CHAPITRE II
■tfttolre de la doctrine de» doeanaento avtheBtl^iac» do ChrlatlaBlanie.
§. 19. lésultats de rbistoire du tmn et rAificD-Te^taimiit diez les Chrétiew
éf ffMe période.
Le canon de PAncien-Testament, qui, dans le principe, était l'unique écriture sainte des chrétiens , avait été clos longtemps
' Doêhne, De /vwcct crém., p. i3. --- ' fosUU. dw., VI, c, 9.
araDl iésus-Gbrist ;' eepeiMtoat il avait paru plus tard chez ks Juiis de h Palestine» comme chez ceux de l'Egypte, od certain nombre d^écrits qui» se donnant pour des productions d'anciens prophètes, semblaient avoir des droits k être admis dans le cauou (sapience deSalomon, livre de Barucb, plusieurs écrits attribués à Jérémie el à Daniel), ou qui, par leur contenu, se rattachaient éiroiteBieit aux livres canoniques* Les Juifs de la Palestine n'accordaient aucune autorité à ces écrits d'une origine plus récente que les autres ; ils ne respectaient en* général que les livres canoniques de rÂficieH-TestanMOt, tandis que ces livres îouissaient d*une certaine autorite chez les Juifs d*Egypte, qui avaient géïkéralenienl plus de goAt pour ta littérature, et qui auraient voulu opposer aux richesses littéraires de la Grèce une lilAérature juive plus abondante. Cela nous explique pourquoi les livres écrite en Palestine et méfoe erigiuairement dans la langue hébraïque, tels que VEceléêmiiique^ Judith et le premier livre des MaeeheMes, ne nous ont été conservés que dans des traductions grecques, dues probaUen^t h des Juifs égyptiens. Mais on n'a pas de raisons sofisantes pour admettre, comme l'ont fait quelques savants depuis Semler, que les Juifs d'Egypte avaient attribué à ces lÎTres la même autorité qu'aux livres canoniques de rAncien-Testament, el que, dès lors, ils avaient eu un canon plus étendu que leurs coreligionnaires de la Palestine. L'opinion des Juifs sur leurs Livres saints ne pouvait pas varier ainsi. Possédant leurs anciens Livres sacrés dans le texte hébraïque original, et les lisant selon ce texte dans leurs synagogues, ils ne pouvaient pas oublier la diflereoce essentielle qui existait entre ces livres et les produo • tjons d'une littérature plus nouvelle. C'est pourquoi Philon, qui assurément oonaaissait parfaitement ces écrits, ne les cite pourtant jamais. Il est vni qu'il ne cite fréquemment que les livres mosaïques, mais cependant il a aussi recours, bien que rarement, aux livftt prophétiques.
Il en était autrement chea les chrétiens des premiers siècles. Ils ne connaissaient l'Ancien-^Testament que par la versîoii des Septente, qui , en vertu de l'histoire bien oonnne de son origine
' V. nete a.
miraculeuse, passait à leurs yeux pour inspirée. Ces livres de rAncieu-Testameot, traduits en grec, ne se distinguaient nullement , quant à la forme extérieure, des écrits grecs d'une date plus récente, dont nous venons de parler; on y trouvait dans ceux-ci le même langage hébraïssant, la même manière de raconter, d'exposer et d'enseigner, et plusieurs se donnaient pour des œuvres d'anciens prophètes. Les chrétiens pouvaient donc facilement les considérer comme parfaitement identiques aux premiers. Ajoutons qu'ils y trouvaient bien des choses qui les satisfaisaient : par exemple, dans le livre de la Sagesse, un assez grand nombre d'idées qui s'accordaient avec leur doctrine du Logos, dans les livres des Macchabées, une histoire qui, par les exemples qu'elle offrait, encourageait à supporter avec constance et fermeté les persécutions religieuses, dans le livre de Jésus le siracide, des sentences morales fort utiles. Il faut enfin mettre en ligne de compte l'absence absolue de critique historique chez les chrétiens de cette époque. Très-disposés à admettre l'authenticité des livres sybillins, ils n'hésitaient pas non plus à reconnaître comme authentiques les écrits grecs d'une origine plus récente, qui portaient les noms de Salomon, d'Esdras, de Jérémie et de Daniel , comme si ces hommes en avaient été réellement les auteurs. Nous voyons ainsi que les chrétiens de cette époque ne faisaient aucune différence entre les livres vraiment canoniques de l'Ancien-Testament et ceux qui furent nommés plus tard livres apocryphes; qu'ils considéraient, au contraire, ces derniers comme faisant partie de l'Ecriture, et s'en servaient pour y puiser des arguments. Ils ne se contentèrent même pas de ces livres apocryphes , mais ils se laissèrent abuser par des livres composés plus tard, même après Jésus-Christ, et faussement attribués à des personnages de l'Ancien-Testament. C'est ainsi que déjà Barnabas et, après lui, plusieurs docteurs de l'Eglise de cette époque, citent comme Ecriture sainte le iV^ livre d'Esdras, et qu-Hermas s'appuie sur un livre d'Eldam et de Modal, deux hommes qui devaient avoir prophétisé dans le désert. Tertullien* fait même aux Juifs un reproche de ne pas admettre le
' De habiiu mul.
livre d'Henocb* qui, à h vérité, avait été déjà cité dans Tépitre de Jude.
Cette absence de critique devait nécessairement rendre trèsincertain le canon de T Ancien-Testament dont se servaient les chrétiens ; car il ne pouvait manquer d'arriver qu'outre la foule de livres apocryphes existant à cetle époque, chacun rencontrât encore de nouveaux écrits qui jusqu'alors lui étaient inconnus et qui portaient les noms vénérés de patriarches et de prophètes. Nous ne devons donc pas être surpris si nous voyons des chrétiens chercher à connaître exactement le nombre et Tordre des livres de TAncien-Testament. C'est le désir d*en être instruit qu'exprimait un certain Onésime à son frère Méliton, évéque de Sardes, vers Tan 170, qui ayant pris à ce sujet des renseignements exacts dans un voyage qu'il fit en Palestine, informa son frère des résultats de ses recherches dans une lettre qui nous a été conservée par Eusèbe.^ Il s'était sans doute adressé directement ou indirectement aux juifs; car le catalogue des livres de l'Ancien -Testament qu'il communique à son frère contient uniquement les livres canoniques. Origène' énumère également les livres de TAncien-Testament , en s'appuyant, comme il le dit expressément , sur là tradition des Hébreux. Si le catalogue de Méliton n'a eu aucune influence sur la pratique de l'Église, celui d'Origène en a eu une d'autant plus grande. Il est vrai que celui-ci ne songeait nullement à empêcher l'Église de se servir des autres livres de date plus récente. Il défend même, contre Jules-l'Africain , l'histoire de Suzanne , que celui-ci avait déclaré être une simple fiction,^ se fondant principalement sur ce que la Providence aurait certainement pris soin que dans l'Église on ne fit usage d'aucun livre apocryphe. S'appuyant sur ce même principe, il prend aussi sous sa protection les livres de Tobie et de Judith. Il reproduit en même temps la vieille accusation lancée contre les juifs, d'avoir peut-être retranché bien des morceaux de leur canon, parce qu'ils contenaient des choses injurieuses
' V. DOteX.
• HIM. «ccU, IV, c. Î6.
' Comm. la Psalm. I, reprodoii dans Bosèbe. Bist. éccl., VI, c. 25.
* Episl. ad Jal. Afriean.
pour leur nalion. Cependant la distinction rigoureuse établie entre les livres de TÂncien-Testament qui faisaient partie du canon, et ceux qui en étaient exclus, ne pouvait pas rester sans influence sur la critique de ces derniers. Car, en supposant m^me que les juifs eussent retranché quelques livres de leurcanon, on ne pouvait cependant pas croire que les nombreux écrits qui étaient en circulation avaient tous appartenu autrefois au canon juif. Par cette raison, on restait pour le moins dans le doute quant au jugement que Ton devait porter sur ces écrits d'une origine plus récente. C'est ce que Ton voit déjà chez Origène. Il dislingue formellement le livre de la Sapience des livres canoniques,' et veut par suite qu*on lui attribue une moindre autorité qu'à ces der ^ niers. Toutefois, cette distinction faite par Origène entre les livres canoniques de TAncien-Testament et les écrits plus modernes > n'exerça toute son influence que chez, les Pères de rÈglisc grecque du IV* siècle , qui insistaient plus fortement sur cette distinction, ne regardant comme inspirés que les livres canoniques, auxquels ils accordaient exclusivement l'autorité nécessaire pour prouver les doctrines et les vérités de la foi.
§• 30. Késaltats de rkistoire da cuod do Kooveau-TestaneDt dans cette périod:*.
Le canon du Nouveau-Testament commença à se former dans l'Église catholique à partir du milieu du n^ siècle. Ce furent les hérétiques qui donnèrent la première impulsion. À la tradition orale de la doctrine chrétienne, dont on s'était jusqu'alors contenté, ils opposaient une autre tradition qu'ils faisaient aussi remonter aux Apôtres; plusieurs eurent même Hdée de produire, en faveur de leur doctrine, de prétendus écrits apostoliques. Ainsi Cérinthe, Basilide et Carpocrate s'appuyaient sur des évangiles particuliers. Celui qiri alla le plus loin dans cette voie fut Marcion, du Pont, qui , remaniant, d'après son système , l'Evangile de Luc et dix épitres de Paul, en fit un recueil en deux parties, auxquelles il donna le nom de t^ Eùa^ycXiov et de 0 'AirôaroXoç.
Les catholiques, que ces faits rendaient naturellement attentifs aux écrits apostoliques répandus parmi eux, pensèrent alors à les
' Prolog, tn canl.
invoquer et à y puiser des arguments dans leurs disputes avec les hérétiques. Il est à regretter que nous n^ayons plus les écrits de ceux qui, les prenriers, combattirent les hérétiques, et que nous ne puissions plus suivre et indiquer cette apparition successive des écrits du Nouveau-Testament. Chez les apologètes qui écrivaient contre les païens, on ne peut guère supposer une citation exacte et complète des écrits apostoliques qu'ils connaissaient, car il est probable qu'ils regardaient comme superflu de cKcr exaciemént des écrits inconnus aux païens. Cependant les apologètes Justin, Athénagoras, et surtout Théophile, allèguent plusieurs écrits apostoliques, mais d*une manière qui ne permet pas déjuger s'ils formaient déjà yn recueil arrêté. Nous trouvons pourtant bientôt après des indices de ce recueil, chez (rois docteurs, qui vivaient dans des pays différents, /renée, Clément d'Alexandrie ei Tertuilien , d'où nous pouvons conclure que, dès l'année 150, ce recueil s'est formé dans un lieu quelconque, probablement dans l'Asie-Mineure, et que de là il s'est promptement répandu dans toute l'Église catholique. Celle collection catholique était , comme celle de Marcion , divisée e;i
deux parties : -h EOayyOïov ou EOayycXixôv et h Ainrszohjç OU A7CO^ro).tx6v,
Th EùayyéXiov était le recueil des quatre Evangiles. Or, le mot Ejayys/cov signifiant la nouvelle du salut donnée par Christ, il ne pouvait donc y avoir qu'un seul Evangile. Jusqu'alors il n'avait été répandu que par la tradition. Aucun écrit (<jvyypavvi ) ne contenait cet Evangile tout entier ; chaque écrit présentait quelque chose de particulier, qui formait le complément des autres. C'est pourquoi l'on ne donnait pas à ces différents livres le simple nom d'Evangile. Justin les appelle àTrcpivriuovtOfA'xra ^rùv 'Airo^?6>.«v , à l'instar du livre de Xénophon sur Socrate. Mais bientôt après, on adopta cette désignation : Evangile selon Matthieu , selon Marc , etc., c'est-à-dire, selon ce qui en est rapporté par Matthieu , Marc et Luc. Mais l'ensemble de ces quatre écrits qui, en se complétant réciproquement formaient l'Evangile complet, était nommé xh E\)^yyihov.
On donnait le nom de b 'Ain;çro>.oç au second recueil, dont les treize épitres de Paul formaient la partie la plus importante , et
— Sicomme ou appelait tout particalièremeot Paul h *Airb<7ToXoç, ce nom passa aussi k la collection de ses écrits. Les Actes des hfùtrès étaient mis en tête de ce recueil , comme en formant TintroductioD. — L'Église admit généralement aussi la première épitre de Jean et la première de Pierre, sous la dénomination commune de iKiftvokm xa6o>.ixai (épitrcs adressées à toute la chrétienté ou à un grand nombre de communautés à la fois, tiru77o>at cyxvxXiat , eu opposition aux épitres adressées à certaines personnes ou à certaines communautés).
Quant aux autres livres qui font aujourd'hui partie du Nouveau-Testament, ils n'étaient pas reconnus dans toutes les Églises. Ceux d'entre eux qui étaient le plus généralement admis, étaient la 3« et la 3* épitre de Jean y ainsi que V Apocalypse, Car ce n'est que dans la Peschito * qu'on remarque leur absence, tandis que partout ailleurs dans l'Église, elles étaient considérées comme authentiques. VÉpitre de Jude était également admise dans la plupart des Églises, tandis que VÉpUrede Jacques n'élait reçue que dans les Églises de Syrie et était regardée comme suspecte ailleurs. Reçue par les Églises de Grèce et de Syrie , f Epitre aux Hébreux était rejetée par celles de l'Occident. Enfin la 3« Épitre de Pierre n'est signalée formellement comme non canonique que par Origène et Eusèbe. Ce n'est qu au iY« siècle que tous les doutes s'élevèrent au sujet de ces livres ; il est vrai que ce ne fut pas le résultat d'un examen critique , mais de l'usage toujours plus général que l'on en faisait dans l'Église, et d'un préjugé qui s'y répandit successivement en leur faveur. C'est ainsi qu'au iv^ siècle ils étaient tous admis dans le canon du Nouveau-Testament, qui, par suite, se trouva alors définitivement fixé.
Mais outre ces écrits , qui font aujourd'hui partie du Nouveau-Testament, il s'en trouvait, dans certaines communautés et chez quelques docteurs, un certain nombre d'autres , qui jouissaient presque de la même autorité. Ainsi Clément d'Alexandrie et Origène citent le Pasteur drHermas et YEpttre de Bamabas , exactement de la même manière que les livres du Nouveau-Testament. Dans plusieurs Églises» la lettre de Clément
' v. MieXi.
de Rome et le xiipuyfta ntrpou < jouissaient d'une égale autorité. Cependant ces écrits n'obtinrent jamais dans toutes les Églises Tautorité des livres apostoliques, ce qui les fit plus tard séparer toujours plus des écrits canoniques du Nouveau-Testament.
Ce recueil esl déjà nommé par Tertullien^ Novum Testamen-lutn, et par Origène,' t} ^aivYj ^taWxtj. Ces expressions ont besoin d'explication. La religion hébraïque avait la forme et portait lé nom d'une alliance (Beft(A), parce qu'elle se fondait sur les ^promesses réciproques du peuple et de son Dieu. C'est pourquoi les livres de Moïse étaient appelés Sépher habberilh (livres de l'alliance) , ^ parce qu'ils contenaient les documents et les lois de celle alliance. Les Septante rendirent le mot Berith par celui de ^taOïfixt}, qui ne signifiait pas seulement contrat , alliance, mais aussi testament. ^ Or, Jésus-Christ établit une religion essentiellement difierente, dans laquelle l'alliance avec Dieu est basée sur de tout autres conditions; aussi Paul nomme-t-il la religion mosaïque , qu'il regarde comme abrogée, ti ir»Xai« ^JtaWx-n , tandis qu'il appelle la religion chrétienne , qui l'a remplacée , V2 MlvTi ^laOïnxYi. Mais , par une métonymie, il se sert déjà de l'expression T} iraXata ^laOrixt) ,^ pour désigner les livres de l'ancienne alliance, en sorte que celle de xaivY) ^loBh^n fut tout naturellement em pioyée pour les écrits de la nouvelle alliance. Au premier abord on peut trouver étrange l'expression latine denot^tim testamenlum ; car si le n)ot tesiamentum rend bien l'un des sens de oia&iix'n, il no rend pas précisément celui dans lequel ce mot ^t appliqué aux livres delà nouvelle alliance. Mais la traduction latine ayant commencé à rendre le mot grec par Tesiamentum^ cette expression passa par suite dans la terminologie de l'Église latine. La raison en fut que la religion chrétienne pouvait aussi être envisagée comme un legs , comme la dernière volonté de Christ lors de son départ de la terre. L'auteur de l*Épilre aux Hébreux'' emploie déjà ce mot «^taOvîxt), qui s'applique à deux chpses, d'abord dans le sens d'alliance, et puis dans celui de testament. Pris pour désigner la nouvelle alliance , le mot Tesiamentum pou-
' V. noté XII. — • Adt. Marc, IV, ç. 4. — • De Prinelp. IV, c. 1. * t Rois, XXIII, Î4. — • 2 Cor. Il, 44. — • He*r. 9, ▼. 46 Mh.
vail bien s*expliquer comme se rapportant à la mort du Seigneur, mais il était moins convenable pour désigner les livres de l'ancienne alliance, auxquels on rapplique par analogie.* Terlullieii fiiiploie aussi Texpression de vêtus inslramentuîn (c'est-à-dire document, écrit public), mais elle n*est jamais devenue usuelle. Laclance^ cherche à justifier l'expression de velus iestame^iiam^ en disant que de même qu'un testament n'est connu et ne devient valable qu'après la mort du testateur, de même aussi l'Ancien- Testament n'a été compris dans tous ses mystères et n'a été entièrement accompli que par la mort de Christ.
§. 31 . Doclrioe de TijispiratioD de 1 EcrilareSainle.
Ayant reçu des juifs TAncien-Testameut, les chrétiens en acceptèrent aussi ridçe de son inspiration. Jésus-Christ luimême avait déclaré que les auteurs sacrés avaient été animés de l'esprit de Dieu ' et que leurs paroles conservaient éternellement leur autorité/ et Paul avait nommé les écrits de l'Ancien-Testament, ypaftjOcoicvcuaroç.^ Nous ne trouvons pas ces idées exposées avec plus de développements dans le Nouveau-Testament, mais bien chez Philon. Ce philosophe juif déclare en effet que les prophètes n'étaient que des instruments de Dieu, qui n'avaient rien dit de leur propre chef, mais seulement ce que Dieu leur avait inspiré.^ Cette idée fut aussi adoptée par les docteurs chrétiens. Justin ^ compare les auteurs sacrés à une lyre; car, dit -il, de même que la lyre est touchée par le plectrum, de même eux aussi le sont par l'esprit de Dieu, en sorte que leurs paroles ne sont que l'expression des pensées de cet esprit. Athénagoras emploie une semblable comparaison, quand il dit que l'Es'prit s'est servi des prophètes, comme un joueur de flûte se sert de son instrument. Il décrit l'état de ceux qui recevaient une inspiration, comme un état d'extase, fwraaiç.* Cette idée de l'inspira-
• V. noie XIIÎ. — • InsUU. div. , IV, 2, 20. — ' MaUh., 2î, 43.
* MaUb., 5, 47. 48, Jean, 40, 35. — ' 2 TIm.. 3, 46.
' G/rœrer, PhiloQ et la philosophie alcxandrine (allem.) SluUgart, 4834. ' Cohori. ad Gr., p. 9. — ' Légat., c. 9.
lion de i*Ancien-Testament ne se rapportait pas seulement au lexle original, mais aussi à la version grecque. D*après la manière ordinaire dont on en racontait Torigine, ou la faisait aussi provenir d'une action miraculeuse du Saint-Esprit.
Lorsque les écrits apostoliques eurent été recueillis et qu'ils se furent répandus partout, on leur appliqua aussi ces idées de l'inspiration de TÀncien -Testament. Cela était très-naturel, puisque, d'après le récit des Actes, chap. 3, les Apôtres avaient reçu Tesprit de Dieu d'une manière tout-à-fait extraordinaire, et qu'à leur tour ils l'avaient communiqué à leurs disciples. Aussi Irénée* parle-t-il de l'inspiration du Nouveau-Testament delà même manière que de celle de l'Ancien -Testament, comme si Hle avait consisté en une insufflation de chaque parole du texte. Dans le passage cité il veut expliquer pourquoi le Saint-Esprit ii'a pas écrit, par la main de Matthieu, ces mots : Jesu verà generafioWceraf, mais ceux-ci : ChriêiigeneraiioêiceraLDxx reste^ cette idée de l'inspiration ne s'appliquait pas seulement aux écrits (lu Nouveau-Testament. De même que les Pères de l'Eglise regardaient comme inspirés les apocryphes de TAnciên-Testament, de même ils admettaient aussi Tinspiration dans quelques écrits chrétiens d'une origine plus récente. Ainsi Origène ^ exprime la supposition que le livre de Hermas pourrait bien être également inspiré. Bien plus, en* partant de fidée, qUi se trouve chez les Pères grecs de cette époque, que le Logos avait aussi exercé son action sur les sages du paganisme, Justin et Théophile admettent que les livres delà Sybille et d'Hystaspa sont aussi inspirés.
Cependant il est facile de remarquer que les Pères supposent dans les écrits de l'Ancien et du Nouveau-Testament une inspiration d'un degré plus élevé que dans d'autres livres, bien qu'ils ne s'expliquetit pas clairement à ce sujet et qu'en général la distinction qu'ils font entre différents degrés d'inspii^ation, se fonde plutôt sur un sentiment obscur que sur des idées claires et précises. On concevait le rapport qui existait entre l'inspiration des SainteS'Ecritures et celle des autres écrits, comme analogues à l'effusion du Saint-Esprit, différente chez les apôtres et chez les
' Adv. bcr. Ill, c. 48, fi* 2- — ' 'a Episl. ad Rom., Lib. X.
autres chrétiens. En attribuant aux Apôtres toute la plénitude du Saint-Esprit, on pensait quêtes autres chrétiens n'y participaient que dans une certaine mesure et ne jouissaient dès lors que de quelques ;(api<j^ara.i Quand , par exemple, Clément dit que Dieu a procédé chez les païens comme chez les juifs, en choisissant, chez les'premiers, les hommes les plus éminents pour être ses prophètes ^ (il entend par là les philosophes), il attribue évidemment aussi à ceux-ci une certaine inspiration ; toutefois il est . trés-éloigné de vouloir déclarer tous leurs écrits exempts d'erreurs, puisqu'il reconnaît et indique formellement, dans d'autres endroits, les erreurs qu'ont commises les philosophes. Ce qu'il veut donc dire dans ce passage, c est que le- Saint-Esprit a communiqué aux philosophes un certain nombre de vérités; mais il ne Die pas qu'ils les aient mêlées de beaucoup d'erreurs. Cyprten ^ parle de visions qu'il a lui-même eues, et d'un ordre de fuir qu'il a reçu de Dieu ; mais quand il dit, à la fin de son épttre 73, qu'il a écrit le livre de bono palientiœ, permiltenle Domino el inspiranUy il entend simplement par là qu'il a été poussé par le Seigneur à rédiger ce livre, ce qui n'indique nullement une inspiration de tout le contenu. C'est ainsi que Tertullien dit aussi * qu'aucune parole n'est divine, si ce n'est celle du seul vrai Dieu, parole que font retentir les prophètes, les Apôtres et Christ lui- -même, et il remarque^ que les Apôtres ont eu le Saint-Esprit, non pas partiellement comme . les autres , mais dans toute sa plénitude. Tout cela montre que les Pères de l'Eglise ont attribué aux écrits de TAncien et du Nouveau-Testament un plus haut degré d'inspiration qu'aux autres écrits, qu'ils désignent également comme ayant été inspirés.
L'idée primitive que les auteurs sacrés avaient servi d'organes au Sainl-Esprit, comme les instruments de musique aux musiciens, pouvait facilement conduire à Terreur que pendant qu'ils étaient inspirés, ils avaient complètement perdu leur propre con-
' 7>rltf//., éxbort. cftBt., c. 4. Spiritum qnidem Dei etiam fidelet habent, iêd non omna (ideUi apottoli. — Propriè enim apoêtoli spiritum $anctum habent in operibiêi prophetiœ et efficacia virtutumy doeumentisque lingiunrum, non qiuai ex parte, quod eœteri.
* Slrom. VI. — • Ep. <0. — * De antma; c. 3. — * De exhort. cast , c. 4.
science humaine et qu'ils étaient tombés dans Textasei C'est précisément ce que les Montanistes disaient de leurs prophètes et même des écrivains sacrés, auxquels ils appliquaient aussi la con»paraison d'une lyre et d'un plectrum.' La violente opposition que cette affirmation rencontra chez leurs adversaires catholiques , qui ne balançaient pas à la taxer d'erreur, nous explique pourquoi Origène^ le premier des Pères chez lequel nous trouvions quelques idées plus justes sur l'inspiration des auteurs sacrés, évite cette comparaison et repousse cette idée erronée de l'inspiration. Il remarque .que, bien difiérents de la Pythie, qui était mise hors d'elle-même et tombait dans un état inconscient (t^ffrarat xoi oùx tv cxjt^ wnv),' les prophètes, lorsqu'ils avaient éprouvé l'action du Saint-Esprit, s'étaient élevés à une plus grande clarté d'esprit, à une plus grande pénétration de l'intelligence. Origène parait ainsi entendre par l'inspiration , non pas une effusion de pensées étrangères, mais une élévation des facultés de l'âme à une plus haute puissance, en vertu de laquelle les prophètes étaient arrivés à la connaissance de la vérité ; et cette manière*de concevoir l'inspiration se conserva dans son école. Mais il alla plus loin en affirmant que dans l'Ecriture' Sainte, il y avait aussi des passages qui n'étaient pas inspirés. Il dit,' à l'égard des Epitres apostoliques» qu'elles sont, sans doute, pleines de sagesse et dignes de foi, mais qu'elles n'égalent pas cependant ce qui commence ainsi : voici ceque dit le Seigneur Tout-Puissant. Il fixe surtout l'attention sur les passages dans lesquels Paul distingue ses propres conseils des commandements (lu Seigneur, et il remarque qu'on doit sans doute respecter de telles paroles de Paul, mais non les regarder comme inspirées. C'est de même qu'à l'égard du passage de l'Epilre aux Ephésiens, I, ^1, où Paul distingue entre les anges les ôi^x^^^-> ^^^ :4o-j^lai, les ovvàuEij et les xupiôTYjTtj, il dit ne pas savoir d'où Paul a tiré ces dénominations;^ supposant ainsi que l'Âpôtre n'a pas tout écrit par inspiration. Toutefois Origène ne poursuit pas plus loin cette idée; mais il déclare, dans d'autres passages, toute
' Epîphan., haer. 48, cap. i. — * C. Celi. VII. ' Comm. In ]oh«, t. i, g. S. — * De prioc. I, 5, I ,
rBcriture-Sainte, et, par suite aussi, les écrits apostoliques, complètement inspirés.
11. ^^. De r Ecriture-Sainte et de la tradilioD, eounie docuoeotji propri's à faire royoaiire le cbrisllanisme, et du rapport de Tune avec Fautre.
Nous avons déjà remarqué plus haut que les doctrines religieuses du christianisme s'étaient transmises originairement, depuis les Apôtres, au moyen de la tradition orale et que Tcnsemble des doctrines essentielles de TEvangile, qui s'étaient conservées (le la même manière dans la conscience de toutes les communautés, avait reçu des Pères dé cette période le nom de xivwv -c^^ àXriOclotç, régula fidei, ce qu'il faut bien distinguer du symbole. Or, quand les livres du Nouveau-Testament eurent été recutMllis et répandus dans les Eglises, comme ils passaient pour inspirés, il fallait bien les reconnaître aussi comme une source certaine à laquelle on devait puiser la connaissance du christianisme. On ne les associait pas à la tradition orale, dans le sens que ces deux sources se complétaient réciproquement, mais on partait de ridée que toutes deux contenaient précisément la même chose, et qu'ainsi rEcriture-Sainle renfermait la règle de foi tout entière, de même que la tradition orale. C'est dans ce sens qu'Irénée dit' que les Apôtres avaient d'abord annoncé verlwlement r£vat)gile, mais que plus tard, par la volonté de Dieu, ils l'avaient transmis par des écrits, afin qu'on y trouvât le fondement et la colonne de notre foi, et il fait entendre par là que la prédication orale a eu pour objet les mêmes idées que celles qui avaient été consignées par écrit. Il en résulta que peu à peu l'expression régula fidei ou canotiy passa aussi aux Saintes-Ecritures. Ainsi Irénéedit^ que Jean, dans son Evangile, avait voulu établir une régula verilalis. Ce ne fut cependant qu'au iv« siècle que se fixa cette manière de parler, d'après laquelle xàvb>v signifiait l'ensemble des Livres sacrés considéi'és comme la norme, d'après laquelle on pouvait reconnaître ce qui était vérité; tandis que les différents livres de la Bible étaient appelés jSiêX'toi xcxocvojuu^-
' Âdv. hsr. ni) cap. 4. -^ ' Ibid.,cap. 2.
;jLsva OU xayov<ôfxcv3t, exppession quî sc rencontre déjà cliez Allianase. Mais, en revanche, depuis cette même époque, l'expression ::ivwv T^ç àXtjOctaç ccsse d*être employée par la tradition dogmatique orale.
Selon Fopinion des Pères de celle époque, le fond de TEcrilure- Sainte s'accorde donc parfaitement avec celui de la tradition dogmatique et la règle de foi, avec Tensembledes doctrines bibliques, tï\ sorte que ces deux sources, d'où sort la connaissance du christiauisme, ne se complètent pas réciproquement, mais servent cha t-une à faire mieux comprendre l'autre et à donner plus de force -aux arguments qu'on lui empruntait. Les doctrines chrétiennes se présentant, dans l'Ecriture-Sainte, non dans un enchaînement systématique, mais isolément, il en résulte que certains passages semblent souvent obscurs et ne peuvent èlre expliqués que par l'ensemble de la doctrine chrétienne. C'est pourquoi Clément détiare la règle de foi de l'Eglise ( 0 x«va>v ixx>.risi%<7Vixôç ) nécessaire pour comprendre lesensdelaBible;* et reriaWien^ soutient aussi qu'une bonne interprétation des Saintes -Ecritures ne peut avoir lieu que dans l'Eglise qui, seule, possède ta vraie foi chrétienne. Car c'était sur une autre règle de foi que se basaient les hérétiques dans leur explication des Saintes -Ecritures, et par suite ou bien ils faisaient violence dans leur interprétation aux différents passages, ou bien ils proGtaient de passages d'un sens équivoque, pour y faire entrer leurs propres opinions. Quant à la règle de foi catholique, on pouvait sans doute la faire dériver, par une saine interprétation, de l'ensemble des Saintes-Ecritures; toutefois elle existait déjà cette* règle de foi, à côté et sans l'appui de l'Ëcriture-Sainte, et elle était confirmée non-seulement par l'autorité de l'exégèse d'un seul, mais par le consentement de toutes les Eglises. C'est pourquoi les Pères de l'Eglise aiment mieux prendre pour guide, dans Tinterprétation de rEcriture-Sainte, rette règle de foi traditionnelle, que de se servir de la Bible elle- . même , à la charge d'en faire l'exégèse/ . En revanche, la règle de foi traditionnelle elle-même avait besoin d'être expliquée et confirmée par l'Ecriture, lorsque certains
' Strom. VI, cap. 45. — * De prœscr,, c. 49.
points ne semblaient pas suffisamment clairs ou étaient devenus des objets de controverse, et tous les écrits des Pères de cetlo période, depuis Irénée, sont remplis de semblables preuves tirées de rCcriture à Tappui de différents articles de ia règle de foi. On trouve chez les Pères des passages exprimant de la manière la plus formelle Tidée que les dogmes ont besoin d*étre prouvés par PEcriture-Sainte et qu'on ne doit considérer comme dogme que ce qui est démontré de cette manière, c Tout autre moyen d'instruction est utile, dit Clément d'Alexandrie/ mais il est absolument nécessaire de lire l'Ecriture pour prouver ce qu'on avance, » (cî? dcTrô^êiÇiv twv y.iyo^ivtiv àvayxoia). t Comme il no suffit pas, dit-il ailleurs,^ d'énoncer simplement une opinion, mais qu'il faut encore prouver ce que l'on a dit, nous ne nous contentons pas non plus du témoignage des hommes ; mais c'est avec la parole du Seigneur que nous prouvons ce dont il eii question. » — « Nous savons, ditOrigène,' queChrîst est le Seigneur; mais il nous faut chercher les preuves qui nous autorisent à altribuei* au Sauveur celte dignité. Nous devons donc en appeler au témoignage de TEcriture-Sainte; car sans ce témoignage nos explications et nos assertions ne méritent aucune créance. » — « Il v a, dit encore ffippolyle,* un Dieu que nous ne connaissons absolument que par PEcriture-Sainte, et nous, qui devons et voulons manifester delà piété envers lui, nous ne pouvons l'apprendre nulle part ailleurs que dans les livres divins. >
Comme on admettait que l'Ecrilure-Sainte et la tradition coniiennent absolument la même règle de foi et les mêmes dogmes ,< les circonstances seules décidaient quelle était celle des deux dont on devait se servir de préférence dans la lutte avec les hérétiques. Les Gnosliques du ii« siècle ne voulant reconnaître ni l'Ecriture- Sainte ni la règle de foi des catholiques , leurs adversaires, en particulier fertullien^ leur opposaient la tradition catholique, pour leur montrer que la doctrine catholique, dérivant directement de Christ et des Apôtres, était la plus ancienne.
On ne pouvait pas se servir de cette argumentation à l'égard,
* Slrom, VI, c H. — " /6td., VU, c. 46.
* Homel. in Jerim. 1. — * Contra Noetam, c. 9.
des Monarchiens, hérétiques du m* siècle. Car ils admeltaient bien la même Ecriture-Sainte et la même règle de foi que les catholiques; mais ils s*écartaienl de ceux-ci dans Tinterprétation de la règle de foi, dans Tarticte concernant le Christ. Pour les combattre , il fallait donc s'armer uniqueinent de rEcrilure- Sainte, en soumettant à une exacte interprétation tous les passages relatifs à cet article.
La tradition dogmatique de cette époque n'avait donc nullement la prétention de contenir plus que ce qui se trouvait dans l'Ecriture-Sainte ; mais un examen impartial ne saurait méconiiaitre aujourd'hui que dans cette tradition dogmatique s'étaient glissées peu à peu des idées nouvelles qu'une exégèse arbitraire s'efforçait de trouver dans la Bible. C'est ce qui justifie le principe protestant, qui veut que l'on cherche la doctrine primitive de Christ et des Apôtres, non pas, comme le veulent Lessing et Delbruck , dans cette traduction dogmatique de la première £glise, et bien moins encore dans un ancien symbole quelconque, puisque aucun symbole ne contient la tradition dogmatique complète, mais seulement dans l'Ecriture-Sainte.^ L'ancienne Eglise reconnaît elle-même que la Bible renferme toute la doctrine dogmatique; mais nous disposons déplus de ressources exégétiques qu'elle pour déterminer cette doctrine. On comprend en même temps, par l'exposé qui précède, ce que l'on doit penser de cette affirmation de Lessing : que les premiers chrétieus n'ont eu pour la plupart aucune connaissance des écrits du Nouveau- Testament, et que les quelques livres qui, par hasard , leur étaient connus, n'ont nullement joui chez eux de l'autorité qui leur a été attribuée plus tard et surtout depuis Luther.'^
Il faut distinguer de la tradition dont il s'agit ici, la tradition secrète des Gnostiques que les Alexandrins prétendaient posséder. Car celle-ci ne devait pas être une propriété commune de tous les chrétiens, mais appartenir seulement aux Gnostiques ; elle n'était pas du reste reconnue dans l'Eglise ; car déjà Irénée ' et TertuUien* avaient contesté, avec beaucoup de zèie^ l'existence de toute tradition secrète.
' Y. Dote XI V. — * Legting, ceaTres, tom. VIII. ' ill, 5. — ' De pTMcr., c. 22.
Une troisième espèce de Iradilion, qui se développa successivement dans l'Eglise, se rapportait à la coutume ecclésiastique. Celte coutume, c'est-à-dire les formes el les riles extérieurs, d(^ vail naturellement se développer dans les communaulès chrétiennes, à mesure que les circonstances changeaient et que les relations sociales se compliquaient. Comme ce développement se faisait insensiblement, on oubliait bientôt la nouveauté de ce qui avait été ajouté. On s'habituait surtout k considérer, comme provenant des Apôtres eux-mêmes, les coutumes el les institutions existant dans des communautés d'origine apostolique, et à les prendre par suile comme modèles pour d'autres communautés. Ainsi se forma une tradition rituelle à laquelle on en appelait, comme à une autorité, dans des cas de disscnliment. Cependant, même en • pareil cas, le parti auquel on opposait cette tradition, ne manquait pas d'en signaler l'incertitude, sans que l'autre osât en soutenir Tinfaillibilité. Tertullien ayant prétendu qu'il n'est pas permis à un soldat chrétien de porter une couronne de laurier, rencohtra de l'opposition ; on lui répondit que l'Ecriture ne défend pas de porter une couronne, et l'on posa le principe : * eliam in Iraditionis obtenlu exigenda est auctoritas scripla; de son côté, Tertullien soutint que traditio non scripla debeai récipi^ et allégua beaucoup de coutumes chrétiennes qui ne se fondaient que sur la tradition. II avait également à lutter , dans son traité de spectaculiSy^ contre des chrétiens qui, pour preuve que le chrétien nedevait nullement fréquenter les spectacles païens, demandaient de scripturis aucloritatem; et dans son traité de jejunio (chap. 10), il accorde luimême : eôrum, quœ ex tradilione obsertantur^ (anlo magis dignamrationem affere debemiis^ quanljo carenlscripturœauc toritate. Ces paroles veulent dire évidemment que la tradition rituelle, à elle seule, n'est pas uneautorité absolue, qu'elle ne l'est que lorsqu'elle est appuyée par l'Ecrilure-Sainte ou par des arguments tirés delà raison. Le manque de certitude de la tradition se manifestait nécessairement bien plus encore, quand les traditions de différentes Eglises se contredisaient complètement, comme ce
' Tertnll. de Corona mllit,, c. 3. — ' De si^eclnr., r. 3.
fui le cas, par exemple, dans la controverse sur le bapléme des hérétiques entre Cyprien et Etienne. Cesl pourquoi le premier répond' à Targumeut tiré de la tradition romaine qu'on lui oppose : « d'où vient cette tradition ? Est-ce de la parole du Seigneur dans TEvangile ou des institutions et des épilres des Apôtres? Car c'est un commandement divin ea facienda esse^ qxiœ scripla sunt. » Et il continue ensuite, en disant : « si ergo aut in Evangelio prœcipilur,-^ aut in Aposloloruin Epislolis aul AcU'^us CQTUinelur, — observeltir divina hœc et sancla traditio. 9 Plus loin, il compare la tradition à un canal. De même, dit-il, que quand un canal cesse de couler, il faut remonter à sa source pour dtnrouvrir la cause du mal, de même les prêtres, quand le désordre se glisse dans les coutumes de l'Eglise, doivent remonter jusqu'à TEcrilure-Sainle, pour se laisser diriger par elle sur le bon chemin.
Or, si même dans I&s questions concernant l'ordre et les riles de l'Eglise, on ne reconnaissait à la tradition qu'une autorité limitée, et si l'on croyaitdevoir remonter jusqu'à l'Ecrilure-Sainte, on comprend qu'on était bien moins disposé encore à lui accorder une autorité indépendante et irréfragable, dans les questions de foi.
;i. 33. De l'auge général de la Ribie parmi les chrétieBS de cette périwlr.
Sem/er a répandu des idées fort erronées sur ce sujet. Il pensait, en effet, que tous les chrétiens qui ne faisaient pas partie du clergé, avaient été complètement privés de l'usage de la Bible, li est facile de prouver combien est fausse celte opinion de Semler.
Jamais, à cette époque, TEcriture n'a été regardée comme un livre que l'on devait cacher à certains hommes. Celse, bien que païen, avait lu les Evangiles; Justin, danç sa cohorialio ad GrœcoSy invite à plusieurs reprises les païens à lire eux-mêmes les écrits des prophètes, pour se coi» vaincre de la vérité du christianisme. Il s'exprime de la même manière dans son apologie. Àlhénagoras parl^ dans son écrit, de l'hypothèse que l'empereur Marc«Âurèle et Commode, son fils, connaissaient les livres
' Bp. 74, ftd Pompejam.
de rAncien-Testament, et il leur laisse le soin de les lire et d'apprendre k les mieux connaître. C'est ainsi que Terlullien^ invite aussi les païens à lire eux-mêmes les saintes Écritures, et il fait Tobservation que toute sorte de circonstances fortuites les faisaient tomber entre les mains de personnes qui ne professaient |)as ie christianisme. Dans les assemblées de chrétiens, on faisait la lecture de toutes les parties de TÉcriture-Sainte;^ et Irénée remarque que les chrétiens pouvaient se procurer les livres saints chez les presbyters, qui conservaient les exemplaires appartenant à rÉglise,' et même parmi le peuple il ne manquait pa's de chrétiens qui possédaient des exemplaires de la Bible, comme nous l'apprend Terlullien, qui mentionne expressément, au nombre des occupations d'une femme chrétienne, la lecture de la Bible/
On trouve surtout dans les écrits d'Origène beaucoup de passages attestant qu'à cette époque l'usage général de la Bible était non-seulement permis, mais même regardé comme nécessaire. Origène repousse le reproche faii par Celse à la Bible d'être écrile dans un style commun, en faisant observer qu'elle était destinée pour tous les hommes, et que c'était pour cette raison qu'elle était écrite dans un langage que pouvaient comprendre même les classes inférieures.^ Aussi Origène, dans ses homélies, engaget-il souvent ses auditeurs à lire eux-mêmes les saintes Ecritures et à se les appliquer par leurs propres réflexions.
Mais une autre question est de savoir jusqu'à quel point tous les laïques profitaient et pouvaient profiter de leur droit de lire eux-mêmes l'Ècriture-Sainte. On sait qu'à cette époque les livres, qui ne se multipliaient que par des copies, étaient naturellement fort chers; que par suite, bien peu de chrétiens pouvaient se procurer des exemplaires de la Bible. C'était précisément là le motif qui portait Irénée à conseiller aux chrétiens de la lire chez tes presbyters^ dans les exemplaires qui appartenaient à l'Eglise. Le nombre de ceux qui savaient lire était, d'ailleurs, alors beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, et, en outre, la
' Apol., c. 34.— ' Apol.. c. 39. — ' IV, c. 32. — * Ad uxorem. lî, c 6. * C. Gels. VII.
lecture élait beaucoup plus difficile, parce que tout était écrit en lettres onciales; enfin i'habilude de lire était encore très- peu répandue dans la masse. La plupart des chrétiens, après avoir été instruits verbalement des éléments* de la religion, se conten-
laient donc ensuite d*entendre lire et expliquer TEcriture-Sainte dans les assemblées, mais sans songer à en faire eux-mêmes l'objet de leurs propres lectures.