PHILOSOPHIE PÉRIPATÉTICIENNE
ment par Dieu (1). Lame humaine, en tant que forme, mais une forme d'une nature particulière, forma substantialis, s'unit avec le corps en tant que matière pour former une substance et une personne (2).
Albert le Grand s'éleva très énergiquement contre les opinions néoplatoniciennes et panthéistes d'Avicenne et d'Averroôs.quiconsidéraienttousles êtres spirituels comme des émanations d'un intellect supérieur et ne voulaient admettre dans tous les hommes qu'un intellect unique. Albert fit plusieurs conférences contraires à ces doctrines à la cour pontificale à Anagni. Il les a relevées dans sa Somme théologique (3).
Depuis Albert, la théorie de la connaissance revêtit un caractère exclusivement aristotélicien. Cette théorie comprenait l'explication de la genèse ou de la formation progressive de la pensée spirituelle dans son indépendance de la perception sensible chez l'homme. Il s'agissait d'appliquer ici la notion donnée de la nature de l'homme, les principes de la métaphysique sur la réalité des universaux et leur rapport avec l'individuel et le matériel. La relation réciproque de l'âme humaine au corps matériel fut ainsi formulée : Nihil est in intellectu, quod non fuit in sensu c'est-à-dire le développement de l'intelligence est conditionné parla perception sensible, qui transmet à l'âme les représentations des sens extraites du concret et de l'individuel. Ce n'est que par ces représentations [phantasmata sive species sensibiles) que l'intellect forme les idées. L'intellect agit, dans ce cas, de deux façons ou au moyen de deux facultés zvecYiyitellectus agens QldiVecYi?itellectus possibitis. La philosophie péripatéticienne avait toujours conservé cette distinction entre le potentiel et l'actuel, entre le possible et le réel, elle s'imposait d'autant plus pour l'in-
(1) S. theol. 2, tr. 12, p. 368.
(!) S. theol. S, tr. 12 p. 343 : Ex ipsa (anima) et corpore fitunum naturaliter et substantialiter.
(3) T. 2, tr. 13, pag. 379 sqq
insmiiiK Di
tellect que celui-ci n'est chez les enfants que comme une tabula rata. L'iutellectus agent a pour office de servir d'intermédiaire entre les représentations des sens et les idées spirituelles, mais on déclara qu'il appartient exclusivement à l'homme. Il doit d'abord projeter sa lumière sur les représentations sensibles, puis abstraire d'elles les notions spirituelles en effaçant les notes individuelles et concrètes et transmettre enfin ces notions à {'intellect us possibiiis (1). Nous donnerons de plus précis détails et de plus longs développements, quand nous parlerons des anges, de la nature de l'homme, et dans d'autres passages.
L'apogée de la Scolastique avec saint Thomas d'Aquin — Son enseignement sur ia foi et la science.
La philosophie et la théologie du moyen âge arrivèrent à leur apogée avec saint Thomas, qui fut le chef de l'école (1225-1274). Il était fils du comle Landolphe d'Aquin et avait vu le jour au château Roccasecca, dans les environs de Naples, il reçut sa première éducation dans le monastère du Mont-Cassin et à l'Université de Naples, puis il entra dans l'ordre des Dominicains (2). Comme il acccompagnait à Paris son supérieur, Jean le Teutonique, il s'y rencontra probablement avec Albert le Grand, qu'il suivit à Cologne (1248). Ce maître l'initia plus intimement aux études de la philosophie et de la théologie. Thomas devint bientôt luimême professeur à Cologne ; en 1255 il revint à Paris, pour y prendre ses grades académiques et se charger ensuite des fonctions de professeur, qui depuis 1228 y furent réservées à son ordre. En 1257 il fut reçu docteur en théologie et continua pendant quelques années avec un succès toujours croissant à enseigner la théologie, jusqu'au jour
(i) In Sentt. 1, dist. 38 p. 524.
i Cf. Guillelm. de 'Ihoco, vita s. Th.
l'apogée AVEC SAINT THOMAS d'aques S7
où le pape Urbain IV l'appela en Italie (1261), pour y professer la théologie à Rome et dans les divers monastères de son ordre. Cependant les universités les plus fréquentées, Paris, Bologne, Naples se disputaient l'honneur de le posséder dans leurs chaires de théologie. Il céda enfin aux instances de l'Université de Naples ; c'est là qu'il écrivit les derniers articles de sa Somme théologique d'ailleurs inachevée. Invité et presque contraint par le pape à assister au concile de Lyon, il se mit en route, mais avant d'arriver au terme de son voyage, il mourut dans le monastère de Fossanova.
Tandis qu'Albert n'avait qu'indiqué la voie, l'élève, bien supérieur au maître, atteignit le but à la perfection ; il mena tout à bonne fin, la fixation critique de la doctrine aristotélicienne où sa connaissance exceptionnelle du grec et les traductions faites sur le vrai texte le servirent à merveille ; la rectification des erreurs des Aristotéliciens et enfin la synthèse ou la réduction en système solide et serré des idées et des déductions philosophiques rattachées aux données de la théologie. Il commença par déterminer son frère en religion, le Flamand Guillaume de Morbeka, à faire une traduction latine complète des œuvres d'Aristote. Lorsque le texte primitif eut été apporté de Gonstantinople en Italie, qu'après la fondation.de l'empire latin de Gonstantinople (1205) l'étude de la langue et de la littérature grecques eut particulièrement refleuri sous les auspices du pape Urbain IV (1261-1264), saint Thomas a commenté presque tous les ouvrages d'Aristote, il en a fait non seulement la paraphrase, comme son maître, mais il a encore recherché le sens de chaque mot d'après le texte primitif et les traductions immédiates qui en avaient été faites (1). Il composa en outre d'autres ouvrages, où il rectifia et combattit les erreurs, qui avaient été semées alors par les Aristotéliciens
(1) Jourdain {loc. cit. p. 354) montre qu'il ne s'est servi que de traductions immédiates.
KH
Arabes; il s'appliqua à épurer les vérités philosophiques ; ce fut l'objet spécial de sa Somme philosophique (Stimma contra gentiles). Mais il a conquis la plus belle couronne dans l'arène de la théologie, et cela, non seulement en étudiant, comme son maître, l'accord de la philosophie et de la théologie et en formant un tout harmonieux par la conversion des idées d'Aristote et leur introduction dans la science théologique, mais encore en créant une œuvre d'art unique. Par la majesté des idées, la solidité éprouvée des matériaux empruntés à tous les domaines de la science, par l'ordonnance admirable de toutes les parties, par l'éclat et la beauté de tous ses ornements intérieurs ou extérieurs, par la clarté éblouissante, qui passe à travers l'ensemble et le domine, l'incomparable Somme théologique doit-être classée parmi les merveilles du monde. L'éminentr clarté de son exposition, de son argumentation, de sa diction a valu à saint Thomas le titre honorifique de doctor angelicus (1). Les opinions doctrinales de saint Thomas seront, dans toutes les parties et dans tous les chapitres de l'histoire des dogmes du moyen âge, un foyer lumineux, comme le furent celles de saint Augustin dans la période patristique. Dans un préambule nous ne pouvons en faire connaître que les caractères généraux et établir d'abord ses thèses fondamentales sur la foi et la science.
1. Il y a un double domaine de vérités relatives aux choses divines, l'un est accessible et approprié à la raison, l'autre dépasse de beaucoup l'intelligence naturelle de l'homme (2). A l'un se rattache la vérité de l'existence et de l'unité de Dieu, à l'autre celle de la Trinité des personnes en Dieu. Qu'il doive y avoir de telles vérités supra-rationnelles sur Dieu et les choses divines, c'est déjà une conséquence de la faiblesse de notre faculté de connaissance,
(t) Ses ouvrages parurent en collection à Rome 1570 (17 in-fol.) puis à Venise 1592 et souvent encore dans la suite. La dernière édition est de Parme 1852 ; une nouvelle est en préparation.
(2) G. gent. 1, 3.