Sapient., X, 10; Ps. de Salom., XYII
64 LA THÉOLOGIE ANTÉMCÉENNE.
Notons immédiatement que ce règne de Dieu, qui sera aussi — on le verra — celui de Jésus-Christ, ne doit rien avoir de politique et de terrestre. Jésus corrige ici la pensée juive et repousse la: conception d'une domination temporelle, telle que ses contemporains l'attendaient. A César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu (Mt., xxii, 15-22; Me, xii, 13-17; Le, XX, 21-26). Le Christ n'est pas juge des intérêts humains (Le, xii, 14) : il n'est pas venu pour commander mais pour servir , et pour donner sa vie en rançon pour un grand nombre (Mt., xx, 28), pour sauver ce qui périssait (Mt., xviii, 11),
Le caractère spirituel du royaume de Dieu est encore accentué par ce fait que Jésus l'oppose non aux royaumes temporels, mais à celui de Satan. Le langage du Sauveur sur les anges et les démons est généralement conforme à ce que nous avons vu qu'étaient les croyances contemporaines. Les anges sont des créatures habitant le ciel, où ils voient Dieu, et à qui les convoitises charnelles sont inconnues (Mt., xviii, 10; Me, XII, 25). Supérieurs aux hommes, mais inférieurs au Fils qu'ils accompagnent, qu'ils servent et dont ils dépendent (Mt., iv, 11; xvi, 27; xxvi, 53; Me, xiii, 32), ils seront, au jour du jugement, les exécuteurs de la justice divine (Mt., xiii, 49) ; en attendant, plusieurs sont les anges des petits enfants (Mt., xviii, 10). Mais, à côté de ces bons anges, il en est de mauvais, le diable et ses anges (Mt., xxv, 41). Ce sont des esprits (Le, X, 20), mais des esprits immondes (Mt., xir, 43; Le, xi, 24), dont les uns sont plus méchants que les autres, qui s'efforcent de perdre les hommes, et qui, chassés, habitent dans les déserts jusqu'à ce qu'ils soient en force pour une nouvelle, invasion (Mt., xii, 43-45; Le, xi, 24-26). Jésus leur parle, les expulse par sa parole (Mt., viii, 32; Me, i, 25) et donne à ses
disciples le pouvoir d'en faire autant (Mt., x, 8). Il distingue nettement cette expulsion des démons des cures miraculeuses de malades qu'il accomplit et que ses disciples accompliront (Mt., x, 8; Le, xiir, 32).
Or, ces esprits ont un chef, 6 (laTavaç, l'adversaire, ô Sii^têoXoç, le calomniateur, qui les représente tous (Mt„ xii, 26; Me, IV, 15; Le, x, 18), et que Jésus semble identifier avec Beelzeboul (Mt., xii, 24-27; Le, xi, 18, 19). Satan est le prince d'un royaume (Mt., xii, 26; Le, XI, 18) qui s'oppose précisément au royaume de Dieu. 11 est par excellence l'ennemi, h I^Opoç (Le, x, 19) : c'est lui qui sème l'ivraie dans le champ du père de famille (Mt., xiii, 39), qui enlève la bonne semence des âmes en qui elle est tombée (Le, viii, 12), qui s'efforcé*^d'ébranler les apôtres, ministres du royaume (Le, xxii, 31). Aussi, entre le diable et ses anges, d'un côté, et le Sauveur, de l'autre, la lutte est-elle incessante, et Jésus donne précisément le fait qu'il chasse les démons en la vertu de Dieu comme la preuve que le règne de Dieu est venu (Mt., xii, 28; Le, xi, 20),
Si donc la prédication de Jésus-Christ n'exclut pas l'idée eschatologique d'un règne de Dieu par la justice et la vérité sur une terre renouvelée à la fin des temps, elle exclut du moins la conception étroite et humaine que s'en faisaient les Juifs. Le caractère indiqué du nouveau royaume est celui d'un royaume spirituel. Examinons-en de plus près chaque élément.
Le roi de ce royaume évidemment c'est Dieu, puisqu'il s'agit delapa(jt>6{a tou eeoîî (Mt., vi, 9-10; xiii, 43; xxvi, 29). Or Dieu, ^ans l'enseignement de Jésus, ce n'est plus seulement Dieu, c'est le Père, son Père à lui (Mt., XI, 17), le Père de ses disciples (Mt., v, 16 45; VI, 1, 4, 6, etc.), de tous les sujets du royaume, dont la bonté s'étend même sur les ingrats et les méchants (Mt,, V, 45). Bien que cette paternité de Dieu ne fût
66 LÀ THÉOLOGIE ANTENICEENNE.
pas inconnue, de l'Ancien Testament, elle prend dans la bouche de Jésus une signification plus intime, plus douce. — Mais, en dehors de "Dieu, le royaume des cieux comporte un autre roi, Jésus lui-même (Mt., xxv, 31,34, 40; Le, xxiii, 2, 3). Qu'est-ce que ce roi, et quelle idée J ésus nous donne-t-il de sa propre personne ?
Il se présente comme le Messie, ô ipiaxôç : c'est un titre que d'autres lui donnent, mais qu'en deux occasions du moins il accepte positivement (Mt., xvi, 16, 17; Me, XIV, 61, 62). Toute sa conduite d'ailleurs parle en ce sens. Il n'ignore pas que, dans la pensée des Juifs, le royaume de Dieu doit paraître avec le Messie (Me, XI, 10), et il déclare qu'avec lui, Jésus, ce royaume est venu (Mt. , xii, 28 ; Le. , xi, 20). Quand Jean- Baptiste lui envoie demander s'il est Celui qui doit venir, il fait observer pour toute réponse qu'il opère les signes annoncés par les prophètes pour la venue du Messie (Mt., xi, 3-5; Le, vu, 19-23; cf. Isaïe, xxxv, 5, 6). La conscience messianique de Jésus ne fait aucun doute.
Deux titres traduisent encore cette messianité dans es synoptiques. C'est le titre àé Fils de l'homme que Jésus adopte presque constamment pour se désigner lui-même'', titre équivalant pour lui à celui de Messie, mais qui gaze l'idée du triomphe temporel attachée à cette dernière appellation, et qui accentue, au contraire, la communauté d'origine du Sauveur avec les hommes, sa faiblesse apparente, sa mission de souffrances et d'expiation, condition nécessaire de sa glorification future.
C'est ensuite le titre de Fils de Dieu (ô uîoç tou 6eou); Le sens messianique de cette appellation n'est pas douteux dans la bouche. des Juifs et des disciples (Mt.,
1. On le trouve 31 fois dans saint Matthieu, 18 fois dans saint Marc, 26 fois dans saint Luc.
XIV, 33; XVI, 16; xxvi, 63; xxvii, 40; Me, xiv, 61; Le, XXII, 70), et probablement aussi dans celle des démons (Mt,, vin, 29, etc. ; Le, iv, 3, 6). Bien que Jésus ne se soit jamais donné à lui-même le nom entier, il l'a accepté cependant'(Mt., XVI, 16, 17; xxvi, 63, 64; Me, xiv, 61, 62; Le, xxii, 70), et s'est deux fois au moins — d'après les synoptiques — désigné comme « le Fils », ô uîo; (Mt., XI, 27; Me, xiii, 32; Le, x, 22). Surtout, il a constamment appelé Dieu son Père (Mt., XI, 25-27; Me, viii, 38; Le, xxiii, 34, etc.). Mais ici une question se présente. Jésus entend-il, parce terme, exprimer simplement sa messianité, marquer une filiation morale, la relation particulière d'amour qui existe entre lui, Messie, et Dieu, filiation de même nature, bien que d'un degré supérieur, que celle qui existe entre Dieu et les disciples ; ou bien étend-il plus loin et plus haut la portée de cette appellation, et s'attribue-t-il en l'adoptant une vraie filiation divine au sens métaphysique du mot, par conséquent une nature supérieure à l'essence créée?
Pour un problème si considérable, les synoptiques seuls ne nous fournissent peut-être pas les éléments d'une solution adéquate et absolue. De sérieux indices cependant démontrent que la prédication de Jésus,. telle qu'ils l'exposent, si elle ne comprenait pas l'affirmation explicite de sa divinité, l'insinuait cependant et en anticipait, pour ainsi dire, la pleine révélation. Ainsi, entre le Fils qu'il est et les hommes, Jésus- Christ met les anges (Me, xni, 32); dans ce rapport de filiation qu'il établit entre le Père et lui, il s'isole dé ses. disciples et du reste du monde : il dit « mon Père «^ et « votre Père » , mais non « notre Père » ; il est 1» fils, l'héritier naturel dumaître de la vigne (ô xXïipovou.o;), les prophètes et les autres envoyés de Dieu n'étaient que des serviteurs (Me, xii, i-12); entre le Père et lui
«8 LA THÉOLOGIE ANTÉNICBBNNE.
il existe une relation absolument unique et transcendante de réciprocité et d'égalité : personne ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et ceux à qui le Fils l'a révélé (Mt., XI, 27; Le, x, 22) : enfin l'énigme proposée par Jésus aux Pharisiens à propos du Christ, fils et pourtant seigneur de David, n'est pas soluble autrement qu'en admettant que, pour lui, le Christ doit être d'une nature supérieure à celle de David (Mt., xxii, 41-46; Me, xii, 35-37; Le, xx, 41-44).
Jésus s'annonce donc comme le Messie, le Fils de Dieu, le fondateur du royaume. Sa mission est de chercher et de sauver ce qui avait péri (Le, xix, 10), de donner sa vie comme rançon (Xurpov) pour un grand nombre (Mt., xx, 28; Me, x, 45). Il faut qu'il souffre beaucoup, qu'il soit rejeté des prêtres et des scribes, qu'il meure et qu'il ressuscite (Me, vu i, 31). Il a un baptême dont il doit être baptisé (Le, xii, 50). Son «ang est le sang de la nouvelle alliance, qui est répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés (Mt., XXVI, 28 ; Me,xiv, 24 ; Le, xxii, 20). Jésus donne ainsi à sa mort une signification de salut : elle est le moyen de notre rédemption, l'acte qui opère notre délivrance.
Or, à cette délivrance, à son royaume le Sauveur appelle tous les hommes. Bien que son ministère personnel doive se borner aux brebis .perdues d'Israël (Mt., XV, 24), il l'étend cependant, à l'occasion, à d'autres qu'à elles (Mt., viii, 5-13; xv, 28), etbien qu'il déclare que l'évangélisation doit commencer par les Juifs (Mt., X, 5, 6), il déclare aussi que beaucoup viendront* de l'Orient et de l'Occident qui se reposeront avec les patriarches dans le royaume des cieux (Mt., viii, 11). Les disciples sont le sel de la terre, la lumière du monde (Mt., v, 13, 14); le champ ensemencé du père de fa-
mille est le monde (Mt., xiii, 38); les apôtres doivent évangéliser toutes les nations (Mt., xxviii, 19), toute créature (Me, xvi, 15) ; la bonne nouvelle doit être, avant la consommation, répandue dans tout l'univers, en témoignage à tous les peuples (Mt., xxiv, 14 ; Me, xiii, 10) : Jésus est universaliste.
Mais, cependant, si tous les hommes sont appelés à faire partie du royaume de Dieu, ils n'y entrent et surtout ils n'y appartiennent pleinement que moyennant certaines conditions. Entre ces conditions il faut mettre la pénitence, le changement de cœur (fxETavoia, Mt., iv, 17; Me, I, 15; Le, v, 32), car les hommes sont pécheurs (Mt., VI, 12; Le, xiii, 1-5); puis la foi [izlanq], on doit croire au message divin (Me, i, 15 ; xvi, 16; Le, XVI II, 8), et avoir le courage de le confesser (Me, VIII, 38; IX, 26); il faut mettre aussi l'adhésion à la personne de Jésus-Christ, car il n'est pas seulement un docteur qui enseigne, il est un médiateur en qui Ton est sauvé (Mt., vu, 22, 23; x, 32-39; xxv, 40, 45). Ajoutons-y la fidélité à faire la volonté du Père céleste (Mt., VII, 21), l'humilité, la docilité simple comme celle des petits enfants à qui il est nécessaire de ressembler (Mt., XVIII, 3, 4; XIX, 15; Me, x, 14, 15 ; Le, xviii, 16, 17). C'est aux pauvres en esprit, aux doux, à ceux qui pleurent, aux miséricordieux, aux purs, aux pacifiques, aux persécutés du monde pour le bon droit qu'appartient le royaume des cieux (Mt., v, 3-12). C'est aux violents aussi, c'est-à-dire aux énergiques et aux résolus, car il veut é*.re emporté de haute lutte (Mt., XI, 12). Et enfin, condition qui résume les autres, la justice (oix«ioauvïi,Mt., v, 6, 20), qui comprend d'une manière générale l'accomplissement de tous les devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers soi-même.
Quant à l'ancienne Loi, Jésus semble en donner parfois l'observation comme nécessaire, et maintenir inté-
70 LA THÉOLOGIE ÂNTÉiXICÉËiS'NË,
gralemerif le mosaïsiïie (Mt., v, 17-19, 13, 24; xxiii, 2, 3, 23; XXIV, 20). 11 est clair cependant qu'il en spiritualise raccomplissemeut et en rend l'interprétation plus libre (Mt., xii, 1-5,8, 10-13; xxïïi, 26; Le, xiiï,15,16); qu'il met bien au-dessUs des œuvres extérieures les dispositions intimes de l'àmeet la pratique des vertus (Mt., XII, 7; XXIII, 23); qu'il regarde enfin celte Loi comme précaire et caduque en bien des points. Il n'accepte pas certaines souillures qu'elle décrétait (M t., XV, 11, 17-20) ; au dispositif du talion il oppose le précepte du pardon des injures (Mt,, v, 38-41), condamne le divorce permis par Moyse (Mt., v, 31, 32; xix, 3-9 ; Me, X, 2-12), déclare qu'à Jean-Baptiste s'arrêtent la Loi et les Prophètes (Le, xvi, 16), se donne lui-même comme plus grand que le temple (Mt., xii, 6), et annonce la destruction de ce temple (Me, xiii, 2) dont la ruine ne peut qu'entraîner bien des changements dans les cérémonies rituelles.
A ces anciennes prescriptions, Jésus, dans la vie chrétienne, substitue par un rappel vigoureux (car il était déjà dans la Loi) le grand commandement de l'amour de Dieu et des hommes (Mt., xxii, 37-40). La mesure de la charité, ce sont les sacrifices qu'elle nous inspire (Mt.jV, 45, 46; Le, xiv, 12-14), et c'est pourquoi elle ne doitpas nous faire aimer seulement nos frères (Mt., V, 22-24), mais aussi nos ennemis et nos persécuteurs, à l'imitation du Père céleste qui fait luire son soleil sur les bons et les méchants (Mt., v, 44, 45). Elle nous fait les secourir (Le, x, 30-37), leur pardonner (Mt., xvni, 21, 22), supporter leurs injures (Mt., v, 39), consentir à leurs plus déraisonnables demandes (Mt., v, 40, 41). C'est à cette condition que les enfants du royaume se^ ront parfaits comme Dieu même (Mt., v, 48).
Ajoutons à cela l'exhortation à la prière persévérante (Le, XVIII, 1), des insinuations discrètes sur la supé-
L'ENSEI(îlNEME;NT de JÊSÇS et PES APOTRES. 71
riorité du célibat et de la chasteté (Mt-, xix, 12), sur le mérite de la pauvreté volontaire et sa nécessité pour la perfection (Mt., xix, 21. 23), sur la séparation de la famille et des proches (Mt., xix, 27-30; Le, xiv, 2G), et l'on aura quelque idée bien incomplète de la morale qu'a prêchée Jésus-Christ.
Enlapratiquant, on devient sujet duroyaume de Dieu, on le /■ecozï(Mc., x, 15) d'une façon plus ou moins complète, suivant qu'on la pratiqueplus ou moins complètement. Jésus, en effet, n'envisage pas le royaume de Dieu exclusivement sous sa signification eschatologique, comme un état qui s'établira à la fin des temps ; il l'annonce comme s'établissant dès ici-bas dans le monde (Le, XVII, 20-21) et dans le cœur de chaque croyant en particulier. Le mot a dans sa bouche à la fois un sens eschatologique, un sens actuel et un sens individuel et intime. Au preroier sens et dans sa consommation, le royaume de Dieu ne doit comprendre que des justes (Mt., xin, 43; xxv, 34, 41); dans le second sens et en tant qu'existant sur la terre, il contient un mélange de bons et de mauvais, et de bons et de mauvais à des degrés divers (Mt., xiii, 19-30, 37-43, 47-50; xxv, 1-13, 31-46); au troisième sens, ceux-là seulement le reçoivent et le possèdent en eux qui en réalisent les conditions (Me, xii, 34).
Or ceci nous amène à une nouvelle question. Ces membres du royaume de Dieu sur la terre, quel que soit du reste leur état intérieur, vivront-ils, au point de vue religieux, isolés les uus des autres et reliés à Dieu eeul, ou formeront-ils une société? Jésus veut qu'ils forment une société : la padiXsta tou ôeoïï sera une IxxXïjuia (Mt., XVI, 18; xvïn, 17), Jésus en crée le noyau en constituant le collège apostolique. Cette église est établie inébr^inkble sur Pierre comme sur son fondement. A lui sont données les clefs du royaume : il lie
72 LA THEOLOGIE ANTÉWCEÉNNE.
et délie sur la terre, et ses décisions sont ratifiées dans le ciel (Mt., xvi, 18, 19). Les apôtres reçoivent un pouvoir analogue (Mt., xviii, 18) : ils enseigneront, baptiseront, et on les écoutera comme Jésus lui-même (Mt., xxviii, 19; Le, x, 16). Cette situation doctrinale s'harmonise très bien avec la modestie recommandée aux maîtres et l'obligation de servir, posée comme devoir fondamental de quiconque détient l'autorité (Mt., XXIII, 8-10; XX, 25-27).
Les apôtres donneront le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (Mt., xxviii, 19) ; ce baptême est nécessaire au salut (Me, xvi, 16). A côté de ce rite se place le repas eucharistique. Jésus donne aux apôtres sa chair à manger et son sang à boire, en leur recommandant de répéter ceci en mémoire de lui (Mt.,xxvi, 26-29; Me, xiv, 22-24; Le, xxii, 17-20).
C'est dans la formule du baptême que nous apparaît plus clairement dans l'enseignement de Jésus-Christ — si l'on s'en tient aux synoptiques — la personne du Saint-Esprit. Elle ne reçoit, en dehors de là, qu'un relief à peine supérieur à celui que lui donne l'Ancien Testament (voyez cependant Mt., xii, 32 ; Me, xiii, 11 ; Le, XII, 10, 12).
Voilà donc, largement tracées, les conditions du royaume de Dieu sur la terre. Mais ce royaume n'est lui-même que la préparation du royaume futur et définitif qui s'établira à la fin du monde. C'est vers cet avenir que regardaient toujours, avec un espoir mêlé de terreur, les Juifs contemporains de Jésus-Christ. Quel était son enseignement à lui, sur ce point capital?
Il ne diffère pas, en somnae, sensiblement des doctrines ambiantes, si l'on retranche de celles-ci l'idée d'une domination temporelle et temporaire du Messie, et si l'on en modifie le caractère matérialiste et étroit.
Jésus enseigne, immédiatement après la mort, une rétribution au moins provisoire pour les justes et les méchants. Dans la parabole du mauvais riche (Le, xvi. 19-31), celui-ci descend dans l'hadès (sv tw à'5r,), tandis que Lazare repose dans le sein d'Abraham. Le premier souffre du feu et de la soif qui le dévore : le second est dans la joie. Entre eux règne un gouffre infranchissable qui ne les empêche cependant pas absolument de se voir et de s'entendre. Quant qm paradis que Jésus pi'omet au bon larron (Le, xxiii, 43), il exprime, sous une autre forme, la félicité de l'autre vie.
Mais, si le Sauveur est fort réservé sur l'état des hommes immédiatement après la mort, en revanche il s'est expliqué sur ce qui attend le monde au dernier jour.
La catastrophe finale sera précédée de signes avantcoureurs, ràp)^:Jiû)Sivtov(Mt.,xxiv, 6-14; Me, xin,7-13; Le, XXI, 9-19) : il y aura des guerres, des pestes, des famines, des tremblements de terre; les disciples seront haïs, persécutés, trahis, battus et mis à mort. Puis viendra la 9Xt(|/iç (aeycxXy), la grande tribulation (Mt., XXIV, 15-28; Me, xiii, 14-23; Le, xxi, 20-24); on verra l'abomination de la désolation dans le lieu saint; les maux seront tels qu'il n'y en eut jamais de semblables depuis le commencement du monde. Enfin éclatera la crise dernière (tb téXoç, Mt., xxiv, 29-31; Me, XIII, 24-27; Le, XXI, 25-28) :1e soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus de lumière, les étoiles tomberont, les vertus du ciel seront ébranlées, et subitement, comme la foudre (Mt., xxiv, 27), le Fils de l'homme apparaîtra sur les nuées, plein de gloire et de majesté (cf. Mt., xxvi, 64; Me, xiv, 62; Lc.,xxii, 68). Il enverra ses anges avec des trompettes rassembler non seulement les justes, mais généralement l'universalité des peuples (Mt., xxv, 32). Tous les morts res-
Ui TBéOLOGIB ANTÉNICÉENNE — T. I. 5
74 LA THÉOLOGIE ANTÉNfCÊENNE.
susciteront (cf. Mt., v, 29, 30 r x, 28; xxu, 23-33; Mo., xir, 18-27'; Le, xiv, i4; xx, 27-40), et le jug-ement commencera ; jugement présidé par le Fîls de l'hoinme lui-même (Mt., xxv, 32, 33;,xvi, 17), qui atteindra chaque homme en particulier (Mt., xvi, 27; xxri, 1-14), pour s'étendre à toutes ses œuvres (Mt., xiii, 41 ; xxr, 35-45).
C'est sur ses œuvres en eJBPet que chacun sera jugé, et non sur sa nationalité ou son extérieur religieux (Mt., xxv, 34-45; vu, 21-27; viii, 11, 12; Le, xiii, 25-30). La sentence sera infiniment consolante pour les justes. Semblables aux anges (Mt., xxii, 30; Me, xii, 25; Le, XX, 36), ils vivront de la vie éternelle (Mt., xxv,. 46; Le, xx, 36), dans la contemplation de Dieu (Mt., V, 8). Leur état est comparé à un festin de noces (Mt., XXII, 2-14; xxv, 10) : les élus sont couchés sur des lits de repos avec les patriarches (Mt,, viii, 11), ou encore sont assis sur des trônes (Mt., xrx, 28; Le, XXII, 30); ils resplendissent comme des soleils (Mt., XIII, 43). Leur félicité cependant a un caractère nettement spirituel. Le mot capital ici est vie éternelle (Mt., XX, 46; Me, x, 17; Le, x, 24) souvent employé comme équivalent de possession complète du royaume de Dieu (Mt., xxv, 34, 46). Nulle part il n'est snpposé que l'expression « éternelle » ne doive pas être entendue au sens strict : au contraire, Jésns dît positivement que les justes ne pourront plus mourir (Le, XX, 36).
En revanche, le sort des méchants sera terrible : c'est l'aTtwÀeta opposée à la vie (Mt., vir, 13, 14). On pourrait y voit la destruction, mais autre est la pensée de Jésus. Les méchants rejetés dé lui (Mt., xxv, 41; Le, XIII, 27) seront précipttésd'an^ la géhenne, y££'vv« (Mt., V, 22, 29, 30; Me, ix:, 42-, 46), dans une géhenne de"feu(Mt., v, 22), dans le feu éfernelfMt., xxv, 41;
Me, IX, 42), dans un lieu: de ténèbres cependant ôtiril y aura des pleurs et des grincements de dents (Mt., viir, 12; XXV, 30; Le, xiir, 28). Là ils souffriront éternellement : leur feu ne s'éteindra point, leur ver ne mourra point (Mt., xxv, 41, 46; Me, ix, 42-47).
Quel sera le rapport du châtimeut ou de la récompense aux œuvres qui les ont mérités? Le châtiment sera proportionné à la malice de chaque coupable suivant ses dispositions et ses lumières (Mt., xi, 22-24; XII, 41, 42; Le, XII, 47, 48), car il sera plus demandé à qui aura plus reçu. Quant à la récompense, elle est quelquefois représentée comme égale pour tous dt comme une grâce (Mt., xxv, 14-23; xx, 1-16), mais d'autres fois aussi comme proportionnelle aux mérites (Le, XIX, 12-19). Cette contradiction n'est pas insoluble si l'on remarque, d'une part, que la récompense est elle-même d'un si haut prix qu'elle surpasse l'exigence des mérites et est véritablement gratuite (cf. Le, VI, 38) et, d'autre part, qu'en raison do son excellence même, toutes les nuances de mérite semblent disparaître devant elle. Ces nuances cependant ne sont point effacées, et un ordre existera entre les sujets du royaume des cieux (Mt., v, 19).
Reste la question du jour et de l'heure de la fin du monde. On n'ignore pas combien il est difficile de tirer des synoptiques une idée claire de l'enseignement de Jésus sur ce point. Les contemporains, nous l'avons vu, rattachaient la crise eschatologique à la venue du Messie, et il est avéré que, pendant un certain temps, les disciples et les premiers chrétiens attendirent comme prochain^ le second avènement (la par-ousie) dû Christ. Quant au Sauveur lui-même, tantôt il paraît raunoncer comme imminent (Mt., x, 23; xvi, 27, 28-; XXIV, 34; Me, viii, 39; xiii, 30; Le, ix, 26, 27; xxi, 32) ; tantôt, au contrairev indéfiniment le retarder. En
7e LA THÉOLOGIE ANTÉNICÉENNE.
ce dernier sens semblent dirigés les paraboles (Mt.^ XIII, 31, 32; XXIV, 48-50; xxv, 5-14) et aussi quelquefois le discours direct : la fin ne doit venir que lorsquel'Evangile aura été prêché dans le inonde entier (Mt., XXIV, 14; Me, XIII, 10). On a émis, pour expliquer ces oppositions, diverses hypothèses qu'il serait trop long d'examiner ici * . Ce qui est clair, c'est que Jésus n'a voulu renseigner ni ses apôtres ni nous sur le moment de sa parousie (Mt., xxiv, 36; Me, xiii, 32). Il a annoncé seulement qu'elle nous surprendrait (Le, xn, 40), et c'est pourquoi nous devons veiller : Vigilate (Mt., XXIV, 42, 44; xxv, 13; Le, xii, 37-40).
§ 2. — L'enseignement de Jésus-Christ d'après saint Jean.
Ouvrons maintenant le quatrième évangile. L'idée et le nom du royaume de Dieu n'en sont pas absents (m, 3, 5), mais on ne les trouve que rarement, et c'est une autre forme d'idée, une autre terminologie qui s'offre à nous. Le royaume de Dieu a fait place à la vie, à la vie éternelle qui nous est apportée. Dans les synoptiques, Jésus avait parlé surtout de son ministère et de nous : ici, il parle beaucoup de lui-même et de ses rapports avec son Père; dans les synoptiques,, il avait si peu accentué l'idée de sa médiation, qu'on a pu nier qu'on l'y trouvât : ici, on la rencontre à chaque pas ; et enfin la doctrine du Saint-Esprit prend tout à
1. La meilleure estpeul-êlre celle quivoitdans le royaumede Dieuun concept complexe, marquaut à la fols une ère de justice et une ère de bonheur. Comme ère de justice, le royaume de Dieu a été en effet annonce par Jésus-Clirist comme tout proche et venu avec lui; comme ère de bonheur, il ne devait apparaître complet qu'après de longs siètlc-i. Celte distinciion n'a pas d'abord été saisie clairement par les prem'wTs, chrétiens : l'expérience devait les eu instruire.
<joup un développement considérable, tandis que le drame eschatologique disparaît devant une conception plus intime et plus spiritualiste du jugement divin.
« Dieu est esprit, et c'est en esprit et en vérité qu'il le faut adorer » (iv, 24). Cette première parole brise le particularisme juif, et insinue déjà la direction du nouvel enseignement. « Dieu a tant aimé Je monde qu'il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle » (il, 16). L'amour de Dieu pour les hommes a quelque chose de plus passionné, de plus personnel que ce que nous avons trouvé jusqu'ici. Dieu est Père, mais avant tout Père de Jésus-Christ, et c'est on le sacrifiant qu'il témoigne qu'il est aussi le nôtre.
Si, dans les synoptiques, en effet, Jésus se met à part de ses disciples dans ses rapports avec le Père, cette attitude est encore bien plus marquée en saint Jean. Il se déclare le Fils de Dieu (v, 28; ix, 35-37, etc.), le Fils par excellence (m, 16, 35; v, 19-22, etc.) ; il y a, par distinction de tout le reste, le Père et le Fils (m, 35, 36-, V, 19-22). Entre ce Père et ce Fils les relations sont intimes : le Père est la source de l'être et de l'action du Fils (v, 19, 26) ; il fait les œuvres dans le Fils; le Père et le Fils se connaissent (x, 15; cf. viii, 55), s'aiment réciproquement (v, 20; xiv, 31; xv, 9) ; ils demeurent l'un dans l'autre (vni, 29; xiv, 10, 11), ils ne sont qu'un, h (x, 30; jvii, 11, 21, 22). Ce qui est à l'un est aussi à l'autre (xvii, 10), et, comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d'avoir également la vie en soi (v, 26). Aussi voir ou rejeter le Fils, c'est voir ou rejeter le Père (viii, 19; xiv, 9; XV, 21-24) : on leur doit rendre honneur semblable (v, 23).
Le Fils cependant préexistait à son apparition dans le monde : Jésus était avant Abraham (viii, 58), il était