de la terre, le juge futur du monde, uni à un corps humain de la semence de David. Paul ne s’explique pas d’ailleurs sur le rapport de ces deux essences en Jésus-Christ, il ne détermine pas davantage les divers rapports du Fils avec le Père ; le seul qu’il indique d’une manière précisé est celui de la subordination l. Au reste, l’important pour lui n’était pas de sonder le mystère de la Trinité, ni de satisfaire les exigences de la raison spéculative. Sa théologie s’occupe plus volontiers de l’oeuvre du salut, à laquelle elle fait concourir à la fois Dieu, le Christ et l’homme. C’est pour expliquer la part que Dieu y prend que Paul a formulé la fameuse théorie de l’élection, d’après laquelle le Père céleste aurait, par un pur effet de sa grâce, choisi de toute éternité le petit nombre d’individus qui devaient participer à la vie éternelle 2, et celle de la vocation, d’après laquelle il conduit infailliblement ces élus au salut en leur communiquant son Esprit qui les affranchit du joug du péché et en fait des enfants de Dieu. Le Christ, de son côté, a assuré aux hommes, par son sacrifice volontaire, la bienveillance de Dieu ; il leur a procuré le salut par son sang. En *
* I Cor. xi, 3; xv, 28.
2 Éphés.-I, 4, 11; — Rom. ix.
abrogeant l'ancienne loi, il a substitué à la crainte une nouvelle condition de salut, l’amour, et en abolissant le culte cérémoniel, il a renversé la barrière qui séparait les Gentils des Juifs, il les a faits les uns et les autres enfants du même Dieu, héritiers de la même promesse. L’homme enfin, resté jusque-là passif, intervient à son tour dans l’œuvre de sa rédemption, en reconnaissant qu’il n’a aucun mérite, qu’il doit tout à la grâce de Dieu !, et en s’unissant intimement au Christ par la foi (ufouç) 2, en s’abandonnant complètement à lui pour vivre de sa vie et entrer par lui et avec lui en communion spirituelle avec Dieu. Mort ainsi spirituellement avec le Christ et ressuscité spirituellement avec lui, le croyant est juste (Stxaioç), car Dieu, eu égard à sa foi, lui remet la coulpe de ses péchés antérieurs par un acte de sa grâce ; mais il n’est pas saint (ayi oç), il n’est pas impeccable, il reste soumis à la servitude du péché et il doit s’en affranchir lui-même avec le secours de l’Esprit-Saint.
Le paulinisme et le judéo-christianisme en présence.
Tittmann , De discrimine disciplinée Christi et -apostolorum, Leipz., 1805, 3 part. in-4°. — D. van Hegat, Dejudæo-christianismo ejusque vi et effieaciâ, Lcyde, 1828, in-8°. — Bolivie , Die Religion der Apostel Jesu Christi aus ihren Urkunden dargestellt , Halle, 1829, in -8°. — Credner , Beitragezur Einleitung in die biblischen Schriften, Halle, 1832, in-8°, — Scharling, De Paulo apost. ejusque adversariis, Copenh., 1836, in-8°. — Lechler, Das apostolische und das nachapostolische Zeitalter, Harlem, 1854, in-4°. — Thiersch , Die Kirche im apostol. Zeitalter, Franckf., 1852, in-8*.
La doctrine de Paul s’éloignait à plusieurs égards de la
* Paul, comme le fait observer M. Reuss, n’a pas été toujours fidèle à ces vues dogmatiques ; en plusieurs endroits de ses Épitres, il emploie des expressions qui attribuent à l’homme des titres à faire valoir pour son salut.
2 La foi n’est pas pour Paul, comme pour les Judéo-Chrétiens, la simple acceptation
doctrine des autres apôtres. Pour les Judéo-Chrétiens, la croyance au Christ ou la foi était un fait purement historique, fondé sur la lettre de l’Écriture, garanti par la tradition et accepté comme vrai par la conscience individuelle. Pour Paul, au contraire, cette croyance était basée immédiatement sur le sentiment religieux. Pour les premiers, le Christ a commandé ce qu’il est nécessaire de faire afin d’obtenir la vie éternelle ; la religion est toute pratique. Pour le second, le Christ se révèle dans l’individu, qui s’ unit à lui par la foi, meurt et ressuscite spirituellement avec lui, de sorte que la vie individuelle se sanctifie en se renouvelant sur le modèle de l’existence idéale du Sauveur ; la religion est mystique. Pour les premiers, une loi est nécessaire ; d’après le second, le chrétien peut s’en passer, l’Esprit de Dieu parlant directement à son cœur. De ces trois éléments nouveaux introduits par Paul dans le christianisme, tel que l’avaient conçu les premiers apôtres, l’église de Jérusalem aurait admis peut-être sans résistance trop vive les deux premiers et reconnu avec l’apôtre des Gentils que le Christ est, avant tout, le principe d’une vie nouvelle; mais ce qui la scandalisa en heurtant ses préjugés les plus enracinés, ce fut l’antithèse de la foi et de la loi établie et défendue avec ténacité par Paul. Dans le système paulinien, le Christ est mort pour tous les hommes, sans distinction de Juifs ou de Païens, tous sont appelés à entrer dans la nouvelle alliance qu’il a fondée et dont le symbole est la Cène ; par conséquent, l’ancienne alliance, qui n’était que le type de la nouvelle, a été abolie, la loi mosaïque abrogée et les barrières élevées entre les hommes détruites. Il est bien vrai que, lors-
des vérités du christianisme; c’est une acceptation plutôt intérieure, mystique, une identification du croyant avec le Christ et partant une abdication de sa propre individualité.
que Paul parut sur la scène, le judéo-christianisme avait commencé à sortir du particularisme juif; mais il n’avait procédé jusque-là qu’avec une extrême lenteur et une réserve excessive, tandis que Paul imprima de bonne heure à son enseignement un cachet d’universalisme qui devait choquer les idées du plus grand nombre. Telle fut la cause de la première controverse qui s’éleva dans l’Église chrétienne, moins de vingt ans après la mort du Sauveur. Jacques, Pierre et Jean se portèrent, avec plus ou moins de zèle, les défenseurs de la Loi que Paul voulait abolir. La dispute fut apaisée momentanément parce qu’on appelle le concile de Jérusalem, qui décida1 que les Païens seraient reçus dans l’Église aux mêmes conditions qu’ils l’étaient dans la Synagogue, c’est-à-dire pourvu qu’ils observassent les préceptes noachiques. Cette sage concession dans le sens de l’universalisme jeta les fondements de l’Eglise catholique 2 ou d’un tiers-parti qui travailla dès lors avec un succès toujours croissant à établir l’unité de l’Église sur la fusion des différentes sectes, à les neutraliser l’une par l’autre, à centraliser par besoin d’unité le gouvernement ecclésiastique dans l’épiscopat d’abord, puis dans la papauté, et à fixer la tradition dogmatique par l’exclusion de toutes les opinions trop divergentes. Mais, en même temps, elle mécontenta au plus haut point les Judéo-Chrétiens rigides, et, à mesure que des idées plus larges se répandirent par suite de l’adjonction à l’Église d’un nombre toujours croissant de prosélytes païens, une opposition de plus en plus violente se manifesta dans ce parti contre le paulinisme. Ce fut en vain que les disciples de Paul, dans un louable esprit de conciliation, affai-
1 Nitzsch, De sensu decreti apostolici Act. xv, 59, dans les Comment, theol. de Velthusen , Ruperti et Kuinôl , Leipz., 1794-99, 6 vol. in-8°, T. VI, p. 403.
2 Ritschl, Die Entstehung der altkatholischen Kirche, Bonn, 1850, in-8°.
blirent la théorie de l’apôtre et la dépouillèrent de son caractère mystique, comme on le remarque dans l’Épître aux Hébreux et dans l’Épître attribuée à Barnabas. Leur attachement à l’antinomisme de Paul fit avorter toutes les tentatives de rapprochement, dont le livre des Actes des Apôtres nous offre déjà des traces évidentes, et la lutte continua aussi vive, aussi ardente, au moins jusqu’au milieu du 11e siècle. On en a la preuve dans les Clémentines (un des nombreux apocryphes qui se forgèrent à cette époque), où l’auteur va jusqu’à assimiler Paul à Simon le Magicien \
Ébionisme.
Dôderlein , Commentarius de Ebionæis, Butsov, 1769, in-8°. — Detmer , De Nazaræis et Ebionitis, Halle, 1837, in-8°. — Walch , Vollstândige Historié der Ketzereien, Spaltungen und Religions-Streitigkeiten, Leipz., 1762-85, il vol. in-8°, T. I, p.95.
— Baur , De Ebionitarum origine et doctrinà, ab Essæis repetendà, Tüb - , 1831, in-8°. — Neander, Allgemeine Geschichte der christlichen Religion und Kirche, Hamb., 1826-41, 6 vol. in-8°, T. I, p. 619. — Gieseler , Von den Nazaraern und Ebioniten, dans les Archiv. für Kirchengeschichte, publ. par Stüudlin et Tzschirner , Leipz., 1814-22, 5 vol. in-8°, T. IV, p. 308.
La haine que les Judéo-Chrétiens avaient conçue contre t Paul et ses disciples ayant creusé entre eux un abîme de plus en plus profond, ils finirent par se séparer des Chrétiens hellénistes, lorsque la ruine de Jérusalem et les conquêtes de l’Évangile parmi les Gentils eurent donné à leurs adversaires une prépondérance décidée. On ignore si les Nazaréens et les Ébionites formaient deux sectes distinctes. Ce qui est certain, c’est
< Hilgenfeld , Die Clementinischen Recognitionen und Homilien, Iena, 1848, in-8°, p. 30,39, 78, 317-320. — Schwegler, Das nachapostol. Zeitalter, T. I, p. 372.