Hist. eccl., III, 27, 2; cf. YI
à-dire probablement en y mêlant des subtilités rabbiniques ou des traditions secrètes.
C'est vers l'an 100 ou même un peu plus tôt que les ébionites entrèrent en contact avec les esséniens '. Ceux-ci nous sont connus par Philon, Josèphe et Pline l'Ancien 2. On peut les représenter en général comme des Juifs à qui la pureté rituelle et légale ne suffit pas, et qui, rebutés peut-être par les désordres qu'ils avaient vus régner dans le haut clergé de Jérusalem pendant les deux derniers siècles avant Jésus- Christ, s'étaient peu à peu éloignés du temple et de ses sacrifices pour mener à part une vie plus parfaite. De leurs rapports avec les ébionites naquit cette nuance d'ébionisme nommé l'ébionisme essénien.
Nos sources pour le bien connaître, ne sont pas de premier ordre ^, et il est bon de se le rappeler en lisant l'exposé suivant tiré surtout des Homélies clémentines. Dieu est un (n, 15); il a une forme, une configuration ({it-opcpriv xai (ixvi(Jt.a), des membres, mais non pour l'usage (ou Sià jçp^aiv, xvii, 7-9). C'est lui qui
i. Voir sur eus SchDrer, Geschichte des jûdisch. Volkes, II, p. S56 sqq.
2. Philon, Quod omnis probiis sit liber, 12, 13 ; et un fragment recueilli par EusÈBE, Praepar. evang., viu, 11. Josèphe, De bello iud., II, 8, 2-13; Antiquités, XIII, 5, 9; XV, 10, 4, 5; XVIII, 1, 5. Pline l'Anc, Hist. natur., V, 17. Les autres sources, Philosophoumena, Porphyre, Eusèbe, S. Épipiiane, dépendent des premières ou sont de peu de valeur.
3. Il y en a deux surtout : A. Le groupe dit des Romans clémentins sortis de la secte, mais retouchés dans la suite et qui ne remontentpas, dans l'ensemble, au delà du ni° siècle. Ils comprennent : l» Les Homélies au nombre de vingt, précédées d'une Épitre de Pierre à Jacques, de ia Coniettatio (ôia(x,apTup[a) de Jacques, et d'une lettre de Clément au même; 2» Les Récognitions, en dix livres; 3° Deux Epilome grecs des Homélies en deux rédactions différentes; 4° Deux ^pz^owie arabes des Homélies et des Récognitions; 3" Une compilation syriaque des Homélies et des Récognitions. De ces ouvrages ce sont les Homélies qui représentent le plus ancien état de la doctrine. — B. Saist Épiphane, Ilaer. xxx. Il nommo ces hérétiques ébionites, et mêle à son exposé ce qui regarde Elkasaï; mais ce sont bien les ébionites csséniens qu'il a en vue. — L'édition citée pour les Homélies et les Récognitions est celle de la Patrologie grecque de Migne, I, II.
186 LA THÉOLOGIE ANTENICÉEWNE.
a tout fait (ii, 15) ^ suivant une loi qui oppose les êtres deux à deux {Sv/oiç xai IvavTiw;, lï, 15, 33), et de telle sorte qu'encore que les éléments et les êtres bons aient élé créés les premiers et les mauvais ensuite, nous connaissons et éprouvons d'abord les mauvais et après eux seulement les bons (u, 16). Ainsi, pour les hommes, Caïn a paru avant Abel, Ismaël avant Isaae, Esaû avant Jacob, Aaron (mauvais parce que sacrificateur) av^nt Moïse, Jean-Baptiste, le fils de la femme [ùiter natos piulienim)^ avant Jésus-Christ, le Fils de l'homme, Simon le magicien avant saint Pierre, et, à la fin, l'antéehrist paraîtra avant le Christ (ir, 16, 17) ^.
D'après cette loi, il existe, depuis le commencement du monde, deux séries parallèles de prophètes, les uns véridiques, les autres menteurs, les uns venus d'Adam le premier prophète — dont on nie la chute (m, 21), — les autres dérivés d'Eve, inférieure à Adam et créée après lui (m, 22). Ceux-ci cependant se montrent les premiers, et réclament la foi en leur parole (jii, 23) \ mais ils ne sauraient être que trompeurs, puisqu'ils représentent l'élément féminin (tu, 27). Ce sont eux qui ont introduit les sacrifices sanglants et les guerres (figurés par la menstruation) , le polythéisme et l'erreur (m, 24). Les prophètes qui dépendent d'Adam au contraire ont paru en second lieu, mais ils méritent confiance, et, à parler plus exactement, il n'a existé depuis le commencement du monde en réalité qu'un seul prophète qui a paru d'abord en Adam,- et qui « changeant de nom et de forme, parcourt le siècle
1. Ailleurs cependant (XVII, 9), les Homélies présentent de Dieu et du monde une conception panthéiste.
2. Cf. Récognitions, Vin, 61, qui ont remplacé Aaron par les magiciens de l'Egypte, et Jean-Baptiste par le tentateur, peut-être aussi saint Paul {Homél., II, i') par la nation des Gentils en général. Il est certain, en efTet, que saint Paul est attaqué dans les Homélies sous le masque de Simon le Magicien (XVlî, 13-1'J). Le chapitre 19 est très direct.
LES HÉRÉSIES DU m SÏÈCLE. 187
jusqu'à ee qu'ayant atteint son temps, oint par la miséricorde de Dieu, à cause de ses labeurs, il jo.uisse pour toujours du repos » (m, 20 ; ci. Récognitions., ii, 22).
Ce prophète s^est manifesté en J.ésiis- Christ. GeliAirçi ne fait ainsi que continuer l'œuvre d'Adam et de Moïse : son rôle est uniquement d'enseigner. Les. Homélies présentent (xvi, 12), sur les rapports de la sagesse et de Dieu, un système d'extension et de contraction (rxTaffiç, oucTToXvi) qui rappelle celui de Sabellius tel qu'on le décrivait au iv" siècle. En tout cas, Jésus, bien que Fils de Dieu, n'csè pas Dieu (xvt, 15). D'abord, il ne s'esfc pas lui-même dit Dieu; puis le propre du Père est d'être inengendré, celui du Fils d'être engendré : or on ne saurait comparer l'engendré à l'iiiengendré : celui-ci est nécessairement unique (xvi, 16, 17). C'est de l'arianisme pur'.
Ces données dogmatiques se complètent par l'affirmation de la liberté humaine (x, 4; xi, 8; Réçagnit., m, 22), de l'immortalité de l'âme (xi, 11; xvi. 16), d'une rétribution divine qui traitera chacun suivant ses œuvres (ii, 3.6) et qui infligera notamment à l'âme des impies le supplice éternel du feu (xi, 11).
La partie cultuelle et morale est un mélange d'essénisme et de judaïsme. La Contestatio. de Jacques adfuet le baptême et la circoncision (1) : les Homélies prescrivent le bain au moins une fois le jour [Hom., ix, 23; X, 26; siv, 1; Récogn., iv, 3; v, 36), et recommandent le régime végétarien [Hom., viii, 15; xii, 6; xv, 7). Le mariage précoce est obligatoire pour éviter l'adultère et la fornication [Hom., m, 68; Epist. Clem. ad Jacob., 7). Au contraire, les sacrifices saHglants sont condamnés [Hom., iii, 24, 26).
1. Nous soflimes évidemment ici en présence d'ipterpolations plus récentes.
188 LA THEOLOGIE ANTËNICEENNE.
L'exposé doctrinal des romans clémentins se retrouve en partie dans saint Épiphane [Haer. xxx) dont la relation présente quelques autres traits intéressants. Pour les ébionites, nous dit-il, le Christ et le démon ont été tous deux établis de Dieu : au démon appartient l'empire du monde actuel; au Christ celui du monde futur (16). Jésus n'est qu'un homme né dans les circonstances ordinaires (2, 14, 16, 17, 34), mais sur qui le Christ est descendu (14). Le Christ est ou bien un esprit supérieur créé, qui a paru d'abord en Adam et dans les patriarches et finalement en Jésus, ou bien l'Esprit-Saint lui-même (3, 13, 16), et c'est lui qui. venant sur Jésus à son baptême, a prononcé les paroles : « Tu es mon Fils bien-aimé » (13, 16). Jésus- Christ est un prophète de vérité : par contre tous les prophètes entre Moïse et lui, David, Isaïe etc., sont des imposteurs (18). Quant aux Livres sacrés, ces hérétiques rejettent une partie du Pentateuque, notamment ce qui regarde l'usage des viandes et des sacrifices (18), ne reçoivent, en fait d'évangiles, que celui de saint Matthieu, qu'ils appellent xaxà 'Eêpai'ouç et dont ils ont altéré le texte (3, 13, 14, 18, 22), et regardent saint Paul comme un menteur et un fourbe (16). En revanche, ils se servent de certaines IIspioSoi IIsTpou, ouvrage prétendu de Clément, et d'Actes (apocryphes) des apôtres (15, 16).
Leurs pratiques religieuses sont décrites par saint Epiphane sensiblement comme dans les documents clémentins. Initiés par le baptême, ils célèbrent chaque année les saints mystères avec du pain azyme et de l'eau (16). Ils ont conservé les observances juives, le sabbat, la circoncision, etc. (2) et possèdent même des prêtres et des princes de la synagogue (18) : ils rejettent cependant les sacrifices (16). Ils se baignent fréquemment et au moins chaque jour (2, 15, 17),
s'abstiennent de la chair des animaux (15), mais condamnent la continence et la virginité (2) : chez eux le mariage est plus hâtif qu'il ne conviendrait, et le divorce est permis (18).
Ces exposés ne laissent aucun doute sur le caractère mélangé de la doctrine dont nous parlons. Les ablutions fréquentes, la répudiation des sacrifices sont des traits esséniens. D'autre part, nos trois sources, Philon, Josèphe et Pline, s'accordent à dire que les esséniens ne se mariaient pas et que la secte s'entretenait uniquement par l'adoption ou l'initiation de personnes adultes ^ Il semble donc juste d'admettre que nous avons ici une combinaison d'éléments esséniens, juifs et chrétiens : c'est l'ébionisme essénien.
Sur ce fond commun d'ébionisme essénien se détache la doctrine elkasaïte, sans que l'on puisse déterminer d'une façon précise ce qu'elle y a ajouté, et si ses partisans formaient bien une secte à part ou n'étaient pas simplement un groupe d'ébionites esséniens plus spécialement dévots à Elkasaï. Ce dernier nom a même fourni matière à bien des conjectures^. La plus probable est celle qui y voit la transcription des mots hébreux Héil-Kesaï « force cachée ». Le personnage à qui on le donne a-t-il existé? On en a douté, mais sans raison péreinptoire^.
La secte est connue par Origène (Eusèbe, H. E.y VI, 38) et saint Épiphane {Haer. xxix, xxx, liii\ en Orient, en Occident par les Philosophoumena
i. Cependant Josèphe signale à l'Orient une fraction de la secte où l'on se mariait, et où même on prenait les femmes à l'essai pour trois ans (De bello iud.. If, 8, 13).
2. Il est écrit par les auteurs de diverses façons : 'HX-/aaaî {Philoioplioumena), 'Il).£aC (S. Épiphane). Origène dit 'E),xeffaiTaî,
3. Sur Elkasaï, voir l'étude très fouillée mais un peu aventureuse de W. BiUMDT, Elchasai, Leipzig, 1912.
190 LA THÉOLOGIE AKTENICEENNE.
(ix, 13-17). Ceux-ci nous racontent que, sous Caîliste, un certain Alcibiade tenta d'introduire à Rome ia doctrine elkasaïto. Cette doctrine, contenue dans le livre d'Elkasaï, avait été révélée par un ange gigantesque appelé le Fils àe Dieu, ayant à ses «ôtés un ange femelle, l'Esprit-Saint, de dimensions analogues ^ Eika«aï la promulgua la troisième année de Trajan (= 100). Elle consistait essentiellement dans la prédication d'un nouveau ' baptême distinct de celui de Jésus, qui devait remettre tous les péchés même les plus énormes dès qu'on le recevait av€c foi en la nouvelle révélation. Le baptisé était plongé dans l'eau tout habillé et invoquait, pendant la cérémonie, les sept témoins, à savoir le ciel, l'eau, les esprits saints, ïcs anges de la prière, l'huile, le sel et le pain. A cela se mêlaient des formules magiques, des incantations bizarres, des prédictions de l'avenir, des distinctions de jours fastes et néfastes, des combinaisons de nombres, tout rattirail de l'astrologie. Les observances de la Loi juive étaient d'ailleurs maintenues, entre autres la circoncision. Quant à Jésus, on le regardait comme né à la façon ordinaire, d'un commerce charnel, mais, suivant les doctrines de la métempsycose, sa naissance de Marie n'avait été qu'une renaissance, oar il avait passé successivement et déjà dans plusieurs corps et vécu sous d'autres noms. Les Philosophoumena remarquent que les elkasaïtes gar daient secrètes leurs croyances.
Ces renseignements, les premiers en date que nous possédions, sont confirmés par Origène et par saint Epiphane. Le premier ajoute que les hérétiques reje-
\. Le fait que le mot hébreu rouah, « esprit », est du féminin a conduit un certain nombre de sectes à regarder le Saint-Esprit comme nn 4lre femelle. Voir le fragment de l'Évangile des Hébreux cité par Origène, In leremiam, hom. XY, 4, Lomm., XV, 284.
talent une partie des Écritures, l'autorité des apôtres, et permettaient, en cas de nécessité, de renier le Christ des lèvres pourvu qu'on ne le fît pas do cœur. Les détails spéciaux fournis par saint Epipliane représentent la secte comme une simple variété de l'ébionisme essénien. Les disciples d'Elkasaï, continue-t-il, sont proprement les Sampséens (ffàf;.(|;aîoi, solaires)^ qui ne sont en réalité ni Juifs, ni chrétiens, ni Gentils.
De cet exposé il résulte que certaines doctrines pythagoriciennes avaient pénétré dans l'ébionisme essénien, et s'étaient coulées, avec l'elkasaïsme, dans ses croyances. Les Philosophoumena le remarquent positivement (rx, 14), Ainsi, si nous ne trouvons pas le pythagorisme au commencement de l'essénisme, nous le trouvons à la fin, et celui-ci ne s'était pas amélioré sous l'influence des doctrines qui l'entouraient.
D'autre part, cette étude montre le peu de place qu'en somme le judéo-christianisme a occupé dans l'histoire du christianisme primitif, et le peu d'action qu'il a exercé sur le développement de son dogme. Le coup droit et précis que saint Paul lui avait porté, la supériorité numérique presque immédiatement acquise par les fidèles de la gentilité réduisirent très vite à néant ses prétentions. Il put troubler quelque temps l'Eglise, nécessiter des protestations comme celle d'Ignace et du Pseudo-Barnabe, mais il ne put sérieusement ni l'inquiéter ni l'entraver. Contre l'idée -universaliste chrétienne, soutenue par les forces de la philosophie grecque que les apologistes allaient bientôt mettre à son service, le judaïsme, pauvre métaphysicien, était bien trop faible
1. Ainsi noTïiraés sans doute parce que les esséniens auxquels ils tenaient invoquaient ou semblaient invoquer le soleil à son lever (JosÈPHE, De bello tud., II, 8, 5).
192 LA THÉOLOGIE ANTÉNICÉENNE.
pour lutter avec avantage. Aussi voyons-nous les colonies transjordanéennes de l'Eglise de Jérusalem se perdre rapidement dans l'obscurité de sectes étranges, et ce qui reste fidèle à l'essentiel du christianisme devenir au iv^ siècle plutôt un objet de curiosité pour saint Jérôme et saint Épiphane qu'objet d'étude sérieuse. La situation traditionnelle des nazaréens aurait pourtant, ce semble, mérité autre chose, car, en définitive, ils dérivaient du noyau tout primitif de la chrétienté naissante. Mais leur petit nombre les fit négliger : ils n'étaient plus, dans la grande Église, qu'un îlot perdu, un groupe imperceptible que ses singularités seules signalaient à l'attention.
§ 4. Le gnosticisme 1.
On donne le nom de gnosticisme à toute une collec-
1. Sources : i° Les écrits et fragments d'écrits gnosliques : l'Épître de Ptolémée à Flora (S. Épiphane, Haer., xxxiir, 3 sq., cf. P. G., VII, 1281 sq.); la Pislis sophia; le Livre du grand Logos ou Livre de Jeu, et un autre ouvrage sans litre dans les papyrus de Bruce (édit. C. Schmibt, Koptisch-GnosHsche Schriflen, I, Leipzig, 190S). La collection des fragments se trouve dans Grade, Spicileginm, II; Massuet, P. G.,\ll, 1263 sq. ; HiLGENFELD, Die Kctzêrgcschichte des Ùrchristeiitums, Leipzig, 1884. Voir aussi Clément d'Alexanduie, Excerpta Theodoli. — 2° Les catalogues et réfutations d'iicrésies : S. Irénée, Adversus haereses libri V S. HippoLYTE, Syntagma conlra omnes haereses, ouvrage perdu, mais qui est représenté par Psecdo-Tertullien, Liber adversus omnes haereses; PniLASTRius, De haeresibus liber, et S. Épiphane, Panaria; Philosophoumena sive Haeresium omnium confutatio (édit. Cruice); Adaman- Tius, De recta in Deum fide. Il y faut ajouter les traités particuliers ou renseignements de Clément d'Alexandrie, Origéne, Tertullien, Eusèbe et autres Instoriens ecclésiastiques, et de plus Ptoxis, IIpô; toù; yviodxixoyç, dans les Ennéades.
Travaux : Ducuesne, Hist. anc. de l'Égl., I, chap. xi. Lipshjs, Der Gnos- Hcismus, sein Wesen, Ursprung und Entwicklungsgang, Leipzig, 1860. Mansei,, The gnostic hérésies, London, 1875. Hoffmane, Die Gnosis nach Tendenz und Organisation, Breslau, 1881. Hilgenfeld, Die Ketzergeschichte des Urchristentums, Leipzig, 1884. E. de Paye, Gnostiques et gnosticisme, Paris, 1923. E. Bcomaiuti, Lo gnosticisme, Ronia, 1907. — Pour la littérature particulière à chaque secte, voir Bardenhewer, Ge- %ehichte der altkirchlichen Liter.,1, p. 34a sqq.
LES HEllÉSlES DU II" SIÈCLE. 193=
lion de systèmes nés de bonne heure au ii» siècle, dont plusieurs ont survécu jusqu'au v« et au delà, et qui représentent dans leur ensemble un effort ou de la pensée philosophique pour absorber le christianisme et le transformer en une simple philosophie religieuse, ou de la pensée religieuse pour lui trouver un sens plus profond que ne comportait la simplicité de l'Évangile, et le transformer en une mystagogie d'initiations et de rêves. Dans les deux cas, c'était une science plus haute (Yvwffi;) qui prétendait se substituer à la foi commune et ordinaire (jciff-rtç). Le gnostique était censé comprendre sa foi et en avoir percé le mystère.
Si le christianisme en effet apportait aux grands problèmes qu'agitait l'esprit humain une solution autorisée, il ne prétendait pas donner de ces problèmes euxmêmes une explication proprement dite. Il y avait donc, même admises les données chrétiennes, place pour des recherches ultérieures dont elles formeraient la base, et dont une philosophie claire et pondérée pouvait être l'instrument. C'est la gnose chrétienne telle que l'ont comprise Clément d'Alexandrie et Origène. Malheureusement, au lieu de cette philosophie réservée qui n'est que la raison en acte, les gnostiques usèrent, pour élucider leur foi, d'un platonisme dégénéré qui tournait au panthéisme et d'un néo-pythagorisme superstitieux qui tournait à la magie. Puis, afm d'utiliser pour le même but ce que les religions anciennes leur paraissaient avoir de bon, ils empruntèrent aux mystères païens, fort en vogue, commeon sait, au II* siècle, le secret de leurs rites et de leurs initiations,^ ou transportèrent dans l'enseigement de l'Eglise les doctrines théogoniques et cosmogoniques de l'Egypte, de la Chaldée, de la Perse et peut-être même de l'Inde connues à Alexandrie et en Syrie. A tous ces éléments de mauvais aloi vint s'ajouter une exégèse
19 i LA THÉOLOGIE ANTÉNICBENNE,
allégorisante à outrance avec sa méthode décevante et ses interprétations fantaisistes. Dès lors, libre cours fut donné à l'imagination et l'on vit trop souvent de ces combinaisons indiscrètes, où l'Évangile était engagé, sortir des systèmes étranges, compliqués, monstrueux, dont on a peine à croire qu'ils aient pu tenir dans des cerveaux raisonnables, ou qu'ils aient pu être sérieusement proposés, admis et défendus.
Ces bizarreries cependant ne doivent point nous donner le change sur l'importance des problèmes auxquels la gnose s'attaquait, ni sur la vigueur que quelquesuns de ses maîtres ont apportée dans leur étude. « Eadem materia apud haereticos et philosophas volutatur : iidem retractatus implicantur : Unde malum et qua in re? Unde home et quomodo, et quod maxime Valentinus proposuit : undeDeus? » C'est ainsi que Tertullien^ résume les questions que les hérétiques voulaient éclaircir. Il ne s'agissait de rien moins que de dire ce qu'est Dieu, ce qu'est l'homme et d'où il vient; pourquoi le mal? Puis, dans les systèmes gnostiques eux-mêmes, nous devons distinguer avec soin ce qui fait le fond de leur enseignement des images sous lesquelles cet enseignement était proposé, et des récits plus ou moins symboliques dans lesquels on l'enveloppait. Ces images et ces récits, qui avaient leur place surtout dans le service liturgique, ne tenaient pas aux entrailles de la doctrine : ils étaient beaucoup plus flottants, et traités avec une certaine liberté.
Voilà donc ce que se proposait le gnosticisme, et les moyens qu'il a mis» en œuvre pour y parvenir. Les sources dont nous disposons pour le connaître luimême sont de valeur très inégale. Les écrits gnostiques, la première autorité à consulter naturellement, ont
i. De praescript.,T', cf. Clément d'Alexandrie, Excerptaex Theodoto,
• LES BÉRÉSIES DU II' 'SmOhE. 195
presque entièrement disparu. C'est à peine si quatre ou cinq pièces ;entières se sont conservées en dehors des citations et 'fragments, parfois assez longs, que les lîéréséologaes ont insérés dans leurs ouvrages''. Le cata^togue héréséologique de saint Justin est perdu el l'on désespère de le reconstituer. A l'époque de «aint Irénée, le premier en date dont nous ayons lés écrits contre le gnosticisme, celui-ci avait déjà évolué, et il -est à croire que l'évêque de Lyon, malgré les documents antérieurs dont il a profité (voir surtout Aâç. haer.j i, 22-27), a dépeint l'erreur à sa naissa=nce avec bien des traits qni ne s'y sont dessinés que plus tard. Le SyntagmaAe saint Hippoly te peut sans doirte être retrouvé assez exactement dans les trois auteurs
— le Pseudo-Tertullien, 'PMlastrius et saint Epiphane
— qui y ©■nt puisé, mais enfin nous n'avons plus le texte même; et quant aux documents analysés par les Philosophoumena, ces documents — s'ils sont autlientiques — ne remontent vraisemblablement pas plus haut que le commencement du iii^ ou la fin du ii"^ siècle. Nous ne disons rien des renseignements fournis par Origène et TertuUien. Ceux de Clément d'Alexandrie sont plus près des sources et à ce titre plus précieux.
De cette revue il suit que nous ne sommes pas parfaitement au clair sur ce qu'ont été au juste les systèmes gnostiques des cinquante premières années — de l'an 120 à l'an 170 environ — et sur la doctrine précise qu'ont professée ceux qui les ont d'abord émis. Ce, qui semble seulement résulter de l'étude de nos sources est ceci : c'est que nous devons distinguer dans riiistoire du gnosticisme deux périodes. La première comprend le ii^ siècle. Le gnosticisme, dont les
\. HvvnKACK, Geschichte der altchrislliclien Liter., Die Ueberlïefer., pages 432 sqq., 918; Bardenhewer, Gesch. der aUkirchlichen Liter. I, pages 345 sqq.