‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 101 sur 112 · LA SOI FFRANCE ET LA MORT DU SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LA SOI FFRANCE ET LA MORT DU SEIGNEUR

saisir au jardin de Gethsémani), mais aussi celle de préserver son corps de la mort. Et il renonça en toute liberté à l'aire usage de cette puissance avec sa volonté divine, comme avec sa volonté humaine raisonnable et libre (1). Quant aux peines du péché le Seigneur devait les subir dans la mesure où son œuvre méritoire devait porter le caractère d'une satisfaction ; il devait subir même la mort puisque la satisfaction devait être universelle pour tous les hommes et en même temps servir de modèle à toute autre satisfaction humaine, car la mort contient toutes les autres peines temporelles et est même la plus grave de toutes (2 . Cependant saint Thomas n'entend point soutenir comme il le remarque expressément, que la mort ait été le seul genre de satisfaction représentative possible. Ce n'était là que le plus convenable des moyens (3).

Dieu avait décidé ce mode de satisfaction et le Christ, Notre-Seigneur, a exécuté dans un sentiment de libre obéissance cette volonté divine. On pourrait se demander ici si la volonté de Dieu en tant qu'elle demandait obéissance n'impliquait pas une nécessité pour l'Homme-Dieu et n'enlevait pas ainsi la possibilité de mériter, car le Christ ne pouvait pas pécher ni se refuser à une obéissance due. Saint Thomas ne s'est pas expressément arrêté à cette question. Mais alors même que la volonté de Dieu eût constitué pour le Christ une nécessité de subir la mort, la volonté libre gardait assez de jeu pour mériter. En effet le genre, et le moment de la mort, et encore plus la perfection de l'amour de Dieu et du sentiment de l'obéissance étaient un domaine où pouvait en tout cas s'exercer la libre décision de l'Homme-Dieu (4).

(1) S. th. S. qu. 47. a. I.

(?) In Sentt. 3. dist. 20. qu. 1.3: Dicendum quod Christi satisfactio fuit non pro uno homine tantum, sed pro tota humana natura, unde Juas conditiones concernere debuit, ut esset universalis omnium satisfactionuin quodammodo et ut esset exemplaris omnium satisfactionum particularium. — \JS) 1b. a. 4.

(4) S. th. i. qu. 47. a. 2 : Ad secundum dicendum, quod obedientia,

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Cette exemption de contrainte et de nécessité a toujours été considérée par le saint docteur comme une condition indispensable pour tout mérite. Quand il étudie spécialement les conditions du mérite (In sentt 3. dist. 18 qu. 1) il en indique là expressément trois : premièrement relativement à l'agent; qu'il ait encore quelque chose à mériter, qu'il ne possède pas encore parfaitement sa récompense, sa fin dernière (qu'il soit in statu viatoris); secondement par rapport à l'action que le méritant en soit maître, qu'il puisse la considérer comme son bien c'est-à-dire qu'il Tait produite en pleine liberté; troisièmement que l'action corresponde et soit proportionnée à la récompense, sinon selon la règle de \&justitia commutativa, du moins selon celle de la justitia distributiva, cette proportion qui est produite par la grâce sanctifiante et la charité , c'est-à-dire par le rapport commandé, immédiat de l'action à sa fin dernière (1). Toutes ces conditions se rencontrent dans toute bonne action, notamment dans l'obéissance de l'Homme-Dieu jusqu'à souffrir ; le Christ pouvait donc mériter pour lui, car pendant sa vie terrestre il ne possédait pas encore l'état glorifié de sa nature corporelle. Par ses bonnes œuvres libres, il s'est acquis des droits comme à quelque chose qui lui était dû en toute justice, et en sa qualité d'Homme-Dieu, non seulement devant la justice distributive, mais même devant la justice la plus rigoureuse (2).

etsi importât necessitatem respectu ejus quod praecipitur, tamen importât voluntatem respectu imputationis praecepti. Et talis fuit obedientia Christi.

(i) In Sentt. 3. dist. 18. qu. 1. a. 2 : Et haec tria in Christo reperiuntur. Ipse enim quamvis quantum ad aliquid in termino periectionis fuerit, scilicet quantum ad operationem animae, quibus erat beatus et comprenensor, tamen quantum ad aliquid defectum patiebatur eorum quae ad gloriam pertinent, in quantum se. erat passibilis anima et corpore, et in quantum erat corpore mortalis ; et ideo secundum hoc erat viator in statu acquirendi. Similiter et omnis actus ejus informatus erat charitate ; et iterum actu sui dominus erat per libertatem voluntatis, et ideo omni actu suo meruit.

(2) Ib. qu. 1. a. 5 : Cum igitur Christus passionem suam voluntar e sus-

LA SOUFFRANCE ET LA MOliT Dl SEIGNEUR 305

3) Le Christ, par les dures souffrances et par la mort qu'il a souffertes librement par amour, s'est acquis non seulement un grand mérite, mais le plus grand des mérites un mérite d'une valeur infini ; et il a offert satisfaction pour les péchés du monde. La grandeur du mérite se mesure à la grandeur des souffrances que le Seigneur a endurées et celle-ci était la plus grande qui se pût imaginer ; nous pouvons en mesurer l'étendue. Le Seigneur a souffert, en effet, la mort la plus douloureuse dans tous les membres du corps, dans toute son âme, alors qu'il prenait sur lui tous les péchés du monde ; ou bien nous pouvons tenir compte de la sensibilité naturelle de son corps et de son âme ; et nous pouvons voir tout l'effet de cette sensibilité naturelle à laquelle le Seigneur laissa tout son libre cours, ou nou» pouvons songer à la claire précision qui lui permettait de connaître et d'éprouver les douleurs parfaitement à l'avance (1).

La perfection du mérite du Christ et sa valeur infinie résultent encore clairement de la perfection de l'amour, avec lequel il a subi la mort de la croix, et du mérite du don que Dieu a reçu en expiation (2). Ce n'est pas la vie d'un homme ordinaire qui a été offerte en expiation à la justice de Dieu, mais la vie de l'Homme-Dieu qui a un mérite infini, car Dieu était son support personnel. Le mérite et la satisfaction du Christ tirent principalement leur valeur infinie de ce qu'ils étaient l'œuvre du Fils de Dieu fait homme

tinuerit (oblatus eniin est, quia ipse volait. Is. 53) et voluntas ista charitate fuerit informata, non est dubium, quod per suam passionem meruent.

(t) S. th. 3. qu. 46. a. 6.

(?) lb. qu. 43. a. 2 : Ad tertium dicendum quod dignitas carnis Chruti non est aestimanda solum secundum carnis naturam, sed secundum personani as3umentem, in quantum scilicet erat caro Dei, ex quo habebat dignitatem infinitam. Cf. In Sentt. 3. dist. 20. qu. 1. a. 3 : Ad secundum dicendum quod vita corporalis Christi habebat quendam infinitum valorem ex divinitate conjunctum, in quantam non erat vita puri hominis, sed Deiethominis et ideo poterat esse sufficiens recompensatio vitae spiritalis et praecipue ratione charitatis eximiae, ex qua offerebatur.

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qui employait la nature humaine comme instrument pour opérer par là des actions divines et attribuer à ses bonnes œuvres une valeur divine et infinie. Saint Thomas revient souvent à cette raison péremptoire ; chaque fois qu'il veut établir la valeur infinie et la surabondance des mérites du Christ (1). C'est en cela que consistent tout particulièrement la vérité et la supériorité de la conception thomiste de l'œuvre satisfactoire du Christ, sur la conception de Duns Scot que nous allons exposer dans le paragraphe suivant.

4) La satisfaction du Christ était représentative et destinée à tous les descendants du Christ, si bien qu'elle suffit à obtenir à tous les hommes la rémission de tous les péchés et de toutes les peines du péché. Le saint docteur en donne surtout deux raisons : d'abord le Christ, en tant que Fils de Dieu, a conféré à toutes ses œuvres quoiqu'elles proviennent de la nature humaine (leur principium guo), une valeur infinie , non-seulement pour une personne isolée, mais pour la nature humaine en général et pour toute l'humanité (2) ; il était ensuite membre de la société humaine, établi de Dieu comme son chef et placé à sa tête, si bien que ses mérites découlaient sur tout le corps et tournaient à son profit. Ce second argument est développé à plusieurs

(1) S. th. 3. qu. 48. a. 6. ad. 1. — 1b. qu. 1. a. 2. In Sentt. 3. dist. 18. qu. 1. a. 6 : Garo Christi et anima erat quasi instrumentum deitatis, unde quamvis esset alia. operatio Dei et hominis, tamen operatio humana habebat in se vim divinitatis sicut instrumentum vi agit principalis agentis. Et propter hoc dicit Damasc. quod ea qaae hominis sunt, supra hominem agebat, unde et àctio Christi meritoria, quamvis esset actio humana, tamen agebat in virtute divina etc.

(>) A la suite du passage cité en dernier lieu on lit : Et ideo erat potestas supra totam naturam, quod non poteratesse de aliqua operatione puri hominis, quia homo singularis est minus dignus quam natura communie quia majus est bonum gentis quam bonum unius hominis : et quia omnes

homines sunt unus homo in natura communi inde est, quod meritum

Christi quod ad naturam se extendebat, etiam ad singulos se extendere poterat et ita aliis mereri potuit. Cf. S. th. 3. qu. 46. a. 12.

(?•) S. th. 3. qu. 48. a. 2 : Ad primum ergo dicendum quod caput et membra sunt quasi una persona mystica, et idem satisfactio Christi ad omnes fidèles pertinet, sicut ad sua membra.

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