CHAPITRE XIV
LA TirEOt.OGiE EW ORIENT DEPUIS LA MORT d'oRIGENÉ
jusqu'au concile de NICÉE.
% 1. Introduction patrologîque.
Il devient difficile, après Otigène' et jasqu'aii concile de Nicée, de suivre en Opientle développement général de la théologie. QueMe qae soit ïa causer dés laciines que présente rhistoire- littéraire à cette époque, lés écrits qui nous ont été conservés sont relativement rares et pour la plupart mutilés. N©us en connaissons un bon nombre seulement par les citations des auteurs postérieurs, et de ces citations trop courtes- on ne sau^ rait tirer que des renseignements iricoinplets.
Si l'on tient compte ae rattitude qu'ils- ont observée vis-à-vis d'Origène, on- peut distribuer eh trois classes les auteurs et docum.ents tliéologiquesde cette période.
Viennent d'abord les successeurs et disciples cE'Origène, fidèles à son esprit et à ses méthodes. Héraclas, qui lui succéda immédiatement, n'a péut-êÉré rien composé; mais ractivité littéraire de Denys, diTecteuF du DidaseaJéc; puis évèque d'Alexandrie (248-26B), après lïéraclas, fut considérable. Noble caractère, esprit cultivé, dé beaucoup d'autorité et de mesure, qui eut à dire son avis sur toutes les graves questions qui agi-
476 LA. THEOLOGIE AÎSÏÉNICËENNE.
tèrent l'Eglise de son temps, Denys, qu'Eusèbe a déjà surnommé le Grand, présente avec saint Cyprien plus d'un point de ressemblance. Malheureusement, la postérité s'est montrée moins attentive que pour l'évêque de Carthage à conserver ses écrits. Sauf une ou deux pièces, on n'en possède que des fragments ^ . Infiniment plus réduit encore est ce qui reste des Hypotyposes de Théognoste (vers 264-280) ^ et des discours ou >vOy°' dePierius (vers 280-310) ^. Sans les analyses dePhotius, ces ouvrages seraient demeurés presque totalement inconnus.
Héraclas, Denys, Théognoste, Pierius continuèrent à Alexandrie les leçons d'Origène. D'autres, sans lui succéder, furent ses admirateurs ou restèrent ses disciples. Parmi eux, il faut mettre l'égyptien Hiéracas (vers 300), le premier auteur ecclésiastique connu qui ait écrit en copte, mais dont la doctrine renfermait plus d'une singularité-*. Puis, en Palestine, le martyr Pamphile (-}- 309), élève de Pierius, qui écrivit en cinq livres
i. Patrol. grecque, X. Les fragments de la correspondance des deux Denys sont cites d'après l'édition de saint Athanase de P. G., XXV, XXVI. Mais on se servira plus (•ommodéiiiciit pour le tout de l'édition de Cii. L. Feltoe, The lelters and olher remains of Dionysius of Alexandria, Cambridge, dOOi. — Travaux : Dittiucii, Dionysius der Grosse vo7i Alexandrien, Freiburg im Br., 1867. P. Morize, Denys d'Alexandrie, Élude d'histoire religieuse, Paris, 1881. H. Hagemas^, Die rômische Kirche und ihr Einfluss auf Disziplin und Dogma in den ersten drei Jahrhunderten, Freiburg ira Br., 1S64, Tir. Foerster, De doctrina et senlentiis Dionysti magni, episc. Alexandrini, Berolini, 1863. J. BuiiEL, Denys d'Alexandrie, Paris, 1910.
2. Fragments dans P. G., X, 235 sqq. ; Routh, Reliquiae sacrae, 2« édit., 40S-422; auxquels il faut ajouter Fr. Diekamp. Ein neues Fragment aus den Hypolyposen des Alexandriner Theognoslus, dans la Theol. Quartalschr., LXXXIV, 1902, pp. 481-494. Phoïius, Biblioth., cod. 103. —Travaux : L. B. Radford, Three teachers of Alexandria, Theognostiis, Pierius and Peter, Cfunbridge, l!)Of».
3. Fragments dans P. G., X, 241-243, et C. de Boon, Neue Fragmente des Papias, Hegesippus und Pierius, Texte und Untersuch., V, 2, Leipzig, 1888. Cf. Harxack, Gesch. der altchr. Liler., Die Veberlief., pp. 439,440. Photius, BibL, cod. 119. Voir L. B. IIadford, cp. cit.
4. Sources : S. Épiphane, Haer. LXVII; LXIX, 7; LV, S. S. Athanase, De synodis, IC.
une Apologie d'Origène qu'Eusèbe compléta, et dont le premier livre seul s'est conservé dans une traduction de Rufin ^ . Puis, plus loin, en Cappadoce et dans le Pont, l'évêque Firmilien de Césarée (-|- 268), auditeurpassager d'Origène et correspondant de saint Cyprien^ ; et surtout saint Grégoire le Thaumaturge (vers 213— 270/275)3. On sait que le panégyrique d'Origène prononcé par Grégoire quittant l'école de Césarée est une des meilleures sources pour connaître la méthode du maître. Grégoire semblait devoir être un philosopheet un spéculatif : les devoirs de sa charge pastorale leforcèrent à être un apôtre, et sa foi en fit un saint à miracles.
Jusque vers la fin du iii^ siècle, et sauf quelques ombres fugitives, la réputation d'orthodoxie d'Origènene paraît pas avoir beaucoup souffert. Mais, à ce moment, des attaques directes se produisirent contre certaines de ses opinions. Elles vinrent de deux côtésà la fois : d'Alexandrie même dont l'évêque Pierre- (vers 300-311)'' attaqua son erreur de la préexistencedes âmes et sa théorie de la résurrection des corps; — d'Olympe, en Lycie, dont l'évêque Methodius, martyren 311, se posa nettement en adversaire du grand docteur. Methodius n'est pas un esprit supérieur, mais c'est un esprit cultivé, curieux de philosophie et desciences naturelles, un chercheur consciencieux et un
1. Voir le texte dans les œuvres d'Origène, Patr. gr., XVII, 321-616;: LOJIMATZSCII, XXIV, 263-412,
2. Sa lettre à saint Cyprlen se trouve parmi les lettres de ce saint,, Epist. LXXY.
3. L'édition citée est celle de P. G., X. Pour le Traité à Théopompe,. voir P. DE Lagarde, Analecia syriaca, Lipsiae, 1858 ou Pitra, Analecla sacra, IV, Paris, 1883. — Travaux : V. Ryssel, Gregorius Thaumaturgus, sein Leben und seine Scfij-iflen, Leipzig, ,1880. KcffiTSCHAu, Des Gregorios Thaumaturges Dankrede an Orîgenes, Freiburg im Br., 1894.
4. L'édition citée est celle de P. G., XVIII; pour les fragments du traité De (a résurrection, celle de Pitra, Analecta sacra, Vf, 189-193, 426-439' V. L. B. IlADFor.D, op. cit.
478 LA .THÉGLO&f li ANTENlGEEKKEi.
polémiste siiLGère:^. un tkéolosgiea bien eampê ;dana la tradition et qui est, ensomoiejle preraiep de son temps, puisque ce temps n'en a pas compté de vrai^ment grand. Au- point de. vue négatif,, si l'on peat ainsi parler, ses tendances sont nettement antiorigénistes, noa qu'il n'ait appris beaucoup:; d'Origène, mais parcejqtt'il a sauvent retourné contre lui. ce qu.'iL en avait reçu: Au point de vue positif, il reproduit les idées et les-théorieschères à l'école asiatique. (Irénée, MélitosJL Debonaa heure toutefois, les & archaïsmes de pensée et d'expissrision» qui paraissaient dans, ses ombrages les? firenâ: délaisser du monde grec : on les a retrouvés en partie dans des traductions slavonnes *.
Enfin, en dehors des écrits des amis! ou des adversaires d'Origène, nous aurons à eonsulter ici un -troi-sième groupe de documents, formé de' compositions; anonymes que: l'influence d'Qri^èn&in'a pas touchés. Le premier est le dialogue Z)e recto in Deura fidff^j originaire de Syrie vers- l'an 300, et que le nom du; principal interlocuteur,. Adamantins, a fait de: bonn«: heure et à tort attribuer, à Origène. Les deu3ir autres^ syriens aussi probablement, sont des écrits, diseiplî-naires de la seconde moitié du iiii^ siècle. : la Didascœ-lie des apétres'^^ fort importante» dont il subsiste sens lement une traduction syriaqaeentièreet une traduction ;
4. L'édition citée est, pour Le Banquet, celle de P. G., xvni ; pour le» autres ouvrages et fragmenls, celle de G. Nv Basvus^vscuyMetfiodiicsvon Ol'jmpus, I, Schriften, Erlangen und Leipzig, 4891. — Travaux: A, Pah^ Kaw, Methodius vcm-Olympos, Separatabdr. , Mainz, 1888. G. Fritschee, Methodiics von Olympus und seine Philosophie, Leipzig, 4879. -G. Caree,, S. Methodii Patarensis Gonixivium decem virffiniiniy Paris, 4890;. G; K. BoxwETSCH, Die Théologie d^Methadius: von Olympus, Berlin, 4903.
2i Éditiou de W. H. vas de Samde Baicuyzen. Der Dialogdes Adamantius, Leipzig,~1901.:
3. Je cite la-traduction française dei F. Nau; hi Bidascalie des douze apôtres, 2» édit., Paris^ 1942. — Travaux : AcaEUS= et Flemmksgj Die syrisehe Didaskalia, Leipzig, 4904. M.' Yukû, La îiidascalie dès apétret, Langxes, 4906.
LA XpÉOIWDPEjJ^- OMiÇiSïf Dmf25Q A 318. 479
latine incomplète^;; et les>^ Ca/jions. e^alésimiùquesi -. des apôtres (Apostolische Kirchenordniing)]1. Ce sont,
la iittéfiatiure Gano|îi,qji§ grecque.
S 2. — Dieu et la Trinité.
C'est à.lajrévëlati©B sang^doute-cfue nos anteiîinssi demanident,, avai^titoutr; g^, <pi\il faiiLt;ad;mettre..sur Diaui Méajunoims^lefr nécessités: dejlapiolémdquei l'apjQ&r
tolat,, Oïl mêmes lemr propre; inclination flear: ont parfois f ait.initroduir.e,'49«nsçkaiFs ouvrages; des- : considérationa d'une . cjouleur piiÀlosophiqu^ :tFès.'projQO,nfi.ée . Eusèbe? a citéi; d^.VApplogmc d^^r Qenys. et de= son.QuyBa'gelIspl ftufltewt des; Irpiginentst ojù- se?, trouvent* combattus l'atamisme d'Epiçmre: et r,éternité de la , matière^ et- qui contiennent un-; intéj;essantrdévelopspemeint de. l'argument téléplogj^iie. de l'e^atence et^de la providence de Dieu ? . Cet, argument, de .la- jujovidence lait aussi l'objet de l'ouvrage : de saint, Gafég^oire. le Tliaumaturge h
Théo;pom.jie.Sm'lapassiid'lUÂ^i^'if^P^£^ Lev dialogue, De recta in, De^ni;/ide,s-.avaLneerÂéiàL dar-, vantagesur le terrain Gkrétie% en éiablissa# conitre» lesmarcionites. qu'il n'y; a (gi'uiL seul Dieu,, à la fois juste et bouj, créateur du, mçinde et , aiiteur,de& deux,- Testaments (vi, 4).
Mïiis.tput rintérêt des . recberclieai théologiqu^ à,, répoqueset>ehez les auteurs que nous étudions se eoncentre natureHement;. sur. la, question. trinitaire et la= doctrine du Verbe. Quel était, à la veilte' dto confltt
i. Éiiilion.F-: X^ FvTts.^ Doetrina diiodeoim^ apostclàrum-y Canories apostoîamim:ccc!cski&iicii,yCtc.,'Sùb'in{Sù'i\, WS%i.
2; EusHBE, Pracp-, evana-, vn, 19-, X1V„2S,'27/-j.Feitob, p;-182,.suiv.i l'31, suiv.
480 LA THÉOLOGiR ANTÉNICEENNE.
arien, l'enseignement des églises orientales sur ces points capitaux?
Ce que l'on peut constater d'abord à propos du Verbe, c'est, chez quelques auteurs, un certain archaïsme ou certaines imprécisions de langage qu'on a plus tard relevées, mais qui ne doivent point trop nous surprendre chez les Pères antérieurs au concile de Nicée. Ainsi, saint Grégoire de Nysse et plus tard Photius ont cru découvrir chez Théognoste les germes de l'hérésie d'Eunomius sur la création du Verbe. Théognoste aurait, à la suite d'Origène, qualifié le Fils de xxifffxa, et l'aurait subordonné au Père, en étendant son influence seulement aux êtres raisonnables, ).oYixa * , Le même Photius trouvait bien primitives certaines façons de s'exprimer qu'il rencontrait dansPierius^, et il n'expliquait les formules arianisantes de Methodius dans Le Banquet qu'en supposant que le texte de cet ouvrage a été altéré^. Saint Grégoire le Thaumaturge lui-même a dû être défendu par saint Basile, soit contre l'accusation de sabellianisme pour quelques phrases du Dialogue contre ^lien, soit contre l'accusation d'adoptianisme . pour quelques appellations (xTicaa, Tto(7)u.a) données au Christ incarné, et que des esprits pointilleux jugeaient trop sévèrement'*.
Tout ceci cependant au fond n'est guère troublant, et ne prouve pas que, dans l'esprit de ces auteurs, il ait
\. s. Greg. Nyss., Conlra Eunom., \\\, Or. 3; Photius, Bibh, cod. 106. Ces jugements défavorables ont trouvé un écho dans la note qui précède le fragment des Hypotyposes édité par Diekamp : « A remarquer qu'en plusieurs autres [passages], cet auteur (Théognoste) émet des blasphèmes sur le Fils de Dieu et sur le Saint-Esprit. »