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CHAPITRE VI

Histoire de la doctrine des destinées finales.

§. 43. De i'éUI des morts josqu à la résurrection.

De bonne heure s'était développée chez les Hébreux Tidée d'an royaume des ombres («cAeo/^, d'un lieu se trouvant bieir audessous de la terre, où descendent les âmes après la mort, et d*où il n'y a aucun espoir de revenir. Cette idée est presque la même que celle des enfers ou du Hades des anciens Grecs , telle qu'elle se trouve exprimée dans Homère. Comme on n'attribuait le sentiment qu*au corps, on croyait que l'âme, une fois séparée du corps, ressemblait à une ombre et était par conséquent dépourvue de sensibilité. On se figurait ainsi que les ombres, exemptes de douleurs et de soucis , mais n'éprouvant non plus aucune joic^ vivaient silencieuses et sans forces dans ces espaces ténébreux où ne retentissait même jamais la louange de Dieu ( Job.y 10, 18. ; Ezech., 32, 21, ss. ; Esaïe, 19, 9, ss. ; Eccléstaste,

' Cyprimi, Bpist. 70 el 76. éd. Baluze*

19, 10). De pareilles idées se trouvent encore dans TEcdésiastique (17,37,38, 14, 16), par conséquent dans le n* siècle avant Jésus-Christ.

Celte manière de concevoir le scheol excluait nécessairement toute espérancede rémunération au-delà de la tombe ; car, privées de toute sensibilité, les ombres étaient incapables de recevoir des récompenses ou des punitions. Il était impossible que cette idée de la condition des morts se conservât sans changement, quand les progrés de la civilisation et le développement du senlimenl moral eurent fait comprendre la nécessité d'une compensation morale pour obvier à la désharmonie qui , dans Texistence actuelle , règne si souvent entre la vertu et le bonheur. Cette idée se modifia en effet parmi les Juifs dans deux sens différents. Chez les Juifs égyptiens, imbus de la philosophie grecque, se forma ridée d'une vie immortelle des âmes conservant leur fiersonnalilé et leur conscience, et en même temps Tidée d'une juste rémunération (y. Sapience, 4 Marc, et Philon). Mais les Juifs de la Palestine ne pouvaient pas se figurer la possibilité de conserver le sentiment et de recevoir une rémunération sans avoir un corps ; ils croyaient aussi que toute la personne de Thomme ayant mérité des récompenses ou des punitions, la rémunération future devait avoir pour objet cette personne, et par conséquent aussi le corps qui en est une partie intégrante. Ils arrivèrent de cette manière à la doctrine de la résurrection des corps, d'après laquelle les corps des morts seront un jour ressuscites et réunis de nouveau à leurs âmes , de sorte que les hommes reprendront leur personnalité précédente, pour recevoir les récompenses ou lés punitions qu'ils auront méritées. Cette doctrine se trouve nettement exprimée dans le deuxième livre des Maccabées ; du temps de Jésus, c'était celle des Pharisiens ; tandis que les Sadducéens restaient aussi, à cette égard , fidèles à la simplicité primitive et niaient par suite toute rémunération après la mort.

Jésus adhérait sur ce point à la doctrine des Pharisiens. Pour lui la chose vraiment essentielle, c'était la rémunération après la mort, à cause de sa grande importance morale. Mais la doctrine de la résurrection des corps se trouvait en Palestine si -étroitement liée à celle de la rémunération , que l'une ne pouvait pas être

m^intétïfÊe sans Tàutre. U première était présenftée dans la forme donnée et nécessaire sous laquelle, au milieu de ces circonstances, . devait être enseignée la seconde; et comme cette forme ne présentait aucun inconvénient moral , nous ne devons pas nous étonner que lésus Tait conservée.* Christ et les Apôtres enseignaient par conséquent que les morts seraient un jour ressuscites pour recevoir leurs récompenses ou leurs punitions (Jean, 5, 24, ss. 1 Cor. ; ir>, 12, ss. ); mais que la condition des ressuscites qui avaieniété vertueux, seraK cependant infiniment plus noble et plus élevée quedansTexistenceactuellë (Matth. 22, 29, ss., 1 Cor; 15, 35, ss). Ce qui prouve d'ailleurs que la doctrine de la résurrection n'avait d'importance à leurs yeux que cefle qu'elle tirait de la doctrine de la rémunération, parcéqu'elle était la forme dont on revêtait celle-ci, c'est qu'ils s'en écartent parfois et font commencer la rémunération future immédiatement âpres la mort (Luc, 16, 22, ss., 23, 48). De là vient aussi que dans le Nouveau -Testament , la doctrine de la résurrection et celles qui s'y rattachent , sont loin d'avoir atteint leur complet développement et qu'elles ne l'ont trouvé que chez les docteurs de l'Eglise qui vinrent ensuite.

Ceux-ci s'occupèrent surtout de la condition des âmes , à partir de leur mort jusqu'à la résurrection, qu'on ne devait attendre qu% la fin du monde et avant le jugement dernier. Les docteurs de l'Église de cette période conservaient à cet égard l'ancienne crojrance du peuple juif à un royaume souterrain des morts, dans lequel seraient provisoirement réunis toutes les âmes des morts. Irénée dit* que de. même que Christ n'est pas allé immédiatement après sa mort vers son Père , mais est resté pendant trois jours dans le royaume des morts, puis est ressuscité et s*ést rendu auprès de son Père , de même aussi les âmes de ses disciples passent d'abord dans le monde souterrain , puis sont réunies de nouveau à leur corps, et parviennent ainsi à la contemplation de Dieu ; c'était par suite, pour les chrétiens de l'Eglise catholique, une erreur gnostique de troire que les âmes des justes enQ'ent dans le ciel immédiatement après la mort. Car les Gnos-

• V. note XX. — ' V, c. 34.

tiqfse» admelMeni en effei que rame purifléé par I» gnoisîs, dès qu'elle avait été délivrée du corps, s*éievaît aussitôt vers le pléroraa.

Cependant, d'après l'opinion des chrétiens, il s'était fait, grâce à Christ , un grand changement même dans le monde souterrain. Avant lui, les àtnes de tous les trépassé», même celles des justes, tombaient au pouvoir de ki mort qui règne dans ces espaces et qui ne permet aucun retour, et sous la domination des mauvais esprits , qui exercent tout particulièrement leur puissance dans les enfers , ce que Jasiin * cherche k prouver par Texemple de Samuel, dont Tesprit est mppelé par Fadjuration de la py tbonisse d'Endor ; mais Christ est descendu dans le monde souterrain , a vaincu la mort et les mauvais esprits , foreés ainsi à lâcher leur proie, et a ramené de leur prison la multitude des justes de FÂncien-Testament.

Cest ainsi que les enfers ont été transformés par Christ d*ttne abîme engtontissMit tout ce qui avait vie, et ne rendant rien, en un séjour des âmes purement previsoire , dans lequel elles doivent attendre la résurrection et le jugement. TerlutHen est celui qui donne les explications les plus détaillées sur te Hades et sur sa nature, en prenant pour guide la parabole du riche et de Lazare (Lue, 16, \9). Il décrit^ ce qn*il appelle inferi ou cmreersea dwerêoriam inferam comme an mmense espace dans les profondeurs les plus reculées de la terre, séparé en deux parties, le séjour des pieux et celui des impies , par un abime prolond, infranchissable. Car on ne croyait plus à un état inconscient des âmes dans le monde souterrain ; on pensait au conti*aire que, bien qu'elles n'eussent pas encore subi leur jugement, elles en avaient cepemfantdéjii un pressentiment et sentaient d'avance quelles seraient leurs destinées futures.^ Tertullien* cherche à le prouver par la parabole du riche et de Lazare et il lire de la fecullé qu'a Fâme, séparée du corps, de sentir la douleur et la joie, la preuve de sa corporelle. Il remarque en même temps que, puisque Pftmea

* Dtal. c. 405. — ' De aDlmt, c. 55.

' De aalma c. 7 : allqakl tormeatt sife solalu anInM pneeerpit lo dlvenorio inferam.

ridée du bien et du mal et la volonté de le faire, avant de Taccomplir par le moyen du corps , il est juste aussi qu'elle reçoive sa récompense ou sa punition avant le corps.^ D'après cette parabole, il nomme la partie des enfers qu'habitent les pieux, sinus Abrahœ^ et le séjour des impies ignis^ quelquefois aussi inferi^ et il admet que le premier lieu , qui offrait aux âmes des justes un soulagement provisoire (intérim refrigerium prœbitura animabtÂS juslorumj^ était très -élevé au dessus du séjour des impies. C'est absolument de la même manière que sont décrits les enfers dans un fragment attribué à Hippolyte.'^

De ce monde souterrain on distinguait le paradis, situé sans doute aussi sur la terre, mais plus élevé que la terre habitée, et en étant séparé de telle sorte que les hommes vivants ne pouvaient pas y atteindre. D'après Tertullien^^ ce lieu séparé du reste de la terre par la zone torride, est un lieu plein d'un charme céleste. Jésus y était aussi entré après sa mort ( Luc. ^, 43) ; mais parmi les morts, il n'y a que les martyrs qui y parviennent pour y rejoindre le Seigneur.* D'après Irénée,^ Henoch et Elie y ont été aussi admis; enlevés de la terre, ils ont été transférés avec leur corps dans ce lieu où Adam avait été formé par la main de Dieu.

La manière de voir d'Origène s'écarte de ces idées, qui peuvent êtreconsidérées comme étant l'opinion générale des chrétiens à cette époque. D'après lui, toutes les âmes décédées avant Christ, même celles des patriarches et des prophètes, étaient sans doute descendues aux enfers; mais Jésus, lorsqu'il y était allé lui-même, avait transféré les justes de l'Ancien - Testament dans le paradis inférieur (qu'il faut distinguer du paradis supérieur, céleste ou troisième ciel), grande île de la terre, placée dsms une situation très-élevée, et à laquelle tous les pieux chrétiens peuvent depuis lors aborder. Leurs âmes, dès qu'elles ont quitté les corps terrestres avec leurs souillures, s'envolent au séjour des corps purs et étherés y* elles ne vont plus dans le monde souterrain, mais

■ Ibid. c. 58.

* Hippolyli opp. éd. Fabric. I p. 220. — ' Apolog., c. 47.

* De resurrect. carnis. c. 43 : ex marlyru prsrogativa. ' Adv. Gels, vu, c. 4, g. 5.

arrivent aussitôt dans le paradis qui est la même chose que le sein d*Abraham..' La , elles sont comme dans une école , où elles sont éclairées sur tout ce qu'elles avaient vu sur la terre, et reçoivent quelques indications sur les choses futures. À mesure qu^elles développent leur intelligence et leur moralité, elles avancent toujours plus en passant par différents degrés de culture, que les Grecs appellent des sphères, et en amassant dans chacune de ces sphères de nouvelles connaissances, et elles arrivent enfin au royaume céleste.^ Cependant aucune de ces âmes, pas même celles des Patriarches et des Apôtres , ne reçoit la pleine récompense de ses mérites avant le jugement dernier ;' tandis que lésâmes des méchants, retenues sur la terre par leur amour des choses terrestres, sont poussées ça et là et errent autour des tombeaux. C'est de là que viennent aussi les apparitions des esprits, et c'est là-dessus que se fondent les évocations et les exorcismes.*.Une opinion particulière d'Origène,'mais qu'il donne du reste formellement comme une simple supposition , était cell(> que les saints décédés priaient constamment Dieu pour les hommes vivant encore sur la terre.^

§. 43. Histoire dn Ghiliasme.

L'opinion chrétienne d'un règne de mille ans que Christ fonderait sur la terre, a sa source dans les idées messianiques et matérialistes des Juifs , qui attendaient dans le Messie un roi puissant , sous lequel le peuple juif vaincrait tous ses ennemis , subjuguerait toute la terre et vivrait dans toute la plénitude du tx)nhenr terrestre. Il est certain que ce sont les Prophètes qui , par leurs descriptions du royaume messianique , avaient fait naftre ces espérances ; mais il n'est pas moins avéré que les Juifs d'une autre époque avaient amplifié ces descriptions et négligé le côté spirituel des espérances messianiques que les prophètes avaient énoncées.

' In Itbr. Reg. Hom. IL-lo. Nam. Hom. 26. ' De priDC. II, c. 44, g. 6.

' In Lev. bom. VU. — ' Adv. Gels. Vll, c. 4, g. 5. ' In Cant. Gant. lib. III In libr. Jesu Nave, Hom. XVI.^ln Fpist» ad Rom. lib. IL

Christ déclarait que sa mission était de fonder le royaame de Dieu sur la terre, c'est-à-dire une communauté dans laquelle la volonté de Dieu serait la volonté de tous les membres, et où les hommes étroitement unis entre eux et avec Dieu, formeraient par suite une unité morale. Jésus savait bien que ce royaume de Dieu aurait à soutenir une lutte continuelle avec le monde et le mal ; mais, confiant dans la justice et la sainteté de Dieu, il promettait pour l'avenir un état de choses dans lequel régnerait raccord qui doit exister entre la piété et la félicité, en sorte que les pieux y jouiraient de toutlebonheurqu'ilsauraientmérité. L'idée d'un tel royaume de Dieu triomphant du monde, se trouvait sans doute déjà impliquée dans celle du royaume messianique, et comme il n'était guère possible de l'exprimer autrement que par des ligures, Jésus tira ses images des descriptions messianiques des Prophètes, mais il donna en même temps à comprendre qu'il fallait les entendre dans un sens spirituel.'

Ce fut cependant dans un sens très matériel que les Apôtres eux-mêmes les entendirent. Car peu de temps avant le départ de Jésus, ils lui adressèrent cette question (Àct. 1, 6) : Seigneur, sera-ce en ce temps que tu rétabliras le royaume d'Israël ? Et après sa disparition, ils se persuadèrent que ce n'était que la première fois qu'il était apparu pour préparer les hommes au royaume de Dieu , mais que bientôt il reviendrait une seconde fois pour fonder le royaume messianique ou le royaume de Dieu, tel que les Prophètes l'avaient annoncé. Cette opinion n'était pas, il est vrai, celle de Paul, qui dépeint évidemment ce royaume de Dieu , triomphant du monde , comme devant se réaliser dans le ciel ( t Thess. 4, 16. 17, 3. Cor. 5. 1; 3) ; mais il ne combattit cependant pas non plus ces espéranoes chamelles ; très-probablement il les considérait comme une forme de doctrine fort innocenie, renfermant la chose essentielle, c'est-à-dire, lidée d'un triomphe final du bien sur le mal et cellede la rémunération qui consisterait en une parfaite harmonie établie an jour entre la piété et la félicité. Mais c'est précisément ce qui fit que cette opinion d'un royaume de Dieu , que Jésus devait fonder sur la

' MaUh. n, 30.

terre lor^ de son second avènement , se répandit généralement même parmi les chrétiens sortis du paganisme. Ce qui la favorisa le plus ce fut l'oppression sous laquelle gémissaient les premiers chrétiens. Plus les persécutions qu'ils avaient à endurer étaient douloureuses , plus le danger de les voir enfin anéantir complètement le christianisme était menaçant, et plus les chrétiens saisissaient avec ardeur l'espérance d'un prochain et complet bouleversement de l'état des choses existant et d'une large compensation , par des joies sensuelles , des souffrances qu'ils avaient éprouvées. Car des espérances de cette nature agissent bien plus fortement sur l'homme charnel que des espérances purement spirituelles ; et il n'est pas douteux que ce qui a donné le plus de force à bien des martyrs pour supporter patiemment leurs supplices, c'est la perspective d'être bientôt ressuscites pour participer au glorieux royaume du Messie, pour voir abattr tous les ennemis de Christ, et avoir eux-mêmes part à son triomphe.

La croyance en un très-prochain retour de Christ était en effet généralement répandue dans les premiers siècles. Nous la trouvons déjà exprimée dans le N.-T., en particulier dans les Épitres, et elle s'était incontestablement développée de l'exhortation de Christ à se tenir constamment prêt à son retour, puisqu'il reviendrait complètement à l'improviste (Matth. 34, 43). Paul la partageait aussi (Phil. 4, 5), bien qu'il n'attendit pas ainsi la fondation d'un royaume terrestre. 11 est certain qu'immédiatement après les temps apostoliques, la doctrine d'un royaume terrestre de Christ était généralement admise parmi les chrétiens. Chez les judéo-chrétiens, les Nazaréens et les Ebionites, qui en formaient une branche, elle fut toujours maintenue et Cérinthe^ dont le système était un amalgame d'éléments judaïques et gnostiques , l'adopta lui-même. L'antiquité et l'iiniversalité de cette doctrine chez les chrétiens grecs sont attestées par les plus anciens documents , à la tête desquels est l'Apocalypse.

C'est probablement de la même époque que l'Apocalypse qu'est l'Épitre de Barnabas ; et ces deux écrits sont les premiers qui fixent à mille ans la durée du royaume terrestre du Messie. C'est dans l'Apocalypse , %, 5, que se trouve cette détermination du

temps, et Barnabas nous explique comment elle s'appuie sur une interprétation typique de Gen. 1. Un jour, disait-il, signifie chez Dieu mille années d'après Ps. 90, 4. -r De même que Dieu a créé le monde en six jours, il accomplira aussi toutes choses en 6,000 ans. Alors reviendra Christ, pour anéantir tout ce qui est mal, pour changer le soleil et les étoiles ; puis arrivera, le septième jour, ou le jour du sabbat, le royaume temporel du Messie, qui durera aussi mille ans. Depuis cette époque sa durée fut généralemeot fixée à mille ans, d'où vient que Tattente de ce royaume a été désignée par le nom de Ôhiliasme.

Lorsqu'à partir du hi« siècle ceChiliasme disparut successivement de l'Église, on ne voulut plus accorder qu'il datait déjà du siècle apostolique, mais on chercha à lui donner un fondateur moins ancien. C'est ainsi qu'£a«é6e,* Théodorei et d'autres le font dériver de Cérinthe, quoiqu'il soit évidemment impossible que l'Église orthodoxe l'ail emprunté à cet hérétique. Eusèbe' accuse, en outre, Papias d'avoir tiré cette erreur d'une fausse interprétation des écrits apostoliques et de l'avoir transmise aux auteurs ecclésiastiques postérieurs, ce qui le porte à le nommer (jcpd^pa <7|uitxp&ç Tov vovv. Mais au n* siècle, à l'époque de Papias, le Chiliasme était si universellement répandu que Justin ^ le déclare la foi de tous les chrétiens catholiques ; les partis gnostiques étaient les seuls qui ne la partageassent pas. II se trouve en effet exposé dans tous les écrits de cette période , en particulier dans quelques écrits apocryphes, tels par exemple que les Sibyllines, les Testaments des douze patriarches,^ etc., qui contribuèrent à leur tour à consolider cette croyance. Des descriptions plus détaillées du r^ne de mille ans se trouvent chez tuslin^^ chez IrénéCy^ et chez Teriallien? D'abord paraîtra TÂntichrist, mais il sera anéanti avec les peuples qui ont fait cause commune avec lui. Tous les empires de la terre, particulièrement l'empire romain, seront détruits. Jésus reparaîtra luimême et fondera, dails une nouvelle Jérusalem, établie sur les

' Hist. eccl. m, c. S8.

• Hist. eccl. III, c. 39. — ' DlaU, cap. 80. — * V. noie XXI.

• Ûlal., c. 80. — • V., 25, 36. - • Contra Marc. iU, c. S4.

ruines de Tancienne, un empire dans lequel, visible aux hommes, il gouvernera la (erre pendant mille ans. Les patriarches, les prophètes et les justes seront ressuscites pour prendre part aux délices de ce royaume. La nouvelle Jérusalem est décrite avec les couleurs les plus éclatantes, d'après Es. 54, 12 ; ses fondements seront en rubis et en saphir^ ses remparts de cristal.' Aussi pensait-on qu'elle descendrait du ciel; Tertullien^ en appelle à ce sujet à la tradition, d*après laquelle, à Tépoque de la guerre des Parthes, on avait vu en Judée, chaque matin, sus- ' pendue au ciel, une ville qui disparaissait le jour. La terre aussi sera métamorphosée. Selon Hermas,' Dieu changera le ciel et les montagnes, les collines et les mers, et tout sera rempli de ses élus. Les animaux deviendront apprivoisés et serviront aux hommes ; la terre produira une énorme quantité de toute espèce de fruits. Pour donner une idée de l'abondance qui régnerait alors , Papias assure * qu'il y aurait des vignes dont chacune aurait 10,000 branches, dont chaque branche aurait 10,000 pampres, dont chaque pampre aurait 10,000 grappes, dont chaque grappe aurait 10,000 grains, dont chaque grain produirait ^ pièces de vin. Dépareilles descriptions du règne millénaire s'appuyaient particulièrement sur les peintures prophétiques du royaume messianique, notamment sur Es. 11 ; 65, 17 ss. Michée 4 et sur l'Apocalypse. Mais Irénée cite aussi, en faveur du Chiliasme, des paroles de Jésus, à savoir : Matth. 36, 39, qu'il boirait de nouveau avec ses disciples du fruit de la vigne, et Matth. 19, 39, où il promet à ceux qui abandonneraient pour lui leurs parents et leurs maisons, une compensation centuple.

Dans la première moitié du n* siècle, les Gnostiques étaient les seuls qui se prononçassent contre le Chiliasme, inconciliable avec leur manière de considérer la terre comme étant l'œuvre d'un créateur imparfait , et le corps comme étant«la prison de l'âme; plus tard les Montanistes furent cause que le Chiliasme, rencontra encore d'autres adversaires. Ils enseignaient bien euxmêmes le Chiliasme ainsi que l'Église catholique ; mais comme il s'accordait à merveille avec leurs tendances matérialistes, ils le

' Ircn. V. 34. - ' I. c. — ' Vis. I. — * Dans Ir««n. V, c. 3S.

préconisaient tout particulièrement. On peut bien croire que leurs prophètes ont par suite développé sous bien des rapports ces idées chiliastes ; ce qui est certain, c'est qu'ils annonçaient ouvertement et en face des payens la fin prochaine du monde , la destruction de Tempire romain, Timminente inauguration du royaume messiaque, et que par ces prédictions ils augmentèrent la haine et les persécutions des payens contre les Chrétiens. Ce fut la cause qui porta les adversaires des Montanistes, les Aloges , comme les appelle plus tard Epiphane , qui s'élevèrent bientôt dans l'Asie mineure^ à diriger aussi leur attention sur le Chiliasme, et à en examiner les preuves, qu'ils déclarèrent insuffisantes. Les Antimontanistes de l'Asie mineure rejetèrent à la fois le Chiliasme et l'Apocalypse : bientôt après Cajt», qui combattait le Montanisme à Rome, suivit la même voie, en faisant dériver le Chiliasme deCérinthe ainsi que l'Apocalypse.* Mai^ comme dans leur opposition contre le Montanisme ces hommes furent ^entraînés à combattre aussi certaines opinions reçues , même des opinions concernant le Logos , ils n'eurent point de crédit et même leurs doutes à l'égard du Chiliasme ne trouvèrent pas un grand accueil. Ce n'est que par les Alexandrins du ni* siècle qu'il a été combattu avec un succès décisif. ClémefUy il est vrai, n'en parle pas; mais on peut être certain qu'il n'a pas partagé ces rêveries chiliastes. C'est Origène, qui a commencé à les évincer de TÉglise. Faisant consister le but de la destination définitive de l'homme dans sa délivrance de tous les liens qui le rattachent à la matière, ainsi que dans sa communion avec Dieu, et admettant, par suite, une élévation progressive de l'àme après la mort, il devait trouver très-choquante la pensée d'un retour de l'àme à des joies sensuelles , comme celles que promettait le Chiliasme. Aussi soutenait-il que les passages bibliques invoqués par les Chiliastes , devaient être interprétés allégoriquement et se rapporter à das biens spirituels » comme cela se fait pour les images matérielles sous lesquelles TÉcriture représente fréquemment de pareils biens ; que c'étaient des gens de peu de capacité, guidés d'ailleurs par le penchant aux jouis-

' Eusèbe. III; c. «8.

sanoes matérielles, qui avaient entendu ces |)assages dans leur sens propre et qui étaient arrivés ainsi à Ticlée d*un royaume temporel de Christ. Il désigne ces hommes comme des esclaves de la lettre, qui interprétaient les saintes écritures d*une façon judaïque et qui donnaient ainsi aux Chrétiens, parmi les païens, la réputation d'avoir peu d'intelligence.' — Cette manière de voir d'Origèiie fut généralement adoptée par ses nombreux disciples. L'un d'eux, Denys, évéque d'Alexandrie, se trouva tout particu-t lièrement dans le cas de prendre sa défense. A Tépoque de la persécution deDécius, un évéque égyptien, du nom deNépos^ soutenait avec beaucoup de force, contre Origène, la cause du Chiliasme dans un ouvrage intitulé : « Réfutation des Allégorisies : » il affirmait notamment que les passages messianiques des Prophètes, comme les peintures de l'Apocalypse , devaient être pris dans le sens littéral ; or, la persécution qui sévissait précisément alors contribuait à gagner beaucoup de partisans à cette opinion , dans laquelle les Chrétiens trouvaient de puissants motifs pour rester fermes et persévérants. Mais lorsque cette persécution eut cessé, Denys, soit parson écrit « des protnesses^ t soit par des représentations verbales, sut convaincre ce parti de son erreur. Si le Chiliasme trouva encore , à la iin du m* siècle , un défenseur dans Méthodius, évéque. de Tyr, adversaire d'Origène sous tous les rapports , les pi*ogrès de l'école de ce dernier eurent pour conséquence que , dans l'Église orientale où elle avait toujours la haute main , on abandonna aussi de plus en plus cette opinion. Les Occidentaux, au contraire, qui, en général , demeuraient à peu près étrangers aux doctrines nouvelles d'Origène, restèrent attachés au Chiliasme jusque la fin de cette période. Chez Laclance^ on trouve encore une description détaillée du royaume de Christ,dépassant par le grossier matérialisme des idées tout ce qu'on trouve à cet égard dans les auteurs précédents. Selon lui les citoyens de ce royaume engendreront une quantité innombrable d'enfiints consacrés au Seigneur ; et il se réjouit de l'idée que les païens ne seront pas tous anéantis , mais épargnés en partie, afin que les justes puissent célébrer sur eux de glorieux

De princ. 11, c. 44. — ' InsUU. dl?. VII, c. 44 — 25

triomphes et les réduire, pour toujours, à l*esclavage .Depuis que Constantin se fut montré favorable au christianisme, le Cbiliasme s'éteignit complètement dans TÈglise. La cessation des. persécutions et du martyre enleva tout leur charme à ces espérances sensuelles. Du moment que le christianisme fut devenu ta religion d'état de Tempire romain , se perdit tout naturellement aussi rintérét avec lequel on avait attendu jusqu'alors la chute de cet empire.

§. 44. Hisloire de la doctrine de la résarrectioa.*

Tout en maintenant la doctrine de la résurrection des corps, à cause de sa connexion avec celle de la rémunération future, Jésus la spiritualisa. Il n'admettait pas Topinion vulgaire, partagée aussi par les Pharisiens, que le corps actuel ressusciterait sans changement, mais enseignait au contraire que les ressuscites, exempts des besoins terrestres, vivraient comme les anges dans le ciel ; que dès lors Torgane corporel ne leur créerait plus aucune entrave et se prêterait à Tactivité la plus libre de Tesprit (Matth. ^2, 30). Paul aussi abandonna les grossières conceptions judaïques de la résurrection des corps actuels sous la même forme et avec les tnémes qualités; selon lui les corps futurs seront des corps spirituels, célestes, mais ils sedévelopperont des corps matériels ou terrestres actuels, comme la plante se développe de la semence déposée dans la terre. (1 Cor. 15,35 suiv). Il déclare de la manière la plus formelle que la chair et le sang n'hériteront pas du royaume de Dieu, c'estrà-dire que notre corps terrestre ne pourra pas y entrer (1, c. v. 50) ; que, par conséquent, ceux qui vivront encore lors de la clôture de la période actuelle du monde, subiront une transformation qu'il caractérise en disant (2 Cor. 5, 4) que nous ne serons pas dépouillés, mais revêtus, afin que ce qu'il y a de mortel en nous soit absorbé par la vie. Quand il dit , 1 Thess. 4, 17, que les ressuscites seront enlevés dans les airs sur les nuées audevant du Seigneur, il entend évidemment par là que les corps ressuscites seront d'une nature plus subtile que les corps actuels.

' Teller Fiées dogmaUs de resarrectione carnis per IV priora sncola ; 4768.

Cependant, même sous cette forme spiritualisée , la doctrine de l'immortalité rencontra chez les Grecs bien das doutes et des difiicultés, les uns trouvant une telle résurrection impos* sible, et les autres peu souhaitable. Aussi Paul avait-il a lutter, dans les communautés qu'il avait fondées, avec plusieurs personnes qui ne voulaient absolument pas entendre parler d'une résurrection des corps; il en était ainsi à Corinthe (1 Cor. S 5, 12) et à Ephèse (2 Tim. % 17. 18). Dans cette dernière ville , deux chrétiens, Hyménée et Philète soutenafent que la résurrection avait déjà eu lieu, l'entendant de la transformation morale des hommes par Jésus-Christ.

Plus tard, cette doctrine rencontra beaucoup d'opposition, nonseulement chez les Païens, mais aussi chez les Gnostiques chrétiens; mais elle fut maintenue d'autant plus vigoureusement par les chrétiens orthodoxes qui la défendaient de toutes manières. Il n'y a pas une seule doctrine particulière qui, dans la première période, ail provoqué tant d'écrits que celle-ci ; Justin^ Àihénagorey TeriulHen, Clément d^ Alexandrie et Origène ont tous composé des traités c{« re«urre(;(tone ; ceux d'Athénagore et de Tertullien sont les seuls qui se soient conservés.

Il faut, toutefois , distinguer parmi les chrétiens catholiques une double. conception de cette doctrine : une conception plus grossière chez les Chiliastes, une autre plus subtile chez les Alexandrins , adversaires du Chiliasme.

D'après les Chiliastes, le corps entier, avec toutes ses parties, tel qu'il est maintenant, ressusciterait de telle sorte que la substance de la chair resterait la même. Les adversaires objectaient que le corps humain après la mort passait dans beaucoup d'autres corps, que parfois même, comme l'expérience le prouvait, ses différentes parties étaient dispersées dans les différentes parties du monde. C'était là, toutefois, une objection qu'on pouvait facilement renverser , en lui opposant la toute puissance divine. Mais une autre, plus difficile à réfuter, c'est qu'il arrive quelquefois que des corps d'hommes sont dévorés directement par d'autres hommes, plus souvent encore qu'ils en sont mangés indirectement, comme par exemple, quand ils sont dévorés par des animaux ou passent dans dc^ plantes, qui ser-

vent eosuitc de nourriture aux hommes. De celle manière, remarquait-on, la mèmesabtance devient tour à tour h propriété de plusieurs hommes d'où il résulterait, que puisque , lors de h résurrection, elle ne pourrait être adjugée qu*à un seul, les autres seraient privés d'un ou plusieurs membres. Athénagore est le seul qui cherche à réfuter cette objection ;^ mais il ne sait lui opposer qu'une assertion fort arbitraire, c'est que les parties d*uQ corps humain , lorsqu'elles sont mangées par un autre homme, ne passent pas réellement dans son corps , mais en sont rejetées, comme n'appartenant pas è la nourriture naturelle qui convient àl'bomme.

Lies Chiliastes admettaient cependant que des boiteux , des estropiés, des aveugles, etc., ne ressusciteraient pas avec leurs défauts corporels, mais que Jésus les guérirait alors comme il l'avait déjà fait sur la terre.^

Il y avait dans la doctrine de la résurrection certains points sur lesquels les Chiliastes eux-mêmes professaient des opinions diiFérentes, mais qui ne provoquaient cependant point de luttes. Juslin admettait qu'à i'avénement de Christ, tous les hommes, les bons et les méchants, ressusciteraient à la fois, les premiers à l'immortalité, les autres pour recevoir, avec les démons, un éternel châtiment.^ Irénée^ TeriaUien et LacUmce^ suivant en cela l'Apocalypse (90, 5. 6 : Msaà^toç- nok (S^to; b ix^ f^W ^^ ^? àvautvàoii t^ irpûn;», enseignent au contraire une double résurrection : la première, celle des justes, au commencement du règne millénaire, la seconde, ou la résurrection générale, à la fin de ce règne.

Selon TertuUien,^ la résurrection des justes ou la première résurrection, aura lieu à partir de la seconde parousie de Christ, mais successivement. Les hommes parfaitement purs ressusciteront immédiatement ; mais ceux d'entre les justes qui sont encore chargés de bien des péchés, doivent les expier en demeurant plus ou moins de temps encore dans les enfers, selon le degré de

' Oq resarrecl.

' Justin* Fragm. de reaucr, Tertall, dQ resqrr, c« 57.

' Apol. major, g. 5t. — * V, c. 3S

^ De resarr. eamls, e. 4t. de anima, c. 5S.

leur culpabilité, et ne ressusciteront que plus tard. Pour Tertullien la parole de Jésus dans Matth. 5, 36, signifiait que personne ne sortait des enfers à moins d'avoir payé la dernière dette, par un ajournement de sa résurrection. Il pensait du reste que la prière des survivants faisait participer plus tôt ces âmes à la résurrection.^ Laclance conçoit autrement la première résurrection. Il pense ^ que lors de son second avènement, Cbristresr suscitera en même temps tous ceux qui auront professé la vraie religion ; qu'il permettra aux justes de prendre part au règne millénaire, mais infligera des punitions aux méchants. Tous deux admettent d'un commun accord qu'à la fin du règne millénaire aura lieu la résurrection universelle, et qu'alors les impies seront condamnés à des tourments perpétuels. Quant aux justes. TertuUien^^ Méthodias ^ et Lactance ^ leur prédisent k la fin du règne millénaire une nouvelle transformation. Devenus semblables aux anges, ils seront élevés au ciel et y vivront en contemphnt la face de Dieu. .

Nous trouvons aussi sur la condition des ressuscites dans le règne millénaire une assez grande diversité d'opinions. Papias n'hésitait pas à compter parmi les joies des ressuscites les jouissances que leur procureraient le boire et le manger. Irénée attend aussi des festins." Lactance parle même de la production d'innombrables enfants dans ce royaume. Ces Pères rapportaient sans doute uniquement les paroles de Jésus (Matth. 33, 30) sur la condition angélique des ressuscites à l'état des justes dans le ciel après le règne millénaire. D'autres cependant étaient d'avis que dans ce règne cesserait le manger, le boire ainsi que la génération. Tertullien lui-même dit :^ Eêui etpotui loeus non en(, et déclare^ que c'est de biens spirituels que les saints jouiront alors f omnium bonorum spiriltuiHum copia) ; il parait, toutefois, que Tertullien n'entendait nier que la nécessité des aliments pour la conservation des ressuscites, mais' non lajouis-

' De Mouojç., c. 40. — ' InstU. div. VU, c 20.

* GoDir. MarcioD. III, c. 24. — * Symphosloo ia Nov. Auci Bibl. PP. 1. pag. 429. - ' IDSUI. dif. VU, c. 26.

' V, e. 33. — ' De resarr. earais, c. 60. — * Adv. Marc. III, 24.

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