CHAPITRE IX
LES CONTROVERSES CHRISTOLOGIQUBS ET TRINITAIRES EN OCCIDENT A LA FIN DU 11^ ET AU COMMENCEMENT DU III® SIÈCLE.
Le christianisme regardait comme un dogme fondamental l'unité de Dieu, et ses docteurs avaient dû y insister contre le dualisme plus ou moins explicite de la g-nose. 11 admettait, d'autre part, comme non moins certaine la divinité de Jésus-Christ. Entre ces deux croyances une contradiction semblait exister qui ne pouvait manquer d'attirer de bonne heure l'attention des théologiens. Comment concilier la foi en un Dieu unique avec la foi en la divinité du Rédempteur? Commentne confesser qu'un seul Dieu, si ce Verbe que saint Justin si énergiquement dit être ^tspoç apiôfjiœ par rapport au Père, est lui-même Dieu?
La difficulté en effet avait été aperçue très vite, et on se souvient que les apologistes s'étaient efforcés de la résoudre en remarquant que la présence de la nature divine dans le Fils est l'effet d'une communication et d'une distribution, non d'une division. D'autres docteurs, signalés par saint Justin [Ùial.,. cxxviii), avaient adopté une autre solution. Ils enseignaient que le Verbe était simplement une puissance (Suvaatç) de Dieu, inséparable de lui Comme la lumière
348 LA THÉOLOGIE ANTÉNICÉENNE.
l'est du soleil, qu'il étendait hors de lui ou retirait à lui à sa volonté ' , et à laquelle on donnait diiïérents noms, ange, gloire, homme, logos, suivant la forme qu'elle prenait ou les fonctions que l'on considérait en elle. Ces docteurs étaient-ils chrétiens, où étaient-ce, comme le pense Otto 2, des juifs alexandrins? Nous l'ignorons. Saint Justin, en tout cas, repousse leur explication comme ne mettant entre le Père et le Verbe qu'une distinction purement nominale : et il est impossible en effet de n'être pas frappé de l'analogie qu'elle présente avec certains systèmes sabelliens du lY^ siècle.
Elle fut reprise cependant moins de cinquante ans après saint Justin, mais en réaction d'une autre erreur qui l'avait précédée : la négation de la divinité de Jésus-Christ.
Il s'est produit à ce propos dans l'histoire ecclésiastique, et dans l'histoire des dogmes en particulier, une confusion qu'il faut dissiper en quelques mots.
On a supposé que ces deux erreurs, la négation de la divinité de Jésus-Christ et le patripassianisme ou modalisme, étaient nées toutes deux de la préoccupation de maintenir l'unité, la monarchie divine ^, et on leur a donné le nom commun de monarchianisme. Puis, pour les distinguer entre elles, ona surnommé la première monarchianisme dynamique, parce qu'elle n'admettait, comme présente en Jésus-Christ, que la puissance ou la grâce (Sovafxtç), et non l'essence même de Dieu (oC<r(a); tandis que l'on surnommait la seconde monarchianisme patripassien, parce qu'elle attribuait à Dieu en général ou au Père les souffrances de Jésus-
1. Aûva{j,iv aùtoù npomr^SSv itoicT, hkI, Sxav ^ou>.Y;Tat, nà>iv &vaoTcXXci el; aÙTOv.
3. Note 4, ad loc. cit., dans SOQ édition du Dialogue. 3. Movatien semble confirmer cette manière de voir (De Trinitate,30).
L'ADOPTIANISME ET LE PATRIPASSIANISME. 3i9
Christ. Or, de ces dénominations, la dernière est historiquement exacte et avouée des contemporains. Mais jamais ceux-ci n'ont donné le nom de monarchianisme à l'hérésie de Théodote et d'Artémon, et surtout — chose plus importante — on ne voit nulle part que Théodote et Artémon aient été amenés à nier la divinité du Christ par le désir de sauvegarder l'unité, la monarchie divine. Cette monarchie stricte résultait sans doute de leur système, mais elle n'en a pas été la raison d'être, et c'est pourquoi le nom de monarchianisme ne lui convient pas ^ . M. Harnack a proposé de le remplacer par celui à^ adoptianisme. C'est la doctrine qui fait de Jésus-Christ non le fils naturel, mais le fils adoptif de Dieu par la grâce. Cette appellation nous semble plus juste, et nous nous en servirons ici^.
S *• — L'adoptianisme.
L'adoptianisme s'est montré successivement dans deux centres assez éloignés l'un de l'autre, à Rome à la fin du II* siècle, et vers 260-270 à Antioche. Ces deux manifestations sont reliées entre elles par le nom d'Artémon, et la dernière, à son tour, a rattaché, par le lieu où elle s'est produite, l'adoptianisme à l'arianisme. Il sera question plus loin de l'adoptianisme à Antioche : nous nous occuperons exclusivement, dans ce paragraphe, de l'adoptianisme romain.
Il eut pour premier auteur un riche corroyeur de Byzance nommé Théodote^, érudit et d'une éducation
*. L'hérésie de Théodote n'est pas une hérésie trinitaire, comme celle de Noet, mais bien christologique.
2. Elle a sans doute l'inconvénient de désigner déjà une hérésie espagnole du VIII' siècle, mais la confusion est facile à éviter, et puisqu'il f^ut toujours faire une distinction, celle-ci portera du moins sur un terme exact.
3. Sources spéciales : S. Hippolyte, PhiUsophoumena, VU, 3S; x, 23;
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soignée, qui, ayant apostasie dans une persécutionj vint à Rome pour y cacher sa honte. Il fut reconnu, et, pour se justifier, allégua qu'après tout, en reniant Jésus-Christ, il n'avait pas renié Dieu, mais seulement un homme ^. Pressé de s'expliquer, il développa sa doctrine et s'elîorça de l'appuyer sur des textes de l'Écriture dont saint Épiphane a conservé la liste et le commentaire. Cette doctrine est fort simple etrapportée substantiellement de la même façon par nos diverses sources. Sur la création, disent les Philosophoumena (vu, 35), Théodote admettait l'enseignement de l'Église. Mais d'après lui, Jésus n'était qu'un homme né d'une vierge, qui avait vécu plus religieusement {sùiîsésiîTaTov) que ses semblables. A son baptême dans le Jourdain, le Christ était descendu sur lui sous la figure d'une colombe, et lui avait communiqué les puissances {ouva}j(.£i(;) dont il avait besoin pour remplir sa mission. C'est pour cela qu'avant ce moment, il n'est pas, dans sa vie, question de miracles. Cette effusion du Christ, ainsi confondu avec l'Esprit- Saint, n'avait pas fait sans doute que Jésus devînt Dieu. Il l'était toutefois devenu, au dire de quelques théodotiens, après sa résurrection.
Vers 190, Théodote fut excommunié par le pape Victor. 11 parvint cependant à maintenir son parti, et même à organiser à Rome une communauté schismatique. Recrutée dans un cercle étroit de lettrés et d'érudits, celle-ci ressembla plutôt à une école qu'à une église. Les études y étaient en honneur, mais — nous disent, il est vrai, des adversaires — avec une tendance rationaliste et positiviste marquée. Les auteurs
IX, 3, 12; X, 27; Contra Noetum, 3, 4. Le traité contre Artémon cité par EiJsÈBE, H.E., V, 28. PiiiLASTRius, SO. S.ÉPiPHAME, Haer. Liv. Pseudo-Ter<
TULLIES, 23.
1. ©Eov âYt^ oOx Y)pvri<jâ(ji,iriv, àXXà âv9p(<ïTtov^pvïi(7à[j.ï)v(S.É«PH., Haer.