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CHAPITRE IV

Histoire de la doctrlae de la créatloa, de la Pro-

▼Idenee et dea créatnrea.

§. 88. De la créalioD et de la ProYÎdenee.

Les Scolastiques combattent la doctrine d'Aristote , que la matière est éternelle, et enseignent une création ex nihilo. Thomas l'attaque aussi par la raison que Dieu est la cause première de tout ce qui existe et qu'on ne peut, par conséquent, imaginer aucune matière qui ne tire pas son origine de Dieu. Cela n'excluait pas l'idée d'une création éternelle , telle que l'avait enseignée Origène ; et elle fut réellement adoptée par Jean Scot. De son côté, Thomas d'Aquin pose , comme un article de foi, le fait du commencement du monde, tout en faisant observer que son éternité peut tout aussi bien se démontrer par des arguments rationnels que son commencement dans le coûts des temps; que, par conséquent , le commencement du monde est seulement l'objet de la foi révélée et non de la science. Alexandre de Halès distingue sous ce rapport d'abord le Nihilum privalivum et le Nihilum negativum (le premier supprime l'objet de

' C. Sehwarz, dé S. Trioitate quid senserini doctores ecclesiastici prima scholasUcœ théologie periodo. Halis, 4842; in-8o.

TacUon , le dernier VtielioQ dle-néiae ; par exemple : hotqui^wr de nihUo; il ne dit rien — ou il ne parie de riea d*existant ) ; dans la formule : Creavii ex n%hUo\ le niiAl est le Nihilum frivaUvum^ qui doit être entendu Malerialiter^ noniamen ^dinutUer ( Dieu D*a pas créé le inonde d*une matière prëexistaDle , mais cependant non pas iine eausa ). D'après Anselme , dans le Monologimn , les choses exisUient avant leur cféation de (ouïe éternité dans rintelligence divine , et elles n'auraient jamais pris naissance si elles n'avaient été, de toute éternité, eontanues dans la connaissance de la substance absolue. Hais ]^ était le point de séparation des Réalistes et des Nominaux, D'après les premiers ces idées de Fintelligence divine étaient la vraie réalité dont tous les objets sensibles ne sont que l'apparition sous la forme de l'espace et du temps; elles n'étaient autre chose que les Univer- «lA'a. D'après les Nominalistes, en particulier d'api*ès Oocam,* ' ces types des êtres n'ont aucune existence subjective ou réelle , loin d'être l'essence divine elle-même; ils ne sont que les objets de la connaissance divine, les effets de la pensée de Dieu. De pins, ces types de l'intelligence divine ne sont rien de général et d'indéfini , ils ont au contraire un caractère individuel et déti^rminé; en sorte que tous les objets qui devaient naître se trouvent de prime-abord contenus dans llntelligence divine , sous forme de pensées distinctes et déterminées , d'où il suit que les Univerealia sont de simples abstractions de l'intelligence humaine,

À l'égard du but de la création et de la nature 4es aQges, nous ne trouvons chez Jean Damascène et chez les Scolastiqiies que la reproduction des anciennes opinions des Pères 4e l'Église. Dans la doctrine des anges, on admet les idées du Pseudo-Denys l'Aréopagite, et les Scolastiques abordent avec une prédilection particuliffe les questions relatives à la nature et à la création des anges , k la chute et k l'influence des mauvais esprits.

Anselme et Abailard enseignaient que Dieu , qui doupe toujours la plus grande perfection possible à toutes ses oeuvres, avait aussi créé le meilleur mtonde possible, tandis que HuguAS de Saint- Victor regardait comme blasphématoire l'assertion que

' Gomm. ia Lombard, lib. I«r. Dist. XXXV, Qi. 5.

Dieu n'avait rien pu faire d^autre et de meilleur, attendu que c'était poser une mesure et une borne à la puissance infinie de Dieu. Thomas et Durand adniettaient aussi que Dieu, s'il Teiil voulu , aurait créé un monde meilleur.

C'est Thomas qui le premier traite en détail la doctrine du gouvernement de Dieu ou de la Providence.'

§. 89. De ia natare de i^bomme en général.

A l'exemple d'Augustin, les Scolastiques déclaraient l'âme un être incorporel. Mais c'est précisément ce qui les éloignait de l'opinion que les âmes se propageaient par la génération; ils soutenaient au contraire qu'elles étaient créées au moment môme où elles étaient unies au corps qui leur était destiné. Pierre Lombard déclare méme^ que la doctrine de la propagation des âmes par la génération est contraire à la foi catholique, qui n'admet qu'une génération du corps.— Quant au but de la procréation des âmes, on le fait consister d'abord dans leur félicité; mais ou reproduit ensuite aussi l'opinion émise par Augustin que les âmes humaines ont été créées par Dieu pour réparer la perte qu'avait éprouvée le Ciel par la chute des mauvais anges.

Pour prouver l'immortalité de l'âme, les Scolastiques essayaient d'un certain nombre d'arguments basés sur la raison. Anselme, dans le Monohgium ( C. 66 ss. ), dit que, parmi tous les êtres créés, aucun ne se rapproche plus de la nature divine que l'esprit raisonnable , qui seul est capable de concevoir Dieu et de l'aimer; que Dieu l'a précisément créé dans le but qu'il le connût, qu'il l'aimât et qu'il parvint ainsi à la suprême félicité; mais que, s'il manquait ce but, il devait souffrir les plus grands tourments; que l'affranchissement de la mort est un élément delà félicité suprême, tout comme l'éternité est un attribut des tourments de l'enfer; d'où il suit que toute âme douée de raison est nécessairement créée pour l'éternité. Parmi les Scolastiques aristotéliciens du xiu« siècle , Àlbert-k'^Grami et

' Samma P. 1, Qa. 403rs — * Seat. Il, dist. <I7. CreaDdo lafondU efts Deas et infundendo créai. L. II , dist. 34

Thomas cherchèrent à prouver rimmorlaliié de i ame au moyen de sa simplicité et de son indivisibilité; Dufis Seal ' soutenait au (contraire que Timmortalité de Tàme ne pouvait pas se démon- Irer par la voie naturelle ( via nalurali ), parce qu^on ne pouvait pas prouver que l'être de Tàme ou son non -être n'était subordonné à aucun agent naturel (à aucune force active ); il en concluait que la doctrine de Tiinmortalité de Tàme n'appartenait qu'à la révélation.

Parmi les docteurs subséquents, Raymond de Sabunde, dans la deuxième partie de sa Theologia naUiralis et plus encore Marsile Ficin, dans son traité intitulé : Theologiœ Piatonico' de immorlalitate anviwrum, libb. t8 , ont été ceux qui ont l'ail le plus d'efforts pour démontrer l'immortalité de l'âme. Le dernier ouvrage est, de tous ceux qui nous restent, celui dans lequel se trouve la plus grande variété d'arguments on faveur de la spiritualité et de l'immortalité de l'ame.

Au xv« siècle l'opinion que les âmes sont mortelles , trouva beaucoup d'accueil chez les savants d'Italie, ce qui obligea Léon X à la condamner formellement au Concile de Latran de 1513.

§. 90. De Tétat des honmes avant et après la cbntf.

Les Grecs restèrent encore, dans cette période, fidèlement attachés aux idées de leurs anciens docteurs, notamment de Chrysostome, relativement à la chute et à ses conséquences; aussi les retrouvons-nous également chez Jean Damascène, a qui la doctrine d'une incapacité héréditaire de faire le bien, et d'une coulpe innée, est complètement ètraiîgère. Ainsi nous lisons dans la vie de BarlaametdeJoasaph,qui probablement est due à Jean Damascène/^ que la vertu est implantée en nous par le Créateur, et a une affinité naturelle avec notre âme; que les mauvais penchants n'appartiennent pas à notre nature, mais nous viennent du dehors : que si le mal, lorsqu'il est devenu une habitude, est difficile n déraciner, à plus forte raison la vertu, à cause de son affinité na-

' Lib. U,Dist. 46, n* 5. — * Boiwmade. Aneedota graeca, vol. IV, Parb, 4832, p. m s.

turelle avec l'âme et de Tappui que Dieu lui accorde, devrat-elle, pourvu qu'on lutte quelque peu pour elle, s'enraciner profondément et devenir inébranlable ; que la possession delà vertu dépend par conséquent de nous.

En Occident, c'étaient au contraire les formules d'Augustin qui étaient en crédit; cependant on s'efforçait constamment de leur donner un sens moins rigoureux et d'adoucir surtout l'idée d'une complète incapacité de l'homme pour le bien, et d'une prédestination absolue. À cela travaillèrent principalement les Scolastiques, et ils donnèrent sous ce rapport une forme nouvelle à la doctrine de l'état de l'homme avant et après la chute.

Ainsi que l'avaient fait les Pères de l'Eglise, ils établissent une distinction entre l'image de Dieu dans l'homme et la ressem-^ blance avec Dieu. Ils sont toutefois d'accord pour reconnaître que l'une et l'autre ne se rapportent qu'à l'ume et non au corps de' l'homme. Nous trouvons cependant aussi chez eux une différence dans la manière de définir ce rapport. Hugues de Samt- Victor ' fait consister l'image dans les facultés intellectuelles de l'âme, dans la raison, les lumières de la science et la connaissance de la vérité, et il désigne tout cela comme la figure ou la forme de l'âme. Quanta la ressemblance, il la place dans l'essence et dans la nature de l'âme, par conséquent dans la spiritualité, dans l'amour en général et en particulier dans l'amour de la vertu, en un mot, dans la nature de l'âme et dans ce qui y est implanté par la nature. Pierre Lombard, qui fait la même distinction, attribue à l'image de Dieu la mémoire, l'intelligence et l'amour (comme dispositions), et à la ressemblance l'innocence et la justice naturellement inhérentes à l'esprit doué de. raison, ce qu'il résume ainsi : Imago consjuleratur in eognilione veritatiSy symilitudo in amore virlutis. Ainsi, la première consiste, selon lui, dans la nature libre et raisonnable de l'homme, elle est naturelle à l'homme et ne peut pas être séparée de sa nature ni être perdue. La ressemblance avec Dieu, à laquelle l'homme a été créé, est l'accord de la volonté humaine avec la volonté divine, accord qui est produit par l'amour pour Dieu. Or, Pierre Lombard, avec

' De Sacram. llb. 1, p. 6, c. 2.

son opinion qae la liberté, lorsqu'elle était seule, laissait Thomme irrésolu et indifférent à Tégard da bien^ était tout natureliement amené à y adjoindre encore une autre chose qui lui inspirât Tamour du bien et Thorreur du mal, et qui le conduisit ainsi à la ressemblance avec Dieu : à savoir la grâce divine. La nature libre et rationuelle de Thomme ne renferme que des dispositions qui, pour entrer en activité, doivent nécessairement recevoir une impulsion divine. 11 s'ensuit que, même dans Tétat d'innoceiiee, rbomme avait déjà besoin, pour arriver à celle ressemblance, que la grâce divine {gratia graiain faciens) vint se joindre à rimage.

Augustin avait déjà enseigné qu'il y avait eu une marcbe progressive et graduelle dans Tœuvre de la création et dans celle par laquelle Dieu a doué Thomme de ses facultés. 11 soutenait qu'en sa qualité de Dieu d'ordre, il avait du créer d'abord la nature humaine, puis l'orner de vertus et enfin la glorifier. Les Scolastiques embrassèrent cette opinion. Ils enseignent à leur tour que Thomme a d'abord été créé à l'image de Dieu c^mme un être libre et doué de raison ; tout ce qui forme cette nature humaine ils le désignent par l'expression de pura naluralia; l'homme a été ainsi créé in puris naturatibus. Puis, pour le rendre agréable à Dieu, la grâce divine lui fut accordée comme un danum supematurale, et produisit en lui une justili asuper- (Mldita, c'est-à-dire la foi et la vertu. ^a plupart des Scolastiques soulenaient qu'on devait aussi distinguer, quant au temps, l'état dans lequel se trou^^ait Adam in puris nalurulibus comme le premier, et celui dans lequel il possédait aussi la jastiiia supera^Ulita comme l'état postérieur. Pierre Lombard dit que par le don de la grâce, il a été en quelque sorte contracté un mariage de l'âme avec Dieu, d'où il conclut qu'avant d'avoir reçu cc^te grâce, l'homme existait déjà, mais in puris naluraHbus; car, dit-il, un mariage suppose un consentement réciproque, or, Adam n'aurait pas pu donner ce consentement s'il n'avait pas existé. L'opinion de Lombard fut adoptée par Alexandre de Halès, par Bonaventure et Duus Scot. Mais Thomas s'en écarte en ce qu'il admet qu'Adam, après sa création, ne s'est pas trouvé longtemps dans le status purorum naturalium^ mais qu'il lui a été

aciiordé, au moment même de sa création, le donum supematurale.

Les Scolastiques font consister les conséquences de la chute en ce que la gratia gralum faciens et la justitia originalUt, ont été enlevées à Adam, en sorte qu*il est tombé dans Tétat puroram naturàlium. Mais Thomas et son école admettent en même temps que ces naturaliay c'est-à-dire la nature libre et raisonnable de Thomme^ ont éprouvé de nombreuses lésions, ou que le désordre est entré dans les facultés de son âme (in ordinatio virium animœ). Thomas déclare par suite la privatio oripmafoja^ftffce comme le côté formel du péché originel, et ce désordre, qui peut être désigné par le nom vulgaire de concupiscence, comme le c6té matériel. Il compte quatre plaies : dans les facultés supérieures de rinielligence, Fignorance et le manque d'une v|*aie connaissance de Dies ; dans les fturces supérieures de la volonté, un éloignement du véritable et souverain bien; dans les forces inférieures de 1a volonté, un grand affaiblissement de la force qui repousse le mal et un vif penchant pour tout ee qui flatte les sens et produit des sensations agréables. Thomas s'accordait donc, dans les pomts essentiels, avec la doctrine d'Augustin, sur le péché originel, et il soutefiait, par suite, que l'homme, après la chute, ne pouvait plus accomplir la loi par ses propres forces, ni quant à la substance de ses œuvres (qiwad subsiantiam operuin), ni quant à leur forme ( quaad modum agendi ) ; qu'avant la chute et in puris naturalibuiy il avait sans doute pu l'accomplir quant k la substance des œuvres , sans le secours de la grâce , mais que pour le faire par amour pour Dieu , il avait eu besoin d'une assistance divine particulière ou de la grâce, c'est-à-dire du donum supef" nalurale; tandis que l'homme déchu ne pouvait d'aucune façon accomplir la loi sans le secours de la grâce.

Mais Scot et les Scotistes s'écartent notablement de cette théo^ rie de Thomas sur le péché originel. Scet pensait en effet que ce péché ne consistait que dans un manque de la justice originelle {defeclus jastitiœ originalis)^ et qu'après k chute, lliommese trouvait encore en pleine possession des para naturalia. A l'égard de la concupiêcentiay il faisait observer qu'aussi longtemps

qu'elle ne consistait que dans un désir sensuel, elle ne pouvait pas passer pour un péché ; que ce n'était qu'autant qu'elle s'emparait de la volonté et de la raison, et qu'elle dégénérait en une passion immodérée pour les plaisirs sensuels, qu'elle devenait le péché originel quant à la matière; mais que ce changement ne s'opérait en elle que par la perte de la justice originelle qui la tenait en bride. 11 s'ensuit que, d'après lui, la chute n'a produit dans la nature de l'homme qu'un seul changement, à savoir que la grâce divine qui la dirigeait , et avec elle la justice originelle , lui ont été enlevées. Aussi Scot accordait-il une complète liberté à l'homme^ et admettait -il, d'après Rom. % 14, que même sans le secours de la grftce il pouvait observer la loi. La grâce ne devait donc pas, selon lui, rendre à l'homme sa liberté, mais seulement l'amènera une conduite agréable à Dieu.

Quant à la manière dont le péché originel se^ transmet, nous trouvons chez les Scolastiques des opinions fort différentes. Etant tous Créatiens, ils rejetaient lu supposition qu'une âme est eifgendrée par l'autre et participe ainsi à son état maladif. Plusieurs d'entre eux partageaient l'ophiiou de Pierre Lombard que la concupiscence charnelle et condamnable s'introduit dans les âmes créées innocentes, dès qu'elles s'unissent à des corps descendant d'Adam et souillés par son péché. Contre cette opinion Thomas objectait qu'une telle infection ne créerait point de culpabilité, et il faisait par suite dériver la coulpe qui pèse sur tous les hommes de l'idée de l'imputation. Selon lui, tous les homnies descendant du même père formeul un tout, pour ainsi dire un seul corps-, d'où il arrive que ce qui se fait par un seul membre est imputé avec raison à tous les autres,«bien qu'ils n'y aient ni participé ni donné leur assentiment. C'est pourquoi le péché d'Adam est imputé comme une coulpe à tous ses descendants, bien qu'il ne soit pas le fait de leur plein gré. Thomas comprenait cependant lui-même les faiblesses de cette théorie et préférait par suite se tranquilliser à cet égard avec cette simple parole de Paul que tous les péchés du monde ont leur origine dans le premier péché d'Adam.

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