LE N0M1NALISME REPRIS PAR OCCAM
sente pas à nous avec son être dans les choses créées matérielles et individuelles ; bien plus, il s'en distingue absolument et ne manifeste pas toute sa force dans ses créatures (1). Les notions générales abstraites d'universel que nous tirons des créatures et qui unt le caractère de l'indéterminé, nous ne pouvons les appliquer à Dieu que dans un sens analogique. Elles ne nous donnent donc qu'une connaissance confuse, des attributs et de l'essence de Dieu (2). Dans la réponse à cette question, à savoir si sur une même vérité naturelle métaphysique on peut faire porter à la fois un acte de foi et un acte de science, Durand se range à l'avis de saint Bonaventure (3). Malgré ses nombreuses erreurs, Durand peut être classé parmi les théologiens les plus ingénieux. Il a par maintes thèses hardies, en s'écartant de la doctrine des autres écoles, apporté la vie dans le domaine de la théologie ; il a effectivement amené les thomistes à défendre leur maître et il a provoqué des preuves plus pénétrantes de nombreuses propositions de croyance ou de foi. C'est pourquoi dans l'histoire des dogmes il faut s'occuper de lui plus que de tous les autres nominalistes.
3. Le coryphée des nominalistes au XIVe siècle fut Guillaume Occam, né en Angleterre dans un village du même nom. Il fut le disciple de Duns Scot à Oxford et à Paris où il fut plus tard professeur de théologie (4). Dans la lutte entre Boniface VIII et Philippe le Bel il gagna les bonnes grâces de ce dernier et se prononça pour la suprématie de l'Etat. En face de l'attitude de Jean XXII il accentua son
(1)26. 1, dist, 3, qu. 2, il. — (2) Ib. qu. 2, 13. — (3) Prolog, n. 39.
(4) De cette époque date probablement son commentaire sur les Sentences, imprimé à Lyon, *495, grand in-4°, avec le « centilogium theologicum » comme appendice. L'indication (TEr&mann (loc. cit. § 21 fi) relative au contenu de ce commentaire appelle une rectification; dans l'édition mentionnée se trouvent commentés les 4 livres des Sentences. La « Disputatio inter clericum et militem » a été imprimé à Paris en 1598, les « Quodlibeta septem » à Strabourg en 1491, le « Tractatus logices » à Paris en 1488.
1 il) HISTOIRE DES DOGMES
opposition contre la papauté et contre les Spirituels de son ordre : il dénia au pape le droit au pouvoir temporel et rinfaillibilitedansladefinitiondesdogmes.il fut mis en prison à Avignon et s'en échappa en 1328 pour se réfugier à Munich, chez Louis de Bavière ou il redoubla d'opposition contre le pape. Il mourut à Garinola dans l'Italie méridionale, d'après les uns en 1347, d'après les autres un peu plus tard.
Occam conserve la distinction introduite par Dans Scot entre la connaissance abstractive et la connaissance intuitive, celle-là ne nous donne pas la certitude sur l'être des choses: celle-ci seule nous la donne autant sur les vérités accidentelles et réelles que sur tout ce qui a l'être (1). Cette divergence d'opinion avec saint Thomas se manifeste encore davantage lorsque Occam affirme que la connaissance intuitive précède toujours chronologiquement la connaissance abstractive d'un même objet (2). Ici il fait évidemment fausse route. En effet, nous formons nos pensées les plus élevées et les plus générales par le moyen de l'abstraction. C'est par la combinaison de ces pensées que nous obtenons les principes les plus élevés ou fondamentaux de nos pensées et de nos actes ; la connaissance immédiate ou intuitive nous en manifeste la vérité. La certitude découle d'une connaissance réflexe; celle-ci nous révèle l'accord de notre connaissance intuitive avec les choses qui sont en dehors de nous et avec la vérité idéale ; elle nous convainc encore de la réalité du monde extérieur et des activités propres de notre vie. Comme Durand, Occam rejette la distinction entre Yintellectus agens et le possiôilis et l'hypothèse desspecies intelligibiles admise comme moyen terme entre la perception sensible et la connais-
(t) In Senit. prol. qu. 1 (Z) : Ahstractiva autem est ista, virtute cujus
de re contingenti non potest sciri evidenter, utrum sit vel non sit
Similiter per notitiam abstractivam nulla veritas contingens, maxime de praesenti, potest evidenter cognosci.
(2) Quodl. 1. qu. 13 : Cognitio singularis abstractiva praesnpponit intuitivam respectu ejusdem objecti, et non e converso.
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sance intellectuelle. La connaissance n'a pas non plus à produire dans Tâme un tableau du monde réel ni à nous convaincre de la vérité des objets connus; elle ne doit qu'éveiller dans l'âme des signes naturels correspondant au monde réel ; des signes conventionnels viendront ensuite en donner l'expression dans la parole ou dans l'écriture. Les pensées des hommes ne sont plus des images, mais seulement des signes naturels des choses qui se produisent nécessairement (1). Tout d'abord ces signes sont individuels et singuliers comme les choses qu'ils représentent et ne deviennent généraux ou plutôt communs que lorsqu'on enlève aux choses particulières leurs notes individuantes. On ne retient que l'indéterminé qui peuts'énoncer de plusieurs choses de même nature. Le général {générale) n'existe donc que in praedicando et non in essendo (2) ; il ne correspond pas aux signes indéterminés un universel réel dans les choses.
Si l'on recherche maintenant quelle est l'essence de ces signes existant dans l'âme on peut les considérer soit comme des schèmes sans aucune réalité c'est-à-dire de purs moyens de connaissance, soit comme une qualité ou activité de l'âme elle-même. Occam est pour cette dernière opinion (3). C'est par l'action réflexe de l'intelligence que nous prenons conscience de cet acte de la faculté cognitive qui les produit. Nous connaissons sans doute l'essence des choses, mais d'après Occam ce n'est que médiatement par les signes naturels que nous venons de mentionner. Ces
(l)Log. 1. c. Il: Intentio est quoddam in anima, quod est signum naturaliter significans aliquid, pro quo potest snpponere.
(3) Ib. c. 12 : Sed quid est in anima id, quod est taie signum? Dicendum, quod circa istud sunt diversae opiniones. Aliqui enim dicunt, quod non est nisi quoddam fictum peranimam ; alii quod estquaedam qualitas subjective existens in anima, distincta ab actu intelligendi ; alii dicunt, quod est ipse actus intelligendi. Et pro istis est ratio illa, quod frustra fit per plura, quod potest fieri per pauciora ; omnia autem, quae salvantur ponendo aliquid distinctum ab actu intelligendi, possunt salvari sine tali distincte
signes forment d'abord l'objet de notre connaissance comme de toute notre science qui a pour but d'ordonner, d'établir et de développer ces signes et atteindre par eux la réalité des objets qu'ils représentent (1). A côté de ces opérations de la pensée nous pouvons aussi sur une foule de signes greffer de nouveaux signes ou de nouvelles idées, telles que les idées d'espèce, de genre, de peuple, de forêt, etc.
Aux idées générales, en tant que telles, ne répond rien de réel dans le monde extérieur. Il n'y a que l'individuel, le singulier, qui puisse avoir l'existence (2). C'est pourquoi il n'existe dans les choses ni une distinction réelle ni une distinction formelle ou virtuelle entre le général et l'individuel ; bien plus, le général ou plutôt l'indéterminé n'existe que dans nos pensées ou à côté de nos pensées. Enfin, le rapport qui doit exister entre le monde réel et les pensées de l'homme, Cvcam l'applique aussi à Dieu dans un sens analogique, et c'est d'après ce principe qu'il précise le rapport des idées divines avec les choses finies. Les idées de Dieu ne doivent avoir pour objet que les choses individuelles ; il faut donc les appeler créatures de Dieu au même titre que les choses. Dieu n'a du général une idée qu'en tant qu'il pénètre l'esprit humain et toutes ses pensées et qu'il y voit les idées générales et abstraites (3).
Avec ces principes nominalistes et leurs conséquences toute science devenait impossible ; la science en effet ne s'occupe que des vérités générales qui ont une réalité en dehors de nous dans les choses. C'est bien ce qui arrive pour l'histoire, les sciences naturelles, la métaphysique, etc. Seule la logique, science des pensées, pourrait préendre trouver son champ d'étude dans le nominalisme;
(1) In Sentt. 1. dist. 2, qu. 4. — (l) 1b. qu. 7.
(3) In Sentt. t, dist. 33, qu. 5 : Generis et differentiae etahorum universalium non sunt ûieae nisi poneretur, quod universaliaessent quaedam res subjective existentes in anima, et solum communia rébus extra per praedicationem.
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mais elle n'était plus dans ce système une science de la vérité, puisque tous les jugements y étaient également faux ou également vrais. Il ne restait aux pensées qui sont l'objet de la logique aucune relation avec le monde réel. Le nominalisme avait pour résultat propre de faire désespérer d'atteindre la vérité. Sans doute ce septicisme ne s'affirmait que dans la métaphysique et dans les vérités religieuses naturelles et il était souvent même inspiré parle désir de mettre en plus éclatante lumière la nécessité de la foi. Ainsi Occam critique par des arguments subtils les preuves de l'existence de Dieu; il n'admet de distinction entre les attributs divins que pour en faciliter l'intelligence à l'homme (1) et il considère comme insuffisantes les preuves de l'immatérialité et de l'unité de l'âme humaine (2). Il ébranle de la même façon les fondements rationnels des dogmes; il introduit et accélère le divorce de la philosophie avec la théologie. A ce point de vue le nominalisme est le vrai précurseur des erreurs de la Réforme. Celle-ci dénia, en effet, à la raison la faculté de connaître les vérités métaphysiques et religieuses et creusa un plus profond abîme entre la science et la foi. Le nominalisme prépara encore cette réforme par son opposition contre l'Eglise, par l'introduction de l'individuel et du subjectif dans la conception qu'il en donna autant que par l'enseignement d'opinions dangereuses sur la grâce et les sacrements.
4. Quoi qu'il en soit, le nominalisme se fit de nombreux partisans au cours des XIVe et XVe siècles. La faveur que les princes accordèrent à ces nouvelles tendances, particulièrement en Allemagne, où ils s'en firent une arme de combat contre le chef de l'Eglise, la nouveauté et la témérité de ses théories, l'audace elle-même de ses adeptes furent autant de causes de progrès pour la nouvelle doctrine. Au nombre de ses partisans on remarque Jean B aridan, le disciple d'Occam, qui fut professeur de philosophie à l'uni-
(l) Quodl. 3, qu. 1. — (?) Quodl. 1, qu. 10.
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versité de Paris vers le milieu du XIV siècle (lj. La séparation que le nominalisme avait inaugurée entre la philosophie et la théologie, il l'accentua dans les écrits philosophiques qu'il composa, spécialement dans les commentaires des divers traités d'Aristote. L'étude de ces ouvrages presque exclusivement philosophiques n'appartient pas à l'histoire des dogmes. Son étude sur les rapports du l'intelligence avec la volonté libre est cependant particulièrement intéressante. Occam eut d'autres partisans :Goddam, de l'ordre des Frères Mineurs, Robert Holtot, (f 1349) de l'ordre des Dominicains, Grégoire de Rimini, de l'ordre des Augustins, qui commenta le premier et le deuxième livre des Sentences (2). Pierre d'Ailly (de Alliaco) né en 1350 à Gompiègne, le célèbre recteur de l'Université de Paris, plus tard cardinal et l'un des membres les plus distingués du concile de Constance (f 1425) doit plutôt être rangé parmi les mystiques que parmi les nominalistes, quoiqu'il partage aussi les opinions philosophiques de ces derniers. Gabriel Riel, professeur de théologie à Tubingue (f 1495), mérite ici une mention spéciale parce que dans sa préface au commentaire des Sentences (3) il se déclare pour Occam et le reconnaît pour son maître dont il embrasse la doctrine dans son premier livre. Dans les livres suivants de son commentaire il adopta d'ordinaire les opinions de l'école scotiste. Les travaux de ces théologiens n'ont pas fait faire un pas de plus au nominalisme. Il eut aussi dès son origine des défenseurs intrépides et la plupart se déclarèrent plus ou moins ouvertement contre l'Eglise. L'Université de Paris qui était alors à l'apogée de sa gloire condamna par un décret (4) daté de 1339 la doctrine d'Occam, et le roi Louis XI, à l'instigation de Bochard, évêque d'Avranches, fit prêter (en 1473) serment à tous les professeurs de la faculté de théologie et de la faculté des arts de ne pas
(I) Cf. Ritter, Gesch. der Phil. 8, 604 ss.
(;') Cl. "Werner, der hl. Thomas III, 15 3.
(A) Imprimé à Lyon 1514 (gr. in-i°). — (4) Cf. "Wkrner tfoc. cit., p. 125).
LES THOMISTES ET LES RÉALISTES MODÉRÉS I io
professer les doctrines contenues dans les écrits d'Occam, de Grégoire de Rimini, de Pierre d'Ailly et de Marsilius.
Plus encore que par ces moyens de rigueur le nominalisme se désagrégea par sa propre insuffisance; il ne résista pas aux orages que suscitèrent la Renaissance et la Réforme sur le terrain de la science théologique et de la science philosophique ; ses adeptes passèrent en grande partie dans le camp ennemi et dans l'apostasie.
Les thomistes et les réalistes modérés des XIV'' et XVe siècles ; le déclin de la Scolastique et les débuts de la nouvelle Scolastique en Espagne.
A. Le nominalisme, tel qu'il a été décrit au paragraphe précédent, a été considéré à notre époque comme le rejeton naturel de la théologie du moyen âge, et on a trouvé dans l'opposition irréductible de la philosophie et de la théologie le fruit mûr de laScolastique. Ces deux opinions sont également fausses. Il est faux d'abord que l'école franciscaine ait adopté les enseignements d'Occam (1). Elle resta plutôt fidèle dans ses grandes lignes au scotisme ou formalisme et elle dépassa ainsi le réalisme modéré de saint Thomas. Les partisans du nominalisme furent toujours rari liantes. La majorité des théologiens suivit la doctrine de saint Thomas, et sous ce drapeau se réunirent non seulement presque tous les membres de l'ordre Dominicain, mais encore les plus fameux théologiens des XIV" et XVe siècles. Parmi eux nous remarquons Thomas de Strasbourg, membre de l'ordre des Augustins et professeur de philosophie à Paris (f 1357); comme son frère en religion Alphonse Vargas, mort archevêque de Séville en 1359, il écrivit un commentaire sur les livres des Sentences. Plus célèbres furent encore parmi les Dominicains Pierre Palu-
(I) Kleutqen, Philosophie der Vorzeit 1, 329 et suiv.
l'iG D1ST0IRE DES DOGMES
danus de Bourgogne, d'abord professeur à Paris de 1314 à i:*3<). plus tard patriarche de Jérusalem ; les plus éminents thomistes du XV6 siècle à savoir les deux Dominicains Jean Capréolus, d'abord professeur de théologie a Paris, ensuite à Toulouse, surnommé princeps Tkomistarum (f 1444) (1) et le cardinal Thomas de Vio, surnommé Cajétan du nom de sa ville natale, Gaëte ; celui-ci vivait encore au XVI* siècle et a écrit le meilleur commentaire sur la Somme de saint Thomas (f 1534) (2). Capréolus divise en trois articles les diverses questions de son ouvrage écrit dans un style assez pénible : dans le premier, il établit sa thèse en termes précis et en expose brièvement les raisons, en restant d'accord avec l'école thomiste; dans le deuxième, il expose toutes les objections et les arguments des adversaires de saint Thomas et dans le troisième il en donne la réfutation. On peut encore mentionner Denys le Chartreux, surnommé le dcctor ecstaticus (f 1471). Dans ses commentaires sur les Sentences et sur les saints Livres il unit la mystique au thomisme qu'il suit cependant dans la plupart des questions. C'est lui qui soutint le cardinal Nicolas de Cuse, dont le nom reviendra dans la suite, dans l'œuvre de réformation des monastères d'Allemagne et des Pays-Bas.
Ces thomistes n'ont fait faire de progrès à la philosophie et à la théologie de saint Thomas que sur un petit nombre de points ; ils implantèrent la doctrine de leur grand maître dans les écoles par leur enseignement oral et leurs écrits ; ils s'occupèrent encore plus, Cajétan en particulier, de l'explication des saintes Ecritures : les mystiques d'abord donnèrent le branle à ce mouvement. Ils n'interrompirent pas pour cela les controverses avec les scotistes qui se maintinrent comme école surtout grâce à l'ordre franciscain. Il en résulta des recherches scientifiques in-
(1) Le commentaire sur le? livres des Sentences, dont je me sers, a paru à Venise en 1483 (note de l'auteur).
(?) Une des meilleurs éditions a paru à Venise en 1596 (in-folio).