‹ Histoire des dogmes (volume 2)Chapitre 16 sur 112 · SAINT BONAVENTURE ET L'ÉCOLE FRANCISCAINE · texte numérisé non relu

SAINT BONAVENTURE ET L'ÉCOLE FRANCISCAINE

Avicebron fSalmon In Gebiral), dont l'ouvrage Fons vitae, traduit en latin était très répandu, mais avait été combattu par saint Thomas dans son Appendice de la Somme philosophique. Avec ce philosophe saint Bonaventure admit que la matière était une cause première générale pour les purs esprits eux-mêmes dont il sacrifia ainsi la simplicité et l'immatérialité. C'était aussi renoncer à la preuve de l'immortalité qui n'est due à lame qu'à cause de sa simplicité. Sans doute la matière, qu'il admet dans le royaume des esprit?, est en dehors de l'étendue spatiale et de la corruption, elle n'en est pas moins considérée comme la cause première, potentielle, de la réception de la forme, et elle est identique dans le monde visible et invisible (1). Elle est au moins quelque chose d'homogène dans l'un et l'autre domaine (2).

Cette opinion fut suivie par l'école franciscaine. La matière nous apparaît là comme le premier objet, le but de la création bien que, par son caractère de cause simplement potentielle d'une multitude infinie de formes et d'individus, elle soit l'opposé de Dieu, le non-moi, la négation Dieu, qui est Vactus purissimus et exclut toute potentialité. Duns Scot alla encore plus loin en reconnaissant à la matière l'existence avant même qu'elle soit unie à la forme; il n'y a là, il est vrai, qu'une existence incomplète. Une telle opinion n'en est pas moins la conséquence d'un réalisme exagéré, que saint Bonaventure n'a pas adopté. L'existence, dit-il, ne survient que par l'union de la forme et de la matière, grâce à la volonté créatrice ou conservatrice de Dieu, agissant en coopération avec différentes causes instrumentales.

L'opinion qui ne réduit pas l'essence de la matière à une pure puissance fut toujours trop systématique, elle s'écartait de la voie tracée par Aristote et tombait dans une série d'erreurs et de conclusions fausses toutes enchaînées entre elles.

(1) In Sentt. 2. dist. 17. a. 1. qu. 2. [1) Ib. uist. 3. pars 1. a. 1. qu. 3,

I lu rOIRE DES DOGMES

2. D'après saint Thomas l'être est spécifié par la forme, et l'individu par cette partie déterminée de la matière (materia >ujnata) qui est saisie et dominée par la forme. Le docteur Graphique, au contraire, trouve le principe d'individuation dans la forme comme dans la matière, car la matière est, d'après lui, le fondement de l'existence ou du hoc mm et la forme de Valiquid esse ou de l'être spécifique (1). La matière ne donne que la condition sine qua non de l'ind.viduation, mais n'en est pas la seule base; la forme doit survenir pour spécifier l'être : l'union seule de la forme et de la matière produit l'individu. Nous donnerons plus de détails sur ce point quand nous parlerons, dans la première partie de l'histoire des dogmes, de l'essence des Anges.

3. Les opinions de saint Thomas et de saint Bonaventure sur le processus de la connaissance sont identiques dans les grandes lignes : tous les deux se prononcent en faveur du réalisme modéré et de la connaissance médiate de Dieu. Au nombre des vérités religieuses naturelles saint Bonaventure compte aussi la doctrine delà création, qui a son commencement dans le temps; il est sur ce point, en opposition avec saint Thomas.

Il se sert de la mystique pour déterminer les divers degrés de la connaissance de Dieu. Dieu n'a laissé dans la création visible que de simples traces, qui nous permettent de tirer des conclusions sur le maître de l'ouvrage; nous portons au fond de nous-mêmes une image, une ressemblance de Dieu, qui nous fait mieux connaître Dieu ; nous le connaissons plus parfaitement enfin par la lumière qui est au-dessus de nous : l'être divin se révèle en effet davantage ici-bas dans la lumière surnaturelle qui environne ceux qui ont la foi, l'espérance et la charité. Une certaine vision, avant-goût et prélude de la vision béatifique, est

(1) In Sentt. 3. dist. 10. a. 1. qu. 3. — Ib. 2. dist. 3. pars 1. a. 2. qu. 3 :

Quod sit aliquid, habet a forma, lndividuum enim habet esse, habetetiam existere. Existere dat materia formae, sed essendi actum dat forma materiae. Individuatio igitur in creaturis consurgit ex duplici principio.

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réservée à quelques âmes privilégiées et constitue le plus haut degré de la contemplation (1).

Il fait ressortir, même pour la foi, la coopération du cœur et de la volonté et c'est bien par là qu'elle se distingue de la science. La foi saisit la vérité comme un bien surnaturel et dispose la volonté à lui sacrifier avec joie tous les biens naturels et la vie elle-même (2). Cette coopération de la volonté est surnaturellement bonne, parce que son objet revêt un caractère surnaturel. Par elle la certitude de la foi s'affermit et s'élève au-dessus de celle de la science,, pour qui nous ne nous sentons pas inclinés à sacrifier tous les autres biens naturels. La certitude de la science porte le nom de certitudo specalationis, celle de la foi le nom de certitudo adhaesionis.

Le docteur Séraphique peut avec ces principes résoudre plus facilement et d'une autre façon que saint Thomas la difficulté que nous avons déjà mentionnée et qui a trait à l'union de la foi théologique et de la science sur une même vérité, par exemple celle de l'existence de Dieu. La certitude de la science admet en effet plusieurs degrés et, dans son domaine naturel, atteint le degré le plus élevé dans la connaissance intuitive des principes innés, tel que le suivant: tout être doit avoir sa cause. Nous ne connaissons au contraire avec certitude les vérités fondamentales de la religion, même celle de l'existence de Dieu, que par raisonnement (ratione) ; nous n'arrivons pas ici au plus haut degré de certitude, si bien que, la foi survenant, nous voyons accroître notre certitude (3). Cette opinion fut soutenue, après le concile de Trente, par le cardinal de Lugo.

(i) Itiner. c. 5.

(2) In Sentt. 3. dist. 23. a. 1. qu. 4.

(3) In Sentt. 3. dist. 24. a. 2. qu. 3 : Vel si etiam prius noscit (Deum esse), fides superveniens talem cognitionem non expellit, sicut per expenentiam patet. Ratio autem, quare talis scientia simul potest esse de eodem cum ipsa fide.... est quia scientia manuductione ratiocinationis licet aliquam certitudinem faciat etevidentiam circa divina : illa tamen certitudo et evidentia non est omnino clara quandiu sumus in via.

La métaphysique et la théorie de la connaissance avec

Henri de Gand.

Henri de Gand (-f 1293) naquit à Muda près de Gand. Il fut lui aussi (i) élève d'Albert le Grand et membre de l'ordre dominicain. Engagé dans la métaphysique et dans la théorie de la connaissance dans des voies originales avec des tendances marquées vers le Platonisme, il établit bon nombre de propositions métaphysiques en opposition avec celles de saint Thomas, mais que Duns Scot et son école adoptèrent. Dans la série des théologiens du moyen âge, il tient, non sans valeur, le milieu entre Albert le Grand et les Scotistes. Les diverses écoles soutinrent à cette époque de nombreuses controverses sur les questions métaphysiques. Le système de saint Thomas n'eut pas d'abord le succès et l'autorité universelle qu'il a obtenus depuis.

1. Henri de Gand a vu du premier coup d'œillelien étroit qui unit la métaphysique et la théorie de la connaissance. Les individus sont, pour lui, un composé de forme et de matière ; mais la matière revêt dans son système des caractères nouveaux. Henri lui attribue une réalité particulière, indépendamment delà forme; elle est, d'une certaine façon, en elle-même et pour elle-même. Pour expliquer cet être de la matière il admet une triple dégradation dans l'être. Le premier être de la matière lui vient immédiatement de la création divine, il est antécédent à la forme. Tandis que la forme ne reçoit son être de Dieu que par l'intermédiaire de la matière, en sorte que sa création revêt simultanément le caractère d'une formation dépendant de la matière, celle-ci est créée d'abord par Dieu pour ellemême et a une première subsistance propre. Le deuxième

(1) Parmi ses écrits il faut accorder une mention spéciale à ses Quodlibtta et à sa Summa theologiae.

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