‹ Histoire des dogmes dans l'antiquité chrétienne [microform]Chapitre 229 sur 1102 · PAUL DE SAMOSATE. LE MANICHÉISME · texte numérisé non relu

PAUL DE SAMOSATE. LE MANICHÉISME

Mani semble bien avoir proposé lui-même un corps complet de doctrine. En voici les traits principaux :

Le fondement du système est le dualisme : il y a de toute éternité deux principes, ou plutôt deux royaumes opposés, celui de la Lumière et celui des Ténèbres, La Lumière est le bien à la fois physique et moral ; les Ténèbres sont le mal. Le royaume de la Lumière est gouverné par le Roi du Paradis de Lumière, Dieu : le royaume des Ténèbres n'a pas d'abord de chef; mais de ses éléments sort bientôt Satan, le diable primitiL Lternellement ces royaumes sont juxtaposés par leurs parties inférieure et supérieure, mais ne se mêlent pas.

La confusion entre eux vient de Satan. Il se revêt des cinq éléments des Ténèbres, la fumée, la combustion, l'obscurité, le vent chaud, le brouillard, et attaque le royaume de la Lumière. Dieu, pour lui résister, produit d'abord un éon, la Mère de la vie, et avec elle l'Homme primitif, qui, équipé des cinq éléments purs — le souffle léger, le vent, la lumière, l'eau et le feu — doit défendre les frontières du royaume. Dans cette lutte, l'Homme primitif est vaincu et fait prisonnier. H est délivré par Dieu lui-même ; mais dans les étreintes de Satan, les éléments purs se sont mélangés avec les éléments ténébreux. Entre la Lumière et les Ténèbres est apparue une matière mixte.

C'est de cette matière mixte que Dieu forme le monde actuel, dans le but de dégager peu à peu les éléments

lettre au roi Sapor, Schâppûrâkân; S° Le Livre de la vivification, le même probablement que le 6Y)aaupôçdesaintÉpiphane (fl'aer LXVI, 13 Acla Archel., 62) ou le Thésaurus vitae d'autres auteurs; 6» Là IIpaY(/-a- TEÎa; 1° enfin, en persan, une sorte d'évangile que les manichéens opposaient dans la suite aux évangiles chrétiens [Acta Archel., 62). D'autres ouvrages ou lettres sont encore cités, et il est certain que la littérature manichéenne issue du maître ou de ses disciples fut considérable. La guerre que lui fit l'Église l'a fait presque entièrement disparaître.

L4 THÉOLOGIE ANTÉNICÉENNB. — T. I. 27

470 LA THEOLOGIE ANÏENÏCEENXE.

lumineux qui y sont renfermés, et de les ramener enfin dans le royaume de la Lumière. Le soleil et la lune sont les instruments de cette délivrance : l'homme cependant doit la préparer. Dans l'iiomme, en effet, Satan et ses anges, qui l'ont créé ou procréé, ont concentré principalement les éléments de la Lumière, ils les ont emprisonnés dans son corps comme dans un cachot, et ils ont placé auprès de lui la femme, la séduction sensuelle incarnée, afin de perpétuer, par la génération, cet emprisonnement. L'homme est donc composé de bien et de mal, et de sa <5onduite dépend la délivrance plus ou moins prompte, plus ou moins complète de ce qu'il y a en lui et même dans le monde de pur et de saint. Aussi est-il continuellement sollicité en sens contraire par les démons et par les anges. Les premiers le poussent au vice, à l'idolâtrie; les seconds l'instruisent de sa vraie nature et le mettent en garde contre les sens. Les anges ont envoyé les prophètes de la vraie doctrine, peut-être Zoroastre, le Bouddha, Jésus, mais surtout Mani « le Guide, l'Ambassadeur de la Lumière, le Paraclet ». .En croyant à ses enseignements et en accomplissant ses préceptes, on peut efficacement travailler au dégagement des éléments lumineux enfermés en soi et dans le monde, et parvenir par conséquent au salut.

Quels sont ces préceptes ? En .général, ils isont Vexpression d'une morale dualiste comme la théorie qui la fonde et de tendance ascétique. Le principe est que l'on doit s'abstenir *de tout plaisir sensuel. Le manichéen parfait porte trois sceaux : le sîgnaculum oris, qui lui interdit les aliments impurs — la chair des aniniaux, le vin, etc. — et les paroles obscènes; le sîgnaculum manus, qui lui interdit de toucher à certains objets en qui sont contenus les éléments des Ténèbres; le sîgnaculum sînus, qui lui défend les rapports sexuels,

PAT3L DE SAMOSAT*;. LE MAJSieflÉISME. 474

et par conséquent le -mariage. A ces prohibitions s'xijoute toute une série de prescriptions niinutieuses, des jeûnes fréquents, des prières à ^lieiipe fixe pkisiuurs fois le jour, des ablutions, etc.

Un ascétisme si rigoureuxet des pratiques si muliiplie'es ne pouvaient évidemment convenir à la masse des croyants manichéens, et auraient compriOmis fatalement la diffusion de la secte. Aussi n'étaient-ils obligatoires que pour ceux d'entre eux qui voulaient être parfaits, pour les « Élus » ou « Véridiques j>. Ceux-là seuls poussaient le respect de la vie universelleijusqu'à ne pas couper une herbe et à ne pas cueillir eux-m-êmes un fruit. En compensation, ils étaient, pendant leur vie, l'objet de l'admiration et des soins empressés des « Auditeurs », et pouvaient, après leur mort, prétendre au retour immédiat dans le Paradis de L«:mière. Quant aux simples « Auditeurs », ils devaient garder les dix commandements de Mani, éviter l'idolâtrie, le mensonge, l'avarice, le meurtre, l'adultère, le vol, les mauvais enseignements, la magie, le doute religieux et la mollesse. Leur vie, en somme, .ressemblait à celle de tout le monde; mais aussi devaient-dls, après leur mort, passer par toute une série de purifications, avant de rejoindre les Elus au lieu de leur repos ' .

Ces -deux catégories de fidèles correspondent assez bien, on le T^it, aux moines et aux séculiers ; mais on dehors et au-dessus d'elles, l'église manichéenne possédait une hiérarchie qui se ea;lqua plus tard sur la hiérarchie chrétienne. A sa tête se da-ouvaient les Docteurs ou Maîtres, ayant eux-mêmes un éb.^ : ils étaient,

1. Quant aux incrédules et aux oijinichéens pécheurs, ils devaient, après 1.1 mort, errer jusqu'à la fin du raonde, pour être jetés ensuite dans i'enfcr- — BfiHiargiions qu'en Ibatfi liyjiotlièse, il n'y avait jamais de salut pour Je corps. Lorsque tous les éléments de Lumière en avalent été retirés, il était abandonné aux Téfièbres é'en il venait.

472 LA THÉOLOGIE AKTÉNlCÉEiSNE.

d'après saint Augustin, au nombre de douze; puis venaient les Administrateurs (fils de la science) au nombre de soixante-douze, toujours d'après saint Augustin; puis les Anciens ou Presbytres correspondant aux prêtres. Il y eut même, dans la suite, des diacres et des missionnaires.

Quant au culte des manichéens, il paraît d'abord être resté fort simple, et n'avoir compris que des prières, hymnes, et expressions extérieures d'adoration. On ne voyait chez eux ni temples, ni autels, ni images. Leur fête principale était celle de la Chaire (pî).".»), célébrée au mois de mars en l'honneur de la mort de Mani. Ils ne tardèrent pas cependant à adopter certaines fêtes chrétiennes, comme celle de la Pentecôte, et des rites analogues au baptême et à l'eucharistie. Il se mêla — ont dit quelques auteurs — à cette dernière cérémonie des pratiques obscènes et révoltantes qui altérèrent singulièrement la pureté de vie primitive que le fondateur avait voulu inculquer.

Ainsi constitué, le manichéisme parvint à conquérir une expansion considérable. En Orient, la secte, d'abord exilée par les persécutions au delà de l'Oxus, revint en Perse vers 661, pour émigrer de nouveau à Samarkand et dans la Sogdiane au x" siècle et pénétrer dans le Thibet, l'Inde et la Chine. D'un autre côté; on la trouve au iv® et au v^ siècle en Arménie et dans la Cappadoce. Les hérésies paulicienne à la fin du vu* siècle et iconoclaste au viu^ propagèrent encore son influence. Des colonies d'Arméniens manichéens, transportés en Europe par les empereurs iconoclastes, implantèrent l'erreur en Bulgarie, en Macédoine, dans la Thrace et dans l'Épire, et la développèrent au sein de l'Eglise grecque sous îes noms d'euchites, enthousiastes ou bogomiles. De là elle se répandit, par le moyen des missionnaires, en Italie, en France, en

PAUL DE SAMOSATE. LE MANïOHÉISMli:. 47»

Allemagne et en Angleterre, et y devint le principe des hérésies cathares et albigeoises. .

D'autre part, le manichéisme avait pénétré directement dans l'empire romain vers l'an 280. Au iv^ siècle, il était florissant en Afrique, et l'on sait que saint Augustin en fut, pendant neuf ans, l'adepte. La secte s'y maintint malgré les édits meurtriers publiés contre elle par Valentinien en 372, par Théodose en 381, et par Honorius en 407, et de là atteignit l'Espagne, l'Aquitaine et la Gaule. A Rome, elle s'était établie dès le iv^ siècle. Elle s'y fortifia encore au siècle suivant, lorsque arriva en Italie le flot des émigrés africains fuyant devant les Vandales, et y persévéra jusqu'au vu® siècle sous saint Grégoire. Les manichéens latins 'purent ainsi attendre les frères qui devaient leur arriver del'empire grec, afin de travailler avec eux à l'œuvre de propagande dont nous avons parlé.

Cette diffusion de l'erreur cependant ne se fit pas sans luttes, et les écrivains ecclésiastiques opposèrent au manichéisme des réfutations vigoureuses. L'auteur du Tractatiis de placUis Manichaeoriun\ Alexandre de Lycopolis, à la fin du m** ou au début du iv® siècle, n'est probablement pas chrétien; mais Sérapion de Thmuis (f v. 358)2, xitus de Bostra (f v. 374)3, Georges de Laodicée peut-être (-f- après 360) '', saint Basile '', Didyme l'aveugle^, Diodore de Tarse '^ ont composécontre les manichéens des ouvrages dont plusieurs se-

Page 1