LE NOMINALISME REPRIS PAR OCCA.M
et à un simple recours à l'enseignement de la sainte Ecriture et de l'Eglise. Les nominalistes poussèrent ce système encore plus loin. Ils mirent en doute tout ce que la raison naturelle et la ratio théologien nous enseignent sur la philosophie et sur les vérités naturelles de la religion ; ils sacrifièrent outre mesure au scepticisme et voguèrent à pleines voiles vers un naufrage universel en préparant la ruine de toute science. Devenu l'unique planche de salut parce qu'elle donnait seule la certitude, la foi doublait ainsi de valeur. Dans le nominalisme la thèse d'une vérité double avait sa raison d'être : une chose pouvait être philosophiquement fausse et Ihéologiquement vraie. Mais on ne s'aperçut pas que de cette manière on rendait à la foi un mauvais service, qu'on lui enlevait ses conditions préalables et ses soutiens indispensables, que les praeambulae ûdci perdaient leur fondement et leur raison d'être.
1. On voit poindre déjà le nominalisme scotiste dans les œuvres du frère mineur Pierre Auriol, disciple de Duns Scot, qui mourut archevêque d'Aix en 1321 (1). Il ne reconnaissait aucune réalité objective à l'universel, mais seulement à l'individuel (2); il rejetait en outre les species impressae que les réalistes avaient admises comme terme intermédiaire entre la perception sensible et la connaissance intellectuelle des choses (3).
2. Les Dominicains ne furent pas aussitôt ni tous sans exception partisans de saint Thomas. Un membre de cet ordre, Durand de Saint-Pourçain, mort évêque de Mende 1322, en émettant sur beaucoup de points des opinions particulières, a au moins préparé la voie au nominalisme. On l'a appelé le Doctor resolulissimus. D'après lui, l'universel qui est dans nos pensées n'a pas de réalité objective
(1) P. Aorsoli Verberii Archiep. Aquensis. Comm. in 4 II. Sentt. Romae 1595-1605.
(2) In Sentt. I, dist. 23, a. 2. — (;<) lb. «list. 12, qu. 1, a. 2.
(4) Son commentaire des Sentences a été imprimé à Lyon en 1569 et à Venise en 1586; j'ai sous les yeux cette dernière édition.
et n'est qu'une pure conception de notre espr it : nous comparons plusieurs choses, nous reconnaissons en elles des qualités particulières, nous en dégageonsce qu'elles ont de spécial pour ne retenir que ce qu'elles ont de commun (i). Et c'est en cela que consiste la connaissance abstraclive qui doit se porter seulement sur l'indéterminé et qui par conséquent est une connaissance confuse (2). Il n'y a que l'individuel qui soit réel et existant et objet de la connaissance intuitive ; seul l'individuel a l'être et l'existence par la volonté toute-puissante de Dieu (3). Il n'y a pas place dans le système de Durand pour un principe particulier d'individuation ; chaque être est créé individuellement par la volonté toute-puissante de Dieu. Durand eut sur beaucoup de points de singulières opinions ; il rejeta la distinction entre Y intellectits agens et le possibilis, parce qu'il n'a pas plus de motifs de l'admettre que celle des species intelligibiles(A). Il n'a pas reconnu de matière pour le monde des esprits non plus que lacomposition de forme etde matière pour lame humaine (5 . D'après Durand, nous ne pouvons avoir de Dieu qu'une connaissance très imparfaite ; car ni la connaissance intuitive, ni la connaissance abstractive ne peuvent l'atteindre directement. Cette dernière ne le peut pas par la raison que Dieu ne se pré-
(t) In Sentt. ?, dist. 3, qu. 7, 7 : Quod primum cognitum ab intellectu
non est universale, sel singulare Sed uniyersale vel conditio univer-
salis non praecedit actum intelligendi, imo fit per acturu intelligendi eo modo quo j.otest tibi competere fieri. Esse enim universale non est aliud quara esse intellectum absque conditionibus singularitatis et individuationis.
(?) In Sentt. 4, dist. 49, qu. 2,8 : Alio m'-io dicitur confusa cognitioilla, quae est quidditativa et specifica per comparationem ad cognitionem intuitivam.
(3) In Sentt. 2, dist. 3, qu. 2, 14 : Dicendum ergo quod nib.il est princi-
pium individuationis nisi quod est principium naturae et quidditatis
Ergo eadem principia secundum rem, et difierunt solum secundum ra-
tionem, sunt quidditatis et individui 15 : Nihil enim existit in re
extra nisi individuum vel singulare, ergo esse individuum non convenit alicui per aliquid sibi additum ; sed per illud, quod est.
(4) In Sentt. I , dist. 3, qu. 5. — (5) Ib. 1 , dist. 8, qu. 2.