‹ Histoire des dogmes chrétiensChapitre 6 sur 10 · TROISIEME PÉRIODE · texte numérisé non relu

TROISIEME PÉRIODE

DEPUIS LE SCHISME D’ORIENT JUSQü’a LA RÉFORMATION.

Primauté du siège de Rome.

Saumaise , De primatu papæ, Lugd. Bat., 1645, in-4°. — Blondel , De la primauté en l’Église, Gen., 1641, in-fol. — Verenet , De commutatione, quam subiit hierarchia romana auctore Gregorio, Traj. ad Rhen., 1832, in-8°. — Spittler, Geschichte des Papsthums, Heidelb., 1826, in-8°.

Les successeurs de Léon et de Grégoire, marchant avec une persévérance et une fermeté inébranlables dans la voie qui leur avait été tracée, parvinrent enfin, durant cette période, à poser le couronnement de l’édifice dont ces deux grands papes avaient jeté le fondement. 11 faut reconnaître qu’ils surent profiter, avec une habileté consommée, de toutes les circonstances favorables, et qu’en général ils dirigèrent d’une main à la fois ferme et prudente la barque de l’Église au milieu des terribles révolutions de l’Europe occidentale. D’un côté, ils réparèrent les pertes que les victoires des Musulmans avaient fait subir à l’Eglise latine, en envoyant de nombreuses

cohortes de missionnaires, sous la conduite de Boniface et d’Ànsgar, dans la sauvage Germanie et dans le Nord plus sauvage encore, où la religion chrétienne fit des conquêtes chèrement achetées par le sacrifice de ce qui restait de spiritualité dans ses doctrines et d’austérité dans sa morale. D’autre part, ils réussirent à se soustraire à la suzeraineté des empereurs d’Orient, et, en favorisant adroitement les plans d’usurpation de Pépin et ceux de son fils Charlemagne, ils obtinrent de la reconnaissance de ces deux conquérants la cession, à titre de fief, d’une partie de l’ancien exarchat de Ravenne, de la Pentapole, des territoires de Pérouse et de Spolète, de la ville même de Rome, dont la possession les éleva, de simples patriarches qu’ils étaient, au rang de princes temporels. Enfin leur autorité spirituelle, démesurément accrue par les Fausses Décrétales et par le nouveau droit canonique qu’elles créèrent, s’établit sans une trop vive opposition, grâce à l’ignorance générale, sur toutes les églises du rite latin. Pour atteindre au rang suprême qu’ils ambitionnaient, il ne restait plus aux papes qu’à se soustraire à la suzeraineté des empereurs d’Occident, comme ils s’étaient dérobés à celle des empereurs de Constantinople, et à soumettre à leur juridiction le pouvoir temporel lui-même ; mais l’entreprise était gigantesque. Ils s’y préparèrent de longue main en faisant fabriquer une prétendue donation de l’empereur Constantin, qui aurait cédé à la sacro-sainte Église romaine et au trèssaint siège de Saint-Pierre, avec le palais de Latran, la ville de Rome, l’Italie entière et toutes les provinces, lieux et villes de l’Occident ‘. Il est vrai que tout ce qu’ils osèrent se permettre

1 Voy. Edictum Domini Constantini, imp. dans les Fausses Décrétales, éd. Merlin, Paris, 1535, in -fol. On y lit : Unde ut pontificalis apex non vilescat, sed magis quàm imperii dignitas, gloriâ et potentià decoretur, ecce tain palatium nostrum, quàm Romanam urbem et omnes Italiæ seu Occidentalium regionum provincias, loca et civi-

d’abord, ce fut de faire insérer ce titre supposé dans les Fausses Décrétales. Les troubles de l’Italie, les scandales donnés à Piome même par Théodora et Marozia à la tête de la faction toscane ‘, l’énergie des empereurs de la maison de Saxe les obligèrent même à dissimuler longtemps encore des prétentions que Nicolas Ier (f 867) axait déjà réussi à faire valoir contre Lothaire, roi de Lorraine, à la faveur des circonstances politiques et avec l’appui de l’opinion. Mais la preuve qu’ils n’y avaient jamais renoncé, c’est l’institution du collège des cardinaux établi, en 1059, par Nicolas II, dans le but de rendre l’élection des papes indépendante de l’influence temporelle. Bientôt même, le célèbre Grégoire YII (f 1085) les fit revivre dans toute leur exagération 2, mais il mourut avant d’avoir pu réaliser son rêve de théocratie universelle, malgré l’habileté politique et la vigueur de caractère qu’il possédait à un plus haut degré que pas un de ses prédécesseurs. Sacrifiant leur individualité au système, les papes qui lui succédèrent sur le siège de Rome poursuivirent son plan avec une ténacité merveilleuse; aucun cependant avec plus d’énergie et de talent qu’innocent III (*f* 1216), qui, trouvant apparemment au-dessous de sa haute dignité le titre de vicaire de Saint-Pierre dont ses prédécesseurs s’étaient contentés, prit le premier celui de vicaire de Dieu ou de Jésus-Christ. Sancr tion du fameux décret de Gratien, dans lequel furent insérées les Fausses Décrétales et d’autres pièces apocryphes, toutes favorables aux prétentions des papes, établissement de l’In-

tates beatissimo pontifici nostro Sylvestro, universali papæ, contradimus atque relinquimus, etc.

1 Luitprand , Hist. rerum in Enroba gestarum libri VI, lib. II, c. 13; VI, c. 6-11.

2 Voy. Gregorii VII Epistolæ, lib. II, epist. 55, Dictatus papæ, dans Man si , Concil ., T. XX, p. 168.

quisition, croisades prêchées contre les hérétiques, interdit lancé sur les royaumes, excommunication frappée sur les souverains, tels furent les moyens dont il usa pour consolider l’autorité, du siège de Rome et forcer les consciences rebelles à croire à l’infaillibilité que les papes s’attribuaient depuis longtemps1. Peuples, rois, clergé, tout dut ployer sous sa volonté inflexible ; mais le triomphe de la papauté fut éphémère. Le xme siècle ne s’était pas encore écoulé, que déjà Philippe le Bel faisait subir à la théocratie romaine un irréparable échec, en apprenant aux rois de France à repousser ses empiétements, et, dans le siècle suivant, le grand schisme d’Occident ébranla plus profondément encore l’édifice que les

papes avaient élevé avec tant d’habileté et de patience, d’as-

tuce et de violence, en forçant les conciles de Constance et de Bàle à sanctionner de nouveau un principe mis en oubli depuis trop longtemps, à savoir que le concile 'œcuménique constitue l’autorité suprême dans l’Eglise2. Ce principe, déjà défendu avec vigueur par Marsile de Padoue (f après 1342) et par Jean de Jandun (f après 1338), dans leur Défenseur de la Paix 3, fut adopté notamment en France dans la fameuse

1 Innocent 111 , De consecratione Pontificis sermo II : Fides apostolicæ sedis in nullà unquam turbatione defecit, sed integra semper et illibata permansit, ut Pétri privilegium persisteret inconcussum. Avant lui, Grégoire VII avait affirmé dans ses Dictatus Papæ, c. 22 : Quod Romana Ecclesia nunquam erravit, nec in perpetuum, Scripturà testante, errabit; et Léon IX (Epist. LV): Hactenus fides Pétri non déficit, nec defectura creditur in throno illius usque ad sæculum sæculi. „

2 Un symptôme plus alarmant encore pour la papauté, c’est que, fatigués du schisme, les esprits commencèrent à se familiariser avec l’idée que l’Église pourrait se passer d’un pape. Voici ce qu’on lit dans une Lettre de l’université de Paris à Clément Vil : Jam eô ventum est... ut plerumque passim et publicè non vereantur dicere, nihil omnino curandum quot Papæ sint, et non solummodo duo aut très, sed decem aut duodecim, uno et singulis regnis præfici posse, nullà sibi invicem potestatis aut jurisdictionis auctoritate prælatos. DuBouIay , Hist. univ. Paris., T. IV, p. 700.

3 Defensor pacis, publié dans le Monarchia de Goldast , Hanov., 1611-14, 2 vol. in-fol., T. II, p. 154.

pragmatique-sanction de Bourges, et devint line des bases des libertés de l’Église gallicane l.

Théologie scolastique.

Tribbechovius , De doctoribus scholasticis et corrùptâ per eos divinarum humanarumque rerum scientiâ, Ienæ, 1719, in-8°. — Eberstein , Natürliche Théologie der Scholastiker, Leipz., 1803, in-8°.

On serait porté à croire que, sous la pression de la dictature exercée sans contrôle par les papes sur les croyances religieuses, toute liberté de la pensée humaine fut étouffée , mais ce serait une erreur. L’invasion des Barbares avait répandu dans le vieux monde romain une telle exubérance de vie, que jamais, au contraire, l’activité intellectuelle ne fut plus grande dans l’Église qu’à partir du xne siècle. Sous le nom de théologie scolastique, ainsi nommée par opposition à la théologie positive ou d’autorité, qui régnait encore exclusivement au xie siècle, l’esprit de recherche et d’examen toucha à tout, aux dogmes comme à la philosophie, et cela avec une audace. à peine surpassée par celle des sectes dissidentes dans leurs plus hardies spéculations. Peu d’années suffirent pour que la nouvelle méthode d’enseignement, qui procédait par inductions tirées de la Bible, des Pères, des conciles, à l’aide de raisonnements subtils, supplantât dans toutes les universités de l’Europe l’ancienne méthode positive ou dog-

1 P. de Marca, Diss. de concordiâ sacerdotii et imperii, sive de libertatibus Ecclesiæ gallicanæ lib. VIII, Paris., 1663, in-fol. — Burigny, Traité de J’autorité du pape, nouv. édit., 1782, 5 vol. in-12.

matique, qui déduisait aussi ses principes soit de l’Écriture, soit des Pères, mais au moyen d’une interprétation allégorique ou littérale selon les cas. Les papes, effrayés de voir les théologiens abandonner les voies de la tradition et tenter de s’élever par la dialectique jusqu’aux principes des vérités révélées, essayèrent d’abord de lutter contre le torrent. En 1215, Innocent III défendit l’enseignement de la physique et de la métaphysique d’Aristote. En 1228, Grégoire IX renouvela cette défense et, en 1231, il imposa meme un serment aux professeurs de théologie, le tout en vain. Cependant les craintes de la cour de Rome se calmèrent, lorsqu’elle s’aperçut que les Scolastiques maintenaient fermement la distinction entre la foi et la science, et la subordination de la seconde à la première ; qu’ils n’employaient la philosophie qu’à expliquer et à consolider les dogmes ecclésiastiques ; qu’ils renonçaient à toute véritable indépendance pour se soumettre à l’autorité de l’Église, à laquelle ils rendirent même un service essentiel en la fondant théoriquement. Dès lors, loin de les combattre, les papes se déclarèrent leurs protecteurs, en se bornant à confier aux moines le soin de les maintenir dans les limites tracées par l'Eglise, tâche dont ils s’acquittèrent si fidèlement que la scolastique règne encore en souveraine dans les pays où le monachisme a conservé son influence. De leur côté, les théologiens philosophes marchèrent, en général, sans broncher dans la voie de l’orthodoxie. Ils continuèrent à ne se servir de la subtile dialectique d’Aristote que pour essayer d’appliquer au dogme la forme de la connaissance rationnelle, la certitude de la science ; mais le succès répondit si peu à la grandeur et à la persévérance de leurs efforts, qu’ils ne réussirent guère qu’à entraîner, d’un côté, les doctrines consacrées par la foi de l’Eglise dans le domaine de la

spéculation, et à donner, de l’autre, à la philosophie la stabilité du dogme, à lui interdire toute conception originale.

Nominalisme et Réalisme.

Meiners , De Nominalium et Realium initiis atque progressif publ. dans les Comment.

Societat. Gott., T. XII, Class. hist. et philos., p. 24. — Baumgarten-Crusius , De

vero Scolasticorum realium et nominalium discrimine, dans ses Opusc. theolog.,

Iena, 1836, p. 54. — Cousin , Ouvrages inédits d’Abélard, pour servir à l’histoire

de la philosophie scolastiqne en France, Paris, 1836, in-4°, Introduction.

Les querelles qui agitèrent les écoles durant cette période commencèrent par l’importante question des universaux, signalée comme la première de toutes les questions philosophiques dans l’Isagoge de Porphyre, qu’une traduction du rhéteur Yictorinus, commentée par Boèce, avait fait connaître à l’Occident. Les universaux ou idées générales, comme genre, espèce, différence, propriété, accident, ont-ils une réalité en dehors de l’esprit humain, sont-ils des substances ou seulement des noms, de purs sons, flatus vocis ? Tel était le problème à résoudre ; il avait exercé de tout temps la sagacité des philosophes. Selon Platon, les idées générales ont une réalité dans l’intelligence divine et ont servi de types aux individus. Cette opinion, que les Scolastiques formulaient par universalia ante rem , n’était point partagée par Aristote qui, tout en admettant la réalité des universaux, soutenait qu’ils n’avaient de réalité que dans les choses comme formes ou figures inhérentes à la matière (etovj). Il enseignait donc les

universalia in re. Les Stoïciens enfin, aussi peu contents des

formes d’Aristote que des idées de Platon, niaient la réalité

des universaux et prétendaient que les individus spuls existent réellement, que les idées générales ne sont que des abstractions de l’esprit ou de simples noms, universalia post rem , désignant simplement les qualités communes à divers objets individuels. On comprend toute l’importance de la question, et l’on comprendra aussi aisément combien la solution en est difficile, lorsque nous dirons qu’elle a occupé les plus grands philosophes des deux derniers siècles, et qu’elle n’est point encore résolue. Au moyen âge, d’ailleurs, par suite de l’étroite connexion qui s’était établie entre la philosophie et la religion, elle se compliquait d’une foule de problèmes théologiques sur la Trinité, les attributs divins, la Cène. Ce fut meme sur une question dogmatique que la lutte s’engagea.

Roscellin, chanoine de Compiègne, était nominaliste, c’està-dire qu’il refusait une réalité objective aux idées générales. Il soutenait donc que si les trois Personnes de la Trinité sont une seule chose et non trois choses en soi, unies par la volonté et la puissance, il faut nécessairement que le Père et le Saint-Esprit se soient incarnés avec le Fils ; or, comme il ne pouvait admettre cette dernière hypothèse, il trancha le problème en sacrifiant la réalité de l’unité de Dieu à la réalité des trois personnes divines 1 . Il trouva un rude adversaire en Anselme, plus tard archevêque de Cantorbéry (f 1109), qui le força à se rétracter au synode de Soissons, en 1092, et qui assura, pour plusieurs siècles, le triomphe du réalisme sur le nominalisme suspect à bon droit de trithéisme. Disciple de Lanfranc (f 1089) et son successeur, depuis 1078, dans

1 Baluze , Miscell., T. IV, p. 478, Paris., 1683, in-8° : Si très personæ sunt una tantum res et non sunt très' res per se, sicut très angeli, aut très animæ, ita tamen ut voluntate et potentià omnino sintidem, ergo Pater et Spiritus Sanctus cum Filio incarnatus est.

Fécole du Bec, la plus célèbre, avec celle de Tours, de toutes les écoles de l’Occident, Anselme était doué d’un esprit lucide et pénétrant, d’une activité infatigable, d’une piété vive et sincère ; c’était un penseur profond, et à toutes ces qualités il joignait une érudition assez étendue 1 . Quelque zélé qu’il fut pour les doctrines de l’Eglise et pour ses prérogatives, il osa réveiller la célèbre question des rapports de la raison avec la foi et tenter d’élever la théologie au rang d’une science rationnelle, en appelant la philosophie au secours de la religion A II s’est acquis une réputation durable par l’invention d’une preuve nouvelle de l’existence de Dieu, preuve aussi subtile qu’ingénieuse, qu’il tira de la notion de l’être le plus grand, et qu’il formula ainsi : L’insensé lui-même, lorsqu’il m’entend affirmer que tu es quelque chose au delà de quoi on ne peut rien concevoir de plus grand, comprend ce qu’il entend, et ce qu’il comprend est dans son entendement, lors même qu’il ne comprend pas l’existence réelle de cette chose. Car qu’une chose soit dans l’entendement et qu’on comprenne qu’elle existe, ce sont là deux choses différentes. Or cette chose au delà de laquelle on ne peut rien concevoir de plus grand, ne peut pas exister seulement dans l’entendement. Car, si elle n’existait que dans l’entendement, on pourrait la concevoir comme existant aussi dans la réalité, ce qui certainement est davantage. Si donc ce au delà de quoi on ne peut rien concevoir de plus grand n’existe que dans l’entendement, cela même au delà de quoi on ne peut rien concevoir de plus grand, n’est pas ce qu’on peut concevoir de plus

1 Billrolh, De Anselmi Cant. Proslogio et Monologio, Leipz., 1832, in-8°. — Frank, Anselm von Canterbury, Tüb., 1842, in-8°. — liasse , Anselm von Canterbury, Leipz., 1843-52, 2 vol. in-8°. — Rémusat , Anselme de Cantorbéry, Paris, 1854, in-8°.

2 Anselme , Cur Deus liomo? lib. I, c. 25.

grand, conséquence absurde. Ce qu’on peut concevoir déplus grand existe donc sans aucun doute non-seulement dans l’entendement, mais dans la réalité U Un simple moine de l’abbaye de Marmoutier, nommé Gaunilon, fit parfaitement ressortir l’insuffisance de cette preuve appelée ontologique, qui a le tort, en effet, d’être exclusivement subjective. 11 ne suffit pas de concevoir un être comme existant par la pensée, pour être autorisé à conclure que cet, être existe en réalité, car la différence est trop essentielle entre la vérité logique ou subjective et la vérité objective ou réelle pour qu’on puisse conclure de l’une à l’autre 2. Quelque insuffisante que soit cette preuve, Anselme, en la trouvant, n’en a pas moins eu l’honneur de restaurer, sinon de créer la théologie naturelle, et ce n’est pas là le seul service qu’il ait rendu à la dogmatique chrétienne. 11 l’a enrichie d’une théorie de la satisfaction que l’on pourrait qualifier de juridique, et qui, froidement accueillie d’abord, sans doute parce qu’elle offrait un certain caractère de nouveauté, a fini par être acceptée à peu près généralement'2. E11 voici le résumé succint : L’homme doit à Dieu une obéissance complète ; mais, en péchant, il dérobe à Dieu le devoir et l’honneur qui lui sont dus. Or Dieu, en raison de sa justice, ne peut supporter cette offense. Donc, ou bien l’homme doit rendre volontairement à Dieu ce qui est à Dieu, et même lui donner comme satisfaction plus qu’il ne lui a dérobé, ou bien Dieu doit par punition ôter à l’homme ce qui est à l’homme, c’est-à-dire le bonheur pour lequel il a été créé. L’homme est hors d’état de remplir la

1 Anselme, Proslogium, c. 2-3.

2 Gaunilon, Liber pro insipiente adv. Anselmi in Proslogio ratiocinationem, dans les Opéra d 'Anselme, Paris, 1675, in-fol . , p. 35.

3 Schwarz, De satisfactione ChrisLi ab Anselmo Gant, exposità, Grypli., 1841, in-8°.

première rie ce? conditions, vu qu’il doit à Dieu tout ce qu’il peut faire de bien, pour 11e pas tomber dans le péché, et qu’il n’a par conséquent aucun bien de reste pour couvrir par cet excédant le péché commis. D’un autre côté, Dieu ne peut se procurer satisfaction à lui-même en condamnant le pécheur à des peines éternelles, à cause de son immuable bonté qui veut qu’il conduise l’homme à la félicité ; mais la justice divine s’y oppose, à moins que satisfaction ne soit donnée pour le pécheur, et qu’en proportion de ce qui a été dérobé à Dieu, il ne lui soit donné quelque chose de plus grand que tout, excepté Dieu. Or cette chose est Dieu même; et comme, d’autre part, l’homme seul peut satisfaire pour l’homme, il faut que ce soit un Dieu-Homme qui donne satisfaction à la justice divine. Cette satisfaction ne peut consister dans une obéissance active, dans une vie exempte de péché, ce que tout être raisonnable doit à Dieu pour son propre compte; mais accepter la mort, salaire du péché, c’est ce à quoi l’homme sans péché n’est pas tenu. Ainsi la satisfaction pour le péché des hommes consiste dans la mort de l’Homme-Dieu, dont la récompense profite à l’humanité, attendu que lui-même, étant un avec Dieu, ne peut être personnellement récompensé1.

Cette théorie avait une supériorité incontestable sur la théorie ancienne, qui présentait la mort du Fils de Dieu comme une rançon payée au diahle ; mais elle avait aussi un défaut capital, c’est qu’elle 11e faisait point intervenir l’homme directement dans l’œuvre de sa réconciliation avec Dieu. C’est ce que sentit Abélard (f 1142), l’illustre disciple de Guillaume de Champeaux (f 1121), qui avait eu l’honneur, bien rare en tout temps, de convertir au nominalisme son maître, un des

1 Voy. son traité Cur Dens liomo? dans ses Opéra, p. T'i et sniv.

champions du réalisme. Cet homme, aussi célèbre par la subtilité de son esprit que par ses malheurs, jouissait dans les écoles de Paris de la plus haute réputation. Hardi jusqu’à la témérité, il tenta d’affranchir la raison du joug de l’autorité. Rejetant le principe d’Augustin : Fides prœcedit intellect um\ la foi précède l’intelligence, qu’ Anselme s’était gardé de contester2, il s’efforça d’appuyer les vérités religieuses sur des preuves rationnelles, s’appliqua à discuter le pour et le contre sur toutes les questions, et remontant, pour ainsi dire, le cours des siècles jusqu’à Clément d’Alexandrie et Origène, il osa enseigner que les philosophes de l’antiquité ont pressenti en quelque sorte l’Evangile, qu’ils ne s’éloignent point ou s’éloignent peu des Chrétiens, auxquels ils se rattachent par leur morale 3. En un mot, Abélard, dans les écrits qui nous restent de lui4, se montre moins théologien que philosophe ; aussi les accusations d’hérésie ne lui furent-elles pas épargnées. Rien

1 Augustin , De incarnatione Verbi, c. 2.

2 Anselme, Proslog., c. 1 : Neque enim quæro intelligere, ut credam; sed credo, ut intelligam. Il s’appuyait, comme Augustin, sur Ésaïe VII, 9, passage mal traduit par la Vulgate : Nisi credideritis, non intelligetis. Le véritable sens de ce passage est : Si vous ne croyez pas, certainement vous ne serez point fermes.

3 Abélard, De theologià christianâ, dans le Thésaurus anecd. de Marlène , T. V, p. 1211 : Hinc quidem faciliùs evangelica prædicatio a philosophis, quàm a Judæis suscepta est, cùmsibi eam maximè invenirentad finem, nec fortasse in aliquo dissonam, nisi forte in bis, quæ ad incarnationis vel sacramentorum vel resurrectionis mysteria pertinent. Si enim diligenter moralia Evangelii præcepta consideremus,, nihil ea aliud quàm reformationem legis naturæ inveniemus, quam secutos esse philosophos constat; cùm lex magis figuralibus quàm moralibus nitatur mandatis, et exteriori potius justitià quàm interiori abundet : Evangelium vero virtutes ?c vitia diligenter examinât et secundùm animi intentionem omnia, sicut et pbilosopbi, pensât.

/( Abélard, Theologià christiana, dans le T. V du Thésaurus anecdotorum , de Marlène; — Sic et non, dans les Ouv. inédits d’Abélard, Paris, 1836, in-4°; — Introductio ad theologiam, dans ses Opéra, Paris, 1616, in-4°; — Scito te ipsum, dans le T. III du Thésaurus de Pez , Aug. Vind., 1721-23, 8 vol, in-fol; — Dialogus inter philosophum judæum et christianum, publié, pour la première fois, par Rheinwald, Berlin; 1831, in-8°, ainsi que l’Epitome theologiæ christianæ, Berlin, 1835, in 8°, que l’on croit être d’un disciple d’Abélard.

ne scandalisa plus les Orthodoxes de son temps que son axiome : Non credendum nisi priiis intellectum , il ne faut croire que ce qu’on comprend 1 . C’est en s’appuyant sur ce principe, qu’il entreprit de s’élever par le raisonnement aux doctrines les plus mystérieuses de la religion chrétienne, à celle de la Trinité, par exemple, en convenant d’ailleurs franchement

qu’il n’espérait pas y réussir, parce qu’il est impossible ici-has

d’avoir de la Trinité une connaissance adéquate à l’objet. Dans

son opinion, la Trinité n’était que l’idée des trois attributs

essentiels de la Divinité, la puissance, la sagesse et la bonté suprêmes2. Ces trois attributs n’étaient ni trois hypostases, ni trois substances, mais seulement trois propriétés d’une même substance simple, n’existant qu’en Dieu et avec Dieu. Abélard était donc sahel lien. Il ne s’écartait pas moins des opinions dominantes sur la doctrine de la rédemption. Sentant, comme nous l’avons dit, le vice de la théorie anselmienne, il s’attacha de préférence au côté subjectif de l’œuvre de la satisfaction, à l’activité libre de l’homme, qui doit s’approprier le mérite du Christ par la repentance et la conversion, sans compter sur aucun secours étranger , l’intention étant tout dans la conduite de l’homme et l’acte n’étant rien3. Cette théorie purement éthique était en opposition trop flagrante avec la doctrine ecclésiastique des bonnes œuvres, pour ne pas soulever contre Abélard le zèle ombrageux de nombreux adversaires, principalement parmi les moines. Le plus

1 Abélard , Introd. ad theologiam, lib.II, c. 3.

2 Abélard, Theologia christiana, lit». I, p. 1156; III, p. 1257, 1261 ; IV, p. 1341.

3 Abélard, Opéra, p. 553 : In hoc justificati sumus in sanguine Christi et Deo reconci 1 iati , quod per liane singularem gratiam nobis exhibitam, quod filius suus nostram* susceperit naturam, et in ipso nos tain verbo quàm exemplo inslituendo usque ad mortem perstitit, nos sibi amplius per amorem adstrinxit, ut tanto divinæ gratiæ aecensi benefîcio, nibil jam tolerare propter ipsum vera reformidat caritas.

ardent fut Bernard de Clairvaux (f 1153), qui 11e rougit pas d’employer contre son illustre et malheureux antagoniste l’intrigue et la ruse, le mensonge et la violence 1 et qui réussit à faire condamner par les synodes de Soissons, en 1121, et de Sens, en 1140 2, dix-neuf propositions tirées de ses écrits. Abélard se soumit docilement à l’autorité de l’Église et conserva, tant qu'il vécut, son immense ascendant sur la jeunesse des écoles 3 .

La condamnation d’Abélard n’intimida pas Gilbert de La Porrée (f 1154), réaliste dans le sens aristotélicien, qui, en voulant exposer, comme professeur de théologie, le mystère de la Trinité, s’était égaré dans des opinions ariennes, trithéistes ou quadrithéistes, et qui était demeuré fidèle à ses opinions depuis qu’il avait passé sur le siège épiscopal de Poitiers. Il enseignait que la notion de la divinité est une notion de genre, une idée universelle, qui se réalise en trois dieux personnels. Ainsi le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un par rapport à la Divinité, mais ils ne sont pas un Dieu, et l’on ne saurait dire que la nature divine ou la Divinité se soit faite chair. C’est encore sur les poursuites de Bernard de Clairvaux, qui semble s’être constitué le champion de l’orthodoxie, que l’évêque de Poitiers fut condamné par un concile de Reims4, en 1148, à faire une espèce de rétractation de ses erreurs. Cependant, son traité Des six Principes n’en resta pas moins

* Du Iiculay , Hist. univ. Paris., Paris., 1656-1675, G vol. in-fol., T. II, p. 182. — Histoire littéraire de la France, T. XII, p. 100. — Cf. Bernard , Opéra, Paris., 1740, 5 tomes in-fol., et Abélard, Opéra, Paris., 1616, in-4°.

2 Du Plessis d'Argenlré, Collect. judic., etc., T. 1, p. 21. — Cf. Abælardi Apologie, dans scs Opéra, p. 330-333.

3 Voy Frerichs, Coinmentatio theologico-critica de P. Abælardi doctrinà dogmaticâ et morali, lena, 1827, in-4°. — Goldhorn , De summis principiis theologiæ Abælardeæ, Leipz , 1836, in-8°. — Rémusat , Abélard, Paris, 1845, 2 vol. in-8°.

* Du Plessis d'Argentrè, Loc. cit., p. 38. — Mansi , Collect. Concil., T. XXI. p. 728.

comme un ouvrage classique dans presque toutes les écoles. Son contemporain, Hildebert de Tours (f 1134), quoique disciple de Béranger, sut échapper à tout soupçon d’hérésie. 11 est le premier qui ait employé dans un de ses sermons le mot de transsubstantiation 1 , et c’est à l’invention de ce mot2 que se réduisent à peu près ses titres au souvenir de la postérité, car il paraît cerfkin aujourd’hui qu’il n’est pas l’auteur du Traité théologique que Beaugendre a inséré dans ses œuvres 3, et où Ton remarque cette assertion hardie que la raison, par ses seules forces, est capable de prouver l’existence de Dieu et de s’élever h la connaissance de ses attributs.

Un homme d’une tout autre valeur et d’une réputation plus légitimement acquise fut Pierre Lombard, évêque de Paris (f 116-4) et le premier écrivain dogmatique de son siècle, qui compléta le système de la philosophie scolastique en lui donnant une forme scientifique et en s’efforçant de la concilier avec la théologie positive. Son Livre des sentences , qu’il composa peut-être pour l’opposer au Sic et non d’Abélard, a servi pendant des siècles de base à l’enseignement de la dogmatique catholique. Cet ouvrage célèbre, sur lequel il a été publié des centaines de gros commentaires, n’est à proprement parler qu’un recueil de propositions extraites des Pères. Lombard ne dissimule pas leurs contradictions, au contraire, il les expose et les discute avec assez d’ordre et de méthode ; il cherche même, avec plus de bon sens que de sagacité, à les concilier

1 Hildebert , Sermones de diversis, sermo VJ.

2 Selon d’autres, le mot de transsubstantiation fut inventé, au commencement du xne siècle, par un évêque français du nom d’Étienne, et fut mis en circulation par Pierre de Blois (f 1200). Ce qui est certain, c’est qu’il se rencontre pour la première fois dans les œuvres d’Hildebert.

3 Hildebert de Tours , Opéra, Paris., 1708, in-fol., p. 1006. £e traité est très- vraisemblablement sorti de la plume de Hugues de Saint-Victor. Ses deux livres De Sa cramentis y font suite.

et il ne néglige presque jamais de placer la solution à côté du problème; mais il se perd dans une foule de questions oiseuses, tandis qu'il en passe sous silence de fort essentielles. Malgré ces défauts, son livre obtint un succès général, succès qui s’explique aisément, puisque, sans choquer les théologiens positifs, il satisfaisait le goût du siècle pour les spéculations, et qu’il était d’ailleurs le plus complet de tous les ouvrages de ce genre, l’auteur ne s’étant pas borné à traiter, comme ses prédécesseurs, quelques dogmes particuliers, mais ayant tout embrassé dans ses recherches, opinions, formes et méthodes.

Cet ouvrage, si bien accueilli qu’il mérita à Pierre Lombard le surnom de Maître des sentences, n’échappa pas à la critique. Malgré la précaution que l’auteur avait prise de ne soumettre à son investigation aucune vérité religieuse sans l’appuyer sur des sentences de l’Écriture ou des Pères, Gautier de Saint-Victor (f 1180), un des chefs du supranaturalisme et l’ennemi déclaré de l’application de la dialectique à la théologie, l’enveloppa dans l’anathème dont il frappa les écrits d’Abélard, de Gilbert de La Porrée et de Pierre de Poitiers (f 1205), archevêque d’Embrun et auteur d’un Traité des sentences , imprimé à la suite des œuvres de Robert Pulleyn 1 . Ce dernier lui-même (f 1147) ne dut sans doute qu’à ses titres de cardinal et d’étranger de ne pas être ajouté par Gautier à ses Quatre labyrinthes de France 2, honneur que lui aurait mérité d’ailleurs sa comparaison claire et développée des dogmes ecclésiastiques avec les idées rationnelles qui s’y mêlent. La plus sérieuse accusation formulée contre l’orthodoxie de Pierre

1 lmp. à Paris, 16^5, in-fol.

2 Du Boulay , Hist. univ. Paris., T. Il, p. 200 et suiv. — Hist. litt. de la France, T. XIV, p. 550 et suiv.

Lombard fut basée sur une de ses distinctions 1 , dont ses ennemis crurent pouvoir conclure qu’il enseignait que le Logos, en s’incarnant, n’est pas devenu quelque chose, ou, en d’autres termes, qu’il n’est rien en tantqu’homme (nihil secundùm quod homo). Cette opinion, qu’on a appelée le nihilianisme, fut déférée comme hérétique au troisième concile du Latran en 1179, et le concile défendit de l’enseigner, sans condamner toutefois l’ancien évêque de Paris 2.

Mysticisme.

Ewald , Briefe über die alte Mystik und den neuen Mysticismus, Leipz., 1822, in-8°. — H . Schmid, Der Mysticismus des Mittelalters in seiner Entstehungsperiode dargestellt, Iena, 1824. in-8°. — Gôrres, Die christliche Mystik, Ratisb., 1836-40, iTvol. in-8°.

Sous la puissante impulsion d’Anselme, de Roscellin et surtout d’Abélard, la philosophie scolastique envahit promptement les écoles, et le mouvement qui emportait les esprits devint en peu de temps si énergique, qu’il entraîna le mysticisme lui-même dans le champ de la dialectique. Ce fut en vain que quatre théologiens d’un mérite incontestable essayèrent, avec plus de jugement que de génie, il est vrai, d’opposer une digue au torrent. L’un d’eux, Jean de Salisbury, évêque de Chartres (f 1180), esprit indépendant, ferme et éclairé, juge impartial et sévère de la philosophie de son

1 Lombard , Sentent., lib. III, disk G : De intejligentiâ harum locutionum, Deus factus est homo, Deus est homo, an bis locutionibus dicitur, Deus factus est aliquid, vel esse aliquid, vel non esse aliquid ?

2 Mansi, Op. eit., T. XXII, p. 239.

temps, dont il prévoyait les abus et les funestes conséquences 1 , n’est point compté d’habitude au nombre des écrivains mystiques; cependant il est certain que son antipathie, non pas précisément pour la philosophie en elle-même, mais pour la spéculation dialectique qui fascinait ses contemporains, le jeta dans l’idéalisme mystique et fit de lui un allié naturel de l’École de Saint-Victor 2.

Cette école célèbre, fondée à Paris en 1109 par Guillaume de Champeaux, se faisait remarquer dès lors par sa tendance conciliatrice et se tenait à égale distance des excès de la spéculation et des extravagances du mysticisme contemplatif. Elle avait eu le bonheur d'être dirigée successivement par deux étrangers d’un mérite éminent, Hugues et Richard de Saint- Victor. Le premier (f 1141), allemand de naissance, avait reçu de la nature un génie heureux qui lui eût permis de suivre, à son choix, les traces d’Abélard ou celles de Denis l’Aréopagite ; mais toutes ses facultés étaient dans un si parfait équilibre, qu’il ne sentait point sa conscience troublée par l’antagonisme toujours douloureux de la raison et du sentiment. Il lui était donc également impossible d’approuver le mysticisme de son ami Bernard de Clairvaux, qui rejetait les études philosophiques, ou le scolasticisme d’Abélard, qui ne tenait aucun compte dusentiment religieux; mais, comme il n’était point de force à lutter contre ces deux tendances hostiles, il entreprit de les concilier dans ses deux Livres des Sacrements traité complet de dogmatique, où il s’appliqua à assigner à chacun des deux éléments de la vie spirituelle la place qui lui convient. Suivant sa théorie, le mysticisme forme une sphère supérieure de la vie religieuse et n'est soumis au

1 Voyez, entre autres, sonPolicraticus, Lugd., 1639, in-8°.

2 Reuter, Johannes von Salisburv, Berlin, 1842, in-8°.

contrôle de la raison que dans ses écarts. Malheureusement

Hugues de Saint-Victor agit contre ses excellentes intentions,

en introduisant dans le mysticisme spéculatif de l’Occident les rêveries du Pseudo-Denis l’Aréopagite et en ressuscitant ainsi le néoplatonisme, qui s’allia bientôt en Europe, comme il l’avait déjà fait en Orient, aux doctrines mystiques les plus extravagantes 1 . Son disciple et successeur, l’écossais Richard de Saint-Victor (f 1173) resta fidèle à son esprit. Le premier, il essaya de réduire le mysticisme en système scientifique, en prenant pour base la psychologie2; mais il était réservé à Gerson de mener cette entreprise à bonne fin, comme nous le dirons plus loin. Ce sont ces deux Victorins qui ont remis en usage l’expression de contemplation empruntée à la philosophie néoplatonicienne, pour signifier le degré le plus élevé de l’intelligence, le terme suprême de la connaissance, c’est-àdire l’intuition claire et nette d’nn objet dans un autre, par exemple, de Dieu dans le monde. La contemplation donne, selon eux, à l’esprit une connaissance immédiate de Dieu, avec qui elle le met en rapport direct, et c’est en cela que consiste sa haute supériorité sur la science de la théologie, qui ne peut jamais arriver à la connaissance claire, complète et parfaite du vrai, l’intelligence humaine fut-elle éclairée par les lumières de la révélation et sanctifiée par la grâce.

Bernard de Clairvaux (f 1153), le quatrième adversaire de la scolastique, enseigna également que la contemplation, qu’il appelle de préférence la considération, est seule capable de porter d’un seul élan l’âme humaine jusqu’à l’intuition de Dieu 3~ mais c’est à peu près la seule analogie que son mys-

* Liebner , Hugo von S. Victor uml die theologischen Richtungen seiner Zeit, Leipz., 1832, in-8°.

2 Engelhardt , Richard von S. Victor und J. Ruysbroeck, Erl., 1838, in-8°.

3 Bernard , De consideratione,*Iib. V, c. 2.

ticisme pratique, ascétique, offre avec le mysticisme plus spéculatif de Hugues et de Richard de Saint -Victor. Pour ceux-ci, la contemplation est le moyen de mettre le fini en rapport immédiat avec l’infini ; pour Bernard, l’abaissement, la mortification, la douleur peuvent seuls conduire l’homme à l’union avec Bien dans l’amour. Les premiers, à l’exemple d’Augustin 1 , se contentaient de subordonner la raison à la foi 2 et se gardaient bien de mépriser la science ; le second, au contraire, affirmait que la science n’a rien à voir dans le domaine de la religion, et que le cœur ne peut s’approprier les vérités religieuses que par la foi. Mais si, comme dogmatiste, Bernard est resté fort au-dessous des deux Victorins, il leur est infiniment supérieur par l’activité de son zèle, l’énergie de sa volonté, la puissance de son intelligence, la force de son éloquence et la profondeur de son regard, qui lui fit apercevoir un danger pour l’Eglise dans les tendances mondaines de la papauté3. On doit regretter que ce beau et noble caractère ait été terni par un dévouement aveugle à la hiérarchie et par une haine si violente contre l’hérésie qu’il se fit l’instrument de sanglantes persécutions 4.

iunce du scolastieisine et du mysticisme.

Les travaux de l’École de Saint-Victor portèrent leurs fruits, d’autant plus promptement que les deux tendances — toutes

1 Augustin, Epist. CXX, c. 3 : Fides præcedat rationem.

2 Hugues de Saint-Victor , De sacramentis, lib. I, P. x, c. 4. — Richard de Saint-Victor, De Trinitate, lib. I, c. 1 ; III, c. 1 ; V, c. 1,2.

:i Bernard, Op. cit., lib. II, c. 6.

yeander, Der heilige Bernard und sein Zeitalter, Berlin, 1813, in-8°.

deux légitimes, puisqu’elles correspondent à deux ordres de nos facultés — ne s’excluent pas nécessairement. De meme que dans les écoles néoplatoniciennes, l’idéalisme de Platon s’était uni à la dialectique d’Aristote, et que dans les écoles des Arabes, les subtilités de l’abstraction s’étaient associées aux spéculations mystiques d’Ebn Tophaïl (f 1 190), le scolasticisme et le mysticisme se fondirent ensemble dans les écoles chrétiennes du xme siècle. Cette fusion était naturelle, puisqu’ils avaient l’un et l’autre le même point de départ, les universaux, sur lesquels roulaient toutes les disputes de l’Ecole et qui offraient aux Mystiques les types primordiaux servant de base à leurs spéculations. Elle était, en outre, nécessaire, car le scolasticisme ne pouvait s’emparer de toutes les tendances de l’époque sans donner satisfaction au sentiment religieux, et d’un autre côté, le mysticisme, réduit à ses propres forces, ne pouvait espérer de soutenir avec avantage la lutte contre l’engouement qui poussait les esprits vers l’étude de la philosophie aristotélicienne avec une force d’autant plus irrésistible que les écrits du philosophe de Stagyre commençaient à être mieux connus dans leur ensemble par les commentaires grecs de Psellus (f vers 1400), de Pachymère (f 1310), de Théodore Métochitès (f 1332), et surtout parles travaux d’Avicenne (Ebn Sina, f 1036) et d’Averrhoès (Ebn Roshd, f 1217), deux savants arabes qui ont été assez exactement comparés, le premier à Albert le Grand, le second à Thomas d’Aquin ‘.

C’est de cet'te alliance du scolasticisme avec le mysticisme que date la scolastique proprement dite, qui se caractérise par une méthode plus sévère, par l'application rigoureuse des

1 Jourdain , Recherches critiques sur l’àge et l’origine des trad. latines d’Aristote, Paris, 1819, in-8°.

catégories d’Aristote aux doctrines religieuses puisées soit dans la Bible, soit dans une tradition plus ou moins ancienne et déjà plus ou moins altérée, par des conceptions moins originales, par moins d’indépendance dans les recherches, enfin par un style barbare, obscur, presque inintelligible. Tous les théologiens de cette seconde période prirent à tâche de défendre avec les armes de la dialectique la doctrine traditionnelle de l’Eglise, et d’étayer de nouvelles preuves certains dogmes assez récents. Ces dogmes, contraires à l’esprit, souvent même à la lettre de l’Evangile, devinrent bientôt la source de grands abus et de nombreux désordres; tels sont ceux des sept sacrements, de la transsubstantiation, du pouvoir que s’attribue l’Église de remettre les péchés, du trésor des œuvres surérogatoires, des indulgences, du purgatoire. Il est incontestable que la plupart de ces doctrines étaient depuis longtemps professées comme opinions dans l’Église ; mais il n’est pas moins certain que c’est dans cette période qu’elles acquirent l’importance de dogmes par les efforts que firent les Scolastiques pour les poser sur des bases dogmatiques et philosophiques, et pour les lier fortement au système des croyances ecclésiastiques.

Trois moines, le franciscain Alexandre de Haies (f 1246), le dominicain Albert le Grand (f 1280) et son disciple Thomas d’Aquin (f 1274), dominent cette seconde période de la scolastique de toute la hauteur de leur génie. Ce sont eux qui ont assuré la victoire à la philosophie d’Aristote dans l’université de Paris, la plus célèbre et la plus inflüente de l’Europe durant tout le moyen âge 1 . Leurs écrits offrent entre eux beaucoup d’analogie dans la forme et dans la méthode.

' Voy. Launoy, De varia Aristotelis in acad. Paris, t'ortunà, Paris., 1653, in-4°.

Tous trois ont exposé d’une manière complète le système théologique de leur Église sous le nom de Sommes théologiques ; tous trois ont aussi traité certaines questions particulières de religion ou de philosophie dans des Commentaires souvent fort étendus sur les Sentences de Pierre Lombard ; tous trois enfin ont travaillé à unir la philosophie à la religion, la raison à la foi, la théologie théorique à la théologie éthique, en accordant toutefois une préférence marquée à la théorie, car, pour l’un comme pour l’autre, le but suprême de l’activité intellectuelle de l’homme doit être la connaissance de la vérité ou de Dieu. Si la célébrité de Thomas d’Àquin a fini par éclipser la réputation de ses deux rivaux, il faut attribuer son triomphe, moins peut-être à la supériorité réelle de ses talents, sinon de ses connaissances, qu’à l’appui constant de son ordre, qui défendit avec chaleur son orthodoxie contre T université de Paris 1 , qui ne cessa d’exalter sa gloire, de vanter ses services, et qui réussit même à le faire canoniser, en 1323, par Jean XXII. Jamais théologien, Augustin excepté, n’a exercé dans l’Église autant d’influence que lui. L’admiration de son siècle le décora du surnom de Docteur angélique, d’Ange de l’école, et le fanatisme de ses disciples osa accorder à sa Somme le privilège de l’inspiration divine. De nos jours encore, cet ouvrage, qui est comme la substance de tous ses écrits, passe dans les séminaires catholiques pour le cours de théologie le plus étendu, le plus complet, le plus fort de raison et d’autorité qui ait jamais paru. Quelques-uns cependant moins enthousiastes, tout en rendant justice à la clarté, à la

précision avec laquelle il expose les questions les plus sub-

tiles et à la profondeur de quelques-unes de ses vues, recon-

1 Du Plessis d’ Arq entré , Op.cit., T. I, p. 187 et suiv. — Martène, Thesaur. nov anecdot., T. IV, p. 1817; — Amjplissima collectio, T. VI, p. 383.

naissent que le Docteur angélique s’égare dans beaucoup de questions inutiles, qu’il admet assez souvent des preuves peu solides, qu’il se montre trop ouvertement partisan des prétentions ultramontaines, que son style enfin ne brille ni par la pureté, ni par l’élégance1. Ces reproches, au reste, peuvent s’adresser, et plus justement encore, à Alexandre de Halés, qui fut surnommé par ses contemporains le Docteur irréfragable. C’est lui qui le premier, ou au moins un des premiers, appela l’attention des théologiens de l’Occident sur les travaux des philosophes arabes et accrédita les écrits attribués à Hermès Trismégiste. Un des premiers aussi il appliqua à l’enseignement de la théologie les formes syllogistiques : tels sont ses titres à l’attention de la postérité. Ajoutons que, doué par la nature d’un esprit très-fin et très-pénétrant, mais forcé de se replier sur lui-même, faute d’un champ d’activité assez vaste, il s’enfonça dans des subtilités logiques sans fin, souleva une foule de questions toutes plus étranges les unes que les autres, et prépara ainsi, sans le vouloir, des armes aux ennemis du scolasticisme. Albert le Grand, à la fois théologien, physicien, mathématicien, historien et un des écrivains les plus laborieux et les plus féconds qui aient jamais existé, n’est pas exempt non plus d’opinions singulières ; il a fait notamment beaucoup de mal à la religion, en donnant cours à l’astrologie, à l’alchimie., à la magie, et il n’a rendu que très-peu de services à la théologie par son volumineux Commentaire sur les Sentences de Lombard, où il fait voir plus de savoir que d’originalité et de profondeur, et où l’on remarque parfois d’étonnantes inconséquences ; par exemple, lorsque, après avoir expliqué la création par l’émanation, il nie l’éma-

1 Hurtel, Thomas von Aquino und seine Zeit, Augsb., 184G, in-8°.

nation des âmes, ou bien lorsqu’il soutient l’intervention universelle de Dieu dans l’univers, et admet néanmoins des causes naturelles qui déterminent et limitent la causalité de Dieu. Albert possédait pourtant une érudition plus vaste et un esprit plus étendu que Thomas d’Aquin lui-même ; s’il est moins célèbre, c’est qu’il était un dialecticien moins subtil.

A côté de ces trois coryphées de la théologie scolastique, on peut placer le franciscain Jean de Fidenza, plus connu sous le nom de Bonaventure, mort cardinal en 1274 et canonisé par Sixte 1Y. Malgré un esprit dialectique et une érudition remarquables, Bonaventure n’exerça que peu d’autorité sur les écoles de son temps, parce qu’il suivit de préférence les voies du mysticisme pratique dans le sens de saint Bernard ; mais pas un de ses contemporains 11e s’est attiré une vénération méritée par de plus grandes qualités du cœur et de l’esprit.

Bonaventure 11e pouvait échapper à l’action de son siècle. 11 a donc essayé, lui aussi, d’unir le mysticisme et la scolastique, la foi et la raison, et, pour arriver à l’intelligence complète des doctrines religieuses, il n’a pas recours seulement à la logique, il en appelle, en outre, à la lumière surnaturelle qu’une foi intérieure et une contemplation pieuse des œuvres de Dieu font jaillir d’un cœur pur; car, dans son opinion, l’entendement humain serait incapable d’atteindre à la connaissance parfaite même d’un objet créé, s’il 11’était éclairé par l’idée des perfections de l’essence absolue. Pour lui, le souverain bien consiste dans une union intime avec Dieu, dans un ravissement spirituel et mystique auquel 011 parvient, à travers six stations, par l’amour auquel l’ascétisme prépare 1 . Une bonne partie de ses écrits portent donc le cachet du

1 Bonaventure , Ilinerarium mentis in Deum, dans le T. VII de ses Opéra, éd. de Rome, 1588-96, 7 vol. in-fol.

mysticisme ou de l’ascétisme ; aussi a-t-il reçu le surnom de

Docteur séraphique. A la dogmatique appartiennent le Commentaire sur les Sentences , le Breviloquium , court manuel de théologie, et le Centüoquium qui forme comme la suite du précédent. ^

L’ordre des Franciscains, qui semble avoir joui, dans le xme siècle, d’une certaine supériorité intellectuelle sur celui des Dominicains, peut encore se faire honneur d’avoir produit Roger Bacon (f 129 4), le Docteur admirable, un des hommes les plus distingués de son temps, tant par ses talents naturels

et ses connaissances que par l’étendue de ses vues, qui l’élè-

vent presque à la hauteur de Galilée et du chancelier Bacon. Plaçant les preuves empiriques au-dessus des raisonnements abstraits, et jugeant plus profitable d’étudier la nature en soi que dans les livres, il cultiva de préférence, avec une ardeur infatigable, les sciences physiques au flambeau de l’expérience, et, sans parvenir à dégager entièrement son esprit de la crédulité de son siècle, il sut s’affranchir d’une foule de préjugés, d’illusions et d’erreurs, qui passaient pour des vérités; il fit ou entrevit au moins de magnifiques découvertes ; il nia le pouvoir de la magie et osa même tenter d’expliquer naturellement les miracles racontés dans l'Ecriture sainte; mais, en essayant de rendre à l’esprit humain son indépendance, à la science sa dignité et son autorité, cet homme courageux et hardi, — est-il nécessaire de le dire? — ne réussit qu'à s’attirer de longues persécutions L /

1 Hist. lilt. de la France, T. XX, p. 227 etsuiv.

Apogée de la scolastique.

Avec le xiye siècle, la théologie scolastique atteignit le dernier terme de son développement. Aucune indépendance dans les recherches, fort peu d’originalité dans les conceptions ; éloignement complet de l’esprit de l’Évangile, mépris de la théologie traditionnelle et des connaissances positives, argumentation plus prétentieuse et de plus en plus subtile sur des questions souvent ridicules ou puériles ; abus plus fatigant du syllogisme, division et subdivision des idées jusque dans leurs plus délicates nuances; obscurité et sécheresse du style, rendu plus sec et plus obscur encore par une nouvelle terminologie; enfin, soumission extérieure à l’autorité dogmatique de l’Église plus absolue, s’il est possible, que dans la période précédente : tels sont les caractères généraux du scolasticisme arrivé à son apogée.

A la tête des Scolastiques du xive siècle se place sans contredit le franciscain Jean Duns Scot (f 1308), surnommé le Docteur subtil, qui professa la théologie à Oxford, à Paris et à Cologne. Pas un scolastique ne l’a surpassé en finesse, en pénétration, en profondeur, en étendue d’esprit; pas un n’a mieux compris la philosophie d’Aristote; pas un ne s’est joué des questions les plus abstruses et les plus ardues avec autant d’aisance que lui dans ses Commentaires sur les Sentences et ses Questions quodlibétaires. Ses profondes investigations sur les .

problèmes de la métaphysique, sa polémique contre les dis-

ciples de saint Thomas d’Aquin, dont la gloire lui portait om-

brage, sa connaissance assez exacte du péripatétisme semblent l’avoir entraîné dans de nombreuses erreurs dogmatiques. L’idée fondamentale de son réalisme : L’universel est contenu en réalité dans toutes choses, et l’individualisation (hæcceitas) se produit par une contraction, un resserrement de l’ universel1, a une couleur panthéistique qui aurait seule suffi pour le rendre suspect. Au reste, les doctrines de Elu ns Scot sont fort obscures, et il est très-probable qu’elles ont été altérées par ses ennemis. Quoi qu’il en soit, on doit reconnaître que c’est lui et ses disciples qui Ont cultivé avec le plus de soin la psychologie et qui ont abordé', les premiers, les questions importantes de la nécessité de la révélation et de l’inspiration de l’Écriture, questions si vivement débattues aujourd’hui.

Ltifto des Sc«>tistes et des Thomistes.

Arada , Controversiæ theologicæ inter Tliomam et Scotum super IV libros Sententiaruin, Col., 1620, in-4°. — Crisper, Theologia scholæ Scotisticæ, Augsb., 1748, 4 vol. in- fol. — Baumgarten-Crusius , De theologià Scoti, Ienæ, 1826, in-4°.

Par ses attaques répétées contre Thomas d’Aquin, Duns Scot provoqua une longue controverse qui, dans le champ de la philosophie, outre la question des universaux — que les Thomistes résolvaient dans le sens d’Aristote, et les Scotistes dans celui de Platon, — embrassa les importants problèmes de la liberté de la volonté, de l’essence de l’âme et de la distinction essentielle de ses facultés. Dans le domaine de la théologie, la dispute roula sur les dogmes du péché originel, de la grâce,

1 Duns Scot , Comment, in lib. IV Sententiarum, lib. II, dist. 3.

de l’élection, des sacrements, des mérites du Christ, de l’immaculée conception de Marie et des attributs divins, notamment de l’omnipotence qui, d’après Scot, n’est pas substantielle, mais virtuelle. Comme les Sémipélagiens, les disciples de Scot, pour qui le principe souverain n’était pas l’intellect, mais la volonté, considéraient plutôt ces problèmes au point de vue pratique ; ils enseignaient que le péché n’a pas privé l’homme de ses facultés naturelles, qu’il ne lui a enlevé que la grâce surnaturelle. Selon eux, la grâce n’opère pas sans la coopération du pécheur qui peut s’en rendre digne par ses œuvres; la prédestination divine n’est point absolue et les sacrements ne sanctifient pas par une vertu interne, sacramentelle, mais par la coopération de l’ Esprit-Saint. Sur toutes ces questions, les Thomistes se prononcèrent en faveur de la théorie augustinienne, en l’adoucissant toutefois autant que l’exigeait la doctrine des bonnes œuvres, que l’Église romaine n’aurait jamais consenti à abandonner. Les deux partis s’éloignaient encore davantage l’un de l’autre sur la théorie des mérites du Christ. Selon les Thomistes, ils sont surabondants, infinis; selon les Scotistes, ils sont finis comme la nature humaine du Fils de Dieu, qui, seule, fut atteinte par la douleur et par la mort, en sorte qu'ils n’auraient pas suffi pour réconcilier l’humanité avec l’Être suprême, si la bonté divine n’avait daigné, par pure grâce, les accepter comme suffisants.

Toutes ces questions sont fondamentales, elles forment la base de la doctrine chrétienne ; on comprend donc l’extrême vivacité avec laquelle elles furent agitées de part et d’autre ; cependant c’est sur un point de doctrine tout à fait secondaire que la dispute fut surtout longue et animée 1 . La Yierge Marie

{ Gravois , De oriu et progressu cultûs ac fesli immaculati conceptùs Dci Genetricis, Luc., 1762, in-4°.

a-t-elle été conçue sans péché? Thomas d’Aquin et tout l’ordre de Saint-Dominique le niaient; Scot et les Franciscains se prononçaient, au contraire, pour l’affirmative, et chaque parti appelait au secours de son opinion, non-seulement la subtile dialectique des écoles, mais les prétendues révélations de nonnes visionnaires, telles que sainte Brigitte et sainte Catherine de Sienne, à défaut de témoignages plus imposants fournis par les Livres saints ou par les anciens Pères de l’Eglise, lesquels parlent en effet, sans aucun scrupule, des imperfections du caractère de Marie, et n’ont jamais songé à la faire naître sans péché 1 . C’était seulement depuis le xne siècle que l’opinion de l’immaculée conception de la Yierge avait commencé à se répandre, surtout en France. Il est vrai que, depuis longtemps déjà, et probablement depuis la controverse nestorienne, on se rivalisait à qui élèverait le plus haut la gloire et la sainteté de Marie ; cependant, lorsque les chanoines de Lyon s’imaginèrent, en 1140, d’établir une fête particulière en l’honneur de sa conception immaculée, Bernard de Clairvaux s'y opposa avec énergie2, sentant fort bien que cette nouvelle doctrine tendait à effacer la différence spécifique du Sauveur avec le reste des hommes. Personne pourtant de son temps ne poussa plus loin que lui l’éloge hyperbolique de la Yierge3. Il consentait bien à admettre, comme Paschase Radbert dans le ixe siècle4, que Marie avait été sanctifiée dans le

* Irénée , Contra hæres., lib. III, c. IG, § 7. — Terlullien, De carne Christi, c. 7. — Origène, In Luc.,homil. XXVII. — Basile, Epist. ad Optimum CCLX, c. 9. — Chrysostôme , In Matth., hom. XL1V, c. 1; In Joh., hom.XXI, c. 8. — Augustin, De naturâ etgratià, c. 36. — Grégoire de Naziance , Orat. XLV, c.9. — Jean Damascène , De orthod. fide, lib. III, c. 2.

2 Bernard , Epist. CLXX1V.

3 Bernard, Sermo in Nativitate B. V. Mariæ, c. 7.

4 Paschase Badbert , De parta Virginis, dans le Spicileg. de d'Achery , T. 1, p. 4G.

sein de sa mère, à l’instar de Jérémie le prophète 1 ; seulement il soutenait avec Anselme2 qu’elle avait été conçue dans le péché et souillée du péché originel, parce qu’elle avait péché en Adam, en qui tous ont péché. Tel était aussi le sentiment des plus célèbres docteurs scolastiques3; mais leur opinion fut combattue, nous venons de le dire, par Duns Scot4; et, dès 1387, l’université de Paris, comprenant que la non-intervention de Joseph dans l’acte de la conception de Jésus ne suffisait pas pour expliquer son impeccabilité ou anamartésie, donna raison à ses disciples contre les Dominicains5 par une sentence qui exclut des degrés académiques quiconque ne s’engagerait pas par serment à soutenir la conception immaculée. Dès lors la fête, non pas de l’immaculée conception, mais simplement de la Conception de Marie 6 se répandit de plus en plus dans l’Eglise latine. Les Franciscains, soutenus par l’opinion publique, osèrent même, dès le xive siècle, faire un pas de plus. Un des membres les plus distingués de leur ordre, Bernardin de Busti (f 1444) ne craignit pas de proclamer la Vierge seule dispensatrice des grâces de Dieu 7. Vers le

* Jérém. I, 5.

2 Anselme, CurDeushomo ? lib. II, c. 16: Boso :Virgo ipsa et in iniquitatibusconcepta, et in peccatis concepit eam mater ejus, et cum originali peccato nata est, quoniamet ipsa in Adam peccavit, in qno omnes peccaverunt. — Ànselmus : Virgo autem ilia, de quâ illehomo assumtns est, fuit de illis, qui ante nativitatem ejus pereum mundati sunt a peccatis, et in ejus ipsà munditiâ de illà assumtus est.

3 Alexandre de Halés, Summa, Pars III, qu. 9. — Bonavenlure, ln lib. IV Sententiarum, lib. III, dist 3, pars 1. — Thomas d’Aquin , Summa, Pars III, qu. 27, art. 1.

4 Duns Scot, In lib. IV Sentent., lib. IIJ, dist. 3, qu. 1, § 9; dist. 18, qu. 1, § 13.

5 Du Boulay, Hist. univ. Paris., T. IV, p. 618. — Du Plessis cl’Argentré, Op. cit., T. I, P. il, p. 60 et suiv.

6 Durand, Rationale divin, offic., lib. VII, c. 7.

7 Bernardin de Busti, Mariale, part. XII, sermo n, pars, 1 : A tempore quo Virgo Maria concepit in utero Verbum Dei, quandam ut sic dicam jurisdictionem seu auctoritatem obtinuit in omni Spiritûs Sancti processione temporali, ita ut nulla creatura aliquam a Deo obtineat gratiam vel virtutem, nisi secundùm ipsius piæ matris dispensationem.

même temps, la question de l’immaculée conception, portée devant le concile de Bâle, y fut résolue affirmativement, cette doctrine, dit le concile, étant conforme à la foi catholique, à la droite raison et à l’Écriture sainte1 ; mais les Franciscains ne jouirent pas de leur triomphe, le concile ayant été rejeté par Rome comme schismatique. Les Dominicains d’ailleurs persistèrent dans leur opposition, et cet ordre était alors si redoutable, que Sixte IY lui-même, bien que franciscain, n’osa pas trancher la question2, qui est restée pendante jusqu’à ces dernières années.

Au nombre des Thomistes qui se rendirent plus particulièrement remarquables durant cette période de lutte, nous citerons Thomas de Bradwardine , archevêque de Cantorbéry (f 1349), surnommé le Docteur profond, qui développa, en opposition avec la doctrine de la grâce alors régnante, le dogme de la prédestination augustinienne jusqu’au déterminisme panthéistique 3 et qui se fit censurer par les universités d’Oxford et de Paris4. Bradwardine fut donc condamné pour être resté trop fidèle à la doctrine de saint Thomas ; ce fut, au contraire, pour s’en être écarté sur les points de controverse qui se rattachent à l’essence de l’âme, à ses facultés, à la volonté, à l’autorité de la tradition, et pour avoir tenté de faire de la théologie une science essentiellement pratique, que Durand de Saint-Pourcain, évêque de Meaux (f 1333), le Docteur très-résolu, se vit traiter avec une égale sévérité5. Du côté des Scotistes brillèrent Nicolas de Lyra (f 1340), moins

1 Concil. Basil., Sess., XXXVI, dans Mansi , Concil., T. XXIX, p. 183.

2 Extravag. commun., lib. III, tit. XII, c. 1, 2, dans le Corpus juris canon., édit, de Pithou , Cologny, 1779, 2 vol. in-fol. , T. II. p. 414.

3 Bradwardine , De causa Dei contra Pelagium et de virtute causarum libri 111 lib. III, c. 2.

4 D’Argentrê, Op. cit., T. I, p. 323.

5 Ibid., p. 330.

connu par ses Quodlibet et ses quatre Livres de Sentences que par ses Postules , brefs commentaires sur toute la Bible, où il s’attacha au sens littéral plus scrupuleusement qu’aucun de ses contemporains, et surtout Guillaume Occam, le Docteur singulier (*f 1347), qui se montra jusqu’à sa dernière heure l’ennemi déclaré des abus de l’Église comme de ceux de l’École, l’adversaire intrépide et convaincu des prétentions excessives des papes comme du despotisme des doctrines régnantes. Penseur Indépendant et original, il releva le drapeau du nominalisme et renversa l’édifice élevé par Duns Scot , son maître, en le combattant avec ses propres armes1. Selon lui, les universaux sont de pures abstractions sans existence réelle, tout à fait étrangères à la substance des choses individuelles2. 11 n’y a pas de démonstration possible en matière de foi, et la raison n’a rien à voir dans les choses religieuses3; elle doit se soumettre à l’autorité de l’Église4. La religion n’a d’autre source que la révélation ; or, comme un certain nombre de dogmes admis par l’Église n’ont pas de fondement . dans la révélation du Nouveau Testament, Occam n’hésite pas à admettre des révélations postérieures. C’est par une révélation de cette espèce qu’il justifiait le dogme de la transsubstantiation5, et qu’après lui, Gerson, son disciple, légitima ceux du purgatoire, de l’assomption et de l’immaculée conception. Les nouveaux nominalistes trouvèrent ainsi le moyen de concilier leur scepticisme philosophique avec le supranaturalisme le plus rigide.

' Tiedemann, Geistder speculativen Philosophie, Marb., 1791 et suiv., 6 vol. in-8°,

2 Occam , Summa totins logicæ, Pars I, c. 15; — Comment., in Sentent., lib. I, dist. 2, qu. 4, 8.

3 Occam, Quodlibeta, quodl. 2, qu. 3.

4 Occam , In Sentent., lib. I, dist. 2, qu. 1.

5 Occam, Quodlibeta, quodl. 4, qu. 30.

Décadence tle la scolastique.

La scolastique, à partir du xive siècle, déclina rapidement ; son rôle était fini. Elle avait aiguisé la sagacité de l’esprit en l’exerçant à l’analyse des idées abstraites; elle avait proclamé les droits de l’intelligence et l’avait habituée à examiner sous toutes les faces les dogmes de la religion ; elle avait même agrandi le champ de la métaphysique et cultivé avec un remarquable succès le domaine de l’ontologie; mais, depuis longtemps, elle s’était égarée dans les spéculations les plus abstruses, les plus puériles, sans aucune utilité pratique1, et il était grandement temps qu’une puissante réaction s’opérât contre un ergotisme dangereux. Cette réaction, commencée par les Mystiques, fut précipitée par la Renaissance qui, en remettant en honneur les chefs-d’œuvre de l’antiquité et en les vulgarisant par l’imprimerie récemment découverte, ramena peu à peu tous les bons esprits à la simplicité de la méthode et à la clarté du raisonnement, comme aussi — dans le Nord surtout — à l’étude beaucoup trop négligée de l’Écriture sainte et des Pères. Pendant de longues années encore, la soumission, au moins extérieure, à l’autorité dogmatique de l’Église resta la même, aussi humble, aussi profonde, aussi servile ; mais à mesure que la lumière se fit, un esprit d’opposition se manifesta avec une hardiesse croissante, en sorte que, dès la fin de cette période, un cri presque général se fit entendre d’un bout à l’autre de l’Europe chrétienne pour ré-

1 Voy. Érasme , Stultitiæ laus, Basil., 1676, in-8°, p. 141 et suiv.

clamer une réforme de l’Eglise dans son chef et dans ses membres, aussi impérieusement que dans ses méthodes d’enseignement.

Parmi les Scolastiques les plus remarquables de cette époque de décadence, nous citerons Antonin, archevêque de Florence (f 1459), homme instruit pour son siècle, casuiste habile, qui le premier, dans l’Église romaine, composa un système complet de morale. Sa Somme théologique n’est, il est vrai, qu’un recueil informe de passages des Pères, de canons des conciles, de décrets des papes, de citations des Scolastiques et des canonistes, mais il épuise au moins la matière; aussi son livre eut-il beaucoup de succès. — Gabriel Biel (f 1495), disciple d’Occam, dont il a condensé le long commentaire sur le Maître des Sentences en un résumé substantiel, hérita de la haine du Docteur singulier contre les prétentions de la cour de Rome et les vices du clergé. En philosophie, il essaya de faire remplacer dans les écoles par Aristote luimême ses commentateurs arabes. En religion, il s’appliqua à prêcher un christianisme pratique dans l’esprit de l’Évangile 1 . On doit regretter que la passion de la dialectique l’ait aveuglé souvent au point de lui faire franchir les bornes de la morale. Un pareil reproche ne saurait être adressé à Raimond de Sebonde ou Sabonde, qui professait à Toulouse en 1436. Ce penseur original essaya, le premier, dans un livre remarquable par la méthode et la clarté du style, de déduire à priori de la seule raison, sans recourir aux témoignages de la révélation, tous les dogmes du christianisme2. Selon lui, Dieu a donné à

1 Voy. //. Wigand Biel, Diss. de G. Biel, celeberrimo papislà antipapistâ, Vitenb.,

2 Raimond de Sebonde, Theologia naturalis seu liber creaturarum, Francof., 1G35, in-8°. — Cf. Holberg , De theologia naturali R. de Sabunde, Halle, 1843, in-8°. — Matzke, Die natürliche Théologie des Raymundus von Sabunde, Brest, 1846, in -8°.

l’homme deux livres : celui de la nature, qui est accessible à tous par sa clarté et son universalité, et celui de l’Écriture, dont les prêtres seuls sont en état de faire usage. Toute créature est une lettre du premier. C’est dans ce livre de la nature, que les hérétiques ne sauraient falsifier et que les laïques peuvent lire couramment, que la connaissance de l’Etre suprême et de nos rapports avec lui doit se puiser. Mais la plus sublime de toutes les connaissances est l’amour de Dieu, seule chose qu’il soit possible à l’homme de donner au Créateur de son propre fonds. Cet ouvrage, fort estimé en France, où il a été plusieurs fois imprimé et traduit, par Michel Montaigne entre autres, déplut à l’Église, moins toutefois que ceux de Pierre d’Àilly, évêque de Cambrai (f 1425), et de son disciple Nicolas de démanges (f vers 1440). Ces deux célèbres docteurs gallicans, dont le premier ternit malheureusement sa gloire en travaillant de tout son pouvoir, au concile de Constance, à faire condamner l’infortuné Jean Iluss, ne se contentèrent pas de demander une réforme dans les études et l’abandon des subtilités scolastiques pour la lecture de la Bible et des Pères, ils s’élevèrent encore avec beaucoup d’énergie contre les abus de l’Eglise et la corruption du clergé 1 , Cependant le prodige de ce siècle, dans la sphère de la théologie et même de la science profane, fut Nicolas de Cusa, mort cardinal en 1404. Doué par la nature d’un esprit profond, d’une rare sagacité et d’un grand amour pour l’étude, il se passionna surtout pour la métaphysique pythagorico-platonicienne , à laquelle il emprunta les formes d’une théorie nouvelle pour identifier avec la théologie chrétienne ses spéculations sur

1 Voy. Von der Hardt, Magnum OEcumen. Constant., concilium, Francof. et Lips., 1700, 7 vol. in-fol., P. 111, p. 1-52 ; P. VI, p. 255-269; F. VII, p. 277-309, etc. — D’Achery, Spieileg., T. VII, p. 138 et suiv.

le LTn, c’est-à-dire sur l'intelligence absolument simple et abstraite, où tout se confond dans l'imité, où toutes les différences disparaissent, où l’ unité devient trinité, l’accident substance, le corps esprit, le mouvement repos, et à laquelle on donne le nom de Dieu 1 ; mais, d’un autre côté, il se montra l’adversaire déclaré des écoles de son temps, aux assertions tranchantes desquelles il opposa le scepticisme philosophique sous le nom de la docte ignorance. Ses ouvrages théologiques, écrits d’un style concis, énergique, sont fort obscurs et renferment d’étranges choses ; aussi ne les lit-on plus depuis longtemps. Si son nom n’a point échappé complètement à l’oubli, Nicolas de Cusa le doit au pressentiment qu’il eut, avant Copernic et Galilée, du mouvement de la terre et de la pluralité des mondes2, comme aussi aux opinions libérales qu’il émit tant sur les Décrétales du Pseudo-Isidore et la donation de Constantin, dont un des premiers il soupçonna la fausseté3, que sur la primauté du siège de Rome, primauté attachée, selon lui, non pas au siège, mais au choix de l’Église4.

1 Nicolas de Cusa, De doctà ignorantià, lib. I, c. 10; II, c. 7-10.

2 Ibid., lib. II, c. 11-12.

3 Nicolas de Cusa, De catliolicà coneordantiâ, lib. III, c. 2 : Surit, mco judicio, ilia de Constantino apocrypha, sicut forlassis etiam quædanr alia longa et magna scripta, SS. Clementi et Anacleto papæ attributa.

4 Ibid., lib. Il, c. 34 : Unde etsi romanus pontifex, aut ex loeo et sede Pétri, aut principatu civitatis inter cæteros mundi episeopos in primatu ut principuus et honorabilissimus præstes tantæ civitatis, et sedens in tantâ Pétri sede, veneraretur : tamen nisi subjectivè ex consensu concurrerct eleetio per eos, qui aliorum omnium vices gerunt, non crederem ipsum præsidem aliorum omnium et principem sivejudicem esse. Quare si per possibile Tïeverensis archiepiseopus perEcclesiam congregatam pro præside et capite eligeretur, ille propriè plus successor S. Pétri in principatu foret, quàm romanus episcopus.

Le mysticisme et kt Henuissance en face du

scolasticisme.

H. Schmidt , Der Mysticismus des Mittelalters in seiner Entstehungsperiode, Iena 1824, in-8°. — Ch. Schmidt, Essai sur les Mystiques du xive siècle, Strasb., 1836, in 4° — Ileeren, Geschichte der klassisch. Literatur seit dem Wiederaufleben der Wissenschaften, Gott., 1797-1801, 2 vol. in-8°. — Erhard, Geschichte des Wiederaufblühens wissenschaftl. Bildung, Magd., 1827-32, 3 vol. in-8°.

Si le xive siècle vit le scolasticisme atteindre à son apogée, il assista aussi à la rupture de son alliance avec le mysticisme. Redevenue indépendante, la théologie mystique prit un développement parallèle et rapide, favorisée qu’elle était et par le dégoût qu’inspirait la creuse dialectique de l'École aux âmes avides d’une nourriture plus substantielle, et par les abus qui envahissaient l’Eglise entière, et par d’autres causes encore, au nombre desquelles on doit mentionner les croisades en Palestine et surtout les malheurs du temps. En faisant sentir aux hommes leur propre impuissance et la nécessité de se jeter dans les bras de Dieu, les calamités publiques réveillent toujours et partout le sentiment religieux d’autant plus énergiquement qu’elles sont plus terribles ou que le siècle est plus corrompu. Ce réveil se caractérise par un vif besoin de la miséricorde divine. Les papes profitèrent habilement de cette disposition générale des esprits pour établir la vente des indulgences, et cet abus, joint à la privation de la coupe dans la Cène, en blessant les âmes sincèrement pieuses, fut sans contredit une des causes les plus actives de la rapide propagation du mysticisme parmi le peuple.

Nulle part le nouveau mysticisme n’obtint autant de faveur qu’en Allemagne, au milieu d’une nation qui se faisait remarquer dès lors par sa nature rêveuse et contemplative, la gravité et la simplicité de ses mœurs, son caractère laborieux et paisible, son amour du bien et sa ténacité imperturbable à poursuivre jusqu’au bout ce qu’elle croit être la vérité. Il y jeta des racines profondes dans l’ordre des Frères prêcheurs, auquel appartenait Eckard de Cologne (f 1329), qui poussa l’idée mystique de l’union avec Dieu jusqu’à l’anéantissement de la personnalité humaine, jusqu’à la déification panthéistique du moi. L’Eglise aurait peut-être fermé les yeux sur cette hérésie, si Eckard n’avait enseigné en même temps que l’homme, uni à Dieu, ne saurait pécher, Dieu luimême agissant en lui, et que les bonnes œuvres lui sont par conséquent inutiles 1 . Cette opinion heurtait trop fortement les intérêts du clergé pour ne pas être condamnée, et elle le fut, en 1329. Le strasbourgeois Jean Tauler (f 1361), le véritable créateur de la langue mystique en Allemagne, ne tomba pas dans une aussi dangereuse erreur. Il embrassa un mysticisme pratique ; mais ses sermons, qui ont été longtemps populaires, se font remarquer par une tendance moins ascétique que ceux de Bernard de Clairvaux. Jüterbog (f 1465) marcha sur ses traces et acquit une influence dont il usa pour opposer une digue aux folies de la scolastique. Henri Suso (f 1365) donna la préférence au mysticisme spéculatif2, ainsi que Jean Ruysbroek (f 1381), surnommé le Docteur extatique, qui introduisit dans le mysticisme occidental les formules les* plus outrées des Mystiques de l’Orient, sans les

1 Voy. C. Schmidt, Meister Eckart, dans les Theol. Studien und Ivritik., an. 1839, p. 663; — Joh. Tauler, Hambourg, 1841, in-8°.

2 Voy. Diepenbrock , H. Suso’s Leben und Schriften,Ratisb., 1829,in-8°.

pousser toutefois jusqu’au panthéisme, car il eut grand soin de conserver la dualité dans l’unité, afin de ne pas priver l’homme de la vision béatifique de Dieu. Pour Piuysbroek, comme pour tous les Mystiques extatiques, l’extase est le point culminant de la vie spirituelle, elle fait tomber devant l’esprit de l’homme tous les voiles qui lui cachent sa propre existence, et elle le plonge dans l’abîme de l’amour divin 1 . Telles sont aussi à peu près les idées, qui forment le fond de la Théologie allemande , ouvrage anonyme que Luther plaçait à côté de la Bible et de saint Augustin 2 ; seulement l’auteur inconnu de ce livre remarquable donne un sens moral au renoncement à soi-même et une couleur plus biblique à son mysticisme, qu’il débarrasse des vaines subtilités de la spéculation 3. Dans Y Imitation de Jésus, Thomas à Kempis (f 4471) — si c’est lui qui a composé cet ouvrage célèbre — ramena de même la religion au culte intérieur, au perfectionnement moral, à la sanctification du cœur, en nous présentant le Sauveur comme le type du renoncement à soi-même et de la soumission à la volonté de Dieu. Modèle lui-même de douceur, de piété et d’humilité, Thomas à Kempis était membre de la communauté de Frères de la vie commune, fondée, en 1384, par G. Groot, prêtre de Deventer. Cette communauté se composait de clercs et de laïques qui se consacraient uniquement à des exercices de dévotion et à des œuvres pies,

1 Les ouvrages de Ruysbroek ont été imp. à Cologne, 1552., in-fol ; ceux de Suso, en 1555, in-8°.

2 Luther , Briefe, éd. de De Wette, Berlin, 1825 28, 5 vol. in-8°, Brief, 60 : Ist mir niichst der Biblien und St. Augustin nicht vorkommen ein Buch, daraus ich mehr erlernet habe und erlernet haben will, was Gott, Christus, Menscli und aile Dinge sind.

:5 Pfeiffer , Theologïa deutsch, dern. édit., Stuttg., 1855, in-8°. Cet ouvrage célèbre, dont il a été donné une dizaine d’éditions en Allemagne depuis celle de Luther (1516, in-4°), figure dans l’Index de Borne depuis 1621.

surtout à l’éducation de l’enfance, et qui, par leur vie laborieuse, leur piété fervente et leurs mœurs exemplaires, préparèrent sans aucun doute la réforme des établissements monastiques.

Ces derniers Mystiques s’écartaient déjà considérablement, on le voit, des Mystiques extatiques; s’ils conservaient la notion d’un anéantissement de l’âme humaine en Dieu, ils lui donnaient au moins un sens moral et pratique. L’illustre chancelier de l’université de Paris, Jean Chartier, dit Gerson et surnommé le Docteur très-chrétien (f 1429), fît un pas de plus ; il repoussa formellement une doctrine qui conduisait au renversement de la morale en établissant en principe la passivité absolue de l’âme et la justification du pécheur par son union avec l’Absolu, et substitua à la passivité mystique la notion scientifique du sentiment, celle de toutes nos facultés qui nous conduit le plus sûrement à Dieu, sous le contrôle de l’intelligence. Le système de Gerson a été appelé avec raison un mysticisme psychologique, car il a son fondement dans l’âme meme qui, dévorée du désir de s’approcher de l’Ètre

suprême, se déploie, se dilate et s’élève par les trois degrés du ravissement, de l’union et de la quiétude, jusqu’à l'amour de Dieu, dans lequel ses aspirations se trouvent satisfaites.

C’est ce déploiement, cet essor de l’âme vers la Divinité que Gerson entreprit d’exposer sous une forme scientifique dans sa Théologie rnystico-spéculative, qu’il fit suivre d’une Théologie mystico -pratique, où il essaya d’enseigner à l’homme le moyen d’arriver à la contemplation o u à l’intuition mystique de Dieu 1 .

1 Voy. ces ouvrages dans le T. III de ses Opéra, édit. Dupin. — Cf. Engelhardt, Comment, de Gcrsonio mystico, Erlang., 1822-23, 2 part. in-4°. — Liebner, Ueber Gerson’s mystische Théologie, dans les Studienund Kritik., an. 1835, cali.2. — llundeshagen, Ueber die mystische Théologie des J. Cha rl ier von Gerson, dans lllgen , Zeitschrift für die histor. Théologie, T. IV, cah. 1.

Mais ce n’est pas seulement comme mystique que Gerson s’est rendu célèbre. Il occupe aussi un rang considérable dans l’histoire de la dogmatique par ses Définitions des termes , et dans celle de l’Église par ses vivés attaques contre l’inanité de la scolastique et les crimes de la hiérarchie.

Depuis les démêlés de Philippe le Bel avec Boniface VIII, on s’était, en effet, habitué en France à discuter assez librement les prétentions des papes à la souveraineté universelle 1 ; déjà même Guillaume Durand, évêque de Mende (f 1328), avait fait entendre cette menace prophétique : Rome revendique tout, qu’elle craigne de tout perdre 2. Gerson ne s’en tint pas à des menaces. Il attaqua vigoureusement les prétentions excessives de la papauté, en opposant à l’Église romaine l’Eglise universelle, dont le chef unique est le Christ 3, et il osa s’en prendre au pape lui-même, en soutenant que, comme pape, il peut pécher, et que, comme homme, il peut errer. Un siècle plus tôt, cette audace l’aurait infailliblement conduit au bûcher; mais déjà Piome s’était aliéné l’opinion publique qui, en Allemagne et en Italie, aussi bien qu’en France, condamnait hautement la corruption de la cour romaine. En Allemagne, Jean AVessel de Groningue (f 1489), que l’on a qualifié avec raison de précurseur de Luther 4, proclama, vers le même temps, en s’appuyant sur saint Paul et saint Augustin, le grand principe du protestantisme, la justification parla foi. Il combattit même tout le système dog-

1 Voy., entre autres, Jean de Paris , De potestate regià et papali, dans le Monarchia de Goldast, T. II, p. 120.

2 G Durand, Tractatus de modo celebrandi generalis concilii, pars II. tit. 7 : Ecclesia romana sibi vindicat universa, unde timendum est quèd uni versa perdat.

3 Gerson, Opus de modis uniendi ac reformandi Ecclesiam in concilio universali, c. 5 et suiv.

4 Ulmann, J. Wessel, ein Vorganger Luthers, Hamb., 1834, in-8°; 2e édit., 1842, formant le 2e vol. de ses Reformatoren vor der Reformation.

matique et ecclésiastique du catholicisme, moins énergiquement pourtant que le nominaliste Jean de Wesel (f en prison en 1481), professeur à Erfurt et prédicateur à AYorms, qui osa opposer la Bible à la tradition, comme source unique de la foi, et faire revivre, un demi-siècle avant Calvin, la théorie augustinienne de l’élection éternelle. En Italie, l’éloquent dominicain Savonarola paya de sa vie, en 1498, son zèle pour la réforme de l’Eglise, dont il stigmatisa la corruption dans un style apocalyptique E Au point de vue dogmatique, Savonarola ne s’écartait pas de la doctrine de Thomas d’Aquin, la lumière de son ordre, si ce n’est en ce qu’il attachait peutêtre moins d’importance que lui à l’intercession des Saints et aux bonnes œuvres ; aussi ne fut-ce point en qualité d’hérétique qu’il fut mis à mort, mais comme ennemi de la maison de Médicis et surtout comme censeur amer des vices du clergé et de la cour de Rome.

Tel est aussi le caractère principal de l’opposition que la Renaissance fit à l’Église dans le xive et surtout dans le xve siècle. Une réforme était sans doute dans ses vœux, mais par réforme elle n’entendait en général que la •limitation du pouvoir exorbitant des papes, le rétablissement de la discipline dans l’Église, la cessation des déprédations du clergé et des scandales dont il donnait l’exemple, c’est-à-dire qu’elle réclamait une réforme purement extérieure, sans se douter que le mal avait des racines plus profondes, qu’il tenait essentiellement aux altérations que les doctrines chrétiennes avaient subies dans le cours des siècles. N’est-ce pas, en effet, en s’inclinant humblement devant la religion catholique, que Boccace (f 1375), par exemple, attaqua l’Église romaine et le

* Voy. Rudelbach, Hieron. Savonarola und seine Zeit, Hamb., 1835, in*8°. •— Meier, Gir. Savonarola, Berlin, 183G, in-8°.

clergé, et que Pétrarque (f 1374) s’éleva avec l’indignation d’un cœur honnête contre la corruption de la cour de Rome, dont il nous a tracé de hideux tableaux 1 ? Le Dante (f 1321) dirigea plutôt ses coups contre la philosophie scolastique. Elle trouva aussi de rudes adversaires chez tous les philosophes formés à l’école des Grecs réfugiés en Italie, tels que Rodolphe Agricola (f 1485), à qui son aversion pour les subtilités de l’École fît méconnaître les services réels que la scolastique a rendus au développement intellectuel du monde moderne, en préparant les esprits à l’analyse philosophique2. Machiavel subordonna nettement la religion à la politique, et la fît descendre du rang d’un principe moral à celui d’un moyen de gouvernement. Mais de tous les amis de la Renaissance, celui qui prouva le plus clairement à la papauté combien la science et surtout la critique historique, à laquelle les Scolastiques étaient restés tout à fait étrangers, pouvaient offrir de dangers pour son système, ce fut le romain Laurentius Yalta (f 1457), le premier latiniste de son temps. Il ne craignit pas de nier l’authenticité de la correspondance de Jésus-Christ avec Abgare, prouva que le Symbole ditdes Apôtres n’est pas l’œuvre des premiers prédicateurs de l’Évangile 3, osa traiter avec sévérité la Yulgate et Aristote lui-même, et poussa l’audace jusqu’à saper le fondement de l’autorité temporelle du siège de Rome 4, en démontrant péremptoirement la fausseté de la donation de Constantin.

1 Pétrarque , Epist. 10, 14, 15, 18.

2 Tennemann, Geschichte der Philosophie, Leipz., 1798 et suiv., 11 vol. in-8°, T. IX, p. 138 et suiv.

3 Voy. les Notes à la fin du vol., note M.

M L. Valla , De ementilà Constantini donatione declamatio, dans ses Opéra, édit, de Bâle, 1543, in- fol.

ApoSogétiquo.

Les anciennes luttes des Chrétiens avec les Juifs et les Musulmans se continuèrent dans cette période, mais sans éclat. Les rudes théologiens du moyen âge trouvèrent en général plus simple et plus commode d’employer contre leurs ennemis les armes de la chair que celles de l’esprit. Très-peu d’entre eux suivirent l’exemple d’Alain de Lille (f 1203), qui, posant en principe que, pour triompher des hérétiques, il ne suffit pas de recourir à l’autorité, mais qu’il faut encore les ramener par le raisonnement, entreprit d’appliquer à tous les dogmes du christianisme la démonstration rationnelle \ Pierre le Vénérable (f 1156) et quelques autres opposèrent aux Juifs les prophéties de l’Ancien Testament, sans autre résultat appréciable que de porter les rabbins à donner des passages qu’on leur opposait une interprétation antimessianique. La polémique contre les Musulmans aurait dû, à ce qu’il semble, s’attacher avant tout à faire valoir le spiritualisme et la noble simplicité de l’Évangile, mais les apologistes chrétiens aimèrent mieux persister à répandre la calomnie sur la religion de Mahomet, qu’ils connaissaient à peine. Nous ne trouvons que deux honorables exceptions à signaler : Thomas d’Aquin, qui, dans sa Somme contre les Gentils , s’appliqua à présenter les dogmes positifs du christianisme sous un point de vue rationnel, en laissant de côté les sentences de l’Écriture dont les Infidèles ne reconnaissent pas l’autorité, et Rai-

1 Alain de Lille , De arte fidei, dans le T. I du Thésaurus de Pcs.

mond Martini (f vers 1286), qui prit plutôt à tâche de prouver

aux Juifs la vérité de la religion chrétienne tant par les pro-

phéties de l’Ancien Testament que par les écrits des rabbins 1 . C’est seulement lorsque la Renaissance eut répand u le goût des études philologiques et brisé en partie les entraves que la scolastique mettait à l’esprit humain, qu’il s’introduisit dans l’apologétique une méthode plus raisonnable. Il était temps que cette réforme s’opérât ; car, dans leur enthousiasme pour les anciens classiques et pour la philosophie platonicienne, beaucoup d’excellents esprits dissimulaient à peine leur mépris pour le christianisme, qu’ils confondaient naturellement avec le catholicisme tel. que l’exposaient les Scolastiques dans leur langage obscur et barbare. C’eût été sans doute un devoir pour les théologiens de leur montrer leur erreur ; mais ils laissèrent ce soin à un philosophe, à MarsileFicin (f 1499), qui sut défendre habilement le christianisme, et contre les incrédules et contre les Juifs, par des arguments puisés tour à tour dans la raison et dans l’histoire 2.

Bérenger de Tours.

Dassov , De liæresi Berengerianà, Gryphisv., 1702, in-4°. — Ersch et Gruber, Encyclopædie, art. Berengar. — Lessing , Berengarius Turonensis, Brunsw., 1770, in-4°. — Stludlin , Berengarius Turonensis, dans les Archiv. fur alte und neue Kirchengeschichte, de Stüudlin et Tzschirner, Leipz., 1813-2.2, 5 vol in-8°, T. Il, cah. 1.

La question que Paschase Radbert avait soulevée dans le ïxe siècle et que l’Eglise n’avait point résolue ( Voy . § 53), se

1 Martini , Pugio fidei adversùs Mauros et Judæos, Lips., 1687, in-fol.

2 Voy. Marsile Ficin , De religione christianâ et fidei pietate, dans ses Opéra, Paris, 1641, in-fol.

représenta dans cette période et donna lien à une violente dispute entre Lanfranc et Bérenger (f 1088), directeurs des écoles du Bec et de Tours, les plus célèbres qu’il y eût alors en France. Trop d’intérêts philosophiques, dogmatiques et hiérarchiques se rattachaient au dogme de la présence réelle pour qu’on n’essayât pas de le fixer, et le siècle était trop avide de réalisme, pour que la question ne fût pas tranchée dans le sens le plus matériel. Ce fut Bérenger, un des hommes les plus savants et les plus vertueux de son temps, qui provoqua la lutte 1 en prenant la défense du traité de Jean Scot Érigène contre Paschase Radbert, dont l’opinion se répandait de plus en plus parmi le peuple à l’aide de prétendus miracles. A son sens, Jésus, en instituant la Cène, a employé les mots de corps et de sang dans un sens tropique ou figuré, ceux de pain et de vin dans leur sens naturel. La bénédiction sacerdotale ne produit aucun changement dans la substance des éléments ; le pain et le vin sont seulement changés comme le nom de Saul le fut en celui de Paul, c’est-à-dire qu’ils sont ennoblis, qu’ils acquièrent une plus haute valeur; mais leur substance n’est point anéantie, ils restent du pain et du vin. La bouche reçoit ce pain et ce vin, mais l’homme intérieur mange et boit spirituellement parla foi le corps et le sang du Christ, pourvu qu’il communie dignement, car, dans le cas contraire, il ne reçoit que du pain et du vin. Enfin le sacrifice de la messe n’est qu’un acte commémoratif du sacrifice du Sauveur, sacrifice qui a été accompli une fois pour toutes et ne peut se renouveler2. A cette théorie, qui n’était au fond que celle de Ratramne, Lanfranc se contenta d’opposer celle de Paschase

1 Mansi, Concil., T. XIX, p. 768.

2 Voy. Bérenger, Liber de sacra cœnà udv. Lanfrancum, édit Stâudlin, Gott., 1820-29, in- 4°; — Liber posterior, édit. Vischer, Berlin, 1834, in-8°.

Radbert Bérenger maintint son sentiment en s’appuyant sur la raison et le bon sens ; son adversaire, de son côté, en appela au siège de Rome, et Bérenger fut condamné, sans avoir été entendu, en 1050; mais quoique la sentence de condamnation eut été renouvelée, la même année, au synode de Vercelli, la protection de l’évêque de Tours le garantit de la persécution. Quatre ans plus tard, le célèbre Hildebrand, alors légat en France, lui prescrivit le silence et lui ordonna de s’en tenir aux paroles mêmes de l’institution de la Cène. Cinq ans après cependant, Bérenger, mandé à Rome, se vit forcé, par de mauvais traitements et des menaces de mort, de signer une profession de foi vraiment capernaïtique dressée par le cardinal Humbert 2. A peine rentré en France, il se hâta de rétracter une signature qui lui avait été arrachée par la violence, en se plaignant amèrement du pape et du concile de Rome, et cette rétractation accrut encore la haine de ses ennemis. Grégoire YII lui-même, tout favorable qu’il était à son opinion, dut céder aux clameurs du fanatisme. Deux autres conciles, tenus à Rome en 1078 et en 1079, établirent enfin des formules précises 3, mais la bienveillance du pape pour

1 Lanfranc, De eucharistiæ sacramento, c. 18 : Credimus terrenas substantias quæ in mensâ dominicâ per sacerdotale ministerium divinités sanctificantur, ineffabiliter, incomprehensibiliter, mirabiliter, opérante supernà potentià, converti in essentiam Dominici corporis, reservatis ipsarum rerum speciebus et quibusdam aliis qualitatibus, ne percipientes cruda et cruenta horrerent, et ut credentes fidei præmia ampliora perciperent, ipso tamen Dominico corpore existente in cœlestibus in.dexteram Patris immortali, inviolato, integro, incontaminato, illæso, ut verè dici possit, et ipsum corpus, quod de Virgine sumtum est, nos sumere, et tamen non ipsum : ipsum quidem, quantùm ad essentiam veræque naturæ proprietatem atque naturam : non ipsum autem, si spectes panis vinique speciem cœteraquesuperiùs comprehensa.

2 La voici, telle que la donne Lanfranc, Op. cit., c. 2 : Consentio.... panem et vinum, quæ in altari ponuntur, post consecrationem non solùm sacramentum, sed etiam verum corpus et sanguinem D. N. J. Ch. esse, et sensualiter non solùm sacramento, sed in veritate manibus sacerdotum tractari, frangi et fidelium dentibus atleri, etc.

3 Mansi, Concil., T. XIX, p. 761 : Profiteor panem altaris post consecrationem

Bérenger se manifesta par les ménagements dont on usa envers lui. Il passa les dernières années de sa vie dans l’île de Saint-Cosme, près de Tours, sans être inquiété de nouveau, quoiqu’il persistât dans son sentiment 1 .

Cette controverse, qui donna naissance à un grand nombre d'écrits 2, parmi lesquels on peut citer comme les plus remarquables, d’une part, ceux de Guitmond (vivant en 1060), de Durand (en 1072), de Hugues de Langres, du moine Alger (f 1130), et de l’autre, ceux d’Eusèbe Bruno (f 1125) et de Paulin de Metz, ne fut point terminée par la condamnation de Bérenger. On continua à discuter et à émettre les opinions les plus diverses, comme nous le verrons ailleurs, jusqu’au quatrième concile du Latran, tenu en 1215, sous le pontificat d’innocent III, où la théorie de Paschase Radbert obtint enfin un triomphe complet et devint un dogme de l’Église, sous le nom de transsubstantiation 3. Dès lors on redoubla d’attention pour que rien ne se perdît des espèces sacramentelles, et comme il était plus aisé de répandre une goutte du vin consacré que d’égarer une hostie, le concile de Constance,

esse verum corpus Christi, quod natum est deVirgine, quod passum est in cruce, quod sedet ad dexteram Patris, et vinum altaris, postquam conseeratum est, esse verum sanguinem, qui manavit de latere Christi. — Ibid., p. 762 : Corde credo et oreconfiteor, panem et vinum, quæ ponuntur in altari, per mysterium sacræ orationis et verba nostri Redemptoris substantialiter converti in vcram et propriam et vivifîeatricem carnem et sanguinem J .-Ch. D. N., et post consecrationem esse verum Christi corpus, quod natum est de Virgine, et quod pro sainte mundi oblatum in cruce pependit, et quod sedet ad dexteram Patris, et verum sanguinem Christi, qui de latere ejus efîusus est, non tantum per signum et virtutem sacramenti, sed in proprietate naturæ et veritate substantiæ.

1 Marlène et Durand, Thésaurus nov. anecdot., T. IV, p. 103*109.

2 Ces écrits ont été insérés en partie dans le T. XVIII de la Maxima Biblioth. PP., édit, de Lyon.

3 Mansi , Concil., T. XXII, p. 981 : Corpus et sanguis in sacramento altaris sub speciebus vini et panis veraciter continentur, transsubstantiatis pane in corpus etvino in sanguinem, potestate divinà, ut ad perficiendum mysterium unitatis accipiamus ipsi de suo, quod accepit ipse denostro.

en 1415, voulut prévenir un tel accident, en retranchant définitivement la coupe aux laïcs L

Controverses entre les Églises d’Orient et

d’occident.

Ullmann , Nicolaus von Methone, Euthymius Zigabenus und Nicetas Chômâtes, odcr die dogmatische Entwicklung der griechisch. Kircbe imxntei1 Jahrhund., dans les Studien und Ivritik. , an. 1833, cah. 3. — Léo Allatius, De Ecclesiæ Occidentalis atque Orientalis perpétua consensione lib. III, Colon., 1648, in-4°.

L’Église grecque admettait, depuis Jean Damascène, que la consécration opère dans les espèces sacramentelles une sorte de transformation (^ETaTroiViç), qui n’était pas tout à fait la transsubstantiation, comme le prouvent les discussions élevées à ce sujet au concile de Florence 1 2, quoiqu’elle en approchât beaucoup. Les deux Églises n’eurent donc aucune dispute sur ce dogme; mais l’usage du pain fermenté, que les Grecs avaient conservé, en provoqua une très-vive au xie siècle. Cette querelle, qui hâta une séparation préparée depuis longtemps autant par la jalousie des deux patriarcats de Rome et de Constantinople que par les antipathies nationales, prit, à dater du xive siècle, un nouveau degré de violence. Anselme de Cantorbéry, Anselme de Havelberg (vivant en 1145) et Thomas d’Aquin furent les plus célèbres champions de l’Église latine, qu’ils défendirent avec plus de passion que de bonne foi. L’opuscule que

1 Concil. Constantiense, Sess. XIII, dans Von der Hardt , Op. citât. P. IV, p. 333.

2 Labbe , Concil. collect., T. XIII, p. 491.

Thomas d’Aquin composa à cette occasion est surtout remarquable par l’impudence avec laquelle il osa falsifier les textes des Pères de l’Église, à l’autorité de qui il en appelait. Dans le camp de l’Église grecque se distinguèrent Théophylacte, archevêque des Bulgares (f 1107), Euthymius Zigabenus, moine de Constantinople (f après 1118), et son abréviateur Nicétas Àcominate (f après 1206); Nilus Cabasilas, archevêque de Thessalonique, vers 1340, Maxime Planudes et Grégoire Palamas, deux moines qui vécurent vers le même temps. Des intérêts politiques ou hiérarchiques amenèrent plus d’une tentative de rapprochement. Lors du concile de Lyon, en 1274 *, le pape Grégoire X put un instant croire son triomphe assuré : les députés de l’empereur Michel Paléologue reçurent le Filioque et admirent les prétentions du siège de Rome à la suprématie universelle ; mais le peuple et le clergé de Constantinople les désavouèrent, et Andronic Paléologue fut ainsi forcé de retirer les concessions que son père avait faites dans l’espoir d’obtenir le secours de l’Occident1 2. Cette tentative infructueuse, renouvelée par Jean XXII et par le moine Barlaam, de Calabre, qui, après avoir écrit contre l’Église latine, fit volte face, à l’exemple de Manuel Ealekas et de Démétrius Cydonius, le traducteur des ouvrages d’Anselme de Cantorbéry et de Thomas d’Aquin. Après son apostasie, Barlaam publia plusieurs livres contre l’Église grecque, pour se venger des persécutions que lui avaient attirées ses attaques contre les IJésychastes, quiétistes matérialistes qui s’imaginaient qu’en tenant le menton appuyé sur la poitrine et le

1 Voy. la lettre de l’empereur Michel Paléologue à Grégoire X, dans Mansi , Concil. , T. XXIV, p. 67 et suiv.

2 Pachymère , Historia Andronici, lib. I, c. 2.

regard fixé sur le nombril, ils voyaient des yeux du corps la lumière incréée et éternelle qui resplendit sur le Thabor 1 lors de la transfiguration du Christ.

Pressé par les Turcs, l’empereur Jean Paléologue eut encore une fois recours au siège de Rome, et acheta une promesse de secours par une complète soumission. L’union des deux Églises fut proclamée au concile de Florence en 1439; mais les patriarches d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, qui vivaient sous le sceptre d’Amurat, refusèrent d’y souscrire, et à Constantinople même la fureur du peuple menaça plus d’une fois la vie des patriarches partisans de l’union. L Eglise grecque est donc restée séparée de l’Eglise latine sur ces quatre points : l'a procession du Saint-Esprit, le pain azyme, la primauté du siège de Rome et le purgatoire. Des tentatives d’union avec l’Eglise arménienne, dictées aussi par la politique, n’eurent pas un succès plus heureux. La masse du peuple resta fidèle à sa foi, en dépit de tous les efforts de ses princes.

Les Bo^omiles.

J.-C. Wolf , Historia Bogomilorum, Vitemb, 1712, in-4°. — OEder, Prodrom. hist. Bogomilorum critic., Gôtt., 1743, in-4°. — F. Sclimid, Historia Paulicianorum orientalium, Hafn., 1826, in-8°. — Engelhardt , Die Bogomilen, dans ses kirchengeschicht. Abhandlungen, Erl., 1832, in-8°, n° 2.

Au milieu même des dangers qui menaçaient l’Empire, l’Église grecque ne perdit rien, dans cette période, de l’esprit

1 Ers ch et Gruber, Encyclop , art. Hesychastæ.

de persécution qui lui avait fait répandre tant de sang. Elle exerça ses fureurs fanatiques contre les Paüliciens, ses anciens ennemis, qui parurent, en 1 1 1 1 , à Constantinople même, sous le nom de Bogomiles 1 . Les doctrines de ces sectaires offrent, comme celles des Cathares occidentaux, de grandes analogies, mais aussi quelques différences avec celles des Pauliciens proprement dits ; c’est un mélange assez confus de panthéisme, de dualisme et de mysticisme. L’Être suprême, le Père, que les Bogomiles représentaient sous une forme humaine (avOptoTro^opcpoç) sans lui donner pourtant un corps (fit<y<6p<rcoç), a deux fils, Satanaël et le Logos. La création primitive, invisible, spirituelle, est l’œuvre de l’Être suprême ; elle a servi de type à la création visible, œuvre de Satanaël, qui, entraîné par son orgueil, osa s’égaler au Père, se révolta contre lui et perdit son droit d’aînesse. Comme dans le système de Saturnin, Satanaël créa l'homme du limon de la terre, mais il ne put parvenir à l’animer. Il pria donc l’Être suprême de mettre en lui l’esprit de vie (irveupa Çwrjç), en lui promettant que l’homme serait leur propriété commune ; mais il viola sa promesse et tyrannisa sa créature de toutes les manières. Ému de compassion, Dieu résolut de venir en aide à l’homme. Le Logos sortit de son cœur, où il était de toute éternité, entra dans la vierge Marie par l’oreille, prit un corps céleste et opéra toutes les œuvres que les Evangiles racontent ; mais sa mort ne fut qu’apparente. Après avoir enchaîné Satanaël, du nom duquel il enleva là syllabe angélique El (Dieu), il retourna auprès du Père et prit à sa droite la place que Satanaël avait perdue, laissant au Saint-Esprit le soin de diriger les élus. Les Bogomiles admettaient donc la Trinité, qu’ils re-

1 Dufresne, Glossarium græcum, au mot Boyo'[juXot.

présentaient sous les images d’un vieillard, d’un adulte et d’un adolescent. Ils prêchaient le culte intérieur, priaient et jeûnaient ‘souvent, afin de se rendre dignes de recevoir le Saint-Esprit, ne croyaient pas à la résurrection de la chair, rejetaient les sacrements, remplaçaient la Cène par l’Oraison dominicale, ne révéraient ni les images ni la croix, proscrivaient les temples, comme la demeure des démons, n’avaient parmi eux ni prêtres ni moines, réduisaient les livres canoniques de l’Ancien Testament aux Psaumes et aux seize Prophètes, tout le reste ayant été écrit sous l’influence de Satanaël; mais ils acceptaient le Nouveau Testament, en se réservant le droit d’une interprétation très-arbitraire et même celui de corriger le texte à leur fantaisie, sous le prétexte que Chrysostôme avait falsifié les Évangiles. Comme les Cathares, ils faisaient usage de livres apocryphes, entre autres du Livre de saint Jean 1 et de la Vision d’Ésaïe.

Sectes hostiles à l’Église romaine.

Flacius , Catalogus testium veritatis, Francof., 1666, in-fol. — Fasciculus rerum expetendarum ac fugiendarum, Col., 1535, in-fol. — Hahn , Geschichte der Ketzer im Mittelalter, Stuttg., 1850, 3 vol. in-8°.

Plus le système dogmatique de l’Église catholique tendit, en se développant, à renfermer la raison dans d’étroites limites; plus les travaux des Scolastiques dépouillèrent le christianisme de son caractère spirituel et moral pour le réduire à ce vain formalisme qui déshonorait l’Église grecque ; plus l’in-

1 Voy. Thilo, Cod. apocr., T. I, p. 884.

satiable ambition du siège de Piome se manifesta clairement par ses empiétements sur le pouvoir temporel et sur l’autorité épiscopale ; plus l’Eglise, enfin, infidèle à sa mission, déploya de violence pour maintenir un pouvoir usurpé ; plus l’on vit aussi les révoltes contre le despotisme clérical se multiplier, et les protestations devenir violentes contre ces déplorables tendances. Nous avons eu déjà l’occasion de parler de la double opposition qui surgit, dans le sein meme de l’Église catholique, au réveil du sentiment religieux et à la renaissance des lettres ; il nous reste à faire connaître les sectes qui se séparèrent plus ou moins ouvertement de Rome durant cette période.

Sectes parttliéf stiques.

Les sectateurs du panthéisme, qui paraissent avoir été assez nombreux dans le xme siècle, furent combattus avec ardeur par l’Église. Partisans de cette philosophie néoplatonicienne, mystique et cabalistique que Jean Scot Érigène avait professée dans le ixe siècle, et que les écoles arabes les plus florissantes continuaient à enseigner, Amalric de Bène (f 4207) et son disciple David de Dinant essayèrent de ressusciter le panthéisme mystique dans les écoles de Paris. Ils osèrent soutenir dans leurs leçons publiques, au grand scandale de l’Église, que tout est Dieu et que Dieu est tout; que Créateur et créatures sont identiques, parce que Dieu est le principe et la fin de toutes choses, et que tout retourne en lui pour s’y reposer dans une unité immuable \ Pour eux, le Christ n’était

] Muratori , Scriptores rer. italic., T. IIÏ, P. i, p. 481,

que l’âme du monde, le Saint-Esprit que le sentiment religieux. Cette doctrine, dont leurs disciples tirèrent les conséquences pratiques 1 les plus dangereuses, fut condamnée, en 1204 et en 1209, par l’université de Paris, et cette condamnation entraîna la peine du feu pour plusieurs de ses adhérents 2. En même temps, les écrits de Scot Érigène furent déclarés hérétiques par un légat du pape, et renseignement de la philosophie d’Aristote, telle qu’on la connaissait alors, fut interdit 3.

L’histoire de la philosophie place ordinairement à côté de ces deux panthéistes Simon de Tournay, autre professeur à Paris ; mais, s’il faut en croire Henri de Gand 4, son seul crime était de suivre trop fidèlement Aristote. Thomas de Cantimpré l’accuse, il est vrai, — sans en fournir toutefois la preuve — d’avoir placé sur la même ligne, comme d’adroits imposteurs, Jésus, Moïse et Mahomet 5, blasphème dont le pape Grégoire IX chargea aussi, et sans plus de raison, l’empereur Frédéric II. C’est encore parce que les principes philosophiques d’Aristote les avaient écartés des voies de l’orthodoxie, que plusieurs philosophes furent condamnés à Paris par

1 Kronlein , Amalrich von Bena und David von Dinanto, dans les Stndien und Kritik. , an. 1847, cah. 2.

2 Du Plessis d’Argentré , Op. cit., T. I, p. 126-132 — Martène , Thésaurus novus anecdot., T. IV, p. 163.

3 Du Boulay, Hist. univ. Paris , T. III, p. 81.

4 Henri de Gand , Liber de script, eccles., c. 24, dans la Biblioth. eccles. de Fabricius , T. II, p. 121.

5 Thomas de Cantimpré * Bonum universale de apibus, lib. II, c. 48, § 5 : Très sunt qui mundum sectis suis et dogmatibus subjugârunt, Moyses, Jésus et Mahometus. Moyses primé judaicum populum infatuavit, Jésus Christus a suo nomine Chrislianos, gentilem populum Mahometus. — On a conclu de ce passage, un peu «à la légère, que Simon de Tournay est l’auteur du fameux livre De tribus impostoribus , qui ne remonte pas au delà de la fin du xvie siècle; cela paraît démontré aujourd’hui. Au reste, on a publié depuis, sous ce titre, des ouvrages d’un contenu très-différent. Voy. Rosenkranz , DerZweifelam Glauben, Halle, 1830, in-8°.

l’évêque Étienne Tempier (f 1279). Cette censure ‘, beaucoup trop générale, fut révoquée plus tard; mais la philosophie d’Àverrhoès resta toujours depuis en exécration à la théologie chrétienne. Outre son principe essentiellement panthéistique d’un intellect actif (upax-ci xoç vouç), c’est-à-dire d’un entendement éternel, universel, unique pour tout le genre humain, avec lequel l’âme doit s’identifier par l’étude et la spéculation pour arriver au dernier degré de la perfection et échapper à l’anéantissement après cette vie, cette philosophie passait encore pour favorable à l’astrologie et à la magie, prétendues sciences qui furent toujours en horreur dans l’Église.

Sectes populaires.

Füsslin , Kirchen-und Ketzerhistorie der miUleren Zeit, Frankf., 1770-74, 3 vol. in-8°.

— Mosheim, De Beghardis et Beguinabus, Lips. , 1790, in-8°. — ret. Moneta, Adversùs Catharos et Valdenses, Romæ, 1743, in-fol. — Sacchoni , Summa de Catharis et Leonistis, dans le Catalogus testium veritatis de Flacius lllyricus ou dans le T. XXV de la Max. Bibl. PP. Lugdun. — Beausobre, Diss. sur les Adamites de Bohême, dans le T. II de l’Hist. de la guerre des Hussites, par Lenfant, Amst., 1731, in-4°. — Baggiolini, Dolcino e i Patareni, Novara, 1838,in-8°. — Krone, Fra Dolcino und die Patarener, Leipz., 1844, in-80.— Boileau , Historia Flagellantium, Paris., 1700, in-12. — T hier s, Critique de l’Histoire des Flagellans, Paris, 1703, in-12. — Fôrstemann , Die christliche Geisslergesellschaften, Halle, 1828, in 8°.

— Mohnike , Ueber Geisslergesellschaften und Verbrüderungen dieser Art, dans le Zeitschrift d ’lllgen, an. 1833, T. III, cah. 2. — Engelhardt , De Evangelio æterno, Erl., 1824-26, 3 parties in-8°. — Léger, Hist. générale des Églises évangéliques du Piémont ou Vaudoises, Leyde, 1669, in-fol. — J. Brez, Histoire des Vaudois, Laus., 1796, 2 vol. in-8°. — A. Muslon, Histoire des Vaudois du Piémont, Paris, 1851, 4 vol. in-12. — Blair , Hist. of the Waldenses, Edimb., 1833, 2 vol. in-8°.

— Ch. Schmidt , Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois, Paris,

Dès le xne siècle, une vie nouvelle commença à se répandre en Occident, et cette espèce de rénovation intellectuelle et

1 Du Plessis d’Argentré, Op. cit. , T. I, p. 175.

momie ne se manifesta pas seulement dans les écoles, mais parmi le peuple même, au sein duquel on vit éclore une foule de sectes. Ces sectes populaires ne s’occupèrent guère d’abstractions philosophiques ; mais elles n’en étaient que plus dangereuses pour la papauté, dont elles prédisaient la chute prochaine, et pour le clergé, dont elles censuraient amèrement l’ambition, l’avarice et la corruption. Nous n’avons point à nous occuper ici de l’entreprise d’Arnaud de Brescia 1 . Réformateur plutôt politique que religieux, il ne trouvait, dit-on, à critiquer dans la dogmatique de l’Église, que les doctrines de la Cène et du baptême, lesquelles n’étaient pas, selon lui, conformes à l’Evangile 2 ; encore le fait n’est-il pas certain. Nous ne nous arrêterons pas davantage aux sectes ascétiques qui, sous le nom de Frères apostoliques, essayèrent de ramener l’Église à sa simplicité primitive par l’exemple d’une vie humble et pauvre, parce qu’elles n’exercèrent qu’une influence locale très-limitée. Il n’en fut pas de même d’autres sectes, où l’élément religieux prédominait : malgré les persécutions exercées contre elles, elles ne cessèrent de croître et de gagner en importance, en sorte que, pour arrêter leurs progrès, l’Eglise romaine se vit obligée d’instituer deux nouveaux ordres religieux, celui des Dominicains et celui des Franciscains, spécialement destinés à les combattre avec leurs propres armes, la prédication et la pauvreté volontaire.

Quelque nombreuses et diverses que fussent ces dernières sectes, elles étaient comprises sous la dénomination commune de Manichéens. On ne peut guère douter que plusieurs d’entre elles, celle des Cathares, par exemple, qui, dès le xue siècle, était organisée en Église en Italie et dans le midi de la France,

4 Voy. Franche , Arnold von Brescia und seine Zeit, Zurich, 1835, in-8°. 2 Othon de Frisingen, De rebus gestis Friderici I, c. 2, § 20.

avait des évêques ou des diacres, assemblait des synodes 1 , on ne peut guère douter, disons-nous, que plusieurs ne se soient rattachées à l’hérésie de Manès et n’aient professé le dualisme; mais les doctrines des autres se rapprochent du spiritualisme beaucoup plus que du manichéisme. Toutes ces sectes, fort répandues dans le nord de T Italie, le midi de la France, les Pays-Bas, ainsi que sur les bords du Rhin, c’està-dire dans les pays où. régnait la plus grande liberté civile, offrent pourtant un caractère commun : c’est le mépris de l’Eglise romaine et de son clergé, mépris que quelques-unes poussaient jusqu’au rejet de ses sacrements. Toutes aussi ou presque toutes se distinguaient par une vie ascétique, à tel point que la pâleur du visage était regardée comme une marque d’hérésie 2. Toutes enfin mêlaient à leurs aspirations vers un avenir meilleur des rêveries plus ou moins fanatiques. Ainsi, dès le commencement du xue siècle, on vit une espèce de fou, nommé Tanchelm, qui se donnait pour un Dieu égal en dignité au Christ, tenir rassemblés autour de lui un certain nombre d’adhérents, jusqu’à ce qu’il fut tué à Anvers, eu 1124. Eudon, ou Éon, qui fut condamné par un synode de Reims, en 1148, à finir ses jours en prison, voulait se faire passer pour le Christ, qui viendra juger les vivants et les morts 3. Pierre de Bruys, prêtre languedocien, fut brûlé par le peuple de Toulouse, en 1124, parce qu’il rejetait le baptême des enfants, la présence réelle, le célibat des prêtres,

1 Les actes d’un de ces synodes, tenu en 11G7 à S. Félix de Caraman, nous ont été

conservés par G. Besse , dans son Histoire des ducs, marquis et comtes de Narbonne, Paris, 1660, in-4°, p. 483. %

2 Gesta episcop. Leodiensium, c. 60, dans l’Amplissima Clollectio de Marlène et Durand , T. IY, p. 901 : Audierat enim eos solo pallore nolare hæreticos, quasi quos pallere constaret, hæreticos esse certum esset; sicque per errorem simulque furorem eorum, plerosque verè catholicorum fuisse aliquando interemptos.

ü Du Plessis d’Argentré, Op. cit. , T. I, p. 11 et 36.

les prières pour les morts, l’adoration de la croix et d’autres rites de l’Eglise 1 . Des Pétrobrusiens descendaient en ligne directe les Henriciens, dont la haine contre les prêtres allait jusqu’à la fureur, mais qui n’adoptèrent pas plus que les disciples de P. de Bruys les doctrines manichéennes des Cathares. C’est à ces derniers que se rattachent les Patarins, ainsi nommés du bourg de Patara près de Milan, les Publicains et les Bonshommes. Les écrivains ecclésiastiques ne tarissent pas en malédictions contre la ruse et la hardiesse déployées par ces sectaires dans la poursuite de leur but, et presque tous avouent que les hérétiques étaient très-nombreux, principalement en Languedoc, où ils finirent, malgré de notables divergences dans leurs opinions, par être confondus sous la dénomination d’ Albigeois 2. Longtemps l’Église usa d’une certaine douceur même envers les chefs ; elle se contentait, encore au xue siècle, de les proscrire, de confisquer leurs biens, de les réduire en servitude 3, et si parfois des évêques, irrités des profanations des sectaires, se livraient à de sanglantes représailles, il 11e manquait pas de voix pour condamner leurs cruautés 4. L’Inquisition elle-même, instituée, en 1215, parle quatrième concile du Latran 5, se montra relativement disposée à l’indulgence tant quelle fut entre les mains des évêques G; mais elle changea d’allures lorsque Grégoire IX confia, en 1232, aux Dominicains la recherche des hérétiques. Ces moines cruelset fanatiques introduisirent une autre procédure et d’autres

1 Pierre le Vénérable , Epist. adv. Petrobrusianos, dans le T. XXII de la Max. Bibl. PP. Lugd., p. 1033.

- Du Plessis d’Argentré, Op. cit.,T. I, p. 90 et suiv.

3 Concilium Lateran. III, c. 27, dans Mansi, Concil., T. XXII, p. 231. — C1‘. Lucius , Epistolæ, epist. 3, Ibid., p. 476.

A Gesta episc. Leodiensium, c. 61.

5 Concilium Lateran. IV, c. 3, dans Mansi, Concil., T. XXII, p. 986.

G Mansi , Concil., T. XXIII, p. 194.

supplices 1 , et les Scolastiques inventèrent bientôt des théories pour justifier l’extermination des hérétiques, comme ils en avaient trouvé pour légitimer la dépossession des princes excommuniés 2.

L’Inquisition poursuivit dans le Languedoc l’œuvre de sang de Simon de Montfort, le chef féroce de la croisade prêchée contre les Albigeois. C’est à b histoire de l’Église de raconter les atrocités qui furent commises dans cette guerre d’extermination, la première qui ait eu la religion pour motif dans l’Église occidentale ; l’histoire des dogmes n’a point à s’en occuper, parce que l’hérésie servit seulement de masque à l’ambition, de prétexte à une spoliation odieuse, et qu’au fond, la lutte entre les Albigeois et Simon de Montfort, comme celle des Stedingers 3 contre les croisés de Grégoire IX, fut plutôt politique et civile que religieuse.

C’est encore parmi les sectes populaires du moyen âge qu’il convient, dans notre opinion, de placer les Apostoliques de Cologne, gens de métier, tisserands pour la plupart, qui restaient extérieurement unis à l’Église, mais qui, en secret, rejetaient le serment, le jeune, la pénitence, l’adoration des saints, les messes pour les morts, le purgatoire, le baptême des enfants, en un mot, tout ce qui n’est pas expressément prescrit dans l’Évangile. Leur vie était pure, de l’aveu de leurs ennemis, et leur plus grand crime était l’esprit antihiérarchique qui régnait parmi eux. Cet esprit dominait peut-être à un plus haut degré encore chez les Fratricelli, qui, bien que disciples de saint François, ne se faisaient point scrupule d’ap-

1 Biener, Beitrâge zu der Geschichte des Inquisitions-Processes, Leipz., 1827,

in-8°.

2 Thomas d'Aquin , Secunda Secundæ, Qu. 10, art. 8, 10; qu. Il, art. 3; qu. 12, art. 2.

Scharling , De Stedingis, Havn., 1828, in-8°.

pliquer à l’Église romaine les menaces les plus terribles de l’Apocalypse. Convaincus, comme l’abbé de Floris, Joachim (f 1202), que le règne du Saint-Esprit allait arriver, ils attendaient le salut du monde d’un nouvel Évangile, l’Évangile éternel, ouvrage apocalyptique sorti du cerveau d’un disciple de Joachim1, et annonçaient nn.e réforme de l’Eglise, dans l’année 1260, par deux ordres religieux qui s’adonneraient, l’un à la contemplation et l’autre à la prédication. La rénovation de l’Église, tel était aussi le but que poursuivaient les Flagellants, mais par des moyens très-différents. Pénétrés de l’idée que rien n’est plus agréable à Dieu, plus propre à détourner sa colère et à obtenir la rémission des péchés que la flagellation, ils su mirent, vers le milieu du xme siècle, à parcourir l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, en processions nombreuses, chantant le Stabat mater ou d’autres cantiques en langue vulgaire et s’administrant rudement la discipline 2. Ce vagabondage enfanta sans doute de grands abus et de déplorables désordres, mais, d’un autre côté, il développa et entretint la vie religieuse dans le peuple. Clément VI ayant défendu ces processions en 1349, les Flagellants, après avoir bravé longtemps cette défense, finirent par se confondre avec les Bégards ou Béguins, fanatiques d’une autre espèce, qui s’adonnaient exclusivement au cidte intérieur et à la prière, comme le faisaient aussi les Lollards. La tendance purement mystique de ces derniers sectaires n’aurait rien offert de dan-

1 Joachim, Expositio Apocalypsis, Venet., 1519, in-fol. — Échard, Scriptor. ord. Prædic., T. I, p. 202 et suiv. — Selon d’autres, l’Évangile éternel n’est pas un écrit particulier, mais le recueil des trois ouvrages principaux de l’abbé Joachim, la Concorde du V. et du N. T., le Commentaire sur l’Apocalypse et le Psautier des dix cordes, auxquels un de ses disciples les plus fanatiques aurait mis une Introduction. Voy Engelhardt , Der Abt Joachim und das ewige Evangelium, dans ses kirchengesch. Abhandlungen, Erl. 1832, in-8°, n° 1.

2 Trithème , Annal. Hirsaug., S.Gall., IG90, 2 vol. in-fol., T. IJ, p. 209.

gereux pour la religion et l’ordre public, s’il ne s’était glissé de bonne heure parmi eux d’autres hérétiques, qui professaient des doctrines subversives de toute morale. Tels les Frères du libre esprit, panthéistes mystiques, qui s’unirent aux Béguins dès le xme siècle, et qui attirèrent sur eux des persécutions si violentes, qu’ils furent forcés, au siècle suivant, de se cacher dans le tiers-ordre de saint François.

De toutes ces sectes sorties du sein du peuple, la plus remarquable par ses principes, la plus intéressante par sa destinée, est sans aucun doute celle des Yaudois, qui se séparèrent d’une Église corrompue pour former une association fraternelle et travailler en commun à la satisfaction de leurs besoins religieux. L’origine du nom de Yaudois n’est pas certaine. On le dérive ordinairement, mais sans preuve suffisante, du nom de Pierre Yaldès ou Yaldo, riche bourgeois de Lyon, vivant vers 1170, qui aurait distribué sa fortune aux pauvres et se serait soumis, par zèle religieux, à une pauvreté volontaire. De là le nom de Pauvres de Lyon qu’on leur donnait aussi ou

qu’ils prenaient volontiers. Les Yaudois étaient des gens simples et honnêtes, qui faisaient de la pratique de la religion la principale affaire de la vie, s’occupant peu de discussions- dogmatiques, acceptant l’Evangile tel qu’il était reçu dans l’Église catholique, et ne réclamant que le droit de le lire dans la langue vulgaire, de le prêcher librement et de s’assembler pour leur commune édification. Au point de vue du dogme, ils ne s’éloignaient pas essentiellement de la doctrine orthodoxe ; iis n’admettaient point le dualisme manichéen comme les Albigeois, à qui des écrivains modernes les associent quelquefois sans aucune raison plausible1, mais — et c’est là ce

1 Jas , De Valdensium sectâ ab Albigensibus bene distinguendà, Leyde, 1834, in-4°.

qui les rendait particulièrement odieux — ils refusaient toute autorité au clergé et au pape, rejetaient le purgatoire et la théorie scolastique des sept sacrements *, et n’attachaient aucune importance aux cérémonies de l’Église. Dès 1184, le concile de Vérone lança contre eux l’excommunication, sans que cette mesure- rigoureuse arrêtât les progrès de ces sectaires, qui acquirent sur le peuple une grande influence par leur connaissance de l’Écriture et la pureté de leurs mœurs. Pour les combattre par leurs propres armes , la papauté, comme nous l’avons dit, confirma, en 1216 et en ! 223, malgré les défenses récentes du quatrième concile du Latran , les deux ordres mendiants institués par Dominique (f 1221) et François d’Assise (f J 226), ordres auxquels s’ajoutèrent, quelques années plus tard, ceux des Carmes et des Ermites de saint Augustin. Mais les efforts réunis de ces instruments dociles de la papauté n’empêchèrent pas les Vaudois de se répandre dans le midi de la France et le nord de l’Italie, Les fréquentes persécutions dont ils eurent à souffrir, ne produisirent même d’autre effet, comme cela arrive presque toujours, que de les confirmer dans leurs opinions.

1 M. Muston, dans son Histoire des Vaudois (T. I, p. 10), n’est point de cet avis. 11 pense que les écrits vaudois en langue romane qui tendraient à confirmer celte opinion, ont été altérés par les copistes, vu qu’ils ne s'accordent pas avec les manuscrits les plus anciens. Selon lui, les Vaudois ne contestèrent point à l’Église romaine le nombre des sacrements qu'elle avait admis; ils se contentent, dit-il, d’observer que Jésus-Christ n’en a institué que deux. Soit, mais s’ils admettaient la pénitence, par exemple, comme un sacrement, ils étaient loin d’y attacher la même importance que l’Église romaine, puisqu’ils refusaient au prêtre le droit d’absoudre.

Sectes réformatrices. — Wiclef.

Jean ISisss.

Vauglian , The life and opinions of J. de Wyclifle, Lond., 1.831,2 vol. in 8°. — Engelhardt , Wykliffe als Prediger, Erlang., 1834, in-8°. — De Ruever Groneman , Diatribe in Yiclifl, reforniationis prodromi, vitam, ingenium, scripta, Traject., 1837, in-8° — Lewald , Die theolog. Doctrin. Wykliffes, dans le Zeitschrift de Niedner, an. 1846, cah. 2. — Juger, J. WyklifTe und seine Bcdeutung für die Reformation, Halle, 1854, in*8°. — Æneas Sylvius , De Bohemorum origine ac gestis, Romæ, 1475, in-fol. — Historia et monnmenta J. Hus atque Hieronymi Pragensis, Norimb., 1715, 2 vol. in-fol. — Theobald , Hussiten-Krieg, Nürnb., 1621 , in-4°. — Lenfant , Ilist. de la guerre des Ilussites, Amst., 1731, 2 vol in-4°; Supplément, par Beausobre, Laus., 1735, in-4°. — A.Zitte , Lebensbeschreibung des M. J. Huss von Hussine.cz, Prag., 1789-90, 2 vol. in-8°. — Ziïrn, J. Huss auf dem Concil. zu Côstnitz, Leipz., 1836, in 8°. — Camerarius , Historié# narratio de Fratrum orthodoxorum ecclesiis in Bohemià, Moravia et Polonia, Heidelb., 1605, in-8°. — J.-A. Comenius, Historia Fratrum Bohemorum, Ilallæ, 1702, in-4°. — Carpzov , Religionsuntersuchung (1er bohmischen und mahrischen Brüder, Leipz., 1742, in-8°. — E. de Bonnechose , Les Réformateurs avant la Réforme, Paris, 1844, 2 vol. in-8°.

L’esprit de réforme, qui soufflait sur l’Europe depuis le xiie siècle, avait tant de puissance qu’à côté des sectes que nous venons de mentionner, il nous serait facile d’en citer d’autres, si leurs doctrines offraient d’ailleurs quelque chose de nouveau, mais elles se rattachent, soit au mysticisme populaire, soit à la spéculation des écoles, et ne paraissent pas avoir exercé une influence notable sur l’opinion publique. Nous croyons donc devoir passer sous silence ces sectes sans importance, pour exposer avec plus de détails les tentatives de réforme faites par deux hommes d’un grand caractère, qui ont agi l’un et l’autre d’une manière plus forte et plus durable sur l’esprit de leurs compatriotes. Nous voulons parler de l’anglais Jean Wiclef (f 1384) et du bohème Jean IJuss (f 1415). Le premier s’attaqua plutôt

à la théologie ecclésiastique, et dirigea contre le purgatoire, la confession auriculaire, le culte des saints et des images, la transsubstantiation, les traits hardis de sa satire ou l’arme acérée du syllogisme ; le second se plaça de préférence sur le terrain de la vie pratique, et alla par conséquent moins avant dans son opposition contre les doctrines de l’Eglise. De cette différence de tendance, il résulta que le réformateur anglais ne forma pas de secte, les masses ne se passionnant guère pour des questions abstraites, tandis que le réformateur bohème vit en peu de temps se grouper autour de lui une foule de sectateurs enthousiastes, et devint le chef d’un parti religieux qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, à travers de nombreuses vicissitudes politiques et religieuses.

Né dans l’Église anglo-saxonne, qui avait su se maintenir, jusqu’à un certain point, indépendante de Rome 1 ; nourri de la lecture des Pères de l’Église, de saint Augustin surtout ; formé à l’art de la dialectique par les écrits d’Aristote, de Roger Bacon et d’Occam, Wiclef, que l’admiration de ses contemporains a surnommé le Docteur évangélique, n’était point encore professeur à l’université d’Oxford, où il ne fut appelé qu’en 1372, lorsqu’il osa prendre en main, contre la cour de Rome et les ordres mendiants qu’il méprisait, la défense des droits du peuple, de l’université, de l’État, en se portant le champion de la cause de l’Évangile et de la science. Son Trialogue 2 offre, sous une forme scolastique, une exposition nette et précise dè ses idées. 11 y professe le réalisme dans le sens de Platon et la prédestination dans celui d’Augustin ; il y proclame l’autorité absolue

' U. Soames , The anglo-saxon Church, 2e édit., Lond., 1838, in-8°.

2 Wiclef , Dialogorum libri IV, Basil., 1525, in-4°; nouv. édit., Francf., 1753, in-4°.

de l’Ecriture sainte en matière de foi 1 ; il y défend l’opinion de Bérenger sur la transsubstantiation, et réduit à deux le nombre des sacrements de l’Église, en rejetant ceux qui 11e sont pas fondés sur l’Écriture 1 2 ; il y combat le célibat des prêtres, les abus de la messe ; en un mot, il s’y montre le véritable précurseur des Réformateurs du xvie siècle. Cependant ce fut contre la hiérarchie qu’il dirigea ses plus vives attaques. Après les ordres mendiants, qu’il prit à partie, dès 1360, au nom de l’imiversité, vint le tour de la papauté dont il contesta la suprématie en 1367, et qu’il brava plus audacieusement encore, non-seulement en lui refusant le droit de défendre la lecture cle la Bible en langue vulgaire, mais en traduisant lui-même la Yulgate en anglais, en 1380, bien qu’il eût déjà été cité, trois ans auparavant, devant le pape Grégoire XI, qui avait condamné dix-neuf de ses propositions. Tant de témérité lui aliéna les sympathies de beaucoup de gens timides, et lui attira une condamnation de la part d’un synode tenu à Londres en 1382 3. Exclu de T université, il se retira dans sa cure de Lutterworth, où il acheva son grand ouvrage, et où il mourut en paix, protégé contre la haine de la hiérarchie par la faveur dont il jouissait auprès du peuple et des grands du royaume. Ce fut seulement après sa mort que le clergé put se venger. 11 le condamna coup sur coup, lui et ses doctrines, à Londres, en 1396 et en 1413; à Prague, en 1403 et 1410; à Rome, en 1412, et enfin à Constance, en 1415 ; mais il n’osa exécuter qu’en 1 428 la sentence du concile de Constance, qui ordonnait de brûler ses ossements et de jeter ses cendres au vent.

1 Wiclef , Op. cit. , lib.IV, c. 7.

2 Ibid., lib.IV, c. 1-10, 14, 32.

3 Mansi, Concil.,T. XXVI, p. 695.

Lorsque Wiclef mourut, l’opinion publique, clans une grande partie de l’Europe, était hostile à la hiérarchie à tel point que ses maximes ne pouvaient manquer de trouver un très-grand nombre de partisans. Nulle part pourtant les germes que ses ouvrages déposèrent dans les esprits ne se développèrent plus rapidement qu’en Bohême, ou le terrain avait d’ailleurs été préparé par les travaux de Conrad Stiekna f 1369) de J. Mitiez (f 1374) et de Matthias de Janow (f 1394). Jean Huss, professeur et prédicateur à Prague, depuis 1402, adopta avec enthousiasme ses principes antimonastiques et anticléricaux, et prit courageusement la défense de ses écrits contre l’archevêque Sbynko, qui les avait fait brûler publiquement en 1410. Huss était, comme Wiclef, prédestinatien en religion et réaliste en philosophie. Cependant il ne s’éloignait des doctrines reçues qu’en un petit nombre d’articles, il admettait même la transsubstantiation en donnant, il est vrai, de ce dogme une définition qui parut suspecte et à juste titre, car il sera toujours difficile de concilier cette doctrine avec le réalisme; aussi s’explique-t-on aisément que ses disciples aient rejeté un changement de substance dans l’eucharislie et combattu le sacrifice de la messe. Au reste, comme nous l’avons déjà dit, Huss s’occupa moins de réformer les croyances que d’abolir les abus criants qui s’étaient introduits dans l’Église. Il accusait le clergé d’avoir altéré la Cène en privant les laïques de la coupe 1 ; il censurait vivement les mœurs des prêtres, leur orgueil, leur avarice, leur simonie, leur esprit de rancune, leurs débauches ; il condamnait hautement les prétentions du pape, à qui il appliquait la qualification d’Antéchrist ; il blâmait avec sévérité le culte de la

1 Huss , De sanguine Ghristi sub spede vini a laïcis sumendo, dans l’Hist. et monumenta J. Hus atque Hieronymi Pragensis, T. I, p. 42.

Vierge et des saints 1 ; enfin il s’élevait avec énergie contre le trafic immoral des indulgences 2. Dès 1413, le pape Jean XXIII — ce fameux Balthasar Cossaqui avait acheté la tiare du produit de ses courses sur mer — répondit à ses attaques en le frappant d’excommunication et en mettant la ville de Prague en interdit. Huss en appela du pape au Christ et poursuivit intrépidement son œuvre. Sur ces entrefaites s’ouvrit le concile de Constance. Cité à y comparaître, il hésita d’autant moins à obéir que l’inquisiteur Nicolas, évêque de Nazareth, lui avait donné par-devant notaire une attestation d’orthodoxie, et que l’empereur lui avait accordé un sauf-conduit en bonne forme3; mais le concile, après lui avoir fait subir plusieurs interrogatoires, dans lesquels il montra une admirable fermeté et une fidélité inébranlable à ses opinions, le condamna à être brûlé vif, ainsi que son ami Jérôme de Prague, sous l’abominable prétexte que l’on n’est pas tenu de garder sa foi à un hérétique 4.

Cette odieuse violation du droit des gens souleva une indignation générale en Bohême. Le curé de Prague, Jacob de

Misa, dit Jacobelle (f 1429), qui avait embrassé la doctrine de Huss et qui, avec son approbation, avait déjà rendu la coupe aux laïques, se sépara ouvertement d’une Église parjure et organisa ses innombrables sectateurs en communauté distincte 5. Malheureusement les Hussites ne tardèrent pas à se diviser. Les grossiers et fanatiques Taborites, qui ne voulaient accepter que les dogmes et les rites clairement enseignés dans la Bible,

1 Huss, De mysterio iniquitatis Antichristi, c.23.

2 Huss, Tractatus de Ecclesià, c. 8-15, dans l’Historia et monumenta J Hus atque Hieronymi Pragensis, T. I, p. 243 etsuiv.

3 Historia et monumenta J. Hus atque Hieronymi Pragensis, T. I, p. 2-3.

4 Von der Hardt , Concil. Constant., T. IV, p. 521.

5 Ersch et Gruber , Encyclop., art. Jakaubek.

qui poussaient l’ascétisme jusqu’à se refuser toute espèce de plaisirs mondains, et qui finirent par se perdre dans des rêveries apocalyptiques, comme la plupart des mystiques du moyen âge ', inondèrent la Bohême de sang, sous les ordres du terrible Ziska et des deux Procope, jusqu’à leur défaite complète par les Calixtins, en 1434. Ces derniers, appelés aussi Utraquistes, s’en tenaient aux enseignements de Huss et de Jacobelle, et se contentaient de réclamer la libre prédication du pur Evangile, la communion sous les deux espèces, l’abolition du pouvoir temporel du clergé, la diminution de ses richesses et son retour à la vie apostolique, enfin la répression par l’autorité compétente, c’est-à-dire évidemment par les tribunaux civils, des péchés mortels et spécialement des péchés publiquement commis par les prêtres, ainsi que de tous les désordres contraires à la loi de Dieu'1 2. Ils ne tardèrent pas à se rapprocher des Catholiques, qui leur accordèrent, dès 1433, une partie de leurs demandes 3, s’allièrent même avec eux et tournèrent leurs armes contre les Taborites ; mais ils n’eurent point à se louer beaucoup de la reconnaissance du pape ni de l’empereur. Ils se maintinrent cependant comme Église dissidente jusqu’en 1620, à travers de nombreuses luttes, qui se compliquèrent de trop d’intérêts politiques et nationaux pour que nous puissions en parler ici.

On regarde assez généralement comme les descendants des anciens Taborites, qui* disparurent comme parti politique en 1453 seulement, les Frères Bohèmes, qui s’établirent, cette

1 L. Brzczyna . Diarium belli hussitici, dans les Reliquiæ manuscriptorum de Ludeivig, T. VI, p. 155 et suiv.

2 Lydius , Waldensia, Rott. et Bord., 1G16-17, 2 vol. in-8°.

3 ilansi , Concil., T. XXX, p. 692.

même année, dans la seigneurie de Lititz, appartenant à George Podiebrad, et qui s’y constituèrent en Eglise distincte en 1457 sous le nom d’Unité des Frères. Les persécutions qu’ils eurent à subir de la part des Calixtins, contribuèrent à consolider la petite communauté, qui modifia, en 1467, sa discipline sur le modèle des églises apostoliques, et abolit une foule de rites et de cérémonies d’invention plus ou moins moderne. En fait de dogmes, l’Unité des Frères Bohèmes s’éloigna moins des doctrines dominantes ; elle se contenta de rejeter la transsubstantiation, le purgatoire, auquel Jacobelle croyait encore 1 , et surtout l’adoration des saints 2.

1 Jacobelle , De purgalorio animarum post mortem, dans les Monumenta mædii ævi de Walch, T. I, fasc. 3, p. 1 et suiv.

2 Kôcher , Die drey letzten undvornehmsten Glaubensbckennlnisse der bôhmiscben Brüder, Frankf., 1741, in-8°.

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