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CHAPITRE V

HlMtolrc de la d^ctrloe da «alat des h^nmies

par Jéans-Chrlat.

§. 36. Uoctrioe de la personne de Jésus.^

Les Chrétiens catholiques opposaient aux Juifs et à plusieurs d'entre les Gnostiques la doctrine que Jésus était le Messie promis dans TAncien- Testament, et pour répondre à l'objection que les caractères par lesquels devait être distingué c^ Messie ne s'étaient pas trouvés dans Jésus, ils faisaient observer, ou bien que les passages où il était question de ces caractères ne devaient pas être entendus dans le sens propre, ou qu'il fallait les rappor ter au second avènement de Christ que l'on devait attendre dans l'avenir. Contre les EbioniteSy les Cérinihiens et les CarpocratienSy ils soutenaient que Jésus n'était pas le fils de Joseph et de Marie, mais qu'il avait été engendré par le Saint-Esprit dans le corps de la Vierge, de même qu'ils repoussaient l'erreur des Docètes que Jésus n'était venu sur la terre que dans un corps apparent. Comme raison pour laquelle Marie , vierge, avait du enfanter le Sauveur, Justin, Irénée et Terlullien allèguent qu'Eve avait été séduite par Satan. Nous voyons aussi se refléter dans cette observation la tendance générale des Pères de mettre en parallèle * l'histoire de la chute avec celle de la Rédemption. Contre le Docélisme, [renée rappelle que Jésus se nommait le Fils de

' InsllU. Il, c. 8. • .

' Baur. La doctrine chrét. de la Trinilé el de rincarnalion de Dien (allem.). Domer, HIst. du développement de la doctrine de la personne de Jésas-Christ. f allem. ). Stullgart, 4845.

rhomme; qu'après un jeûne de quarante jours il avait ressenti ia faim; que s'il n'eût souffert qu'en apparence, sa passion n'aurait eu aucun mérite. TertulHeriy qui s'explique longuement sur ce sujet dans son traité de came Christi , remarque en outre qu'une imposture, telle que la supposaient les Docètes, serait de plus en complète contradiction avec la véracité du Christ.

La doctrine de l'union du divin et de Thumain en Christ est encore très-peu développée chez les premiers Pères de l-Église. Ils insistaient tout particulièrement sur ce point que le Christ s'est réellement incarné; aussi trouve-t-on très-fréquemment

chez eux les expressions de ^apÇ iyivtxo , ^apxoiroi^ffOai, âvaXajiACavfiv

(Totpxa ; mais ils semblent entendre par là que si le Logos a pris un corps humain , il n'a pas pris en même temps une âme humaine. Ils assimilent ainsi Tincamation de Jésus aux théophanies des Païens et aux apparitions d'anges des Juifs, sans faire observer la différence résultant de l'existence de l'âme humaine dans la personne de Jésus-Christ.

Pour bien comprendre cela , il faut se rappeler que dans le premier développement delà doctrine de la personne de Jésus, on ne poursuivait que le double but de faire ressortir et de démontrer d'abord la divinité de Jésus, contre les objections des Juifs et des Païens, et puis la réalité de son corps humain, contre celles des Docètes; mais qu'il n'y avait encore pour eux aucune raison qui pût leur faire sentir la nécessité dogmatique d'attribuer aussi une âme humaine au Christ. D'où vient que si les Pères ne nient pas expressément l'existence de son âme humaine, ils parlent du moins de l'union de la divinité et de l'humanité en lui, de manière à ne pas laisser de place pour une âme, parce qu'ils n'avaient pas encore fixé leur attention sur ce point et sur son importance dogmatique. Celui qui s'exprime le plus clairement sur ce sujet est /u^(în,< quand il présente comme parties essentielles de Christ, le X6^o;, la '^x^ et le cH^kx , exactement de même que le fit plus tard Apollinaire. Il n*est pas non plus douteux que Clément d'Alexandrie refusait d'admettre une âme humaine en Christ ; car il dit : ' Ô ^cSt^jp, «itoÇairXw; àtraOvj^ ,

' Apol. min., c. 40. — ' Slrom. VI, c. 9.

c'est-à-dire que le Sauveur, ou ia personne qui était à la fois Dieu et homme, était complètement exempt de toute souffirance ( m^) et n'avait alicune sensation. Or, comme il distingue dans Pâme humaine un triple principe : celui de la raison, celui de la colère et celui de la convoitise ( Xoytffrtxov, Ovpixôv, Im^umnxôv), * mais que, diaprés le passage cité, les deux derniers principes ne se sont pas trouvés en Jésus, il tn résulte qull ne peut pas lui avoir accordé une àme humaine. — Bientôt, cependant, les Pères de PEglise reconnurent la nécessité , au point de vue dôgmati-* que, d'admettre une âme humaine en Christ, parce que sans cette àme il n'aurait pas pu être un homme complet , ni être proposé comme un modèle pour les hommes, et qu*ii aurait enfin fallu , dans ce cas , ou nier absolument ses souffrances ou les attribuer au Logos. Irénée est le premier qui parle de Tàme.de Christ, en disant quil donna son ftme pour nos âmes et sa chair pour notre chair;.' et ici ^jxi n'est pas «implement Tàme, principe de la vie du corps , puisque Irénée ne distingue pas la 4^11 du irvfvfia. Mais Terlullien déclare formellement qae le Christ avait pris aussi bien une âme humaine qu^un corps humain ;' et si, dans d'autres passages, il ne parie que du revêtement de la chair, et ne distingue dans la personne de Christ que le Logos et la chair ,^ il faut entendre par cette chair toute l'humanité de Christ. Mais Origène est le premier qui entre sur ce sujet dans des explications plus détaillées et plus précises.' D'après lui , il ne pouvait pas y avoir d'union immédiate entre Dieu et un corps; pour que cette union fût possible, il fallait Tintervcntion d'un être participant des deux natures; cet être intermédiaire est l'âme raisonnable avec laquelle le Logos s'est directement uni. Les âmes placées au même degré., parti* cipent plus ou moins au Logos, selon qu'elles aiment plus ou moins leur Créateur et la vertu. Depuis le commencement de la création, Tâme de Jésus s'est trouvée avec le Logos dans une union intime et indissoluble, en sorte qu'elle était tout partica-*

' Pndag. lU, G. 4.^ ' V. c. I.

' De carne Christ!., c. 2, 43. Adv. Prai., c. 46. ' Decarne ChrlsU, c. 5. 48. Adv. Prax., r. 27. ' ParljniUèremeDt de prihclp. II. r. 6.

iiéremeDi propre à servir d^intermédiaire dans Tuaion du Logos avec un corps humain. C'est à cette âme humaine qu'Origène attribuait toutes les manifestations et les dispositions d*esprit qui ne peuvent appartenir à la divinité, par exemple la tristesse (mon sime est saisie de tristesse jusqu'à la mort), la tentation , etc., en sorte que toutes les affections du corps étaient censées ne toucher que Tàme et ne produire aucun changement dans le Logos. D'après lui , le Logos est présent partout , et s'unit perpétuellement aussi avec d'autres âmes pieuses, opinion qui l'empêchait d'admettre que ce Logos se fût jamais enfermé cbns un corps , quoiqu'il pensât qu'il s'était uni avec l'âme de Jésus d'une toute autre manière qu'avec celles de Paul , de Pierre et d'autres saints. Il admettait par suite , entre le Logos et Tâme de Jésus , une union mystique et indissoluble , par laquelle l'un et l'autre étaient devenus un ; et celte manière de voir le conduisit même à affirmer que, paivleur union avec le Logos, le corps mortel et l'âme humaine de Jésus avaient obtenu les propriétés les plus sublimes , avaient participé à la divinité et avaient même passé en Dieu («ç BAv furaÇc€y)xcv9t ).* — Après lui, nous trouvons généralement admise la doctrine qu'il y a eu une âme humaine en Christ.

Les idées des Pères alexandrins, Clément et Origène, sur le corps de Christ, ont quelque chose de tout particulier et méritent un exposé spécial.

D'après Clément^ le corps humain est le principe du mal, parce que c'est de lui que dérivent tous les sentiments, tous les penchants et toutes les passions (fàtir«^)quientratnent au mal. Dieu est exempt de ces désirs et de ces sentiments ; il est àna^ç ; la tâche de l'homme est de tendre à cette dirâOcta par l'abstinence et la domination sur soi*mème^ par rc/xpanc^. Il peut et doit étouffer les mauvais instincts qui l'entraînent au mal; mais il reste toujours sous la dépendance des désirs et des sensations qui se rapportent à des besoins naturels, tels que, par exemple, la faim, la soif, la fatigue, la douleur, etc. Or, le Logos, en prenant un corps humain, pouvait tout aussi peu perdre son âicadcta que ses autres

' Coiitr. Celg. nu, e.5, £. 44.

perfections divines. Comme Clément ne supposait pas en Christ une âme humaine éprouvant seule ces désirs et ces sensations, i] ne pensait pas non plus pouvoir admettre que le corps de Christ ait été exempt de tous les besoins qui les font naître. Croire que le Logos ait pu se mettre sous la dépendance de pareilles sensations du corps^ lui paraissait absurde et indigne de lui; il lui semblait que le corps de Christ avait dû être absolument et exclusivement au service du Logos, comme un instrument docile, toujours prêt à être mis en usage. Il supposait, par suite, quMl avait été exempt des besoinsde la nourriture, de la boisson, du sommeil, et que c'était une sainte force * qui Tavait conservé. Christ avait sans doute souffert, puisque sa destination le voulait ainsi , ë*est-à-dire que son corps avait été blessé et tué; mais cela ne lui avait fait éprouver aucune douleur, et il était resté constamment à^aQvÇ,

Sur ce point Origène s*écarte notablemeit de son maître. Admettant Texistence d*une âme humaine en Christ , il pouvait admettre aussi qu*il y avait en lui des sentiments et des besoins humains, sous la réserve que ce n'était que l'âme qui les avait éprouvés et non le Logos, Et c'est ce qu'il déclare formellement. Toutefois, l'idée que le corps de Christ avail dû être un instrument parfaitement conforme au but de la manifestation du Logos, l'amena à une autre opinion qui nous ft*appe. Admettant que le Logos révèle leur salut à tous les êtres doués de raison, et que, dans ce but , il est apparu à chaque classe de ces êtres sous la forme qui leur était propre , il admet aussi que le Logos s'est également manifesté aux différentes espèces d'hommes d'une manière qui répondait aux conditions spéciales de chacune d'elles , et que le corps de Christ avait été formé de façon à être un instrument parfaitement adapté à ce but. Il lui attribue ainsi la faculté d'être apparu, sous différentes formes, aux différents hommes , selon le degré de dignité auquel ils se trouvaient, sans aucune beauté h ceux qui étaient placés au degré le ihoins élevé et près desquels il n'avait pas d'accès, ainsi qu'il est dépeint dans Esaïe, 53, *2, 3; mais aux hommes dignes de la

' Sirom. V!, r. 9.

révélation, de telle sorte que la majesté divine leur était devenue plus ou moins apparente ; c*est sous une forme divine qu'il est apparu sur le mont Thabor à ses disciples les plus intimes ; et il est aussi ressuscité avec un corps plus délicat et plus subtil , qui avait moins voilé la divinité qu'un corps ordinaire, et qui , précisément par cette raison, n'avait pas pu être vu par les incrédules, mais uniquement par les apôtres, et encore seulement de temps en temps.'

Il est évident que Clément et Origène n'attribuent pas à Christ un corps apparent, mais un corps réellement humain, auquel ils donnent cependant des qualités parliculiores, ayant leur raison d'être dans son union avec le Logos, et dans sou but, qui est d'être l'argane de la manifestation du Logos. Aussi rejettent-ils tous deux formellement le Docétisme comme une hérésie; et néanmoins cette erreur leur a été fréquemment imputée par des auteurs d'une époque postérieure , à Origène , par Jérôme et Gennadius , et à Clément par Pholius , ce qui ne se fit du reste- qu'en tirant de fausses conséquences de leurs doctrines. On concluait de ce qu'ils refusaient au corps de Christ certaines qualités corporelles et lui attribuaient certains avantages surhumains , qu'ils n'avaient pas pu le regarder comme un corps vraiment humain. Ce n'était pas, à la vérité, pour eux un corps ordinaire, mais c'était cependant un vrai corps, doué seulement de qualités particulières.' Parmi les modernes il est sans doute généralement reconnu qu'Origène n'était pas Docèle , mais beaucoup veulent en revanche que Clément ait admis que le corps de Christ n'était qu'apparent. C'est en effet dans ce sens qu'on comprend, par une fausse interprétation, ce passage de la cohortaiioad Grœcos

(cap. 10.) : xh ôvOpwirov icpvjwiccTov âva/aCùv, xat ffo(ox\ dcvsiirXdi^afMvoç xh 9WTrip(ov ^pap.at t7ç âvOpwTrortiTOÇ ûircx^tvcro. Voyant la

chose superficiellement , on a cru reconnaître le Docétisme dans les expressions de masque^ déjouer le rôle de thumaniié^ bien que ce passage soit réellement en complète contradiction avec le Docétisme. Ce que veut dire Clément , c'est que le Logos est apparu sur la terre non dans sa forme naturelle , mais sous

' CoQtr. Cels. il, c. 9, g. 8.

Tenveloppe d'an corps humain ; qae ce corps lui avait par conséquent servi de masque, et qu*en vivant comme homme sur la terre, il avait joué un rôle contraire à sa vraie nature , c*est'àdire le rôle d*bomme ; mais que ce corps était un corps véritable, puisqu'il est dit expressément que le Logos s'était formé un masque de chair. L*imagè paraitra d'autant moins étrange chez Clément , qu'il dit ausài du gnostique : ' àiiiik^taç virtxpmro xh ^papac roo jSlou , parce quc la gnostique a également dans son corps terrestre une vie étrangère à sa véritable nature, son vrai moi demeurant et agissant dans une enveloppe qui lui est étrangère. Jugée d'après une orthodoxie ultérieure, cette figure est sans doute défectueuse , mais ce n'est pas en ce qu'elle met en doute la réalité du corps humain que consiste cette défectuosité, c'est plutôt en ce qu'elle fait apparaître le Logos non pas comme formant dans son union* avec l'homme une seule personne, mais comme une personne divine agissant au moyen du corps, ainsi qu'au moyen d'un instrument inanimé. Telle était précisément l'idée de Clément, puisqu'il n'admettait pas d'&me humaine en Christ. Origène est tout aussi peu favorable au Docétisme dans le passage où il dit^ que pour ceux qui ne peuvent pas supporter l'éclat de sa divinité, le Logos condescend à devenir, pour ainsi dire, tel que s'il était chair (oîovA aa^ y^vcttau). Ce mot o*(ovc\ lie doit exprimer qu'une idée, c'est que le Logos n*est pas réellement devenu chair, c'est-à-dire ne s'est pas incarné, ou bien qu'il n'est pas devenu entièrement semblable aux autres hommes , attendu que la personne de Christ s*esl considérablement distinguée des autres hommes par le Logos qui était immanent en elle.^

Tous les Pères s'accordent à admettre la doctrine de Fana martésie de Christ, et Origène cherche à l'expliquer par l'union |}ermanente de Tàme de Jésus avec le Logos.

Quant à la durée du ministère de Jésus comme révélateur de la vérité, c'est d'abord chez les Gnostiques d'Alexandrie qu'on trouve l'opinion qu'il n'avait enseigné que pendant une année,

' Strom. VH, c. 2. — ' Gonir. Gels , c. t, $. 6.

' Gleseler. Cooim. qua ClemenUs Alev. el Origenis ilocIrinK de corpore ChrIsU eiponantar 4837.

n qui fut «uAsi soutenu plus tard par les docteurs orthodoxes d'Alexandrie, eîi s'appuyaot sur le passage d'Esaïc 61, 1, 3, et notamment par Ciément et Origênei irénée la coml)at, mais lui en oppose une plus singulière encore. Il admet que Jésus a passé par tous les degrés de la vie humaine, afin de donner à tous les âges un exemple de piété; qu*il a sans doute été baptisé dans sa trentième année, mais qu*il n*a commencé son ministère que *iorsqu*il fut arrivé fc la maturité de Tige; que pendant la durée de ce ministère, il a célébré trois fois la fête de Pâques et qu'à sa mort il n*était pas loin de sa cinquantième année. A Tappui de son opinion il invoque une tradition qu'on disait remonter jusqu'à Tapôtre Jean , et le passage Jean , 8, 57 : « Tu n'as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham? ' »

Une doctrine à laquelle, à cette époque, on attachait une grande importance est celle de la descente de Jésus aux enfers. Pierre est le premier qui y fasse allusion, quand il dit ( 1 Pierre, 3, 19, 30) que Jésus avait prêché l'Évangile aux esprits de ceyx qui , à cause de leur désobéissance, avaient été emportés par le déluge. Christ étant mort , on supposait que pendant le temps de sa mort il était resté dans le Hades, qui était le séjour des morts, et qu'il y avait naturellement continué à s'acquitter de sa mis-^ sien. Les Pères de l'Église rapportaient aussi à la descente du

Christ ce passage du Ps. 16, 10 : oùx cyxaTaXi'^ciç fn aSn rqv ^x^>

flou, et cet autre de l'Epure aux Ephèsiens, cc^ xa xarwrcpa fU^-n r^ç y^; mais ils admettaient, comme but de cette descente, que Jésus avait prêché l'Évangile aux justes de TAncien-Testament. Convaincu en effet qu'il n'y avait pour les hommes de salut que par Christ et ne pouvant croire cependant que ces justes en fussent exclus, on pensait trouver, pour résoudre cette diCBculté, « un excellent moyen dans la descente de Christ aux enfers. Christ prêchait encore à ces hommes dans les enfers la rémission des péchés et les emmenait ensuite dans un endroit plus heureux que celui où ils avaient vécu, jusqu'alors. Origène déclare expressément à ce sujet que c'est l'àuie de Christ qui , après s'être séparée du corps, a eu des entretiens avec Jes kme^ demeurant

* Iren. adv. H«r. Il, c. 22.

dans le Hades. — ^ Hermas^ admet déjà que les Apôtres, après leur mort, sont aussi descendus aux enfers ; qu'ils y ont baptisé, qu*ils en sont remontés avec ceux qui avaient reçu d*eux le baptême; et Clément d'Alexandrie^ présume même que les Apôtres y ont prêché TEvangile aux Païens. 11 convient encore de remarquer que l'article de la descente de Christ aux enfers n'a été insérée que plus tard dans les symboles. Il se trouve pour la première fois dans les trois formules de foi ariennes des années 359 et 360 (La troisième de Sirmium , celle de Nicéeen Thrace, et celle deConstantinople). A la fin du iv*' siècle, Rufin ne le retrouve ni dans le symbole de TEglise romaine ni dans celui des Eglises orientales , mais uniquement dans le symbole de TEglise d'Aquilée. C'est le commentaire de Rufin sur le symbole apostolique qui fit admettre cet article dans un plus grand nombre d'Eglises.'

§. 37. De la rédenption par Christ.^

Jésus a délivré les hommes du péché et de la mort qui est la conséquence du péché, et comme ce péché les séparait de Dieu, il les a ainsi réconciliés avec lui en leur montrant la véritable voie du salut, et eh leur enseignant à le chercher non dans l'observation d'une loi extérieure, mais dans la régénération des dispositions intérieures , dans une communion intime de l'homme avec Dieu. 11 a affermi, par sa mort et sa résurrection, la foi en sa doctrine et la confiance dans le moyen de salut indiqué par lui.

' Simil. IX, S* 46. — ' Slrom. VI. c. 6.

* G. H, Waage de cUte arUcali , qaa io symbolo aposioUco U'tdiUir JesQ GhrisU ad Inferos descensiis. 4836 ; ia-So. — J.-J, Dietelmaier hist. dogmaUs de descensa Cbri^ti ad ioferos. 4768 ; iD-8o. — j.-N» Clatuen dog« matis de descensa J.-C. ad lof. hisl. biblica alqoe eecleslasUca. 4804 ; iii-8*. — SemUr progr., p. 373. — y.-£. Kûmg, La doclriDe de la desceole de Christ, aux enfers, d*après rEeriture- Sainte, l'Eglise prlmiUve, les symboles cfaréUeos, etc., 484S(allem.).

* W, C. L. ZiegUr. HIsl. dogm. de redemptione. 4794 ; în'4o. Bàhr. La doctr.- de la mort de Jésus dans les trois premiers siècles, 483Î (allem.) *- Dr Baur, La dœtr. chrét. de TexpiaUon dans son développ. htet, 4838 ( allem.).

Voici comment sont exprimées ces idées dans le Nouveau- Testament : Christ s'est livré pour nos péchés, afin de nous sauver de la corruption du monde (Gai. 1 , 4.) ; par sa mort il nous a rachetés de la malédiction de la loi ( Gai. 3 , 13 ) ; il a vaincu le diable et détruit sa puissance sur les hommes (Col. % fô ; Hebr. %{^)\ il a scellé la nouvelle alliance (1 Cor. II, 35); il s*est offert lui-même comme une victime pour le pardon de nos péchés (Eph. 5,2); il s'est donné en rançon ( Xurpov, avnXurpov) pour tous (I Tim. % 6) ; il a été mis k mort pour nous comme un agneau pascal ( I Pier. 1, 19) , et il est devenu en même temps victime et souverain sacrificateur, en sorte que c'est par lui que nous avons été purifiés et sanctifiés (Hebr. 7, 9) , et que nous sommes rentrés dans le rapport intime avec Dieu , qui existait entre lui et Adam avant la chute ; et c'est le mérite de Christ qui nous a reconquis ce que cette chute nous avait fait perdre (Rom. 5, \% ss. ; Uébr. 2, 14).

La mort de Jésus nous apparaît ainsi dans le Nouveau-Testament comme le point cuUninant de son œuvre rédemptrice, d'un côté, parce qu'elle a été l'acte le plus sublime de l'amour de Christ qui Ta porté à se sacrifier lui-même, et de l'autre, parce que ce n'est que par elle que son œuvre rédemptrice a inspiré aux hommes la confiance et a pu exercer sur eux des effets durables. La mort de Jésus n'a ainsi tiré son caractère de puissance rédemptrice que de sa vie et de sa doctrine, et surtout de sa résurrection qui l'a fait reconnaître comme le légitime envoyé de Dieu, et qui a imprimé à sa vie, à sa doctrine et à, sa mort, le sceau d'une attestation divine. Ce qui fait dire aussi à Paul (Rom. 4, 35) que Jésus a été livré pour nos offenses et qu'il est ressuscité pour notre justification.

Les premiers Pères de l'Eglise célèbrent souvent dans un langa^ enthousiaste le salut que Christ a apporté aux hommes, et décrivent avec une grande vivacité les mérites éminents que, par sa doctrine et son exemple, il s'est acquis en faveur de l'humanité, ayant été \9 premier qui lui ait donné une véritable connaissance de Dieu , qui lui ait enseigné un culte digne de Dieu , et qoi lui ait présenté , en lui même , l'idéal de la sainteté. Ils célèbrent surtout la mort de Jésus, parce que c'est par elle que

nous avoiiH été purifié», que nous avons obleiiu le pardon de nos péehés et ()uo nous avons été réooDciliés avec Dieu. Dios ces iable.iux du salut que nousa acquis la moH de Jésus, its s'en tiennent cependant aux idées du Nouveau-Te^uent ; ils les amplifient saosdoule, surtout en employant toulo sorte de comparaisons, mais ils ne vont pas cependant jusqu'à ikMiner un plus grand développement à la doctrine.

Ainsi, ils désignent souvent Christ comme la vietime offerte pour nos péchés, comme une rançon donnée pour nous, mais sans indiquer jusqu*à quel point la mort de Christ a été néeessalri! pour nous faire oblenir ce pardon des péchés et de quelle ma* nièro elle nous la réellement procuré. 11 disent sotivent aussi que Christ a triomphé des dénions; Justin et TerîètUien le déduisent du fait que les démons craignent le nom de Chriat, et qu'ils sont constamment expulsés par Tinvocation de ce nom ; mais ils n'indiquent pas cependant de quelle manière Christ a remporté cette victoire.

Ces Pères soutiennent surtout l'idée fondamentale que ce qui avait été perdu par la chute d'Adam a été regagné aux hommes par le mérite de Christ, et pour rendre cette idée plus palpable, ils aiment à mettre on parallèle, jusque dans les détails, la chute d^Adam et la rédemption par le Christ. Ils répètent souvent, par exemple, que la désobéissance dont Adam s'était rendu coupable à regard du bois, a été réparée par l'obéissance que Christ a montrée sur le bois ; ' que de même que le péché était entré dans le monde par une vierge (Eve), le salut y était aussi entré par une autre vierge (Marie), ils se plaisent en général à chercher dans les passages de T Ancien -Testament des allusions typi* ques à la mort de Christ et^au salut qu'il a apporté aux hommes. En cela le Nouveau-Testament leur avait déjà donné un précédent , en représentant l'élévation du serpent par Moïse (Jean, 3, II) comme une image de rélèvatton du Christ sur la croix, et l'agneau pascal, comme un type d^ Christ offert en sa-

' ZuÀov est employé par U SeplanU dans IMilstoIre de It chute, pour reodre le mol hébreu «lui signifie arbre, et flans le Nouveatt-T^sUineiit dMt !• seM de croit.

criike (i Cor. 5 , 7). Da reste, ces interprétations typiques des Pères sont très -souvent forcées. Ainsi CUtnent de Rome, Jttôtifi, Irénée et Origêne voient dans le fil rouge avec lequel, lors de la destruction de Jéricho, Rahab mit sa maison à Tabri du danger (Jos. 3), une image de la délivrance par le sang de Christ. Justin^ ^ Irénée, ^ Tertullien ' voient dans le récit qui se trouve ^ Rois, 6, 5 ss. une allusion typique à la croix. De même que la cognée était tombée dans le Jourdain , et s'y était enfoncée, de même, disent-ils, nous étions plongés dans Tabime de Terreur et du péché ; mais de même aussi qu'Elie, avec ui^ morceau de bois qu'il jeta dans Teau, fit nager la cognée. Christ, par le bois sur lequel il a souffert , nous a Clément sauvés de cet abime du péché. Bamaboê^ et Joêtin^ prennent les deux boucs, dont Tun était sacrifié pour l'expiation des péchés du peuple et l'autre relâché (Lev. i6), pour un type de U passion et de la mort de Christ, cherchant à faire voir que ce qui était arrivé isolément à chacun de ces deux boucs, Christ Tavait éprouvé seul et complètement.

Nous trouvons ainsi chez les premiers Pères des essais de représenter sous une forme vivante» au moyen de comparaisons, ce que Jésus a fait pour les hommes et quels bienfaits il a répandus sur eux, mais ils n'ont pas encore Tidée de montrer comment par lui nos péchés ont été expiés et les démons vaincus ; comment par lui la félicité de la vie future et l'immortalité nous ont été acquises , c'est-à-dire à quelles conditions cela devait nécessairement arriver , et comment ces conditions ont été remplies par Christ. Jrénëe est le premier chez lequel nous trouvons sur ce sujet quelques idées plus avancées :

Pour lui , tout le mérite de Christ se résume en ce que, comme Dieu , il 'a renouvelé en lui - même la création primitive de l'homn^ , qu'il a tué le péché, anéanti la mort et gagné pour les hommes une vie nouvelle/ et il dit ail-

' Dial, c. 86. - • V. 47, 4. — • Adv. Jud., c. 43.

• C. 7. — • Dlal. c.Tryph. c. 40.

* lii, 48, 17. Deos hominis anliquain plasmalionem îd se recapUolaos. -• àvxxcf xXautf^ac , renovaiis -» ni occideret quldem peccatum , evacuarel auleœ nortem , et viviflcarei bominem.

leurs ' que Christ a combattu et a vaincu ; qu'il a combattu comme homme pour ses pères, payé par son obéissance pour la désobéissance , enchaîné le fort , délivré les foibles , et donné à sa créature le salut en détruisant le péché ; que son action a, par suite, été double : rédemptrice, puisqu'il nous a délivrés de Tempire des démons et du péché ; réconciliatrice, puisqu'il a rétabli dans les hommes l'image de Dieu et leur a rendu la grâce de TÈternel ; qu'il a accompli tout cela par son incarnation, attendu qu'étant à la fois Dieu et homme, il a vaincu 1^ démons , rétabli dans sa propre personne l'image de Dieu , et fait obtenir aux hommes, par son obéissance et son intercession auprès de Dieu , le pardon de leurs péchés; que cela s'est fait surtout par sa mort qui est le comble de son obéissance.

C'est Irënée qui indique comment Christ a vaincu le diable.* Le diable avait y nous dit -il , soumis l'homme à son pouvoir en lui persuadant de transgresser la loi divine. C'est ce péché, cette chute , qui a été la cause de la doininalion de Satan ; c'est par-là qu'il a enchaîné l'homA^e. Il ne pouvait être vaincu que par l'homme lui-même qui, pour remporter la victoire, devait briser sa chaîne. C'est ainsi que Christ le vainquit lorsqu'il fut tenté parlai; homme, il repoussa le tentateur, le convainquit d'avoir violé la loi; puis le Logos l'enchatna comme un apostat et lui enleva ses instruments, c'est-à-dire les hommes qu'il avait tenus injustement en son pouvoir. Pour pouvoir réconcilier Dieu et l'homme, il fallait que Christ fût à la fois l'un et l'autre ;3 s'il n'avait pas vaincu comme homme l'ennemi de l'homme, il ne l'aurait pas vaincu de la bonne manière; mais si Dieu ne nous avait pas accordé le salut, nous ne le posséderions pas d'une ma • uière certaine ; sans l'union de l'homme avec Dieu , nous n'aurions pas pu obtenir l'immortalité et Tindestructibilité. Il fallait que le médiateur entre Dieu et l'homme fût allié à l'un et à l'autre pour les réconcilier ensemble. Il fut bomme, pour être tenté , et Logos, pour être glorifié.^ Le Logos resta au-dessus de toute atteinte lorsqu'il fut tenté, lorsqu'il souffrit et mourut ;

« m. 48, C. — ' V. 24, 2, 3. — * Hl, 4a, 7. — * Hl, 49, 3.

mais c'est avec son assistance que l'homme Jésus vainquit, persévéra , ressuscita et fut admis dans le ciel.

Voici quel est le sens de ces passages : L'humanité avait été vaincue par Satan qui la tenait enchaînée. Le Logos mit fin à cet état en devenant lui-même homme et en vainquant , comme tel, le démon. De même que la chute d*Adam avait fait tomber l'humanité dans cette captivité, la victoire de Christ Fen a délivrée. Cette victoire , Christ l'a remportée par sa constante obéissance dont l'avait rendu capable son union avec le Logos. Mais le comble de cette obéissance a été sa mortJ — Par son obéissance sur le bois, il a expié la désobéissance que les hommes avaient commise à l'égard du bois ; comme dans le premier Adam nous avions oflensé Dieu en violant son commandement , de même nous avons été réconciliés avec lui dans le second Adam parce qu'il a été obéissant jusqu'à la mort.

En s'unissant à l'humanité, le Logos lui a donné la possibilité de vaincre Satan ^ en le vainquant d'abord lui-même, comme homme, et en rendant ainsi les autres hommes capables de remporter une seinblable victoire. Mais il ne* suffisait pas de délivrer l'homme de la domination du diable , il fallait aussi le réconcilier avec Dieu en obtenant le pardon de sa faute et le rétablissement de sa ressemblance avQC le Créateur. Cela s'est accompli par le feit que le Logos s'est uni à l'homme et lui a communiqué TEsprit.^ De même qu'au commencement de la création le souffle de Dieu a animé Adam et en a fait un homme raisonnable, de même dans les dernier? temps la parole du Père et celle de l'Esprit se sont unies à cette créature et ont ainsi produit un homme vivant et parfait, afin que, comme nous sommes tous morts en Adam, — ^ l'homme physique, — nous devenions tous vivants en l'homme spirituel, et que nous arrivions ainsi à être de véritables hommes formés à l'image et à la resseniblance de Dieu.' La même main de Dieu, ditril, c'est-à-dire le Logos^ qui a primitivement formé l'homme, ne )'a jamais abandonné, mais il le développe et le complète à l'image et à la ressemblance de Dieu. On a sans doute toujours su que l'homme avait été créé à l'image de Dieu ; mais on

n*a pas bien connu cette iiiugeX*e8t'précisémeulpoui*quoi rhomme a si facilement perdu sa ressemblance avec Dieu. Mais quand la parole, à l'image de laq«ieUe Thomme a été créé, s'est faite chair, elle a rendu leur vivacité et leur fermeté à Timage et à la ressemblance. Car Christ a, dans sa propre personne, montré à rbomme Timage d'après laquelle il a été créé, et a complètement rétabli sa ressemblance ^ le rendant de nouveau , par le Logos visible , semblable au Père invisible. C'est, dit encore Iréoée, par la trangression du commandement divin que les honmies sont devenus ennemis de Dieu; c'est pourquoi Christ nous a réconciliés avec Loi par son incarnation, en intercédant pour nous auprès de Lui , en atténuant notre désobéissance par sa propre obéissance , et en nous disposant aussi à nous soumettre à Dieu et à nous conduire d'une manière qui lui soit agréable. Mais il possédait aussi le pouvoir de remettre aux hommes leurs péchés.' C'est par le même Logos qu'avait été donné au premier homme le commaademeiil de Dieu , transgressé ensuite par lui ; et c'est aussi par lui que Dieu nous a promis la rémission des péchés. Car le Logos devenu homme tenait de Dieu le pouvoir de pardonner les péchés, puisqu'il était à 1^ fois homme et Dieu , afin qu'en supportant, comme homme, les souiTrances humaines, il pût , comme Dieu , avoir pitié de nous et nous pardonner nOs péchés. 11 a efl'acé ainsi l'obligation écrite attestant notre culpabilité et Ta attachée à la croix, afin qu'après avoir été, a cause du bois, débiteurs de Dieu, nous obtenions aussi par le bois le pardon de notre faute.

Cependant tous ces bienfaits ne nous tombent pas en partage sans notre volonté. C'est sans doute illégitimement que le diable a régné sur nous,^ puisque par notre nature nous appartenions à Dieu, et que c'est par un pouvoir illégitime que Satan s'est dès lors emparé de nous. Pourtant le Logos ne nous a pas repi*is avec violence comme sa propriété ; mais il nous a délivrés de la domination du démon d'une manière raisonnable {r^LtûmabilUer), c'estr à«dire pHr la persuasion {seeundtwn suadelam).^ Cette persuasion

' Cf. Epist. ad Diognetum, p. 499. ( ûiov itrt/A^iv ) b»ç.iriiO«»v, oO |}iaÇo/Aivo;.

^Mi ykp ov npo9i9Tc t«î Oim.

n*est pBS'naiureilemeiil , corome quelqu^-uns font entendu, une perMiasioii du diable, niais une persuasion des hommes, au moyen cl^uels le Logos nous a disposés au bien et portés à renoncer au mal par une libre décision de la volonté. Car les hommes sont, d'après (renée :^ ralionabiies, examinatores et judkiales et non {quemad^riodutn irralionabilia , sive iuanimaliay qace sua volunimte nihil poêsimt faeere , sed eum necessilate et vi ad bonum irahuntur) infleœibiles. — De cette manière le Logos a pourvu à ce que la justice oe fût pas blessée et que la créature de Dieu ne périt point (ui neque quod esljtuilum confringeretur^ ntque nntiqua ploêmaiio Dd deperirel). La justice de Dieu oxîgcanl que les hommes soient i*écompensés ou punis selon la manière dont ils se sont conduits en usant de leur liberté, les entraîner de force au* mal eût été un procédé ijijuste.

Ainsi, d'après Irénée, Christ a sauvé les hommes non seulement par sa mort mais aussi par Tœuvre à laquelle il a consacré sa vie. Il a vaincu le diable qui tenait les hommes en captivité , ol leur a rendu ainsi la liberté. Dans sa propre personne , il leur a fait voir Tirnage divine d'après laquelle ils avaient été créés et leur a facilité ainsi le retour à la ressemblance avec Dieu C'est de cette manière qu'après les avoir- délivrés du mal , il les a conduits au bien; il a été en même temps leur -intercesseur auprès de Dieu et leur a remis leurs péchés en vertu de la puissance divine qui était en lui. C'est par sa parfaite obéis-^ sance envers Dieu qu'il a pu accomplir tout cela, et ce quia mis le comble à cette obéissance c'est sa mort. Ce n'est cependant pas celte mort seule qui a opéré la rédemption, car elle n*a fait que compléter oe que Christ avait déjà commencé par sa vie et sa doctrine. Irénée se sert aussi de l'expression biblique que Christ s'est donné en rançon ,^ et nous a délivrés ainsi du diable et du péché, mais il ne développe pas davantage cette image et n'aborde pas les questions de savoir à qui Christ s'est donné en rançon et comment la rédemption des hommes s'est opérée par cette rançon.*

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