‹ Histoire des dogmes dans l'antiquité chrétienne [microform]Chapitre 799 sur 1102 · Mansi, X · texte numérisé non relu

Mansi, X

LE MONOTHELISME. 165

pape Honorius, à Sergius et aux autres patriarches ♦.

Cette lettre, dont l'importance est considérable, peut se diviser en trois parties. La première (col. 465- 472) s'occupe de la Trinité. La seconde aborde la question christolog-ique. Sophronius expose d'abord la doctrine de l'unité de personne et de la dualité des natures, puis en vient au problème des opérations. La dualité des opérations dans le Christ est, d'après lui, une conséquence de la dualité des natures et de la persistance de leurs propriétés. « Comme dans le Christ chaque nature conserve sans diminution sa propriété, ainsi chaque forme opère en communion avec l'autre ce qu'elle a de propre » (col. 480). Puisque l'être des natures est distinct, distinctes aussi sont les opérations, et nous nous gardons d'admettre que ces natures n'ont qu'une unique opération essentielle et physique, de peur que nous ne soyons amenés à les fondre en une seule nature (col. 481). Car c'est par les opérations, disent les philosophes, que l'on discerne les natures, et c'est la différence des opérations qui permet de saisir la diversité des substances (col. 484). Quant à cette opération théandrique dont parle Denys, il faut remarquer que Denys ne la donne pas comme V unique opération en Jésus-Christ, mais comme une opération nouvelle (xaiv^v... iTepoyevEï xai Stacpopov) qui s'ajoute aux deux autres, et qui comprend les actions où la divinité et l'humanité s'exercent à la fois (col. 488).

Toutefois, s'il y avait en Jésus-Christ deux opérations, il n'y avait qu'un opérateur, Sophronius ne l'oubliait pas : « Toute parole et toute opération, qu'elle soit divine et céleste, ou humaine et terrestre, nous professons qu'elle vient d'un seul et même Christ et

1. On la trouve dans Maksi, XI, 461-509, et dans P. G., LXXXVII, 3, col. 3148-3200. V. hahn, § 233. Les colonnes indiquées dans mon texte se rap- PorteatàHanBi.

Fils et de son unique hypostase synthétique. C'était le Verbe de Dieu incarné qui produisait naturellement de lui chaque opération, sans division et sans confusion, suivant ses natures : suivant la nature divine, en laquelle il était consubstantiel au Père, l' opération divine et inexplicable; et suivant la nature humaine, en laquelle il restait consubstantiel à nous, hommes, l'opération humaine et terrestre : chaque opération convenable et correspondante à chaque nature » (col. 484; cf. 480).

Il est remarquable que Sophronius, qui affirme si bien deux opérations dans le Christ, ne parle nulle part de deux volontés. Il n'ignorait pas cependant ce que Sergius pensait de ce dernier point. Mais la controverse n'avait pas encore fait éclat dans ce sens, et on ne saurait de son silence conclure, comme on l'a fait (Dorner), que le patriarche de Jérusalem admettait, au-dessus des deux opérations, une volonté hypostatique unique. Il observait seulement que Jésus- Christ ne subissait pas involontairement et nécessairement (àxouffiwc ^ (xvaYxaffTwç) les mouvements et passions de la nature humaine, bien qu'il les subît naturellement et humainement (cpoaixwç xa\ àvepwTri'vojç, col. 484 et suiv.). Ce n'est pas dire que l'activité et volonté humaines fussent régies et mues par la seule volonté divine.

La troisième partie de la lettre de Sophronius (col. 489-509) s'occupait de questions étrangères à notre sujet et qu'il est inutile de rapporter ici. On y remarquera seulement l'acceptation entière de toutes les lettres de saint Léon « comme sorties de la bouche de Pierre, le coryphée des apôtres » (col. 497).

Tels sont les principaux traits de ce long document, écrit d'un style boursouflé et prolixe, la première protestation contre l'erreur monothélite.

Sergius avait dû pressentir son apparition, car, avant

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même qu'il ne fût publié, il avait lâché — ce qui lui était du reste commandé par ailleurs — de s'en garder du côté de Rome. Le pape était alors Honorius (27 octobre 625-638). Il était capital, si l'on voulait faire quoi que ce soit de durable, de l'avoir avec soi. Aussi Sophronius était-il à peine élu patriarche, que Sergius écrivait à Honorius une lettre à laquelle plus d'un emprunt a été fait pour l'histoire des origines de cette controverse^. Après y avoir rapporté les événements résumés ici jusqu'à son entrevue avec Sophronius à Constantinople, Sergius continuait en plaidant perfidement la cause monothélite, bien qu'il parût ne désirer que le silence sur ces questions. A la suite de sa conférence avec Sophronius, disait-il, il avait écrit à Cyrus d'Alexandrie, pour lui recommander de ne parler ni d'une seule opération, puisque cette expression, bien qu'usitée par quelques Pères, choquait certaines personnes, ni de deux opérations, puisque cela paraissait une nouveauté et scandalisait beaucoup de gens. D'autant plus qu'admettre deux opérations conduirait à admettre en Jésus- Christ deux volontés contraires l'une à l'autre, ce qui est une impiété (à).Xà y«P "al iTcecrôai rauTy) To, xa\ 8uo TrpEcêeuEiv bekri\f.a-z(x Ivavxtwç icpoç aXXrjXa eyovTi, COl.

533). La doctrine des Pères en effet est que l'humanité de Jésus-Christ n'a jamais eu de mouvement contraire à la volonté du Verbe qui lui était uni, mais a accompli son opération naturelle quand et comment et autant que le Verbe l'a voulu (rriv «puffixriv aÙT^ç Trotr^- (raffôai x(vr,(iiv ôtcote, xai otav, xat oaTiv aùxo; ô 0eèç Aoyoç ^SoùXêto, col. 536). Cette humanité était, vis-à-vis du Verbe, exactement ce qu'est notre corps vis-à-vis de l'âme qui le régit (TJYefAoveûsTai), l'orne et le dispose à son

*. La voir dans Mansi, xi, 529-537.

gré. De même l'humanité en Jésus-Christ était toujours et en tout mue et régie par la divinité du Verbe (ÔTco Tï)ç auTOU Tou Aoyou 6£oxv)To; iv. xa\ Iv naoïv àyoï^-evov «EoxivrjTov ^v, col. 536). Malgré cela, continue Sergius, nous avons préféré laisser ces discussions et nous en tenir au langage courant des Pères. C'est à quoi Sophronius a consenti, et ce que nous avons suggéré à l'empereur, en lui envoyant les témoignages des Pères sur l'unique opération et l'unique volonté contenus dans la lettre de Mennas à Vigile. Nous lui avons conseillé de confesser simplement « que le Fils unique de Dieu, vraiment Dieu et homme à la fois, opère, lui unique, les choses divines et humaines, et que du même et unique Dieu Verbe incarné, comme nous l'avons dit, procède sans partage ni division toute opération, soit divine, soit humaine» (col. 537). C'est là ce que saint Léon a enseigné par son « Agit enim utraque forma cum alterius communione quod proprium est ».

Cette façon de traiter la nouvelle question par le silence ne pouvait que plaire extrêmement à, un romain comme Honorius. Il donna droit dans le piège que Sergius lui tendait. On a de lui au patriarche de Constantinople deux lettres qui ont occasionné bien des discussions et qui demandent une analyse attentive.

La première ^ est une réponse immédiate à la lettre de Sergius; le pape n'a pas encore reçu le document intronistique de Sophronius. Cette réponse, d'une rédaction confuse, peut se résumer dans les trois idées suivantes : 1° On doit éviter de dire une ou deux opérations : ce sont là des questions nouvelles de

1. On n'a plus l'original latin, mais une traduction grecque reconnue fidèle au Vl« concile général, dans Mansi, XI, 837-S44. Le latin donné par Mansi et par Migne (P. L., XL, 470-474) représente «ne vieille traduction faite sur le grec.

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mots qui scandalisent les simples. Si nous disons deux opérations, on nous prendra pour des nestoriens ; si nous parlons d'une seule opération, on nous croira eutychiens". Nous savons par rÉcriture que Jésus-Christ est l'unique opérateur de la divinité et de l'humanité \ qu'il a opéré d'une multitude de façons; mais ni les évangiles ni les apôtres ni les conciles n'ont parlé d'une ou de deux opérations : et décider s'il est à propos en effet de dire une ou deux opérations n'est pas notre affaire : c'est celle des grammairiens et des philosophes. Qu'on se taise donc sur ce point, ou, si quelqu'un veut s'en occuper, qu'il ne fasse pas de son opinion un dogme, de foi. — 2° Il faut s'en tenir à ceci : Jésus-Christ, personne unique, a accompli à la fois les oeuvres divines et les œuvres humaines avec le concours des deux natures : le même Jésus-Christ a opéré dans ses deux natures divinement et humainement. — 3° Quant à l'unité de volonté, on doit la reconnaître ; car le Verhe a sans doute pris notre nature, mais non pas notre nature viciée ; il a pris notre chair, sans la loi de la chair qui répugne à celle de l'esprit. Il n'y a donc pas eu en Jésus-Christ de volonté de sens différent, ni contraire (Staçopov rj èvavrtov OÉXyifAa) à la loi de l'esprit ; et, s'il est dit : Je ne suis pas venu faire ma çolonté, mais celle du Père gui n'a envoyé [loan., vi, 38), et : Non pas ce que je veux. Mais ce que vous voulez, mon Père [Marc, xiv, 36), «ela ne dénote pas une volonté différente [de celle du Père], mais seulement l'économie de l'humanité qui a été prise (oùx slal Taïïxa Siaçopou 6eXiq(j(,«Toç, àXXà t^ç «Ixovofjiiaç XYÎ; (xv6pwiïOT>jToç t^ç irpoffXTjtpôeiaviç). Ces paroles ont été dites pour notre instruction, afin qu'imitant l'exemple du Maître, chacun de nous préfère à sa volonté propre celle de Dieu.

La deuxième lettre d'Honorius, dont on ne possède

que des fragments ^ est postérieure à la lettre synodale de Sophronius dont elle semble blâmer les excès. Elle reproduit à peu près les idées de la première. Le pape souhaite encore que l'on supprime de la prédication delà foi la mention nouvelle d'une ou de deux opérations. L'existence en Jésus-Christ de deux natures est claire d'après les Écritures; mais c'est folie («avu (iotatov) de parler dans le médiateur Jésus d'un? ou de deux opérations. Dans le second fragment, Ho norius touche à un moment à la vraie doctrine en reproduisant la formule de saint Léon : chaque nature, unie à l'autre d'une union naturelle, et en communion avec elle, opère et est opérante, la divine accomplissant ce qui est de Dieu, l'humaine accomplissant ce qui est de la chair, sans division, ni confusion, ni conversion. Ce qui n'empêche pas le pontife de conclure encore qu'au lieu d'une ou de deux opérations, il vaut mieux parier d'un seul opérateur et de deux natures opérantes. Le pape ajoutait qu'il écrivait dans le même sens à Cyrus et à Sophronius, et que les délégués de celui-ci lui avaient promis que le patriarche de Jérusalem cesserait de parler de deux opérations, pourvu que celui d'Alexandrie voulût bien, de son côté, ne plus parler d'une seule opération.

Ces deux lettres ne pouvaient qu'encourager Sergius à persévérer dans la réalisation de son plan. Toutefois, comme il importait^ de pallier l'effet produit par l'éclat de Sophronius, il prépara dès 636, et fit signer par l'empereur en 638, lorsque celui-ci revint d'Orientale texte d'unédit destiné à fixer l'attitude que l'on devait garder dans ces questions : c'est VEcthèse.

L'Ecthèse^ est une professionde foi. Après avoir exposé la doctrine de la Trinité et de l'incarnation en

\. Grec-latin dans Mansi, XI, 579-582; latin dans P. L., XL, 474, 473. 8. Texte dans Mansi, X, 992-997. Extrait dans Hahn, § 23i.

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général, elle en vient à la question des opérations et des volontés en Jésus-Christ. Toute opération soit divine soit humaine doit être attribuée au seul Verbe incarné ; mais il faut éviter de dire ou d'enseigner une ou deux opérations: mieux vaut dire qu'il n'y a qu'un seul Jésus-Christ qui opère àla fois les choses divines et humaines. L'expression une opération en choque plusieurs, qui pensent y voir un détour pour revenir au monophysisme ; d'autre part, l'expression deux opérations, inouïe jusqu'ici, en scandalise beaucoup, parce qu'elle conduit à admettre en Jésus-Christ deux volontés contraires : «Aussi, conclut l'Ecthèse, suivant en tout, et en ceci particulièrement, les saints Pères, nous confessons en Notre-Seigneur Jésus-Christ vrai Dieu une seule volonté, car en aucun temps sa chair vivifiée d'une âme intelligente n'a, séparément et de sa propre initiative, et contre l'assentiment du Verbe divin qui lui était hypostatiquement uni, exercé son activité naturelle, mais bien quand, et de la façon et autant que le Dieu Verbe le voulait'. » La pièce se terminait sur une exhortation à tous les chrétiens d'accepter cet exposé de foi sans y rien changer.

En Orient, l'Ecthèse fut acceptée en effet par la majorité de l'épiscopat. Sophronius était mort et avait reçu pour successeur un monothélite, Sergius deJoppé; Macédonius d'Antioche et Cyrus d'Alexandrie favorisaient les vues de l'empereur. A Constantinople, deux conciles tenus, l'un par Sergius entre les mois de septembre et de décembre 638 2, l'autre par son successeur, Pyrrhus, en 639, approuvèrent l'Ecthèse, et

1. "Ev 8éXï){JLa Toû xupîoy :fi(iûv 'IriaoO Xpioroû TOy à>Ti8tvoû âsoû ôjioXoYOÛttev, <î)î iv {leSevl xatptp trj; voepû; è^^yxoiJ^^ilÇ aÛToy ffopxô; K£-^(<)ptff|X£v(t>( xocl èÇ olxetaç ôp(x^; évavTJMÇ tû vgO^ian toû ■fi'-wix.ïvou aÙT^ xaé' ÛTTÔatafftv OeoûAÔYow, Tnv çumxïlv aùx^; icon^daoGat xtvvjffiv, àXV ôïtore, xal e»lav xal ôcnv aùrb; ô 6eà; Aôyo; ^èov).(TO (996 C).

S. Sergius mourut le 8 ou le 9 décembre 638.

condamnèrent quiconque professait une ou deux opérations ' . Les difficultés ne pouvaient donc venir de l'Orient: les décrets impériaux les plus manifestement abusifs étaient toujours sûrs de rencontrer dansl'épiscopatune adhésion servile. Mais elles allaient venir de Rome et de l'Occident. Honorius était mort le 12 octobre 638, et ses successeurs devaient regarder de plus près que lui à toutes ces questions. La vraie opposition au monothélisme était sur le point de commencer.

Avant d'en rappeler brièvement les diverses phases, il est nécessaire que nous nous fassions ici une idée précise delà doctrine monothélite. Cette doctrine est assez confuse et ne saurait être bien comprise sans quelques éclaircissements.

La christologie orthodoxe admet que le Verbe s'est uni la nature humaine au point de se I^approprier et de la faire sienne. Les actions et passions de.cétt« nature lui sont donc rapportées comme au centre d'imputation : c'est lui, c'est le Verbe incarné qui agit et qui souffre dans et par cette nature. Mais ces mots doivent être exactement entendus. La nature humaine n'est pas aux mains du Verbe ce que serait un instrument aux mains d'un principe actif, la hache aux mains de l'ouvrier par exemple. La personnalité prise à part de la nature en effet n'a en soi aucune activité, n'est pas un principe dynamique : c'est un simple mode d'être de la nature, le mode d'exister à part soi et de former un tout physique indépendant. La personnalité est une condition requise pour que la nature exerce son activité, car une nature àvuudffTaToç ne pourrait pas exister, ni par conséquent agir; mais la personnalité ne met pas en branle cette activité. Si les actions et passions de la nature sont rapportées à la personne, ce n^est pas que

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