Vers 313 et suiv
LE SEMI-PÉLAGIANISME. 289
concltlre que, faute dés distinctions susdites, Prosper s'est trouvé incapable lui aussi de formuler sur la volonté salvifique de Dieu une doctrine claire et de s'y tenir fermement. On en peut dire autant de ce qu'il écrit sur l'universalité de la rédemption de Jésus-Christ*. Et cependant, par sa théorie de la prédestination, saint Prosper se trouvait, pour résoudre la question de la volonté salvifique universelle de Dieu, dans une meilleure position que l'évêque d'Hippone. Celui-ci, on se le rappelle, avait admis la prédestination absolue ante praepisa mérita vel démérita, soit pour les élus soit pour lés réprouvés. Les provençaux, repoussant cette idée comnie monstrueuse, tenaient au contraire pour l'opinion de la prédestination conditionnée par la prescience des mérites ou des démérites de chacun. Prosper — et c'est une infidélité qu'il fait à son maître — adopte dans ses derniers ouvrages une solution moyenne. Les élus ont été prédestinés gratuitement, indépendamment de toute considération de leurs bonnes œuvres, « ut et qui salvantur ideo salvi sint quia illos voluit Deus salvos fieri^» ; mais les méchants n'ont été prédestinés à la damnation qu'en conséquence de la prévision de leurs péchés : « Non ex eo necessitatem pereundi habuerunt quia praedestinati non sunt, quia taies futuri ex voluntaria praevaricatione praesciti sunt ». «Vires itaque oboedientiae non ideo
1. jResp. ad cap. Gallor., 9; iïesp. ad cap. Vincent., i ; Sentent, super cap. Gallor., 8, 9. — Sur le nombre réel des élus la pensée de saint Prosper n'est pas non plus fixée. Avant le christianisme, remarque-t-il, la grâce ne sauvait que peu d'hommes {paucos,); mais « nunc de aniverso génère hominum salvat innumeros » (ftesp. ad exe. Genuens., 6). 11 y en a beaucoup de sauvés {De ingr., y. 645 et suiv.). Ailleurs il paraît admettre que le nombre des élus égale celui des réprouvés (De tngrr., v. "303-705; Resp. ud cap. Vincent., 2).
2. Sentent, sup. cap. Gallor., S, 9. Cf. Epist. ad Rufin., 13-16. Les deux textes que l'on a cités {Resp. ad cap. Vincent., 12 et Sent. sup. cap. Gallor., 8), pour prouver que Pi-osper a admis la prédestination des élus postpraevisa mérita, ne sont nullement concluants.
HISTOIRE DES SOGMBS. — IIÏ. 17
290 HlSTOIllE DES DOGMES.
cuiquam subtraxit, quia eum non praedestinavit, sed ideo non praedestinavit quia recessurum ab ipsa oboedientia esse praevidit^ . » Inutile d'ajouter que Prosper repousse avec horreur l'idée d'une prédestination au mal et au péché. Le mal, que Dieu prévoit, n'est pas son œuvre ^.
Telle était, dans ses grandes lignes, la doctrine que saint Prosper opposait aux détracteurs de saint Augustin et de la grâce. Malgré la vigueur de son argumentation, et quel que fût le talent de l'écrivain, il ne convertit aucun des adversaires. Cassien, directement attaqué, dédaigna de répondre; le pape Xyste III, indirectement sollicité d'intervenir, n'intervint pas ; et Vincent de Lérins lança, en 434, son Commonitorium où il semble bien que saint Augustin soit visé sous le masque des anciens hérétiques épris de nouveautés.
La faiblesse du plaidoyer de Prosper venait de ce qu'il voulait faire passer pour la doctrine de l'Eglise les vues particulières de l'évêque d'Hippone. Or, cette identification, Rome refusait de l'admettre. On a dit plus haut qu'à la lettre xxi de Célestin aux évéques de Gaule se trouve actuellement annexée une série de canons doctrinaux rapportant les décisions des anciens papes — c'est-à-dire d'Innocent et de Zosime — sur les questions de la grâce ^. On a tout lieu de croire que l'auteur de ce document, paru sous Xyste III (432-440), est le diacre Léon, le futur pape. Si cette pièce ne fut jamais l'objet d'une promulgation solennelle, elle n'en représente pas moins très fidèlement l'état de l'opinion romaine au moment où elle fut composée. Or, dans ces
1. Resp. ad cap. Gallor., 3, 12 ; cf. 2, 7 ; Sejitent. sup. cap. 7 Galîor.; Resp. ad cap. Vincent., d2, 16.
2. Resp. ad cap. Gallor., 3, 6, 12, 14; Resp. ad cap. viJieent., 7, 10, 11, i-2, elc.
3. Incipiunt praeterîtorum sedis apostolicae episcoporum auctoritates de gratia Dei. Batiffol, op. cit., p. 53-2-334.
LE SEMI-PELAGIANISME. 291
canons, l'erreur des semi-pélagiens sur la possibilité pour l'homme de concevoir par lui-même de bons désirs et de saintes pensées, de commencer, sans la grâce, l'œuvre de sa conversion et de son salut, de correspondre par ses propres forces à l'appel et à la grâce de Dieu, cette erreur, dis-je, est formellement condamnée^ ; mais de la grâce efficace par elle-même, de la prédestination, de la volonté de Dieu de sauver tout ou seulement partie des hommes il n'est rien dit : bien plus, ces questions sont formellement écartées. Ce n'est pas, dit l'auteur, que nous méprisions ces problèmes^ étudiés par ceux qui ont combattu les hérétiques ; mais il n'est pas nécessaire, pour avoir sur la grâce de Dieu une foi saine, de les avoir résolus : il suffît d'accepter simplement les décisions sus-mentionnées du siège apostolique^.
4. V. surtout n» iO: « Quod ita Deus in cordibus hominum atque in ipso libero operetur arbitrio ut sancta cogitatio, pium consilium, omnisque motus bonae voluntatis ex Dec sit, quia per illum aliquid boni possumus sine quo nihil possumus. » D'où la conclusion (14) : « His ergo ecclesiasticis regulis et ex divina sumptis auctoritale documentis... conOrmati sumus ut omnium bonorum affectuum atque operum et omnium studiorum omniumque virtutum quibus ab initio Gdei ad Deum tenditur, Deum profiteamur auctorem, et non dubitemus ab ipsius gratia omnia hominis mérita praeveniri, per quem fit ut aliquid boni et veJie incipiamus et facere. » Et encore: ■ Agit quippe [Deus] in nobis ut quod vult et velimus et agamus, nec otiosa in nobià esse patitur quae exercenda, non negligenda donavît, ut et nos cooperatores simus gratiae Dei. »
2. « Profundioresvero difficilioresqne partes incurrentium quaestionum, quasiatius pertractarunl qui haereticis restiterunt, sicutnonaudemns contemnere, ita non necesse habemus astruere, quia ad con§' tendum graliam Dei cuius operi ac d ignationi nihil penitus subtrahendum est satis sufficere credimus quidquid secundum praedictas régulas apostolicae sedis nos scripta docuerunt : ut prorsus non opinemur catholicum quod apparuerit praefixis senlentiis esse contrarium • (iS). — Celte attitude de l'autorité romaine dans la question de la grâce est celle qui persista pendant tout le v et le commencement du vi' siècle. On est augustinien, mais on insiste sur la part de la liberté humaine, et on écarte les problèmes de la prédestination et de la grâce plus ou moins irrésistible. Cf. S. Léon, Sermo XXI II, 4; XXXV, 3; XLIX, 3: LXVII, 2, S; LXXV,b;Epist. 1, 3; Gélase, bien qu'un peu plu» sévère, Evist. YII. On parlera plus loin d'Hormisdas.
Saint Prosper ne put donc obtenir aucune condamnation solennelle contre ses adversaires; et ceux-ci virent, dans le blâme dont une partie de leur enseignement était l'objet de la part de Rome, tout au plus une raison d'en adoucir l'expression et de tempérer leur langage. C'est ce qu'ils paraissent avoir fait. Il s'ensuivit une sorte de trêve, et la controverse s'assoupit pour quelque temps. On cessa de se disputer sans pourtant cesser d'écrire.
De cette époque en effet, c'est-à-dire de la période qui va de 434 à 460 environ, datent probablement deux ouvrages anonymes, V Hypomnesticon contra pelagianos et caelestianos* et le De çocatione omnium gentium^, dont le dernier surtout mérite plus qu'une simple mention. L'auteur, en qui on a voulu voir saint Prosper lui-même ou le diacre Léon, est un augustinien modéré^, qui veut concilier, avec l'existence en Dieu d'une volonté salvifique universelle — ipi'il admet, — le fait de la réprobation d'un grand nombre. Il distingue à cet effet deux sortes de grâce : une grâce de salut générale (ii, 25) qui est offerte à tous les hommes « virtute una, quantitate diversa, consilio immutabilî, opère multiformi » (ii, 5, 31), et une grâce spéciale [specialis graîiae largitas, specialis misericordla, ii, 25) qui n'est due à personne, mais qui est donnée actuellement à beaucoup, et qui les conduit effectivement au salut. Pourquoi cependant cette grâce spéciale n'est pas dispensée à tous, et pourquoi elle est octroyée à ceux-ci et non pas à ceuxlà, l'auteur ne peut le dire. Il se voit obligé, pour se tirer d'embarras, de recourir à la profondeur inson-