PREMIERE PARTIE
aJSTOIRE GÉNélULE DES DOGMES.
§. 7. fiodrioe de€hrisl.
La doctrine de Jésus se rattachait étroitemeot à celle de TAncieo-Testament et à celle du judaïsme, telle qu'elle existait alors. Jésus, qui maintenait fermement ra«torité de ^Ancien-Testament coniaie écriture sainte, se prononce au contraire énergiqvement contra les mauvaises tendances qui s*^taient glissées dans le judaïsme. Sa doctrine de Dieu est celle de rÂncien-Testaraent, mais spiritualisée* Il y fait ressortir principalement le rapport moral de Dieu avec Thomme, et répand sur ce rapport une lumière plus brillante et plus pure. Tandis que TÂucien-Testament insista particulièrement sur la justice de Dieu et le présente ordinairement comme un juge sévère et inexorable, Jésus révèle sa bonté et sa miséricorde dans leur union avec sa sainteté et sa justice, et fait concevoir le rapport de Dieu avec Thomme comme celui d*un père avec ses en&nts; ce rapport est purement interne ; il est fondé , non pas sur les ceuvres extérieures de rbomme, mais sur les dispositions et les sentiments de son âme. H en résulte que l'homme ne peut gagner Famour de Dieu que par une transformation intérieure et morale, c'est-k-dire par la régénération; mais en remplissant cette condition, le pécheur lui-même peut espérer obtenir de la bonté paternelle de Dieu le pardon de ses péchés. En suivant cette voie, lliomme entre dans une communion intime et spirituelle avec son Père céleste ; îl
sent la présence de Dieu dans son âme, et Tesprit de Dieu agit sur son cœur en le sanctifiant, ie fortifiant et le consolant. Par cette doctrine, Jésus se met en opposition avec les tendances matérialistes et charnelles du judaïsme d*alors, qui avait atteint son dernier développement dans le pbarisaïsme ; car le judaïsme ne connaissait d'autre rapport avec Dieu qu'un rapport purement extérieur, et d'autres moyens de se rendre digne de son amoar que TaccompUssement d'œuvres matérielles^ telles en particulier que l'observance des prescriptions rituelles de Moïse.
Jésus donne à sa doctrine une sanction particulière, en.se présentant comme le Messie depuis longtemps attendu. Les Juifs espéraient trouver dans le Messie la réalisation de la théocratie, qui jusqu'alors était toujours plus ou moins restée à l'état d'idée. Il devait, avant tout^ relever le trône de David, vaincre et soumettre tous les ennemis du peuple d'Israël, puis régner luimême, comme l'oint et le représentant du Seigneur dans c^î royaume, où la loi et la volonté de Dieu devaient devenir le seul principe dominant. Cette idée d'une société gouvernée uniquement par la loi de Dieu, était sans doute encore très* peu développée chez les Israélites, et ne se rapportait généralement qu'aux institutions civiles de l'Etat et à l'observation extérieure de la loi ; mais elle était évidemment susceptible d'un plus grand dé veloppement, et elle y parvint par Christ.
En qualité de Messie, Jésus annonce le royaume de Dieu ; mais ce n'est p^s un royaume comme celui qu'attendaient les Juifs ; c'est une communauté dans laquelle la volonté de Dieu devait être la volonté de tous les membres et de chacun en particulier, dans laquelle il n'y aurait qu'un' seul et unique maître, Dieu, et une seule loi, la loi de Dieu. Un pareil royaume ne pouvait pas s'établir immédiatement; car' il fallait d'abord former des hommes propres à y entrer ; aussi Jésus fait-il un appel, en posant comme condition de l'entrée dans ce royaume une complèfo transformation morale, et en promettant à ceux qui répondraient à son appel et rempliraient cette condition, la grâce de Dieu et le pardon de leurs péchés. Il annonce en même temps que ce royaume, qui d'abord ne pouvait être fondé que dans le coeur des hommes, se présentera un jour aussi sous une forme exté-
rieufe ; que lui-même apparaîtra de nouveau pour réunir les siens dans ce royaume de Dieu, qui triomphe de toutes les puissances du nml. G*est à ce second avènement qu'il rapporte aussi les passages des prophètes, dans lesquels ils parlent d'un royaume messianique visible et glorieux, mais san^ déclarer explicitement si c'était sur la terre ou dans un monde invisible que ce royaume final de Dieu serait un jour établi, tout éclaircissement à cet égard étant plutôt un objet de vaine curiosité qu'un besoin religieux. Cependant il laisse assez clairement entendre que la condition de l'homme, dans ce royaume, sera tout autre que dans la vie actuelle. Car sa fondation doit être précédée de la résurrection, après laquelle les hommes ne prendront point de femmes, et les femmes point de maris, mais seront tous comme les anges de Dieu dans le ciel. (Matth., XXII, 80).
Jésus avait profondément conscience qu'il était un envoyé et un instrument de Dieu pour l'accomplissement de ses desseins les plus sublimes, qu'il était dans la communion la plus intime avec lui, et qu'il tenait de lui la doctrine qu'il enseignait ; s'il parlait souvent de ses rapports avec Dieu, ce n'était pas pour qu'on en fit l'objet de subtilités et de rêveries hyperphysiques, mais pour gagner à sa doctrine la foi et la confiance des hommes.
Sa doctrine, essentiellement pratique, n'avait en vue que les besoins moraux des hommes et ne sortait jamais de là pour satisfaire une vaine curiosité. Aussi son enseignement estril populaire, ne formant pas un ensemble systématique, mais se ratta chant toujours à quelques faits et aimant la forme de la sentence et de la parabole.
^. 8. Doctrine des ipétm.
La doctrine de Jésus renfermait une telle richesse d'idées et, bien que se rattachant au judaïsme, elle était pénétrée d'un esprit si nouveau et si différeul de celui de cette époque, que les Apôtres, du vivant de leur maître, ne pouvaient pas^la comprendre complètement dans toute sa pureté, et bien moins encore deviner les développements qu'elle pouvait et qu'elle devait nécessairement recevoir.
Il y vfSkil m effets dans reDseigitemeDt de: Jésnts, des dfi Rlusiâura doctrines pratiques qui devaient se déveioppep tôt ou. tardi et que Christ luMiiêoie D*avait pis exprimais, panse que ses disoiples n'étaient point encore assez avancés pour pou* voie les supporter (Jean, XVI, 1^). Il était d'èiUeurs> impossible qa*on ne vit. pas- un jour se former, dans le sein même du.ebri»^ tianisme, la spéculation tbéologique, puisque la doctrine de Jésus la provoquait, et lui olTraîl une nouvelle base.
Pariai. les Apôtres, Pau/ et Jean furei^t ceux qui contribuèrent le plus au développement ultérieur du christianisme, en tivaot dest enseignements de Jésus les doctrines pratiques qui s'y trouvaient encore caohées, et en cherchant en même temps à rectifier et à ramener de ses égarements la spéculation tbéologique , qui avait commencé k se former parmi 1^ chrétiens.
Ce fut Paul qui, le premier , comprit et développa avec une : parfaite franchise les doctrines suivantes qui^ bien que profondément basées sur renseignement de Jésus , n'avaient cependant point été proclamées ouvertement par lui-même : à savoir quo par le christianisme, la distinction qui existe entre les juifs et les païens est abolie, que les uns et les autres sont également admis aux bienfaits de TEvangile; que la loi mosaïque a cessé d'ètce obligatoire pour le chrétien ; qu'en général le chrétien n'est soumis à aucune loi extérieure, et que ce ne sont pas les œuvres de la loi (|ui font l'essence du christianisme , mais l'union intime du cœur avec Dieu par la foi en Jésus-Christ.
Telles sont les doctrines que Paul traite dans ses épitres avec la vigueur qui lui est propre, les développant et les démontrant avec ce grand art de la dialectique qu'il possédait à un si haut degré. Quant aux (foctrines purement théoriques , même celles qui plus tard furent signalées comme des doctrines fondamentales du, christianisme, il n'en parle que sommairement et en dit parfois si. peu. de chose, qu'on ne saurait se rendre un compte exact de son. opinion à cet égandt.
Il était d'uae haute importance p^ur les Apôtres, au point dis vue pratique, d'enseigner, ce dont ils étaient eux-mêmes si pror fondement convaincus, que Dieu avait été en Christ, dont toute la vie et tous les actes avaient porté Tempireini^^ de* la. divinité,
qni'il lui aviMti riv^è sa* doctrimeti rivait» cbvrgÀ' d^ soi)' OMKvre. Coite foi étoit* eo même temps un besoin pt^iique; Qtt reUgieuxt ; d^ rjecherches spéeulatiyes sur Yiiimefd divin QnChristefcs^ir te rapport métaphysique du Fils avec le Père, n'étaienit paâ^préoisér ment ce qu0 réolamait ce besoin» bleu que ces» pointer iaipli<quassent des problèmes qui ne pouvaient manquer de frap^nw 1^ hommes d,*uq esprit b^to&à penser et à approfondir. Les Âpfttres ne s'engagèrent jamais profondément dans ces spécular tions ; mais nous eu trouvons cependant quelques indicés dans Paul et dans. Jean.
ÂÎDsi Paul conçoit Télément divifi en Christ, comiae le principe qui, de tout temps , a forjné l'intermédiaire entre Dieu et< le monde, par lequel Dieu a créé runiversalité* des choses (Coi. I, 16> 1 Cor. VIII, 6) et a constamment dirigé les hommes (1 Cor. X^ i)y et que Tapôtre désigne (Col. I^ 13 s.) comme le Fils et rimage de Dieu^ comme le premier-né d'entre toutes les créatures. On pourrait être facilement tenté par cette définitioii de rélément divin en Christ, de croire que Paul le oonçeit comme une divinité inférieure, comme un être intermédiaire en. tre Dieu et les hommes, s!il ne proclamait pas partout avec tant de force Tunité de Dieu. Il est probable que tous ces passages se fondent sur la distinction du Dieu caché et dti Dieu révélé, dîs^ tinctiou déjà indiquée dans les livres de TAncien-Testaiment , où il est. question delà sagesse divine (Prov. V.III^ 9^ Sap^ VU, 9.) Par la réflexion, on fut facilement anaené^ à distinguer ressettoe iafiaie de Dieu de la somme des forées. divines dont Taction a. eu pour thé&tre le mwde. Qette essence divinei est. restée ioeomi* prébeo^ibie' et cachée^ taiulis que ses< forées* se sootf roanifestées par des œuvres: et peuvent étire connues. Le Dieu révélé» dans* le monde n'était donc, ppur ainsi dire^ qulune partie» uneémanar tion du Dieu caché, n^ais non pas unC' personiialilà difEareatei Cett^ distinction, qui était certainement. trèS'-&milière aux écoles théologiques des juifs, devait Tétre aussi à Paul, qui y avait reçu soA éducation ; aussi l'élément divin qui est en Christ^ et» parle* quel les honupcs ont eu la plus haute et la plus complète révélation, est-il pouc cet apôtre la manifestation de Dieu. Mais- le vague qui règne dans les passages cités> et qui contraste d'une
manière si frappante avec la précision et ia vigueur qui caractérisent les parties de ses épitres, dans lesquelles il développe des doctrines d*une haute importance pratique, prouve qu^il ne se sentait pas appelé à donner des explications sur des questions qui n'avaient, au fond, d'intérêt que pour la spéculation tbéologique.
Cependant cette spéculation théologique avait déjà pris naissance du vivant de Paul , et tant qu'elle n'altérait pas ia doctrine essentielle du christianisme^ il l'avait laissé subsister. Le premier qui, d'après ce que nous en savons, ait envisagé le christianisme d'un point de vue spéculatif, ce fut Apollon, juif instruit, qui, par ses enseignements dans l'Eglise de Corinthe, attirait à lui beaucoup de personnes, et , bien que ce ne fût nullement à dessein, les éloignait de Paul. L'apôtre exprime à cet égard son opinion dans sa première épitre aux Corinthiens (1,4); il blâme les divisions que cela avait produites dans la communauté; quant à la doctrine d'Âpollos, il ne la blâme ni ne l'approuve, mais il laisse à Tavenir le soin de dévoiler la vérité de pareils systèmes, élevés sur le fondement de la foi chrétienne. Par contre, il se prononce nettement (dans ses épitres aux Colossiens et à Timothée) contre toutes les spéculations qui, en ébranlant ce fondement, conduisaient à la superstition, et favorisaient même l'immoralité.'
Après la mort de Paul, on continua à se lancer dans ces spéculations, surtout au sujet de la personne de Christ, en cherchant à exprimer d'une manière plus précise l'idée vague qu'on se faisait alors de l'élément divin dans le Sauveur. Ces efforts se rattachaient à des spéculations d*une plus grande portée, par lesquelles on expliquait tous les mystères du monde et de l'histoire, et parlésquelles on cherchait en particulier à concilier l'idée de Dieu avec l'origine du mal. Ces spéculations-, germes dont se développèrent plus tard les idées gnostiques, produisirent un système d'émanation, d'après lequel on faisait dériver de la divinité suprême une série d'êtres toujours plus imparfaits , à mesure qu'ils s'en éloi-
' B$ui$, Histoire de U théologie chrétienne an siècle apostolique. Paris et Strasbourg; <2 vol. in-S% 1860.
gnaiest, en Mtribuant la érection du monde mz êtres du degré le fhts inférieur, paur expliquer les misères de ce monde. On faisait aussi entrer la nature divine de Christ dans celle série d'éires émanésdeDien , et on lui assignait une des places les plus élevées. C'est probablement à ces systèmes d*émanaUon que Paul fait déjà allusion quand il parle de ycvEaXo/.coii ( 1 Tim. I, 4; tit. III, 9); plus tard , elles peuvent avoir encore gagné plus de terrain. Procédant d'un besdn naturel de l'esprit humain, ce désir d'erriver à des idées claires et nettes sur l'élément divin en Christ, n'avait rien d'illégitime et on devait lui doimer satisfaction aus^ longtemps qu'il se contenait dans de justes limites; mais il importait en même temps de combattre la tendance à des spéculations dépassant les bornes de la raison et partant stériles, et de ramener Tcsprit humain aux doctrines religieuses d'une importance vraiment pratique. Ce fut là le but que se proposa Jean dans son Evangile. Les systèmes de l'époque employaient ordinairement l'expression de ïlyoç pour désigner l'émanation ia plus haute et la plus imn>édiate de Dieu ; Philon l'appliquait au Dieu révélé, en opposition au Dieu caché. C'est cette expression que Jean emprunte aussi à la philosophie de l'époque, pour désigner le principe divin en Christ, principe qui, pour lui de même que pour Paul, était celui par lequel Dieu avait créé le monde, et le gouvernait ainsi que l'humanité. Mais, au lieu de s'engager dans des définitions métaphysiques précises sur la nature du }lyoç et sur ses rapports avec Dieu, il appelle l'attention sur le Logos apparu en chair, et cherche ainsi à ramener la spéculation , des régions stériles du monde surnaturel, à la contemplation, plus importante , sous le rapport moral, de la vie et des œuvres de Jésus SUT la terre. Dans les épttres de cet apôtre apparaissent aussi les premières traces du Docétisme ; Jean le combat comme pernicieux, parce qu'il tendait à supprimer toute l'activité humaine de Christ, à enlever* à sa vie et à ses souffrances toute espèce de mérite, même celui d'être un modèle pour l'humanité; et il lui oppose le principe que le Christ avait été un homme véritable et parfait (1 Jean, iV, 3; 3 Jean VII.) ^ Après la doctrine concernant le Christ , c'est celle des destinées
finales que les Apôtres développent avec le plus de soin. Ce que,
dans rintérèt de la religion et de la morale , il importail de savoir à cet égard , c*est quil y aurait une rémunération future, et que le royaume de Dieu, annoncé et fondé par Jésus, arriverait un jour à une parfaite réalisation. Ces idées formaient le fond des enseignements de Jésus sur les choses finales ; tandis que les figures dont il avait revêtu ces idées, bien que pouvant servir à les inculquer profondément dans les esprits , n*élaient cependant que d*une importance purement accessoire. Jésus lui-niéme les avait déjà empruntées à Tordre d'idées qui refait chez ses contemporains. Il conserva la doctrine d'une résurrection future du corps, parce que, d'après les idées anthropologiques d'alors , l'espérance de la rémunération semblait en exiger la présupposition; car on était généralement persuada que, puisque le corps formait une partie essentielle de l'individu , sa mort entraînait nécessairement l'anéantissement de la personnalité, et qu'il ne pouvait, par conséquent, y avoir aucune rémunération, à moins que le corps ne fût reconstitué.' C'est de même que Jésus emprunta aux descriptions prophétiques du royaume messianique , les images sous lesquelles il représentait le royaume de Dieu, dans son développement fulur. 11 annonçait que lui-même reviendrait d'abord pour juger les homnies , puis pour fonder le royaume de Dieu promis par les prophètes , et il engageait les siens à se tenir constamment prêts pour ce second avènement , puisque le jour du Seigneur viendrait comme un larron dans la nuit.
Les premiers chrétiens entendaient ces prédictions au pied de la lettre. L'exhortation à se tenir à chaque instant prêts pour Tavénement du Seigneur, leur faisait croire k sa proximité. S'imaginant que le royaume de Dieu serait fondé sur la terre et durerait mille ans , idée qui se reflète encore dans l'Apocalypse (Ch. XX), ils se faisaient aussi des idées très -matérielles des joies qu'on y goûterait. Celte attente de l'avènement du Seigneur dans un avenir très-prochain , les apôtres l'accueillirent d'autant plus facilement, qu'elle exerçait une influence morale très-salutaire; et c'est ainsi qu'elle se trouve très-souvent exprimée dans les écrits apostoliques. Mais Paul n'a certainement pas partagé
' V. noi.. IV,
— Soles espérances charnelles auxquelles on se livrait au sujet des choses finales. Car il conçoit la résurrection comme le développement d'un plus noble germe dans la nature physique de rbomme(i Cor. XV, 35 s.) « et Tunion avec le Seigneur dans son royaume, comme un* état supérieur à celui de Thomme sur la terre. Toutefois, il s'abstient de combattre les opinions qui matérialisaient ces choses, du moment qu'elles impliquaient cependant des idées religieuses et morales, bien qu'il y eût assurément à craindre qu*eu s*en tenant uniquement à l'enveloppe matérielle, on ne perdit de vue le fond spirituel.
II résulte de ce qui précède que l'enseignement des Apôtres avait une tendance toute pratique; n'attachant une importance réelle qu'à la foi religieuse et morale y il combattait ce qui y portait atteinte, mais ménageait et tolérait les opinions et les spéculations qui n'étaient pas animées d'un mauvais esprit.
§• 9. ÉpofK k^ Pères ipostotiqnes.
La doctrine demeura tout aussi simple à cette époque que dans le siècle apostolique. L'Ancien-Testament était la seule Ecriture- Sainte des chrétiens; car les livres du Nouveau -Testament n'étant point encore réunis, les doctrines distinctives du christianisme ne se transmettaient que verbalement, comme on les avait reçues des Apôtres. Cela pouvait rendre d'autant plus facile la formation d'opinions individuelles au sujet de certaines doctrines, ce qui arriva en effet, non-seulement chez les précurseurs desgnostiques, qui appartiennent à cette époque, mais même ehei des chrétiens réputés orthodoxes. C'est ainsi , par exemple, que nous trouvons alors chez Papias une conception très-grossière et très-matérielle du chiliasme. Ce fut aussi à cette époque que se répandit parmi les chrétiens une méthode d'interprétation all^orique de l'Ancien-Testament extrêmement forcée. L'interprétation allégorique, depuis longtemps en usage chez les païens et chez les juifs , est sans doute aussi employée dans quelques passages du Nouveau-Testament , mais bien plutôt en vue d'une impression à produire , que pour en tirer des preuves ; tandis que , dans cette période, on en faisait un usage exor-
Mhni, comme phV exemple d&ns refaire dé Bimmbàê, Mh «te trouver, pfiirtout dans rAntien-Teslâmenl, deâ prédirions ^ ^M types se rappoHBnt à Christ. L*Âacié«i-Testftment étant rioti Tunique Ecriture-Sain le des chrétiens , on se sentait toat niaitu^ rellement porté à y trouver, par cette sorte d'interprétalioifi , même les doctrines particoliéres au christianisme.
Les écrits des Pémes aposloliqueê ne contiennent tôùs t^u^ é^ instructions pratiques et ne poKent encore aucune tmcè d'uti dé\rek)f)pement spéculatif des doctrines. Ainsi fépitre de Bama^ t)as, dans sa premiéi*e partie, s'dttacheà prouver que la loi ffl<»8aique n'est plus obligatoire pour les chrétiens, et don^e, dkns la seconde partie, d^une inanière générale, des exhortations et des prescriptions morales. L'épilre de Clément tend surtout à rétahdir Ttinion dans la comm^ttauté deôorinthe, èt^ eic* iiorte ^es membres à Tobéissance envers tetsrs cheft. Ije PaMtëitt (tHermas donne, sous la forme d*une révélation , des exhortations à la piété chrétienne. Les épUres A'Igna^ce et de Polycarpe ont également un but pratique, bien que le premier mentionne déjà très-clairemeiit , en les désapprouvant > 4es opinions gnosliques. Tous ces écrits clierchent k donner plus de poids et^ force à leurs exhortations morales , en rappelaiit le ret<Hjr pr»'^ chaiu de Christ , et en reodant les chréiÂens attentifs à la néces^ silé de se temr prêts pour ce grand événement.
§. tO. fi|HH|ue des Afologites i dévetoppenieDt des spéeulilioDs (béologiques
rbez les chrétieDS orthodoxes.
Dans le cours du u« siècle on voit se former, même chez les chrétiens orthodoxes, une théorie théologique. Elie-eut pour oruse différentes circonstances, mais surtout les de»x sui^^amtes : d'ai>ord la nécessité de défendre la vraie foi clirélieime contre tes adversaires du christianisme «t contre ceux qui , dans le 9ein même de TEglise, professaient une doctrine erronée , et puis le hit de la conversion au christianisme de quelques hommes qui, possédant une assefc grande culture philosophiqe»e , éprouvaient le besoin de soumettre les doctrines chrétienites à unecertaitie spée«M)0n.
Le ckrisUinisind fat d'a^rd aiUqué par li» Païens , ^i se servaieal éfgtlement dee armes de la science et de la, philosophie» eoi^ipe Qous le prouvent le$ fragments de récrit de Cetena. Ils cberchaieqt d'une part à ébranler les hases de la foi chrétienne , c*e$t-l)-dire l'autorité de TAncien-Testament, ainsi que la mjfsion et le caractère di\ins du Christ, et d'autre part k prouver que les diverses doctrinea de TEvangile étaient absurdes et en contradiction les unes avec les autres. Ces attaques obligèrent iea chrétiens à démontrer, par des arguments tirés de la raiaou , la légitimité de leur foi k TAncien-Testament et à la doctrine de JiésMS-Christ, et à développer ces doctrines de telle sorte qu'elles parMSsenI conformes à la raison, et parfaitement d'accord entre elles.
Mais il se forma en outre, dans le sein même de TÉglise, de$ sectes qui s'écartaient de la véritable doctrine chrétienne. Du BliIî^u des Judéo-chrétiens sortirent ksÉ^ioniiêê, qui ne voyaient dans le christianisme qu'une institution judaïque, dans Jésus qu'un simple homme et un prophète distingué^ qui faisaient dépendre la grâce de Dieu et le salut de l'observation de la loi mosaïque, et rejetaient par suite complètement le développement que saint Paul avait donné au christianisme. Ils se séparèrent, par suite, des Nazmriens qui restaient fidèles au christianisme primitif, mais qui ne formèrent jamais qu'un petit noyau, auquel les autres chrétiens nefaisaient guère attention.'
Des partis qui furent beaucoup plus importants que ces Esse- Biens et ces Naiaréens, ce sont les pafUs gnosiiques dont on aperçoit déjk les germes dans le siècle apostolique, mais qui n'apparurent que sous* Adrien, avec un système complet et des communautés distinctes, ayant une organisation particulière. Pour expliquer l'origine du mal, ils croyaient devoir admettre que ce monde n'avait pas été créé par le Dieu suprême, mais par un être iiifé«' rieur, moins pariait, et qu'il avait été fait d'une matière éternelle qui était le principe du mal ; et pour expliquer que le Démiurge tirait son origine du Dieu suprême, ils admettaient le système des séries d'êtres émanés de Dieu. D'après eux, ce monde visible
' Vm§tmr& â$ rBgliH , par Karl Hase, tradùil par A. tkibert, ton. l'S p.4Wel40i.
est donc étranger au Dieu suprême ; il n*y a que les âmes humaines qui lui appartiennent, puisqu'elles dérivent de son essence. Mais leur grande tâche est de se délivrer des liens qui les enlacent par suite de leur union avec le corps, pour pouvoir retourner dans leur patrie, le monde de la lumière. Les Gnostiques regardaient le judaïsme comme une institution du démiurge imparfait, qui devait par suite être entièrement rejetée, de même que le paganisme fondé par les mauvais esprits. Christ était au contraire pour eux un des esprits les plus élevés du monde des lumières, qui était descendu pour délivrer les hommes des chaînes du démiurge ; et c'était sa religion qui traçait la voie que devaient suivre les âmes, pour pouvoir s'élever -de nouveau jusqu'aux sphères lumineuses dont elles étaient descendues. Ces théories gnostiques avaient aussi des côtés dangereux pour la morale. Elles prescrivaient sans doute, en général à Fhomme, un ascétisme sévère, afin de s'affranchir de la matière et de Tempire de la chair ; mais cependant une saine morale ne pouvait guère sortir dépareilles idées ; aussi bien des gnostiques allaient-ils jusqu'à déclarer que la loi morale était une œuvre du démiurge, et que par conséquent elle n'était pas obligatoire pour le chrétien.
Tandis que l'ébionitisme cherchait à ramener le christianisme au judaïsme, le frnosticisme menaçait de le transformer en un paganisme subtil ; car les systèmes des Éons, adoptés par les gnostiques, n'étaient autre chose qu'un polythéisme d'une nouvelle espèce. Le MonUinisme n'offrant presque rien de nouveau et de particulier dans sa doctrine, n'eut aussi que peu d'importance pour le développement des dogmes.
Ces différents partis, nés dans le sein de l'Eglise chrétienne, poussèrent naturellement à la résistance et à la lutte les chrétiens orthodoxes, qui voyaient que l'essence même du christianisme était mise en question, et qu'il fallait la défendre. Comme du côté des Ebionites le danger paraissait moins menaçant, les armes se tournèrent tout particulièrement contre les Gnostiques. Pour lutter avec eux, il fallait leur opposer l'identité du Dieu des juifs et du Dieu des chrétiens, ainsi que la création du monde par le même esprit tout-puissant; il fallait ensuite expliquer l'origine du mai dans ce monde, de manière à ne porter aucune at-
teinte à la booié» à la sainteté et à la toute-paissancede Dieu; il allait enfin réfuter et redresser les théories sur la nature supé-rieure de Christ, que les Gnostiques présentaient avec tant d'assurance. Plus Terreur est exprimée sous une forme précise et positive, plus il importe que ceux qui veulent la combattre ne se bornent pas à une réfutation négative, mais lui opposent aussi la vérité d'une manière positive. C'est à quoi se sentirent Clément appelés les chrétiens orthodoxes, aussi bien à l'égard des gnostiques^ qu'à l'égard des païens et des juifs. Mais pour atteindre leur but, il fallait un développement plus grand et plus complet de plusieurs doctrines chrétiennes. Un autre motif y poussait encore, c'était la facilité apparente avec laquelle la Gnosis, au moyen de ses mythes,* semblait résoudre tous les problèmes de la vie et de l'histoire, facilité qui devait naturellement séduire et éblouir les chrétiens peu instruits. Ce n'était donc pas en lui opposant de simples négations, qu'on pouvait combattre la Gnosis , mais il fallait encore chercher à résoudre avec une égale clarté les questions dont elle prétendait donner la solution. Car l'époque voulait hi netteté et la clarté, et les cherchait là où on les lui offrait.
Un hil qui , dans ces circonstances , exerça une grande influence , c'est qu'un certain nombre de docteurs chrétiens , qui s'étaient imbus de la philosophie platonicienne , quelques-uns , avant d'avoir embrassé le christianisme, se servaient maintenant de cette philosophie pour défendre et justifier les doctrines chrétiennes. Ils pouvaient considérer comme leur modèle Philon, qui avait cherché à défendre de la même manière le judaïsme et à développer la théologie judaïque à l'aide de la philosophie platonicienne. Aussi voyons-nous les Pères qui se rapprochaient des idées platoniciennes, faire un très-grand usage des écrits de PAtVofi, qu'ils estimaient beaucoup ; et l'on peut remarquer, à l'égard de bien des dogmes, quelle influence ces écrits ont exercée sur leur développement. Les ouvrages des plus anciens Pères , appartenant à l'école platonicienne, tels qu'Aristide et autres, n'ont pas été conservés. Mais nous possédons encore du u* siècle, ceux de JasUriy martyr, d'AihénagoraSj de Tatten et de Théophile d'Antioche. Ce qui avait amené ces hommes au chrV
tiaoisiDê y ce n*Àtai4 pas seulement le besoin moral et rel^ux ^ mais attssi une f ive eiiriosité phifosophique ; ce qu'ils y eberchaient , ce ii*èlaii pas seulemeni une sionfle foi retigieuse, propre à satisfaire les besoins du ctttir, mais la soiutioii des problèmes qui faisaient Tohiet de leurs recherches. Le christiaDisme leur offirait sans doute de nouvelles bases sur lesquelles pouvait s'appuyer kar spéculation ; mais , habitués à certaines idées philosophiqjues , ils ue pouvaient pas manquer de les faire passer dans le chrisliamisahe et de les mêler à ses doctrines « qu'ils développaient avec ce nouvel élèmenL On comprend fadlemenl qu'ils se soient imaginés devoir uniquement au christianisme les résultats qu'ils avaient acquis de cette manière, et qu'ils l'aient considéré comme étant la philosophie la plus satisiaisante ol la plus parfaite , ainsi que l'avait déjà nommé Justin. C'est surtout dans le développement de la doctrine du Logos qn'on reconnaît clairement Vempreinte de ce platonisme, et il est évident que c'est à son influence que le dogme de la Trinité doit d'avoir reçu sa première forme. L'importance du platonisme des Pères de l'Église relativement à cette doclriue , atprès avoir été dévoilée dans les temps modernes par les Sociniens et les Arméniens > a été pleinement démontrée par Souverain, dans l'ouvrage intitulé : Le PkUomime dévoilé. Les nombreux écrits que ce livre a bii surgir, tout en émettant bien des arguments, pour et contre l'objet en discussion, ont cependant simplifié la question et confirmé le iait que le platonisme a exercé une grande influence sur le développement de la doctrine chrétienne '
Bien qu'il soit impossible de méconnaître les eflets qQ*a produits cette philosophie, même en doiinant à certains dogmes une forme nouvelle, on aurait pourtant tort de blâmer les docteurs qui, les premiers , ont eu l'idée d'allier des idées platoniciennes avee le christianisme. Plusieurs motifs les justifient.