‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 102 sur 112 · LA SOUFFRANCE ET LA MORT DU SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LA SOUFFRANCE ET LA MORT DU SEIGNEUR

reprises, et peut en même temps servir à témoigner que la souffrance et la mort du Christ, quoiqu*elles eussent déjà devant la justice divine le caractère d'une satisfaction de valeur infinie.avaient besoin que Dieu les acceptât agréablement, afin de profiter à l'humanité tout entière. Dieu avait en effet par pure complaisance pour l'humanité mis son Fils fait homme à sa tête, si bien qu'ils forment tous une personne mystique. Du reste, dans le passage cité ci-dessus, saint Thomas donne comme preuve de la valeur universelle de la satisfaction du Christ la perfection et la pureté de l'amour qui l'a fait offrir, la haute valeur de la vie qui s'y est immolée et la grandeur de la douleur avec laquelle la mort a été endurée. La mort du Christ sur la croix fut donc un sacrifice expiatoire pour l'humanité tout entière. Nous entendons en effet par sacrifice une action qui sert tout particulièrement à honorer et à reconnaître la majesté divine et par sacrifice expiatoire celui qui est destiné à offrir une satisfaction à la justice de Dieu qui punit (1). La mort du Christ sur la croix fut le sacrifice expiatoire le plus parfait parce que le corps de l'Homme-Dieu fut immolé pour les hommes et offert à tous en tant que victime sous forme sacramentelle, parce que le corps en tant que mortel était propre à l'immolation, parce que cette victime pure de tout péché pouvait être offerte pour la destruction des péchés et que celle-ci à cause de son union avec le Fils de Dieu et à cause des sentiments parfaits du sacrificateur était agréable à Dieu (2). Comme conclusion le saint docteur remarque que la passion du Christ ne doit pas seulement être considérée comme cause méritoire de notre salut, mais aussi coame cause efficace (causa efficax), en tant que le Fils de Dieu s'en est servi comme d'une cause instrumentale (per instrwncntum) pour opérer notre salut (3).

5) En ce qui concerne les effets et les fruits de la passion

(i) lb. a. 3. — (») lb. — {3)Ib. a. 6.

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du Christ, la vertu du Christ ne saurait être enfermée dans les limites où s'exerce son efficacité {efficacia) dans le salut des hommes individuels. Celle-ci est conditionnée par la communication des fruits aux divers hommes et elle s'exerce par la foi vivant dans l'amour (Rom. 3, 25) et par les sacrements (1). Et la vertu de la passion du Christ est, à cause de sa divine personne, infinie et suffisante pour la destruction de tous les péchés des hommes, pour affranchir les hommes de l'empire de Satan, pour la réconciliation des pécheurs avec Dieu, pour la rémission de toutes les peines du péché. Par elle encore nous avons reçu des droits à toutes les grâces et au ciel. En effet par la participation du Fils de Dieu à la passion et à la mort, celle-ci a acquis une vertu infiniment efficace et divine ; par la participation de la volonté humaine libre du Christ il a acquis le caractère de mérite ; par la participation du corps humain aux douleurs et à la mort celui de satisfaction.

La vertu de la passion et de la mort de Notre-Seigneur pour la rémission des péchés, saint Thomas la montre sous un triple aspect. Elle éveille en nous un amour réciproque, qui nous fait participer au pardon des péchés (per modum provocantis ad charitatem) ; elle est devenue la rançon pour laquelle le Christ, en sa qualité de chef de l'humanité, a délivré tous ses membres du péché (per modum redemptionis),e\\e est devenue l'instrument par lequel le Fils de Dieu a accompli des actions divines et a effacé réellement le péché (2) (per modum efficientiae). De cette vertu il faut cependant distinguer des effets réels dans les divers hommes; celle-ci est subordonnée aux conditions et aux préparatifs requis du côté de l'homme, à savoir la foi animée par l'amour et la réception des saints sacrements. Telles sont les doctrines que non seulement saint Thomas mais toute la Scolastique ont enseignées nettement à l'en-

(1) L. e. — Ib. qu. 49. à 2.

(2) Qu. 49. a. 1.

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contre des réformateurs venus plus tard et qui sont clairement exprimées dans l'Epître aux Romains.

6) Un effet particulier de la dure passion du Seigneur ; c'est notre délivrance de l'empire du démon ; cet aspect il»l'œuvre rédemptrice a été exposé par saint Thomas avec une exactitude toute particulière.

Par le péché nous avons été réduits à une double servitude : au reatus calpae et au reatus poenae. Au premier point de vue nous avions été dépouillés par le péché de l'amitié de Dieu, privés de la qualité d'enfants de Dieu et abandonnés à la domination du démon dont le péché nous rendait sujets; à un autre point de vue nous étions devenus par le péché les débiteurs de la justice divine et en même temps abandonnés au démon chargé d'exécuter le châtiment et institué bourreau par Dieu. A aucun des deux points de vue le démon n'avait donc de droit proprement dit à son empire et il ne pouvait exiger un dédommagement. Ce n'est pas à lui que la rançon devait être payée, mais à celui qui nous avait à cause de nos péchés jetés en prison. Sans doute sous ce rapport divers Pères avaient entendu la satisfaction du Christ en ce sens figuré que par la mort du Seigneur un solde avait été payé au démon (1) ; saint Thomas a modifié cette conception, mais en gardant ce qu'elle avait de vrai. C'est bien plutôt à la justice de Dieu que l'expiation devait être offerte, afin que les réparations entre Dieu et le genre humain fussent rétablies et ensuite que l'empire toléré du démon fût détruit (2).

Cette destruction de la domination de Satan s'est opérée de trois façons : d'abord par le fait que l'homme a été délivré du péché cause de la servitude, ensuite parce que Dieu apaisé par le sacrifice de la croix, ne nous laisse plus, en toute justice, dans la servitude du démon, enfin parce que le démon par ses attaques injustes contre l'Homme-Dieu a attiré surlui les châtimentsde la justice de Dieu, sibien que

(1) Voir Hist. des Dogmes. II, § 3ô. — (i) S. th. 3. qu. 48. a. k.

son empire ne pouvait lui être laisse plus longtemps (1). Sans doute le démon peut encore maintenant tenter les fidèles avec la permission de Dieu, mais ils ont les éléments nécessaires d'une victoire complète sur leur méchant ennemi et ils n'ont même plus à redouter la crainte de la mort.

7) Même pour sa propre personne le Christ a mérité par sa passion et sa mort l'élévation de sa nature humaine. Comme celui qui s'approprie plus qu'il ne lui appartient n'est pas seulement tenu à restituer ce qu'il s'est approprié, mais doit subir une peine pour sa malhonnêteté s'il veut satisfaire la justice, de même celui qui renonce par amour à quelque bien qui lui appartient de plein droit, acquiert non seulement le droit d'être réintégré dans ce qu'il a sacrifié mais d'obtenir une récompense. Ainsi en est-il pour le Christ ; il sacrifie sa vie par pur et libre amour pour les hommes et par là il s'est acquis des droits non seulement à compensation mais aussi un surcroît de récompense (2).

8) L'œuvre satisfactoire du Christ était absolument parfaite autant du côté du mérite que de la satisfaction ; elle suffisait non seulement pour les élus, mais aussi pour la rémission de toutes les peines éternelles et temporelles, quoique Dieu pour de sages raisons n'ait pas voulu laisser sous ce dernier point tout son effet à l'œuvre du Christ mais la laissera paraître seulement en tout son éclat au jour de la future résurrection, car pour les peines temporelles que Dieu laisse subsister encore ; il les a transformées en peines médicinales et il veut par là nous assurer les moyens d'atteindre des biens plus élevés et une perfection plus haute (3).

La satisfaction du Christ en particulier répondait, puisque Dieu était résolu à sauver tous les hommes par pure miséricorde, à toutes les exigences de la justice rigoureuse de Dieu. Là dessus les commentaires de saint Thomas ne sont pas seulement pleinement d'accord avec ceux de saint

(1) lb. qu. 49. a. 2. — (2) 76. a. 6. — (3) In Sentt. 3. dist. 19. a. 3. q. 2.

L'ASCENSION 11 II: SECOND AVÈNEMENT Dl CHRIST .'iil

Anselme, ils sont encore plus exacts et plus profonds en ce qu'il fait dériver la valeur équivalente et infinie de la satisfaction du Christ principalement de l'union hypostatique et de la participation de la nature humaine du Christ à l'être du Verb'1. Plus tard la théologie a formulé et exprimé encore avec plus de précision les exigences de la justice en matière de satisfaction proportionnée : elle doit se produire ad ai 'ter um, ex propriis ex alias indebitis. Chez saint Thomas ces conditions sont supposées au moins inclusive. En ce qui concerne la première à savoir que la satisfaction doit s'adresser, en tant qu'acte de justice, à une autre personne dans son corps mortel nous avons déjà vu plus haut que le Fils de Dieu fait homme a offert la satisfaction en tant que personne composée, support de la divinité et support aussi de la nature humaine, à son Père d'abord et aussi en même temps à lui-même, en tant que seconde personne de la divinité qui comme telle au moins par son mode de subsistance (ratione subsistendi) doit toujours être distinguée du Fils de Dieu fait homme (1). Les deux autres conditions ont été déjà expliquées aux paragraphes 1 et 3.

La mort, la descente aux enfers la résurrection, l'ascension et le second avènement du Christ (suite)

1) La mort du Seigneur sur la croix qui fut le point culminant de sa passion forme aussi le couronnement de son œuvre satisfactoire. Par elle le Verbe divin n'est cependant séparé ni de son âme humaine ni de son corps mortel. L'union hypostatique ne pouvait être détruite que par un péché tout comme la grâce sanctifiante ne se perd que par le péché mortel, mais le péché n'était pas possible dans la personne du Seigneur et partant l'union hypostatique était indissoluble.

(I) S. th. 3. qu. a. 4.

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Du reste, saint Thomas contredit Pierre Lombard quand celui-ci appelle le Seigneur un homme {homo) dans l'intervalle qui s'écoule entre la mort et la résurrection, car la personne humaine est dissoute par la mort jusqu'au moment de la réunion de l'âme et du corps.

2) Dans le descensus ad inferos, le Seigneur ne descendit pas dans le lieu des damnés mais dans le purgatorium et dans le sinus Abrahae. En ce dernier endroit se trouvaient ceux qui n'avaient plus à expier des fautes personnelles. Le Seigneur apporta donc à ceux qui séjournaient dans le purgatorium l'espérance d'une prochaine délivrance et au sein de l'Ancien Testament placé dans le sein d'Abraham la délivrance des douleurs de l'attente et il resta dans ce monde souterrain aussi longtemps qu'il reposa avec son saint corps dans le tombeau (2). Ceux qui se trouvaient dans le purgatoire ne furent pas cependant aussitôt délivrés, pas plus que nous-mêmes nous ne sommes délivrés aussitôt des peines temporelles.

3) La résurrection forme un moment essentiel de la vie et de l'œuvre rédemptrice de l'Homme-Dieu. Là la justice de Dieu s'exprime en face de l'indescriptible abaissement de l'Homme-Dieu ; là nous est donnée la plus forte preuve de la divinité du Seigneur et la garantie de notre résurrection future, là nous trouvons le type de notre résurrection spirituelle du péché et surtout la consommation de la rédemption du péché et de la mort (3).

Le Seigneur a conservé les cicatrices dans son corps glorifié pour en Faire les marques éternelles de son triomphe, pour convaincre les disciples de sa résurrection et de l'identité de son corps ressuscité, pour présenter toujours aux yeux de son Père céleste son œuvre rédemptrice, pour montrer sans cesse à ceux qu'il a rachetés les signes de son amour infini et les attirer à lui comme pour faire voir

(1) lb. qu. 50. a. 4. — (2) lb. qu. 5?. a. 1-8. (3) lb. qu. 53. a. 1.

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